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Ce qui est démocratique, c'est faire du petit cercle de connaisseurs un grand cercle de connaisseurs

Bertholt Brecht

Jacques Hassoun

Sommaire de la page :


- Présentation

- Bibliographie
- "De la haine"
- Biographie et hommage à un militant
- "Au carrefour de la mélancolie et du masochisme "

 
 Présentation


"En proie à la xénophobie, la République est parfois tentée de détruire ses mythes fondateurs [...] et de piétiner ses emblèmes. [...] En arrivant à rabattre sur sa propre légalité au nom de ce pelé, ce galeux, par qui tous les malheurs arrivent, l'étranger, tel est le paradoxe auquel nous sommes aujourd'hui confrontés." (J-H)

Il y a des hasards, qui n'en sont pas, et tranquilement assis au soleil dans le jardin du Luxembourg, l'été 2000, "celui de la fin du monde et de sa belle éclipse du 13 août", découverte incroyable de l'oeuvre d'un certain Jacques Hasoun, psychanalyste... 

Si vous êtes en recherche de nouvelles lectures, livre après livre on découvre avec J. Hassoun une langue précise et juste. Un regard qui propose au lecteur de trouver un univers psychanalytique à la fois humain, culturel et n'oubliant pas la dimension sociale et politique.
 
Jacques Hassoun pose principalement dans son oeuvre la question de "la langue". Comme nul autre, d'une grande culture et parfois d'une écriture déroutante. Il décode la violence, la souffrance humaine, notamment la mélancolie, et fera émerger de son oeuvre le rôle particulier de la langue maternelle.
 
Psychanalyste, il compris à l'écoute de ses patients d'origines étrangères, qu'ils ne pouvaitent en français parler de certaines causes. Seule la langue d'origine pouvait exprimer certaines particularités. Lui-même venant d'Egypte, "l'exilé et l'exil de la langue" seront au centre se son travail.
 
Il incarne aussi par une approche artistique et littéraire de la mélancolie, oeuvres et auteurs à l'épreuve du "soleil noir". Le mélancolique et l'univers artistique de la création, que l'on retrouve abondamment dans l'écrit, le cinéma ou le théatre,...
Avec le groupe Bastille, il se mobilisera pour ceux qui ne peuvent avoir accès à un travail psychanalitique faute de ressources suffisantes. Cette question allant de pair avec la pratique profane de la psychanalyse qui n'ouvre a aucun remboursement ou prise en charge, parce que sans postulat médical.
 
Cette réalité pose le rôle d'un monde ou la psychanalyse serait celui d'une élite, et en ce domaine les mythes sont nombreux. Freud a toujours tenu compte et fait savoir qu'il importait d'accueillir au moins un analysant gratuitement, ce qu'il fit avec "l'homme aux loups".
La psychanalyse dans les milieux défavorisés n'est pas encore une réalité et pourtant... que de terres à défraîchir... peut être que Marx à ce sujet conserve un peu d'actualité, mais c'est une autre histoire.

Note de LM, année 2003

Bibliographie non exhaustive

L'obscur objet de la haine, Aubier, 1997
La cruauté mélancolique, Aubier, 1995
L'Exil de la langue, Point hors ligne, 1993
Les passions intraitables, Aubier, 1989
Fragments de langue maternelle, Payot, 1979

 

De la haine

  par Jacques Hassoun


Comment parler de la haine aujourd’hui ? Il me semble devoir - d’entrée de jeu - poser cette question qui se présente à nous comme située dans la continuité logique d’une recherche qui m’a amené à interroger par le passé l’« Au-delà du principe de plaisir », l’intraitabilité passionnelle et la cruauté mélancolique. A ce titre, j’ai tendance à considérer la haine comme l’accomplissement d’une ultime rupture dans l’existence du sujet capable de cancériser littéralement ce qui fonde son rapport à lui-même et à l’autre. Mais comment la haine - un affect éprouvé - a-t-elle fait perdre au verbe avoir tout sens de possession ? Avoir non plus de la haine, mais la haine, comme on peut avoir soif ou faim, ne suppose-t-il pas que cet affect relève désormais autant de la pulsion que de la passion ?

Autant de questions que je souhaite mettre au travail en considérant d’abord que la haine est un sentiment qui relève aussi bien de l’exécration que de l’acte de destruction. Mais cette destruction est sans finalité logique, sans but. Aveugle, elle abolit les bords, les limites, les frontières qui séparent le juste et l’injuste, le bien et le mal : elle est un débordement. « Je hais un seul », mais ce « un seul » a pour nom légion : ce « un seul » va accaparer toute la surface du miroir qui ne cesse de refléter l’obscurité opaque d’une image devenue énigmatique, impossible à identifier, débordant les limites mêmes du cadre pour occuper tout l’espace dans le mouvement de destruction qui le porte.

Georges Gougenheim , en voulant définir le terme de haine, le réfère d’abord à la langue religieuse des Anciens qui distingue « détester » d’« exécrer ». Il rappelle que le verbe latin detestari, dérivé de testis « témoin », signifie « écarter (une menace, un danger) en prenant les dieux à témoins » ; d’où détester qui voudrait dire « écarter en proférant des imprécations... maudire ». « Détester s’étend donc au sentiment d’horreur que des personnes ou des choses peuvent inspirer. Il se rapproche par là de haïr, mais il semble moins fort, et surtout il peut se dire de spectacles, de lectures, de mets pour lesquels on n’éprouve aucune haine, mais seulement un manque d’intérêt... » « (Mais) ...haïr, ajoute Georges Gougenheim, est un verbe sans nuances ». En effet, quand ce mot s’impose au sujet, il efface tout autre mot de la langue. Sa prégnance est massive, lorsque la seule vue de l’autre provoque cet affect ravageant qui fait sauter les limites et place le funeste objet en position de dieu ou de démon.

Cette démarche, qui relève d’un certain manichéisme, se supporte de cette interrogation insue : «Comment cet être haï ose-t-il me regarder?» Question qui suscite la conviction que quel que soit le regard que cet être porte sur moi, sur ce moi dévoré par la haine, il ne peut que déclencher que des mécanismes de rejet absolu. Pour tenter de répondre à cette question, il nous faut faire un détour par le Séminaire Encore . A quelques pages d’intervalle, Lacan énonce deux propositions qui, une fois reliées, peuvent éclairer la question de la haine sous un angle qui nous semble des plus féconds. Relevant dans le chapitre « Une lettre d’amour » que dieu pour Empédocle est le plus ignorant de tous les êtres de ne point connaître la haine, Lacan affirme que « les chrétiens ont transformé cette non-haine de Dieu en une marque d’amour. C’est là que l’analyse nous incite à ce rappel qu’on ne connaît point d’amour sans haine. » Réflexion qui pourrait paraître d’une grande banalité si Lacan n’ajoutait pas que c’est « l’être (qui) comme tel provoque de la haine ». Evoque-t-il à cette occasion la haine que nous éprouvons à l’endroit de ce qui semble constamment se référer à l’« être-objet-du-désir-de-la-mère » ?

De quel être, non point haïssable mais susceptible de provoquer chez le sujet la haine, Lacan parle-t-il ? Est-ce celui qui se présente comme tout entier objet du désir du premier Autre (la mère) ? Sans doute, surtout si l’on veut bien considérer qu’à cet endroit Lacan semble faire subir à cette question une torsion qui nous semble d’une importance considérable, en rappelant que dans le judaïsme « la coupure [ne] passe pas du plus parfait au moins parfait. Le moins parfait y est tout simplement ce qu’il est, à savoir radicalement imparfait, et il n’y a strictement qu’à obéir au doigt et à l’œil à celui qui porte le nom de Jahvé, avec d’ailleurs quelques autres noms dans l’entourage. Celui-ci a fait choix de son peuple, et il n’y a pas à aller contre. Est-ce que là ne se dénude pas que c’est bien mieux que de l’être-haïr, de le trahir à l’occasion, et c’est ce dont, bien évidemment, les Juifs ne se sont pas privés. Ils ne pouvaient pas en sortir autrement.

Nous en sommes, sur ce sujet de la haine, si étouffés, que personne ne s’aperçoit qu’une haine, une haine solide, ça s’adresse à l’être, à l’être même de quelqu’un qui n’est pas forcément Dieu. » Nous reviendrons sur cette proposition. Elle nous fait mesurer combien l’amour pâtit de l’irruption chez le sujet de la question de l’être, de cet « être qui n’est pas forcément Dieu ». Ainsi l’homme qui est pris dans la prétention inouïe de prêter à la femme le désir de « le confondre avec Dieu, c’est-à-dire ce dont il jouit » peut en un temps second, en ce temps où il recule horrifié devant la jouissance de la femme, en rabattre sur cet être dont il portait le masque au risque de moins aimer. A cet ensemble amour/haine-être, un troisième élément me semble devoir être adjoint : celui du savoir. « Celui à qui je suppose le savoir, je l’aime. Tout à l’heure, vous m’avez vu flotter, reculer, hésiter à verser d’un sens ou de l’autre, du côté de l’amour ou de ce qu’on appelle la haine, lorsque je vous invitais de façon pressante à prendre part à une lecture dont la pointe est fait expressément pour me déconsidérer - ce qui n’est certes pas devant quoi peut reculer quelqu’un qui ne parle en somme que de la dé-sidération, et qui ne vise rien d’autre. C’est que, là où cette pointe paraît aux auteurs soutenable, c’est justement d’une dé-supposition de mon savoir. Si j’ai dit qu’ils me haïssent, c’est qu’ils me dé-supposent le savoir . »

Notons que Lacan n’a pas dit à cet endroit « celui à qui je prête le savoir je l’aime », pas plus qu’il n’a dit « celui à qui je reconnais le savoir », et encore moins « à celui qui sait »... Il énonce bien qu’il s’agit d’un « supposé », à remplacer dans la logique même du propos lacanien autour du terme Sujet-Supposé-Savoir. Ce Sujet-Supposé-Savoir ne peut pas être incarné par un analyste ; il serait constitué, dès la formulation de la première demande d’une analyse, comme une part distraite à l’analysant et à l’analyste ; il se constituerait en un lieu à partir duquel l’oreille qui écoute et la bouche qui énonce viendraient lester le propos tenu d’un savoir supposé. Dé-supposer quelqu’un de son savoir, n’est-ce pas cesser de le constituer en lieu tiers, destinataire du discours, d’un lieu qui à son tour serait comme un point de départ pour une parole énonçable et audible ? Cette proposition éclaire, selon nous, celle de Lacan concernant l’être-haïr des Juifs. Il est évident que le récit dit biblique est une longue histoire de « trahisons » et « d’être-haïr ». En effet, les Juifs n’ont-ils pas eu d’autre choix que de haïr ce Dieu, absolument transcendant, qui fait du Juif un être absolument imparfait ?

Aucun point commun, aucune incarnation ne viennent temporiser cette absence d’une pensée d’un lieu commun. Si le chrétien a à sa disposition un dieu réputé avoir pris sur lui-même la haine des hautres en s’incarnant, si on l’en glorifie, c’est qu’il est « tout entier amour ». Aussi, en distrayant cette part dite « objet de haine » et en l’incluant dans le même temps dans la constitution d’un Dieu trinitaire, le chrétien va-t-il renforcer ce parti pris d’ignorance à l’endroit même de cet affect dont il tend à dénier l’existence : la haine. Aussi sera-t-il réputé étranger à la haine sous prétexte qu’il adore une divinité qui a témoigné de son amour suprême en s’incarnant et en envoyant son fils, part prélevée de son tout-amour, sauver l’humanité, la sauver surtout de la haine. Pourtant pour consister, le peuple chrétien devra témoigner de la haine, haine flottante, ex-pulsée vers ceux qui ne croient pas en son Dieu d’amour. Aussi lui faudra-t-il parfois tuer tous les hérétiques, les schismatiques - sans haine, presque avec amour - puisque Dieu saura toujours reconnaître les siens. Pourtant, les chrétiens, qui se sentent toujours imparfaits face au Christ, ont un recours auquel les Juifs ne peuvent accéder. Ils peuvent s’identifier au Christ. Cette identification pourrait ne relever que de l’incantation. Or, il n’en est rien. Elle tire sa consistance d’un rituel précis, celui de la communion.

L’identification du chrétien à la deuxième personne de la Trinité procède de l’identification primordiale, symbolique, celle dite par incorporation du Père que le fidèle adepte de la religion du Christ va déplacer au profit du Fils . Reste que cette forme d’identification est au principe d’un amour inhumain situé à l’articulation même de la mort et de la vie . Elle introduit à une proximité incomparable avec le divin, tout en maintenant une dissymétrie essentielle entre celui qui s’offre à l’identification par incorporation et celui ou celle qui s’identifie. L’articulation de l’amour et du savoir est en ce cas - c’est un lieu commun - représentée par le corps souffrant du Christ Rédempteur. Celui-ci, lors des grandes exactions, des grands massacres que furent les croisades contre les Albigeois ou contre les Sarrasins, aurait occupé la place du semblant d’être, transmutation du Fils dans le goal inatteignable d’un désir où viendrait se consommer l’amour. En effet, le savoir suppose une mort première fondatrice, un deuil, l’inscription du signifiant deuil comme temps fondateur de l’amour.

L’imaginarisation du « Fils crucifié » serait alors une manière de mettre en scène ce défaut dans l’amour qui trace les contours du signifiant haine constamment considéré comme scandaleux dans le monde chrétien. En regard, le Juif, lui, n’est pas « plus ou moins parfait » mais toujours imparfait face à la perfection divine à laquelle il ne peut en aucun cas s’identifier. Situation impossible qui a amené le courant mystique à théoriser l’acte de création comme la construction d’un lieu d’où se supporteraient l’amour et le savoir au prix d’une amputation effectuée au sein de cette totalité et de cette perfection absolue que représenterait le divin qui ne demeure pas moins inconnaissable, c’est-à-dire expulsé du savoir humain . Dès lors, comment atteindre cette perfection dans la transcendance sinon en mettant en jeu cet être-haïr. L’introduction de ce semblant d’être - devenu littéralement une cause de désir - à l’endroit même d’un haïr susceptible de faire exister la colère de Dieu a des prolongements insoupçonnés : les manifestations terrifiantes de cette colère vont représenter pour les théologiens la preuve même de son existence ; aussi, la réplique coléreuse à la haine et à la trahison du croyant offre-t-elle paradoxalement un soulagement : Dieu se manifeste enfin comme un être par sa colère ou l’absence de celle-ci aux moments cruciaux de l’existence du peuple qu’il a élu.

Faire exister Dieu dans sa violence, faire consister Dieu en le trahissant (ou en le haïssant), tel est le pari que les Juifs n’ont cessé de soutenir leur existence durant... jusqu’à ce qu’ils décident que, pour eux, Dieu s’est retiré de l’histoire. Selon cette même tradition, la présence réelle de Dieu parmi le peuple qu’il a choisi, s’est imaginarisée spectaculairement dans le Temple, détruit une première fois à cause des péchés, des errements et de la fréquentation de dieux étrangers par les Juifs, puis une deuxième fois, alors que l’« idolâtrie » avait pratiquement disparu chez les Juifs et que les écoles rabbiniques prospéraient. Les théologiens se posèrent - dès le IIe siècle de l’ère chrétienne - la question de savoir ce qui avait été au principe de cette destruction. Une hypothèse s’imposa rapidement : ce serait l’immense haine gratuite (sinaat hinam) régnant entre les différentes écoles talmudiques et à l’intérieur même de chacune d’entre elles qui aurait provoqué la destruction du IIe Sanctuaire. Le terme gratuite attire notre attention. Il donnerait à penser qu’il existerait une haine qui ne serait pas gratuite, et que la haine gratuite se trompe de destinataire. Elle s’adresse au prochain que nous sommes censé aimer comme nous-mêmes, ce prochain que Lacan a référé à la Chose et qui, nous le savons depuis Freud, n’est en rien aimable. Aussi pouvons-nous émettre en une douce-amère fantaisie, l’hypothèse que les Juifs ont été punis de leur ferveur, punis aussi de se haïr entre eux plutôt que de haïr le Transcendant absolu.

Sur ces prémisses, nous pouvons émettre l’hypothèse qu’identification impossible/haine, savoir/amour, part distraite/absence de lieu commun forment un ensemble qui permet d’interroger le signifiant haine. Enfin, si nous admettons que la haine comme affect fait perdre au sujet tout sens de la possession, quel objet (cause de son désir) poursuit celui qui a la haine ? Cet objet est-il un semblant d’être, ou bien la haine n’est-elle pas une tentative de susciter du désir à là où une identification s’avère impossible ? En d’autres termes, si l’amour est un lien de sentiment qui procède du lien social, qu’en est-il de la haine et de la fracture qu’il suppose ? Car telle est la question qu’à l’heure actuelle nous sommes constamment confrontés : la haine fait-elle lien au même titre que l’amour ? Dans les banlieues perdues (« ou en d’autres lieux plus policés ») où on a la haine, cette haine pour les flics, les contrôleurs de bus, les professeurs a-t-elle pour effet de créer des liens ? Y a-t-il une politique qui dicterait cet « avoir la haine » comme l’on disait par exemple qu’il y avait la nécessité d’être habité par la haine de classe ?

Pour ma part, je ferai l’hypothèse suivante : l’éclipse du politique et des organisations susceptibles de prendre en charge la vie sociale promeut la haine, l’ethnocentrisme et les idéologies du ressentiment qui se constituent en une réplique à une injure effective ou supposée. Qu’en est-il de la haine du psychanalyste ? Lacan voit dans l’acte suicidaire d’Empédocle le « désir pur » , désir que, pour ma part, je situerais du côté de l’analysant devenant analyste plutôt que chez l’analyste. Or, Lacan en considérant, ne fut-ce que pour un temps, ce désir pur comme l’expression d’un acte suprême nous confronte à une difficulté logique, lorsqu’il reprend à son compte cette proposition d’Empédocle : « La Genèse commence quand la haine s’accomplit. » Où la haine peut-elle s’accomplir dans l’analyse, c’est-à-dire dans le transfert ? Y a-t-il un espace pour que cette haine s’énonce ?

La traiter comme un envers de l’amour ne suffit pas ; et encore moins comme la transmutation d’un amour déçu, ainsi le vil plomb se transformant en or pur. C’est pourquoi il me semble nécessaire de revenir à la formule lacanienne, « celui à qui je suppose le savoir je l’aime », b.a.-ba de la relation transférentielle. C’est l’hypothèse la plus banale, la plus courante qu’impose la situation analytique : là où il y a du transfert, il y a de l’amour. La clinique conduit à en formuler une deuxième : il y aurait des situations dans l’espace de la cure où se présenterait un suspens du transfert, un suspens du supposé-savoir, une certaine forme de désubjectivation accompagnée d’indifférence, d’inertie, la parole ne cessant alors de tourner à vide. Temps où le savoir qui est en place de la vérité connaît une éclipse . C’est alors que la jouissance de l’analysant cesse d’être réglée par la loi de la vérité - ou du savoir en place de la vérité - elle cesse d’être une limite et de se jouer de la limite pour ne plus être que jouissance de l’absence même de savoir. La haine serait-elle une jouissance de l’ignorance, une passion de l’ignorance, le refus d’interroger l’Autre ? Autant de questions qui nous permettraient d’affirmer que dans la haine il s’agit d’une destitution de destitution qui n’aboutit à rien d’autre qu’à la jouissance de l’idiot, celui qui prendrait son propre corps comme cause ultime de son désir.

Enfin une troisième hypothèse s’impose : l’analysant cesse de prêter du savoir à son analyste ; il ne se retire pas du jeu, il n’interrompt pas son analyse, mais il tente de faire enfin l’expérience de la haine qu’il n’a pas pu nommer jusqu’ici visant cette part de la Chose qui aurait échappé au meurtre. On le voit chez ces analysants qui, chaque fois qu’ils éprouvent un sentiment amoureux, se raccrochent à la haine. Ils vont alors retirer à l’analyste sa part de sujet-supposé-savoir, donc de sujet qu’ils pourraient « aimer ». Désormais, leur discours tient à une proposition que je formulerai en ces termes : celui à qui je ne suppose plus du savoir, car il ne m’a pas empêché d’aimer ailleurs, je le hais. Cette proposition éclaire la question clinique que pose le surgissement de la haine dans le champ du transfert. Cet affect ne saurait être un pur et simple envers de l’amour.

Pour conclure cette introduction, je rappelerai ce que Gougenheim écrivait à propos de la haine : « Le sentiment de la haine était exprimé en latin par le nom odium et le verbe odisse ; ce verbe offrait la particularité de n’exister qu’aux temps du parfait. Mais même si on lui avait restitué les temps du présent, en faisant, par exemple, un infinitif odire, il aurait eu du mal à survivre parce qu’il se serait confondu avec le verbe audire “ entendre ”. Tous deux auraient abouti à ouïr, qui aurait été accablé sous une surcharge de sens vraiment trop pesante. De toute la famille du latin odium, seul l’adjectif odiosus a subsisté. Il a été emprunté au XIVe siècle sous la forme odieux. » Ainsi, surcharger audire (entendre) par odire (haïr) reviendrait à causer de l’horreur là où le j’ouïs de l’analysant demande à l’analyste d’être, à l’instar du divin, aveugle, sourd et muet. Or n’est-ce pas ce qui a cours dans nos institutions analytiques où chacun, non content de se prendre pour Dieu, n’est occupé que par une seule crainte inavouable : celle d’entendre le collègue, tel un Dieu, le renvoyer à sa propre haine. En d’autres termes, peut-il exister une institution, capable de faire l’économie de la haine quand un seul prend la parole au nom de tous, au nom de l’amour qu’il exige de ces collègues censés n’entendre qu’une seule parole, la sienne ? Grande serait alors la tentation de se constituer en une assemblée des dieux ou en un groupe de saints dévorés par une haine inextinguible à l’endroit de tous les autres, définitivement dé-supposés d’un quelconque savoir.


 
Biographie et hommage
à la mémoire d'un militant...

Jacques Hassoun est né le 20 octobre 1936 à Alexandrie dans une famille juive très religieuse, il intègre en 1950-1951 le Dror, mouvement marxiste sioniste devenu clandestin en 1948 en Egypte (qui s'autodissout quelques mois plus tard).

Une jeunesse militante, du Dror au mouvement communiste

Il est contacté en 1953 par le Hadeto (mouvement démocratique de libération nationale), mouvement clandestin dirigé par Henri Curiel pour participer à la création d'une section étrangère (section juive). La section sera composée de 8 membres, tous juifs d'Alexandrie. Il est le seul de nationalité française Arrestation en 1953 de Robert Azoulay, responsable de la section, les sept autres membres seront arrêtés à la suite sous le chef d'inculpation de constitution d'un " réseau sioniste communiste". L'affaire passe devant le tribunal militaire supérieur d'Alexandrie en décembre 1953 Jacques Hassoun sera gardé au secret un mois à la Citadelle du Caire et libéré au bout de six mois de préventive En prison, la principale question est de savoir comment militer à la libération. Décision collective est prise de quitter l'Egypte: le mouvement communiste égyptien n'étant pas prêt à intégrer des juifs, juifs qui, pour la plupart, maîtrisent mal la langue arabe. Un an plus tard, à 18 ans, il peut quitter l'Egypte pour la France. Sa famille avait pu garder la nationalité française, accordée par Bonaparte à la communauté juive d'Alexandrie.

Engagement politique et vie professionelle en France

A dix-huit ans, en décembre 1954 il quitte l'Egypte et part pour la France. Il entre en contact avec le Parti Communiste Français et entame des études de médecine, au PC, il est en lien avec Voix communiste : les oppositionnels du PC, de Denis Berger, Gérard Spitzer et Félix Guattari.. En mai 68, il déchire sa carte du PC, il prend contact avec la Jeunesse Communiste Révolutionnaire, Jacques Hassoun est alors médecin directeur du Centre médico-psycho-pédagogique d'Aubervilliers (attaché à la direction de la PMI de Seine-Saint-Denis), il est le premier médecin à avoir fait rentrer une équipe de psychologues dans les crèches.

Antipsychiatrie et marxisme, même combat

Il devient psychanalyste, à la JCR, puis à la Ligue Communiste Révolutionnaire il est membre de la cellule psycho. En 1972, il participe à la scission Ligue-Révolution sans jamais quitter complètement la Ligue... puis finit par réintégrer la LCR et doucement, il s'affirmera dans l'espace psychanalytique, pour trouver de nouvelles pistes et s'éloignera de l'engagement politique de base, toute en conservant son soutien à la section française de la Quatrième Internationale.

Hassoun participe à la création de la revue Garde-fous dont il deviendra le directeur, revue militante qui sera par la suite éditée et diffusée par Maspéro qui s'inspire de la ligne de la Psychotérapie institutionnelle et veut défendre les psychiatrisés, interrogeant les facteurs sociaux comme cause de la folie. Et cherchant à réhabiliter la folie dans ce qu'elle a de créatif. Objectif de la revue: développer la réflexion sur le marxisme et l'antipsychiatrie. Il refusera de dissocier marxisme et psychanalyse et s''emploiera malgré les débats de l'époque à démontrer qu'il est possible de conjuguer les deux, il enseignera aussi la psychanalyse dans le département de psycho à l'université de Vincennes de 1969 à 1977.

En 1975, il cherche à rentrer à l'Ecole freudienne de Paris. Ses engagements politiques font peur, il ne sera accepté qu'en 1978. A la dissolution de l'ecole freudienne (1980) puis à la mort de Lacan (1981), il participe à la fondation du Cercle freudien de Paris (1982) dont il assure la présidence de 1987 à 1990. Jacques Hassoun participe à la création de la revue Patio, revue de psychanalyse, ainsi qu'à la revue Che vuoi?

En 1995, il participe à la création du "Groupe Bastille" dont le but est d'aider au financement de cures psychanalytiques pour des personnes ne disposant pas de moyens économiques suffisants. Le système fonctionne en référence au système de dons et d'échanges tel que l'a développé Mauss. Il anime avec le professeur Maurice Godelier le séminaire " Psychanalyse et sciences sociales " à l'ecole des Hautes Études qui aboutit au livre "Meurtre du Père, sacrifice de la sexualité"; et devient membre de la Société des gens de lettres

Durant ces années, il a à l'égard d'Israël une position très critique et soutient l'OLP dans la logique de ses engagements envers tout mouvement de libération nationale. En 1983, au moment de la guerre Israël-libanaise et l'attaque des camps palestiniens, il maintient sa position et revendique la non confusion entre judaïsme et sionisme.

Retour aux sources et à la langue maternelle, à "lalangue"

Jacques Hassoun retournera à nouveau en Égypte en 1975 et entreprend avec ses amis d'éditer deux ouvrages sur les juifs du Nil et de mettre sur pied une association pour la défense du patrimoine des juifs d'egypte qui édite elle-même un bulletin: Nahar Misraïm. Il ne cesse d'être dans une recherche constante de la culture juive et accumule une énorme bibliothèque sur le sujet. Membre du Mrap, de la Ligue des droits de l'homme, de l'association médicale francopalestinienne, de France-Palestine, du Forum des citoyens de la Méditerranée; il sera aussi Président du Cercle juif laïque, membre du Cercle amical (Arbeiter-Ring-Bund) et de la Société d'études juives.

De 1983 à 1990, il participera au groupe Maimonide: le groupe Maïmonide réunit cinq familles " mixtes " - parents et enfants - un dimanche par mois dans le but de transmettre aux enfants la culture juive que ce soit à travers les origines différentes des uns et des autres ou que ce soit à travers la pensée juive dans le développement des idées. Jacques Hassoun avait en projet d'organiser un colloque de psychanalystes et psychiatres à Alexandrie, il meurt le 24 avril 1999. "Tous ceux qui l'ont connu se souviendront toujours de sa gentillesse, de son humour, de son attention à la parole de l'autre qui en faisait le type même du psychanalyste, et de sa manière, merveilleusement orientale, de marier la passion et la plus douce humanité".

Source : Rouge hebdo - année 1999
 
 

Au carrefour de la mélancolie
et du masochisme

par Jacques Hassoun 

"Se reconnaître comme objet de son désir c'est toujours masochiste"

Jacques Lacan, Séminaire sur l'Angoisse, séance du 9 janvier 1963

C'est autour de la passion, de la mélancolie et du masochisme que nous tenterons de cerner le rapport du sujet à l'Autre. Or, si nous voulons bien admettre que la mélancolie est le noyau autour duquel s'organise la passion, si la luxuriance passionnée est le lieu paradoxal que le mélancolique tente de hante dans la répétition tenter de se guérir, nous sommes dès lors en droit de nous demander comment l'Autre, comme agent de la jouissance malheureuse se situe dans ce drame.

Dans l'un et l'autre cas, celui qui est la proie de ces affects s'absente de sa position de sujet. Assujetti à l'autre, il est constamment ravi... sans être jamais ravisseur. C'est du moins ainsi qu'il se présente: il est le jouet, le pantin, la victime passive de son partenaire à qui il tente de faire jour le rôle d'agent d'une défaite passionnée. Dès lors - dans la passion - l'autre (l'objet des feux du passionné) est sommé de soutenir cette place, non pas du bon ou du mauvais objet, mais d'agent d'un drame dans lequel le passionné joue à qui perd gagne, joue à se défaire de ses insignes, joue "sa défaite" enfin.

Nous n'en dirons pas plus.

Le mélancolique quant à lui désigne l'agent de sa détresse et de sa passivité comme le croyant le ferait d'un fléau de Dieu. Celui-ci est le justicier, celui qui sait qu'il est une faute, une culpabilité, aussi s'est-il trouvé à point nommé sur la trajectoire de celui qui sombre dans ses auto-accusations infinies, pour la révéler. Or, nous l'avons soutenu: le mélancolique serait celui qui aurait perdu "le sein d'une mère" qui n'avait pu elle-même "perdre le sein", et encore moins savoir accompagner l'infans dans son sevrage.

L'objet perdu de l'Autre, du premier Autre, la mère en l'occasion (comme le désigne Lacan) n'aurait pas pu ici se représenter comme modèle premier de la constitution de l'objet. Faute-d'objet-perdu-du-fait-de-l'autre, victime-du-manque-de-privation, le mélancolique dans son acception classique ou dans ses équivalences symptomatiques ( anorexie, boulimie, toxicomanie) tente de ressusciter par la déchéance et la mise à mal de son corps, ce qui n'a pas fait coupure. Désormais, le mélancolique est cet objet déhiscent non séparé qui a manqué d'être. A ce titre, il est un déchet qui tente de se constituer comme cause de (non-)désir, d'impossible désir. Ainsi, si dans la passion la série dite objet-cause-de désir vient se mouler et se condenser autour de l'autre qui passionnément aimé, est "élevé à la dignité d'être", et de l'hainamourré, dans la mélancolie il est une défection pulsionnelle telle que nul ni personne ne sauraient se montrer suffisamment (in-)digne pour supporter une cause littéralement perdue d'avance. "Il faut que tu sois bien indigne pour t'abaisser jusqu'à mon indignité..." telle serait la formule qui pourait rendre compte de cette déchéance.

Or, dans le transfert, cette position peut représenter quelquefois des difficultés majeures nées soit d'une idéalisation exagérée, soit d'une destitution qui mettent constamment en péril la conduite de la cure. "Quel serait le désir de l'analyste, de quelle qualité peut-il être pour pouvoir se prêter à l'écoute d'une parole qui moud à l'infini les différentes figures de l'indignité et de la dépréciation?" Tantôt Autre procédant de la férocité générale, tantôt déchet indigne dont l'inefficacité est à la mesure de l'aboulie de l'analysant, l'analyste peut occuper pour celui-ci cette place d'un vide dans le miroir, non pas celui soulageant qui témoigne d'une opération de séparation et d'assomption de l'image spéculaire, mais celui d'une noire et dense opacité. Que l'analyste soit appelé à se déplacer, à déplacer plus précisément le lieu de destination du discours de l'analysant, cela est évident. Condition minimale, nécessaire, pour introduire dans ce défaut, dans cette faute de qui afflige l'analysant mélancolique, une aire possible de jeu et de dialectisation, c'est-à-dire de perte.

C'est dire que le mélancolique est en proie non à une perte - il s'agit là du sort commun - mais d'un défaut de nomination et de désignation possible de celle-ci.

- "Je dors (dit-elle) tout le temps. Durant toutes ces vacances j'étais toute seule, je n'ai rien fait, je me suis recroquevillée sous mes couvertures."

- "C'est peut-être le manque du sommeil du bébé qui est en train d'être rattrapé."

Cette intervention surprit l'analysante. A la séance suivante elle dit combien cela lui avait semblé doux d'entendre cela. Le sommeil n'était pas une monstruosité de plus, mais une autorisation à reconnaître que quelque chose lui avait manqué. Que ce sommeil-là n'était pas un sommeil symptomatique mais un autre sommeil: celui qu'elle n'avait pas connu. Cette construction hasardeuse inaugura un déplacement susceptible de sortir d'un va-et-vient qui situait l'analyste dans une position de disqualification et de férocité tout à la fois, pour l'introduire dans l'énigme d'un désir susceptible de trouver sa cause... son objet...

Tel est du moins le trajet que l'analysant entreprit. D'où la question qui peut se poser: la constitution de l'objet dans le transfert et singulièrement dans les cures de mélancoliques ne permet-elle pas à l'analysant de rendre signifiant un symptôme, d'en souligner la dimension métaphorique, de l'inscrire dans ce qui a manqué à advenir pour pouvoir enfin dans ce déplacement métonymique, en saisir la dimension désirante ? Car faire advenir dans la mélancolie l'objet au titre de "perdu" suppose cette trajectoire, suppose aussi que c'est en tant que non-perdu (autre manière de dire "non advenu") qu'il est cause de la souffrance et du deuil impossible à accomplir, auquel le mélancolique est comme astreint. Ainsi, si dans la passion l'objet a semble constamment perdre sa qualité en se précipitant sur l'autre au point où faute d'être en position tierce il vise à s'absenter au profit d'une dualité spéculaire ou d'un Un non sériel, dans la mélancolie ce qui signe et cause la défaite pulsionnelle serait le défaut même de déhiscence de l'objet qui entraîne le mélancolique dans un impossible deuil d'un deuil, dans un endeuillement redoublé et mortifère.

Qu'en est-il alors du statut de l'objet dans le masochisme? 

Dominique avait formulé à la fin des années 70 une demande d'analyse. Elle habitait alors en province, me disait-il, et ne pouvait rencontrer aucun des analystes de cette ville. Il avait été leur amant ou l'amant de leur femme... ou les connaissait de trop près. Aussi pendant les trois premières années de son analyse, il allait accomplir de longs voyages de nuit qui l'amenaient sale, suant et non rasé jusqu'à mon cabinet. Dominique est un étonné. Sa voix, son propos, son attitude son ceux d'un perplexe qui ne comprend pas ce qui lui arrive, ce qui lui est arrivé. Enfant d'un couple très vite divorcé, il a vécu entre sa mère et sa grand-mère jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Son père, un petit hobereau vit retiré sur ses terres. Il a épousé en deuxième noce une femme très jeune qui "empêche Dominique de rencontrer son père".

De son histoire familiale, de son enfance, il en sera fort peu dit. Car le propos de Dominique est autre: évoquer semaine après semaine, avec abattement, sa vie. Il a travaillé dans un cirque comme funambule et contorsionniste, il a pris des drogues "semi-dures" (sic), il a joué - et joue durant les deux premières années de son analyse - le rôle de clown et de souffre-douleur d'une bande de "mecs-cuir" qu'il fréquente (parmi les vexations subies, l'une des plus anodines est celle où, se retrouvant un soir en rase campagne avec ses amis il se voit tout à coup dépouillé de ses chaussures et d'une partie de ses vêtements, pour être obligé ensuite de marcher quinze kilomètres pour rentrer dans le plus simple appareil dans la ville praticienne où il vit). Catalogué comme "très bel homme, très viril" par son entourage féminin, "il prend son pied à ses humiliations, qu'il ne supporte que dans la mesure où il en est le chef d'orchestre".

Quant à sa vie sexuelle, elle le dévore: "il faut qu'il baise encore et encore" et quand "c'est fini", il demande à sa partenaire de l'étrangler pour qu'il "bande une fois de plus". Parfois solitairement, frénétiquement, il se pend, se masturbe, se plante des épingles dans les seins, les testicules, pour bander de telle sorte qu'il puisse s'enculer lui-même. Il perçoit bien que "ça ne va pas", il en est arrivé à un point où il s'effraye mais il ne sait pas très bien au nom de quoi il s'interdirait ces manuvres (il est d'ailleurs fort étonné que je ne lui interdise pas qu'il se livre à ces mutilations). Sa demande concerne d'abord et avant tout son ratage sentimental, son alcoolisme, le sentiment d'être un pantin, et de ne rien pouvoir changer à sa vie malgré toutes ses tentatives.

Au fil des ans une certaine modification est apparue. Ainsi il reprend ses études universitaires, se marie, quitte sa ville natale pour s'installer dans la région parisienne, devient père d'un petit garçon et enseigne dans des conditions extrêmement difficiles dans des lycées techniques. Il met sur pied un programme d'enseignement de la langue française au profit des enfants d'immigrés, il reprend contact avec son père et arrive peu à peu à s'imposer (malgré différentes déboires où il se présente comme un looser) à l'ensemble de la circonscription académique auquel il appartient. Pourtant demeurent d'une manière constante les conflits permanents avec son épouse ("une Portugaise qui passe son temps à crier" - sic), des moments où la frénésie sexuelle d'antan revient avec violence mais cette fois-ci quelque peu accompagnée d'angoisse, et enfin une difficulté manifeste de s'adapter aux règles que la société impose aux citoyens (impossibilité de payer ses impôts à temps, impossibilité de régler son loyer, négligence radicale dans la rédaction des différents documents administratifs qui remplissent la vie du citoyen français moyen...).

Ainsi, peu à peu, malgré un effacement progressif du masochisme sexuel dans lequel Dominique semblait être pris apparaît comme un texte qui serait écrit sur un bloc magique ce que Freud nomme un "masochisme moral"où il y aurait comme une véritable passion à échouer. Est-il ici comme le soutient Freud un rapport à la culpabilité, à la faute telle que le sujet ne cesse de se punir? Ou est-il plutôt un défi opposé à la Loi et à celui qui la supporte? Celui-ci n'est-il pas dans cette problématique un dictateur qui ne saurait qu'émettre des diktats sévères et sadiques.

"Ce que la position perverse soutient comme défi, c'est un doute radical sur la légitimité de la position du justicier, non seulement de celle - particulière - de celui qui, devant lui, représente la Loi (ou prétend la représenter), mais, au-delà, celle de quiconque prétend parler en son nom. La réponse masochiste - et on sait la place importante qu'elle occupe dans la structure perverse - prend ici sa signification de ne pouvoir être réduite à une manifestation de culpabilité qui impliquerait que le Sujet a fait sienne la Loi qui le condamne. Le masochisme est d'abord dénonciation du sadisme de l'autre, c'est-à-dire affirmation que celui-ci, en se prétendant défenseur de l'ordre moral, ne fait rien d'autre que de poursuivre, lui aussi, la satisfaction de son propre désir. Il est vrai qu'on peut, après tout, s'armer des tables de la Loi comme d'autres se servent du fouet, mais il n'est plus d'intervention possible de l'ordre éthique à partir du moment où ses jugements ne peuvent trouver leur sanction que dans des actes qui débouchent sur le plaisir éprouvé par l'accusateur comme par le coupable. On n'en remarquera pas moins, en passant, qu'au moment même où celui qui juge voit aussi radicalement contester la légitimité de son intervention, se trouve du même coup avancée une thèse qui, par bien des côtés, est très proche de la théorie psychanalytique sur la conjonction du désir du père avec la fonction de celui-ci comme agent de la castration, comme représentant de l'ordre de la Loi...

L'attention qu'il porte à interroger le désir du père, à repérer sa place fondatrice, lui assure, dans ce procès, une habileté particulière à discerner l'essentiel et à savoir mettre en oeuvre les ressorts les plus assurés."

Les ressorts les plus assurés? N'est-ce pas que le masochiste ne cesse de mettre en scène sur un mode paradoxal un rapport au désir qui exclut toute inhibition? Au nom de quoi, de quelle instance, le masochiste est-il ainsi rivé à une position constante de looser permanent sinon qu'il érige son désir en Loi. Aussi est-ce dans la coïncidence parfaite de cette "érection", que le Surmoi féroce auquel le masochiste est soumis, semble avoir rempli son rôle d'instauration d'une éthique glaciale et indiscutable. Que l'autre soit pris à témoin, nul doute à cela. Il est même requis à être présent à la victoire d'une éthique de l'échec portée jusqu'à son terme et sur laquelle le masochiste ne saurait transiger.

Il est - à l'instar du sadique - celui qui assujetti à la loi du désir (un désir désarrimé de la Loi) ne cède en rien sur celui-ci. Le tiers est convoqué à en témoigner mais dans une position toute particulière: celle de l'illégitimité. Toute intervention, toute critique, toute remarque, toute interprétation tentant d'introduire une quelconque disjonction dans la linéarité du discours masochiste est inaudible et ne fait jamais que venir renforcer la loi auquel le pervers, et singulièrement le masochiste, est soumis. Cela ne fait jamais que précipiter le masochiste dans une position d'un être soumis à l'auto-punition permanente.

Et c'est là où git le paradoxe: il se punit sans faute aucune. Sans que la notion de faute ne l'effleure. Si le signifiant de faute est introduit dans son propos, il ne représentera rien. Il ne fait qu'imaginariser la scène de son fantasme et se trouve être pris dans un pictogramme des signes que le masochiste ne cesse de dérouler sous nos yeux, de développer à l'usage de notre entendement. Car dans le masochisme c'est plus le regard de l'autre - de l'Autre déduit de l'autre écrirons-nous - que son écoute qui est requise.

Le masochisme est une exhibition : l'erreur serait de le prendre pour une inhibition. 

Cette exhibition consiste dans une intrication pulsionnelle paradoxale. Ici, la pulsion de mort n'est jamais mise au repos, elle est en constante action sans autre possibilité de mise en jeu que dans le retournement constant des pulsions partielles, qui excluant l'autre dans sa subjectivité, s'érotise en prenant le corps propre comme objet. Ici, la pulsion de mort trouve son objet cause de désir et c'est le corps, le sujet qui en devient le véritable enjeu.

Ici, la loi du Désir s'origine de l'énonciateur qui offre son corps et son destin à cette érotisation de la pulsion de mort. Or, si nous suivons Freud quand il affirme que le Destin est la dernière figure - sombre et inconcevable - de ce à quoi l'infans a à faire, les parents (le mythe dipien selon Lacan), alors nous pourrons considérer que ce qui se joue comme inconcevable pour le masochiste est très précisément le couple parental en tant que s'y fonde le rapport du savoir et du désir, en tant aussi que s'y structure le rapport au phallus et au manque. Le masochiste sait tout cela, mais rien ne s'en est inscrit. A son endroit il n'est que du désaveu, du "je n'en crois pas mes yeux", dont il supportera l'ascèse jusqu'aux plus extrêmes de sa souffrance. Que le secret de ce qui se désavoue puisse parfois éclater en termes de psychose ne nous autorise pourtant pas à maintenir une quelconque confusion avec la forclusion des Noms-du-Père. Ici ce qui est en jeu serait une impossibilité de reconnaître et d'identifier cette part distraite du premier Autre et qui signifie son désir.

Cet impossible fonde le désaveu porté à l'endroit du phallus tel qu'il est supporté par le père.C'est ainsi que nous pouvons comprendre que si "le premier renoncement aux pulsions se fait sous la contrainte de puissances extérieures; et celui qui crée l'éthique, représentée par la conscience morale, qui exige d'autres renoncements", alors nous pouvons affirmer que ces dites puissances extérieures sont elles-mêmes objet de désaveu en tant qu'elles sont les représentants de la représentation des figures parentales nimbées d'une aura énigmatique. Inatteignables (par la musculature, par la décharge vers l'extérieur dirait Freud), elles le sont au point de susciter chez le masochiste encore et encore (sans que jamais l'inaugural qui est en cause ne puisse faire inscription), une soumission au fantasme "on bat un enfant" qu'il semble ne pouvoir quitter sa vie durant.

Dès lors c'est à une sexualisation de la pulsion de mort et de la morale que nous assistons, dans lequel le monde extérieur, scène où se joue à l'infini la punition qui serait susceptible de fournir une preuve d'existence, est rejouée. Ici, le trajet de la pulsion, nous l'avons donné à entendre, ne cesse - non pas de râter l'objet mais - d'errer autour de l'objet. Celui-ci aurait alors pour fonction d'assurer un pont avec le dit principe de réalité, cependant que le corps soumis à la violence de la sexualisation de la pulsion de mort lui servirait de couverture. Ce corps-objet cause de désir, porteur de cette cause-là, tente de rencontrer une réalité qui se dérobe, cependant que son échec et la souffrance qui l'accompagne devient sa loi, sa seule Loi. Ici la jouissance surmoïque qui est en cause chez le névrosé est relayée par une tension pulsionnelle qui n'aurait pas trouvé dans la-dite réalité, dans l'extérieur, sa limite. D'où la frénésie (à la souffrance), d'où la nécessité de rencontrer un autre fut-ce en s'offrant à lui comme objet. D'où le point de rencontre et de disjonction que nous percevons maitenant entre la mélancolie et le masochisme.

Dans le premier cas, il s'agit d'une non-advenue d'objet rendant impossible le deuil premier, modèle des deuils futurs, et un savoir sur la perte et sur le manque, alors que dans le masochisme les avatars de l'objet cause du désir ont pour fonction de soutenir la sexualisation de la pulsion de mort qui prend le corps comme objet, moyen comme un autre de se mettre sous la férule d'une Loi qui ignore le manque dans l'autre comme fondateur du désir au profit d'une suture que le masochiste tente par les blessures répétées portées à l'endroit de son corps de maintenir intacte.

D'où une formule possible pour rendre compte de la problématique du masochiste: se blesser, se meurtrir, s'avilir, pourvu que le manque dans l'autre ne soit pas rendu possible et encore moins pensable. Que certains cas de toxicomanie ou de boulimie-anorexie soient à la limite de la mélancolie et du masochisme ne sera pas pour nous étonner si nous considérons la passion qui soutient ces positions et si nous ne perdons pas de vue enfin que la passivité comme mode de rapport à l'autre se situe à l'intersection de ces différentes affections jusque et y compris dans le ravissement hainamourré. Reste que dans la passion amoureuse le temps où un fragment du corps de l'élu (mèche de cheveux, mains, ombre du mouvement d'une main...) représente l'inaugural d'un coup de foudre, les différents avatars des objets cause du désir du passionné se mobilisent pour habiller celle ou celui qui a déclenché un tel bouleversement, marquant ainsi... la reconnaissance du manque dans l'autre. D'où la différence radicale entre la position du "névrosé" qui succombe aux feux de sa passion jusque et y compris celle qui l'amène à un sentiment de déchéance radicale d'une part, la position du masochiste d'autre part et celle du mélancolique enfin.

La passion peut-elle servir de truchement dans le transfert (à condition que le psychanalyste - est-il nécessaire de le rappeler - ne se croit pas le destinataire de cet affect éprouvé par l'analysant!) pour permettre au mélancolique d'inscrire le deuil au lieu même d'une perte d'objet (et non d'une mise en abime du sujet) et pour donner à entendre au masochiste que le manque est le maître du désir.

Peut-être.

  11 novembre 1991
 

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