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    Sommaire de la page,

 - Courte biographie d'Eduardo Galeano
 - L'empire de la consommation, par Eduardo Galeano
 - Découverte de l'Amérique et histoire officielle, par Eduardo Galeano
 - Nuestra America : pour une Amérique latine solidaire, par Jean St-Victor
 - Les "oublis" de l'histoire officielle, mémoires et malmémoires, par Eduardo Galeano
 - Tous les mondes d'Eduardo Galeano, propos recueillis par par Niels Boel




Courte Biographie d'Eduardo Galeano

Il
est né à Montevideo (photo ci-contre), en Uruguay, en 1940. Il étaut écrivain et journaliste. Il a fondé et dirigé plusieurs journaux et revues en Amérique latine . En 1973, il s’était exilé en Argentine puis en Espagne. Il était retourné vivre en Uruguay en 1985.  Son œuvre la plus connue, "Les veines ouvertes de l'Amérique latine" est un ouvrage retraçant depuis le XVe siècle l'exploitation sociale et économique de l'Amérique latine, par l'Europe et plus tardivement des Usa. Il a collaboré au sein de magazines: The Progressive (Usa) et New Internationalist (GB). Il a aussi publié dans Monthly Review et The Nation, (Usa). Il faisait partie des 19 personnalités qui ont proposé et signé le manifeste de Porto Alegre. Il est décédé le 13 avril 2015. 

L’empire de la consommation

par Eduardo Galeano



photo :
vrm.org.uy

La société de consommation est un piège pour attrape nigauds.

La bamboche étourdit et trouble la vue ; cette immense ivresse universelle semble sans limites dans le temps et dans l’espace. Mais la culture de la consommation fait beaucoup de bruit, comme le tambour, parce qu’elle est creuse et quand vient l’heure de vérité, quand cesse le charivari et que s’achève la fête, l’ivrogne se réveille, seul, en compagnie de son ombre et des pots cassés qu’il lui faut payer. L’expansion de la demande butte contre les frontières que lui impose ce même système qui la génère. Le système a besoin de marchés de plus en plus ouverts et de plus en plus vastes comme les poumons ont besoin d’air et, en même temps, le système a besoin de voir se traîner à ras de terre, comme ils se traînent effectivement, les prix des matières premières et de la force de travail humain. Le système parle au nom de tous, c’est à tous qu’il s’adresse, c’est à tous qu’il donne l’ordre impératif de consommer, qu’il communique la fièvre acheteuse, mais pas moyen : presque pour tout le monde, cette aventure commence et se termine sur l’écran du téléviseur. La majorité des gens, qui s’endettent pour avoir des choses, finissent par n’avoir rien d’autre que des dettes qui génèrent de nouvelles dettes et ils finissent par consommer des rêves que parfois ils matérialisent en sombrant dans la délinquance.

Le droit au gaspillage, qui est le privilège d’une minorité, prétend être la liberté de tous. Dis-moi combien tu consommes et je te dirai combien tu vaux. Cette civilisation prive de sommeil les fleurs ; les poulets, les gens. Dans les serres, les fleurs sont soumises à un éclairage permanent pour qu’elles poussent plus vite. Dans les élevages industriels de poulets, les poules pondeuses aussi ignorent ce qu’est la nuit. Et les gens sont condamnés à l’insomnie à cause de l’anxiété que leur causent leur envies d’achats et de l’angoisse que leur cause la nécessité d’avoir à les payer. Ce mode de vie n’est pas bon pour les gens, mais il est excellent pour l’industrie pharmaceutique.

Les Etats-Unis consomment la moitié des sédatifs, des anxiolytiques et autres drogues chimiques vendues légalement dans le monde et plus de la moitié des drogues interdites vendues illégalement, ce qui n’est pas de la roupie de sansonnet si on considère que les Etats-Unis comptent pour à peine 5 % de la population mondiale.

"Malheureux ceux qui vivent en se comparant", dit avec regret une dame du quartier du Buceo, à Montevideo. La douleur de n’être plus, chantée jadis dans le tango, a fait place à la honte de ne pas posséder. Un homme pauvre est un pauvre homme. « Quand tu n’as rien, tu penses que tu ne vaux rien », dit un jeune du quartier Villa Fiorito, à Buenos Aires. Et un autre, dans la ville dominicaine de San Francisco de Macorís, constate: «Mes frères travaillent pour les marques. Il passent leur vie à acheter des étiquettes et ils suent sang et eau pour payer les mensualités».

Invisible violence du marché : la diversité est l’ennemie de la rentabilité et l’uniformité commande. La production en série, à une échelle gigantesque, impose partout ses obligatoires règles de consommation. Cette dictature de l’uniformisation obligatoire est plus dévastatrice que n’importe quelle dictature à parti unique : elle impose, dans le monde entier, un mode de vie qui reproduit les êtres humains comme autant de photocopies du consommateur modèle.

Le consommateur modèle c’est l’individu immobile. Cette civilisation qui confond la quantité avec la qualité, confond l’obésité avec la bonne alimentation. D’après la revue scientifique The Lancet, durant la dernière décennie, le nombre de cas d’ « obésité sévère » ont augmenté de presque 30 % parmi la population jeune des pays les plus développés. Chez les enfants nord-américains, l’obésité a augmenté de 40% au cours des 16 dernières années, selon une enquête récente du Centre des Sciences de la Santé de l’Université du Colorado. Le pays qui a inventé la nourriture et les boissons light, les diet food et les aliments fat free, a le plus grand pourcentage d’obèses au monde. Le consommateur modèle ne descend de sa voiture que pour travailler et pour regarder la télévision. Assis devant le petit écran, il passe 4 heures, chaque jour, à dévorer une nourriture en plastique.

C’est le triomphe de la saleté déguisée en nourriture : cette industrie est en train de conquérir les palais du monde entier et elle réduit en miettes les traditions culinaires locales. Les coutumes du bien manger qui viennent de loin, sont le résultat, dans certains pays, de milliers d’années de raffinement et de diversité et elles sont un patrimoine collectif qui se trouve en quelque sorte sur les fourneaux de tous et pas seulement sur la table des riches. Ces traditions, ces signes d’identité culturelle, ces fêtes de la vie, sont en train d’être liquidées, de façon foudroyante, par l’imposition du savoir chimique et unique : la mondialisation du hamburger, la dictature du fast-food. La plastification de la nourriture à l’échelle mondiale, ouvre de McDonald’s, Burger King et autres usines, viole avec succès le droit à l’autodétermination de la cuisine : droit sacré parce ce que c’est dans la bouche que se trouve une des portes de l’âme.

Le championnat mondial de football de 1998 nous a confirmé, entre autres choses, que la carte de crédit MasterCard tonifie les muscles, que Coca-Cola donne la jeunesse éternelle et que le menu de McDonald’s ne saurait être absent de l’estomac d’un bon athlète. L’immense armée de McDonald’s bombarde de hamburgers les bouches des enfants et des adultes sur toute la surface de la planète. La double arche de ce M a servi de bannière dans la récente conquête des pays de l’Europe de l’Est. Les queues devant le McDonald’s de Moscou ouvert en 1990, en grande pompe, ont symbolisé la victoire de l’Occident aussi éloquemment que la chute du Mur de Berlin.

Signe des temps : cette firme qui incarne les vertus du « monde libre » refuse à son personnel le droit de se syndiquer à un syndicat quelconque. McDonald’s viole, ainsi, un droit légalement reconnu dans beaucoup des pays où il opère. En 1997, quelques travailleurs, membres de ce que la firme appelle la Macfamille, on essayé de se syndiquer. C’était dans un restaurant MacDonald’s de Montréal, au Canada : le restaurant a fermé. Mais, en 1998, d’autres employés de McDonald’s, dans une petite ville près de Vancouver, ont réussi cet exploit digne du Guide Guinness des records.

Les masses des consommateurs reçoivent des ordres dans une langue universelle : la publicité a réussi ce que l’espéranto avait voulu faire mais n’a pas réussi à faire. N’importe qui, partout dans le monde, comprend les spots publicitaires émis par le téléviseur. Au cours de ce dernier quart de siècle, les dépenses publicitaires ont été multipliées par deux dans le monde. Grâce à cela, les enfants pauvres boivent de plus en plus de Coca-Cola et de moins en moins de lait et le temps de loisir se transforme en temps de consommation. Temps libre, temps prisonnier : dans les maisons très pauvres, il n’y a pas de lit, mais il y a une télévision et la télévision est douée de la parole. Acheté à crédit, cet animal familier prouve la vocation démocratique du progrès : il n’écoute personne, mais il parle pour tous. Les pauvres et les riches connaissent, de ce fait, les qualités des automobiles dernier modèle et les pauvres et les riches sont informés des avantageux taux de crédit que propose telle ou telle banque.

Les experts savent transformer les marchandises en panoplies magiques contre la solitude. Les choses ont des attributs humains : elles caressent, accompagnent, comprennent, aident ; le parfum te donne son baiser et la voiture est ton amie qui jamais ne te trahira. La culture de la consommation a fait de la solitude le plus lucratif des commerces. Les trous de la poitrine, on les colmate en les bourrant de choses ou en rêvant de le faire.

Et les choses peuvent faire plus qu’embrasser : elles aussi peuvent être des symboles d’ascension sociale, des laissez-passer pour franchir les barrières douanières de la société de classes, des clés qui ouvrent des portes interdites. Plus elles sont exclusives, plus c’est parfait : les choses te choisissent et te sauvent de l’anonymat de la multitude. La publicité ne nous renseigne pas sur le produit qu’elle vend, sauf exception. C’est sans importance. Sa fonction première consiste à compenser des frustrations et à nourrir des rêves. Qui voulez-vous devenir en achetant cette lotion « après rasage » ? ?

Le criminologue Anthony Platt a remarqué que la délinquance urbaine n’est pas seulement la conséquence de la pauvreté extrême. Elle est aussi le fruit de la morale individualiste. L’obsession sociale du succès de la réussite, dit Platt, a une incidence décisive sur l’appropriation illégale des choses.

J’ai toujours entendu dire que l’argent n’apporte pas le bonheur, mais tout téléspectateur pauvre a bien plus de raisons qu’il ne lui en faut pour croire que l’argent procure quelque chose de tellement ressemblant au bonheur que seuls des spécialistes peuvent voir la différence.

Selon l’historien Eric Hobsbawm, le XXº siècle a mis fin à sept mille ans de vie humaine centrée sur l’agriculture depuis que sont apparues les premières cultures, à la fin du paléolithique. La population mondiale s’urbanise, les paysans deviennent citadins. En Amérique Latine, nous avons des campagnes sans personne et d’énormes fourmilières urbaines : les plus grandes villes du monde et les plus injustes. Expulsés par l’agriculture moderne d’exportation et par l’érosion de leurs sols, les paysans envahissent les faubourgs. Ils croient que Dieu est partout, mais ils savent d’expérience qu’il n’est en service que dans les grandes villes. Les villes promettent du travail, la prospérité, un avenir pour les enfants. Dans les champs, les êtres en attente regardent passer la vie et meurent en baillant ; dans les villes, la vie est là et elle vous appelle. Entassés dans des taudis, la première chose que découvrent les derniers arrivés c’est que le travail n’est pas là et que les bras sont de trop, que rien n’est gratuit et que les articles de luxe les plus chers sont l’air et le silence.

A l’aube du XIVº siècle, fray Giordano da Rivalto prononça, à Florence, une apologie des villes. Il déclara que « les villes grandissent parce que les gens aiment s’assembler » S’assembler, se rencontrer. Aujourd’hui, qui rencontre qui ? Est-ce que l’espoir rencontre la réalité ? Le désir, rencontre-t-il le monde ° ? Et les gens, rencontrent-ils les gens ? Si les relations humaines ont été réduites à des relations entre des choses, combien de gens rencontrent-ils des choses ?

Le monde tout entier tend à se transformer en un immense écran de télévision où on regarde les choses sans les toucher. Les marchandises exposées à la vente envahissent et privatisent les espaces publics. Les gares routières et les gares de chemin de fer qui, il y a peu encore, étaient des lieux de rencontre entre les gens, deviennent désormais des espaces d’exposition commerciale. Le shopping center, ou shopping mall, vitrine de toutes les vitrines, impose sa présence envahissante. Les foules accourent en procession dans ce grand temple des messes de la consommation. La majorité des dévots contemplent, en extase, les choses que leurs poches ne peuvent pas payer pendant que la minorité acheteuse se soumet au bombardement de l’offre incessante et exténuante. La foule qui monte et descend par les escalators, voyage à travers le monde : les mannequins sont habillés comme à Paris ou à Milan et les machines à sous tintent comme à Chicago et, pour voir et entendre, nul besoin de payer un billet d’avion. Les touristes venus des villages de l’arrière pays ou des villes qui n’ont pas encore mérité ce don du ciel de la félicité moderne, posent pour la photo au pied des marques internationales les plus célèbres comme elles posaient, jadis, au pied de la statue du personnage illustre au centre de la place. Beatriz Solano a observé que les habitants des quartiers périphériques se rendent au center, au shopping center, comme, jadis, ils allaient au centre ville. Le traditionnel paseo (promenade) du dimanche après-midi sur la grande place centrale de la ville tend à être remplacé par l’excursion à ces centres commerciaux. Lavés, repassés et peignés, habillés avec leurs plus beaux atours, les visiteurs se rendent à une fête à laquelle ils ne sont pas invités, mais où ils peuvent être voyeurs. Des familles entières font le voyage dans le vaisseau spatial qui parcourt l’univers de la consommation où l’esthétique du marché a dessiné un paysage hallucinant de modèles, de marques, d’étiquètes.

La culture de la consommation, culture de l’éphémère, condamne tout à l’oubli médiatique. Tout change au rythme vertigineux de la mode mise au service de la nécessité de vendre. Les choses vieillissent en un clin d’oil pour être remplacées par d’autres choses de vie éphémère. Aujourd’hui où la seule chose qui demeure c’est l’insécurité, les marchandises fabriquées pour ne pas durer, résultent aussi volatiles que le capital qui les finance et que le travail qui les produit. L’argent vole à la vitesse de la lumière : hier il était là-bas, aujourd’hui il est ici, demain qui sait ?, et tout travailleur est un chômeur en puissance. Paradoxalement les shoppings centers, royaumes de l’éphémère, offrent la plus excitante illusion de sécurité. Ils résistent hors du temps. Sans âge et sans racines, sans nuit et sans jour et sans mémoire, ils existent hors de l’espace, au delà des turbulences de la dangereuse réalité du monde.

Les maîtres du monde se servent du monde comme si on pouvait l’éliminer : une marchandise éphémère qui s’évanouit comme s’évanouissent, à peine sont-elles nées, les images avec lesquelles la télévision nous mitraille et les modes et les idoles lancées sur le marché, sans trêve, par la publicité.

Mais dans quel autre monde allons-nous déménager ? Sommes-nous tous obligés de gober la fable selon laquelle Dieu a vendu notre planète à un petit nombre de firmes parce qu’un jour de mauvaise humeur il a décida de privatiser l’univers ? La société de consommation est un piège attrape nigauds. Ceux qui sont aux manettes font semblant de l’ignorer, mais quiconque a des yeux pour voir peut voir que l’immense majorité des gens consomment peu, très peu ou nullement de manière nécessaire, pour préserver l’existence du peu de nature qu’il nous reste encore. L’injustice sociale n’est pas une erreur qu’il faut corriger, ni un défaut qu’il faut surmonter : c’est une nécessité essentielle. Une nature capable d’approvisionner un shopping center de la taille d’une planète n’existe pas.

Source : février 2007 - traduction : Manuel Colinas, visions alternatives


12 octobre 1492
Découverte de l’Amérique
& Histoire officielle :

  Faces et masques



par Eduardo Galeano

Christophe Colomb a-t-il découvert l’Amérique en 1492 ? Ou bien ce sont les Vikings qui l’ont découverte avant lui ? Mais, avant les Vikings, ceux qui vivaient là, n’existaient-ils donc pas ?

L’Histoire officielle nous raconte que Vasco Núñez de Balboa a été le premier qui a vu les deux océans du haut d’une montagne du Panama. Mais ceux qui vivaient là, étaient-ils donc aveugles ?

Qui a donné leurs premiers noms au maïs ; et là la patate, et à la tomate, et au chocolat, et aux montagnes, et aux fleuves de l’Amérique ? Hernan Cortés ? Francisco Pizarro ? Mais ceux qui vivaient là, étaient-ils donc muets ?

On nous a dit et on continue de nous dire que les émigrants du Mayflower sont venus peupler l’Amérique. Mais l’Amérique était-elle donc inhabitée ?

Comme Christophe Colomb ne comprenait pas ce que les Indiens lui disaient, il a cru qu’ils ne savaient pas parler.

Comme ils étaient nus, comme ils étaient pacifiques et comme ils donnaient tout en échange de rien, il a cru qu’ils n’avaient pas d’intelligence.

Et comme il était sûr d’être entré en Orient par la porte de derrière, il a cru qu’il était en présence d’Indiens de l’Inde.

Ensuite, au cours de son second voyage, l’Amiral a dicté un arrêté qui stipulait que Cuba était une partie de l’Asie.

Ce document est daté du 14 juin 1494 et il stipule que les équipages de ses trois caravelles reconnaissent que telle est la vérité et que quiconque osera soutenir le contraire sera condamné à cent coups de fouet, à dix mille maravédis d’amende et à avoir la langue tranchée.

Le notaire, Hernan Pérez de Luna, a signé l’acte et au bas de la page ont signé aussi les marins qui savaient signer.

Les conquistadors exigeaient que l’Amérique fût ce qu’elle n’était pas. Ils ne voyaient pas ce qu’ils voyaient, mais ce qu’ils voulaient voir : la fontaine de jouvence, la ville de l’or, le royaume des émeraudes, le pays de la cannelle. Et ils ont décrit les Américains comme ils avaient cru, auparavant, qu’étaient les païens d’Orient.

Christophe Colomb a vu, sur les côtes de Cuba, des sirènes avec des visages d’homme et des plumes de coq, et puis il a été convaincu que, non loin de là, les hommes et les femmes avaient tous une queue.
En Guyane, selon Sir Walter Raleigh, les gens avaient les yeux sur les épaules et la bouche au milieu de la poitrine.

Au Venezuela ; selon Frère Pedro Simón, il y avait des Indiens avec des oreilles si longues qu’elles traînaient par terre.

Sur les rives du fleuve Amazone, selon Cristóbal de Acuña, les natifs avaient les pieds à l’envers, avec les talons devant et les orteils derrière et, selon Pedro Martín de Anglería, les femmes se mutilaient un sein pour pouvoir tirer à l’arc plus facilement.

Anglería qui a écrit la première histoire de l’Amérique, mais qui n’y a jamais mis les pieds, a aussi affirmé que dans le Nouveau Monde il y avait des gens avec des queues, comme Christophe Colomb l’avait dit, et que leurs queues étaient si longues qu’ils ne pouvaient s’asseoir que sur des sièges percés.

Le Code Noir interdisait la torture des esclaves des colonies françaises. Mais si les maîtres fouettaient leurs noirs ce n’était pas pour les torturer, mais pour les éduquer et quand ils s’enfuyaient, ils leur coupaient les tendons.

Elles étaient émouvantes les lois des Indes qui protégeaient les indiens dans les colonies espagnoles. Mais bien plus émouvants encore étaient le pilori et le gibet plantés au centre de chaque Grand Place du Centre Ville.

Elle était rudement persuasive la lecture de la sommation qui à la veille de tout assaut livré à toute bourgade expliquait aux Indiens que Dieu était venu sur Terre et qu’il avait mis à sa place Saint Pierre et que Saint Pierre avait pour successeur le Saint Père et que le Saint Père avait fait don à la reine de Castille de tout ce territoire et que c’était pour cela qu’ils devaient quitter les lieux ou payer un tribut en or et que s’ils refusaient ou s’ils tardaient à s’exécuter bataille leur serait livrée et qu’ils seraient faits esclaves, eux, mais aussi leurs femmes et leurs enfants. Malheureusement cette sommation était lue en rase campagne, à l’extérieur du bourg, en pleine nuit, en langue castillane et sans interprète, en présence du notaire, mais sans la présence d’un seul Indien parce que les Indiens, à cette heure-là, ils dormaient à quelques lieues de là sans se douter le moins du monde de ce qui allait leur tomber dessus.

Jusqu’à il n’y a pas très longtemps, le 12 octobre c’était le Jour de la Race. Mais est-ce qu’une telle chose existe?

Qu’est ce que la race ? Est-ce autre chose qu’un mensonge utile pour dépouiller et exterminer son prochain ?

En 1942, quand les Etats-Unis sont entrés en guerre, la Croix Rouge de ce pays a décidé que le sang noir ne serait pas accepté dans ses banques du sang. On évitait ainsi que le mélange des races, interdit au lit, se fît par voie d’injection. Mais quelqu’un a-t-il jamais vu du sang noir ?

Ensuite, le Jour de la Race est devenu le Jour de la Rencontre. Est-ce que les invasions coloniales sont des rencontres ? Celles de hier et celles d’aujourd’hui, ce sont des rencontres ? Ne faut-il pas les appeler plutôt des viols?

Peut-être l’épisode le plus révélateur de l’histoire de l’Amérique est-il advenu en l’année 1563, au Chili. Le fortin de Arauco était alors assiégé par les Indiens ; la garnison n’avait plus ni vivres ni eau, mais le capitaine, Lorenzo Bernal, refusait de se rendre. Du haut de la palissade, il cria :

- Nous, nous serons de plus en plus nombreux !


- Avec quelles femmes ? demanda le chef indien.


- Avec les vôtres.

Nous leur ferons des enfants qui deviendront vos maîtres.

Les envahisseurs ont appelé cannibales les anciens Américains, mais plus cannibale encore était le Cerro Rico de Potosí dont les puits de mine dévoraient de la chair indienne pour alimenter le développement du capitalisme de l’Europe.

Et on les a appelés idolâtres parce qu’ils croyaient que la nature est sacrée et que nous sommes tous frères de tout ce qui a des jambes, des pattes, des ailes ou des racines.

Et on les a appelés sauvages. Sur ce point au moins ils ne se sont pas trompés, car ces Indiens étaient tellement ignorants qu’ils ne savaient pas qu’il leur fallait demander un visa, un certificat de bonne conduite et un permis de travail à Christophe Colomb, à Cabral, à Cortés, à Alvarado, à Pizarro et aux émigrants du Mayflover.

 
 Source :   Traduction Manuel Colinas - Rebellion.org

Nuestra América :

Pour une
Amérique latine
solidaire


Par Alain St.-Victor


Il y a trente-cinq ans, l’écrivain uruguayen, Eduardo Galeano, publiait Les veines ouvertes de l’Amérique Latine [1], ouvrage percutant, dont le titre seul résume la grande tragédie des peuples du continent ibérique. Ce livre, traduit dans plusieurs langues et publié à plusieurs millions d’exemplaires, retrace l’histoire des peuples de ce « sous-continent », dont les luttes pour la liberté, la dignité, la souveraineté se renouvellent sans cesse, et, cela, malgré les génocides et les massacres.

Galéano nous dit avoir écrit ce livre pour « converser avec chacun ¦avec l’intention de divulguer certains faits que l’histoire officielle, racontée par les vainqueurs, cache ou déforme » (p.363). L’histoire officielle jouit jusqu’à présent d’une certaine pérennité, mais ces faits cachés ou déformés « sortent maintenant au grand jour », sautent aux yeux et s’imposent comme une évidence : « l’Amérique Latine a été l’objet depuis plus de cinq cents ans d’un pillage systématique depuis la découverte jusqu’à nos jours, tout s’y est toujours transformé en capital européen ou, plus tard nord-américain. Tout : la terre, ses fruits et ses profondeurs riches en minerais, les hommes et leur capacité de travail et de consommation, toutes les ressources naturelles et humaines. Les modes de production et les structures sociales de chaque pays ont été successivement déterminés de l’extérieur en vue de leur incorporation à l’engrenage universel du capitalisme » (p.10).

Certes, il faut éviter les formules toutes faites et ne pas tomber dans une analyse simpliste qui tend à vider les pays latino-américains de leur spécificité et les considérer comme un bloc homogène, indifférencié. Toutefois, la réalité de ces peuples relève d’une constance qui se traduit sur le plan économique par l’incapacité chronique de sortir du sous-développement, de satisfaire les besoins élémentaires de la grande majorité, et cela malgré que certains pays (en particulier le Mexique, L’Argentine, le Brésil) disposent d’immenses richesses naturelles et de main-d’œuvre qualifiée.

L’histoire récente de l’Amérique latine fourmille d’exemples et de statistiques qui illustrent clairement cette apparente impossibilité de créer un système socio-économique qui puisse satisfaire aux besoins des populations et même de garantir sa propre reproduction. En 1978, « une étude de l’Organisation Mondiale du Travail signalait qu’en Amérique latine plus de cent dix millions de personnes vivent dans des conditions de pauvreté grave 42% des Brésiliens, 43% des Colombiens, 49% des Honduriens, 31% des Mexicains, 45% des Péruviens, 29% des Chiliens et 35% des Equatoriens perçoivent des revenus inférieurs au prix de l’alimentation équilibrée minimale »(Les veines ouvertes, postface de l’édition de 1981).

Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon une étude publiée par la Banque Mondiale (rapport annuel 2004), sur les 400 millions d’habitants que compte l’Amérique latine, plus de 50% vivent dans la pauvreté, 226 millions vivent avec moins de deux dollars par jour, un tiers des enfants ont faim, et chaque année 190 000 d’entre eux meurent de maladies liées à la malnutrition.

Pour Emir Sader, professeur de sociologie à l’université d’Etat de Rio de Janeiro (UERJ), ces faits récents constituent « le bilan synthétique de l’application, durant ces deux dernières décennies, des politiques libérales dans ce continent [2] ». Ces politiques libérales imposées par le FMI avaient pour objectif de faire diminuer la pauvreté en relançant la croissance, mais, comme ce fut le cas du Mexique au début des années 80 [3], croissance économique ne signifie pas nécessairement développement économique : ce dernier nécessite avant tout une certaine répartition des richesses et des conditions de travail (juridiques et matérielles) sans lesquelles les forces productives ne puissent se reproduire de façon décente et efficace.

Problématique

Or, (il est important de le répéter) le véritable enjeu pour les peuples de l’Amérique latine et la plupart des peuples du « tiers monde » est bel et bien les questions de la répartition des richesses et de la justice sociale. Ces questions sont d’autant plus importantes que l’Amérique latine se trouve à un moment historique où tout son avenir semble dépendre du choix fondamental de se remettre en question, de se prendre en main, c’est-à -dire avant tout redéfinir sa place et sa fonction sur la scène internationale.

Bien entendu, les problèmes internes restent déterminants, car on ne peut commencer à élaborer une politique économique visant à satisfaire les besoins fondamentaux des populations, sans poser du même coup le problème des structures sociales qui ont historiquement reproduit la misère, l’exploitation et l’exclusion

Toutefois, pour comprendre ces structures internes, il est nécessaire de prendre en compte les mécanismes de la domination étrangère, le colonialisme d’abord et l’impérialisme ensuite, car elles y sont liées de manière structurelle, comme l’ont montré depuis longtemps déjà plusieurs analystes, en particulier André Gunder Frank. La réalité du « sous-développement » de l’Amérique latine ne renvoie pas, écrit Frank, à la réalité d’une Europe pré-capitaliste, laquelle était à cette époque non-développée et non pas sous-développée.

Le « sous-développement n’est pas le résultat de la survivance d’institutions archaïques et de manque de capitaux dans des régions restées isolées du courant historique mondial. Au contraire, le sous-développement fut et est encore généré par le même processus historique qui a du même coup généré le développement économique : le développement du capitalisme lui-même [4] ».

Si en Amérique latine et par extension dans tous les pays « sous-développés », la perception des problèmes économiques est liée à une compréhension « étapiste » de l’histoire [5], compréhension selon laquelle les pays du « tiers monde » sont des pays « attardés » qui doivent « rattraper » les pays « avancés » de l’Europe et de l’Amérique du Nord (excluant le Mexique), c’est pour masquer le fait que dans le cadre du capitalisme mondial les phénomènes du développement et du sous-développement économiques sont en réalité consubstantiels, qu’il ne s’agit pas de deux phénomènes isolés.

Or, si le problème du sous-développement des pays du Sud est historiquement lié à l’expansion du capitalisme et si ces pays constituent véritablement la périphérie des pays industrialisés (périphérie dans le sens qu’ils servent les intérêts du centre que forment les pays industrialisés), alors la compréhension des problèmes structurels de ces pays passe avant tout par l’analyse des formes historiques de la domination étrangère. Plusieurs études ont été faites à ce sujet [6] et il serait inopportun ici d’en rappeler toutes les thèses ; néanmoins aujourd’hui ce qui semble de plus en plus évident pour les peuples du Sud, c’est que depuis plus de cinquante ans, tous les programmes proposés par les pays industrialisés pour les « sortir du sous-développement » (aide bilatérale, investissements, programmes d’ajustement structurel, etc.) ont tous échoués dans la plupart des pays visés, et qu’il en résulte un renforcement de la dépendance et de la structure qui reproduit la pauvreté et l’exclusion.

Penser sa propre réalité

Aujourd’hui plus que jamais, il est devenu essentiel pour les peuples du tiers monde de comprendre leur propre réalité, d’en débattre à travers leurs propres organisations et d’avoir le courage de prendre les solutions qui s’y imposent. Comme on le sait, la domination étrangère n’est pas seulement économique, elle est aussi idéologique, et il convient de comprendre non seulement les formes historiques de celle-ci, mais également les efforts déployés pour combattre l’aliénation culturelle et de produire « une pensée pour soi » capable de rendre compte de sa propre réalité.

En Amérique latine, au cours du XIXe siècle, comme dans beaucoup de pays qui ont été colonisés, les intellectuels des nouvelles classes dirigeantes s’adonnent à un mimétisme quasi caricatural en reproduisant de façon éclectique les idées à la mode en Europe, particulièrement le positivisme (surtout dans sa déviance scientiste), sans chercher à les adapter à leur propre réalité : il s’agissait pour ces intellectuels d’absorber sans aucune critique les idées européennes de l’époque, malgré une certaine volonté de leur part de dépasser la théologie scolastique de l’époque coloniale.

Au cours du XXe, une nette évolution de la philosophie se fait en Amérique latine. La réflexion sur la question de l’identité latino-américaine est entamée par certains intellectuels, notamment le Mexicain Léopoldo Zea (auteur de L’Amérique latine face à son histoire), qui voient dans le métissage une particularité latino-américaine permettant une ouverture sur le monde : « l’Amérique est latine, écrit Zéa, grâce au métissage. Cette Amérique a rendu possible l’identité de ce type particulier d’être humain grâce auquel Bolivar trouvait ses réponses relatives à l’identité de la région un type particulier d’être humain ouvert à toutes les expressions humaines, une humanité ouverte et plurielle [7]. »

De cette conception de l’identité latino-américaine, à laquelle d’ailleurs souscrivaient plusieurs intellectuels de renom, parmi lesquels les Mexicains José Vasconcelos, Alfonso Reyes et Antonio Caso, le Dominicain Pedro Urena, le Péruvien Manuel Prada, l’Argentin Manuel Ugarte, etc., s’est construite l’idée d’une seule nation latino-américaine, chère à Bolivar. Mais la question à ce stade reste académique même s’il s’agit, comme l’écrit Zea, « d’assimiler notre histoire et notre expérience, quelle que soit leur apparente négativité, et de là projeter notre propre future [8] ». Pour ces intellectuels la quête de l’identité est avant tout une recherche liée à la « question ontologique » de l’homme latino-américain, celle qui consiste à découvrir sa singularité dans son existence concrète afin d’affirmer son humanité dans le but avoué de développer « une relation horizontale de solidarité avec ses semblables et de renoncer à la relation verticale de la dépendance, qui constitue l’unique problème de la philosophie en Amérique latine[9]. »

Les conflits sociaux qui se développent dans la région au cours du siècle, en particulier ceux qui ont trait à la justice sociale, la réforme agraire, la lutte contre l’impérialisme nord-américain permettent de rendre compte des limites de cette philosophie « indigéniste », d’affirmation de soi. Il ne suffit plus d’affirmer sa singularité ; la lutte contre la dépendance idéologique doit se transformer en une lutte de libération, plus précisément en une philosophie de libération, qui considère « la culture latino-américaine comme une culture oppressée […] et que la tâche essentielle est d’élaborer une pensée qui tient compte des besoins sociaux [10] ».

Dans les années 70, particulièrement en Argentine, la philosophie de libération se transforme en une philosophie pour la libération qui s’inscrit d’emblée dans la lutte pour les « changements sociaux, la réduction des injustices, la satisfaction des demandes sociales, incluant aussi bien les besoins de base que les transformations structurelles [11] ».

Ces questions, bien entendu, dépassent le domaine strictement philosophique ; elles sont également déterminantes dans les productions d’œuvres littéraires, théologiques, linguistiques, etc. Tous les mouvements révolutionnaires, toutes les tentatives de réformer l’Etat et d’instituer des changements sociaux (particulièrement par la prise du pouvoir par les élections, comme ce fut le cas, entre autres, pour les gouvernements de Jacobo Arbenz au Guatemala et Salvador Allende au Chili), tout l’effort d’élaborer une théologie (celle de la libération) qui place le « pauvre » au centre de ses préoccupations, le considérant comme un être oppressé et non pas frappé d’une quelconque fatalité, tout cela participe de la grande lutte de transformation des sociétés latino-américaines.

Néanmoins, la complexité de ces sociétés et les différents enjeux des réalités culturelles hétérogènes qui s’y rattachent sont tels que toute approche, préconisant des changements sociaux importants, qui n’en tiendraient pas compte, est vouée à l’échec. Particulièrement, dans les pays où les Indiens représentent une part importante de la population (Bolivie, Pérou, Guatemala, Mexique, Equateur), la question de l’identité devient incontournable, mais elle est abordée cette fois, comme l’écrit Yvon Le Blot, chercheur au CNRS, dans le cadre d’une « contestation culturelle, avec le rejet d’un système de représentation qui enferme l’Indien dans une image négative, l’objective et l’infériorise. [12] » Pour la première fois en Amérique latine, les mouvements indiens, au-delà de leur diversité, prennent part aux luttes de libération avec une double exigence : d’une part, ils rejettent l’idéologie communautariste passéiste et du repli sur soi tout en refusant le mythe du métissage qui est une forme d’intégration par assimilation, et, d’autre part, ils s’écartent de tous mouvements et états révolutionnaires qui tendent à « éliminer les différences culturelles ou de les instrumentaliser [13] »

Depuis les années 90, les mouvements indiens occupent une place importante dans les luttes de revendication et s’articulent de plus en plus, contrairement à ce que pensait la gauche traditionnelle, à des mouvements d’émancipation des masses, comme l’a d’ailleurs remarqué Alvaro Garcia Linera, l’actuel vice-président de la Bolivie [14]. C’est particulièrement dans ce pays que la fusion entre le mouvement de revendication des Indiens - celui qui consiste non seulement à revaloriser la culture et les langues indiennes, mais aussi à mettre en avant la lutte politique pour la prise du pouvoir – et les mouvements sociaux a connu un succès important. Ce qui explique d’ailleurs la montée fulgurante du Mouvement vers le socialisme (MAS) sur la scène politique bolivienne et le succès électoral d’Evo Morales.

Perspectives

Il est évident que les luttes populaires et démocratiques ont remis en question le rôle traditionnel de l’Etat dans certains pays de l’Amérique latine. Non seulement des élections libres et démocratiques sont devenues possibles (et l’espace politique est de plus en plus investi par les forces populaires), mais aussi la prise du pouvoir par certains leaders charismatiques et populaires permet de reposer sur une base concrète la question de la redistribution des richesses et de la justice sociale. Dans certains pays de l’Amérique du sud qui disposent d’énormes ressources naturelles, l’Etat peut y avoir recours pour mettre en place des réformes importantes touchant particulièrement la santé, le logement et l’éducation.

Par contre en Amérique centrale (particulièrement, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala) et les Caraïbes (particulièrement Haïti) la faillite de l’Etat et la déchéance de ses institutions, les faibles ressources naturelles, l’inexistence d’une bourgeoise nationale rendent difficiles sinon impossibles tous projets de réformes profondes. Dans ces pays, la crise est telle que tous les problèmes d’ordre conjoncturel renvoient à des problèmes historiques profonds, structurels, et dont la solution passerait par une remise en question radicale de l’ordre économique et social. Mais la déstructuration de la société civile, la faiblesse et l’inorganisation des mouvements ouvriers et paysans, la misère endémique, la criminalisation incontrôlée de la société entravent sérieusement le développement d’un mouvement populaire structuré qui puissent concrétiser, par l’instauration d’un Etat populaire et le développement des luttes sociales, des changements réels.

C’est cette réalité qui constitue surtout la spécificité des pays les plus pauvres de l’Amérique centrale et des Caraïbes. Cette spécificité n’est certes pas une fatalité : les luttes populaires même faibles et inorganisées restent possibles et importantes. Mais il est aussi important de développer entre les peuples latino-américains des liens de solidarité, lesquels commencent d’ailleurs à voir le jour au niveau des Etats sur l’initiative notamment des gouvernements de Cuba et du Venezuela, en particulier à travers le projet ALBA (Alternative bolivarienne pour l’Amérique latine et les Caraïbes), projet qui propose de « compenser les asymétries existantes entre les pays de l’hémisphère… corriger les disparités…[et accorder] la priorité à l’intégration latino-américaine et à la négociation en blocs sous-régionaux en cherchant à identifier non seulement des espaces d’intérêt commercial, mais aussi des points forts et des faiblesses pour construire des alliances sociales et culturelles [15]. »

On saura à l’avenir si un tel projet est fiable, néanmoins les obstacles auxquels il fait face sont de taille: d’une part, les Etats-Unis cherche toujours à mettre en œuvre la stratégie de la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA), programme qui lui permettra d’avoir accès plus facilement aux matières premières, aux ressources naturelles et à la main d’œuvre bon marché de l’Amérique latine ; d’autre part, l’énorme disparité du point de vue économique [16] existant entre certains pays latino-américain peut favoriser le développement du phénomène du « sous-impérialisme », phénomène qui commence d’ailleurs à se concrétiser considérant particulièrement le rôle du Brésil, la plus puissante nation du sous-continent, qui manifeste des tendances hégémoniques [17].

Cependant, on sent à travers les luttes multiformes se dessiner un autre horizon pour l’Amérique latine, horizon qui sera l’œuvre de millions d’hommes et de femmes qui auront compris le message de José Marti: « Nous ne pouvons plus désormais être ce peuple de feuilles, qui vit dans les nuages, la cime chargée de fleurs, craquant ou bruissant selon qu’il est caressé par les fantaisies de la lumière, ou qu’il est fouetté et saccagé par les tempêtes ; les arbres doivent former les rangs, pour barrer la route au géant des sept lieux ! C’est l’heure de l’appel, et de la marche à l’unisson, et il nous faut avancer en formation serrée, comme les filons d’argent au cœur des Andes. »

Notes :


[1] Galeano, Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Librairie Plon, 1981

[2] Sader, Emir, L’héritage libéral en Amérique latine, dans www.alencontre.org, 20juillet 2004

[3] Le Mexique connut une croissance de 6% en 1980 (BM, rapport annuel), mais cette même année la moitié de sa population « ne possédait rien, ne mangeait pas suffisamment, et 19 millions (sur 35millions) de Mexicains souffrent gravement de la faim » voir : Dumont, René et Mottin, Marie-France, Le mal-développement en Amérique latine, Editions du Seuil, 1981

[4] Frank, André Gunder, Capitalism and Underdeloppement in Latin America, New York, Monthly Review Press, 1967 (Traduction libre)

[5] L’économiste Walt Whitman Rostow a systématisé la théorie de la croissance par étape. Voir : the stage of economic grow. A non communist Manifesto, 1960 (traduction française, Seuil, Paris 1963)

[6] Pour une analyse approfondie des formations sociales du capitalisme périphériques, lire :Amin, Samir, L’accumulation à l’échelle mondiale, Critique de la théorie du sous-développement, Anthropos, Paris 1970, Le développement inégal, essai sur les formations du capitalisme périphérique, les Editions de Minuit, 1973 ou encore Impérialisme et sous-développement en Afrique, Anthropos 1988

[7] Leopoldo Zea, Identity : a latin american philosophical problem in The philosophical forum, Fall-Winter 1988-89 (traduction libre)

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Cerrutti-Guldberg, Actual situation and perspectives of latin american philosophy for liberation, in The philosophical forum, Fall-Winter 1988-89 (traduction libre)

[11] Ibid.

[12] Le Bot, Yvon, Le renversement historique de la question indienne en Amérique latine, dans Amérique latine : Histoire et Mémoire, Les Cahiers ALHIM, novembre 2004.

[13] Ibid.

[14] Alvaro Garcia Linera : « Nous ne pensons pas au socialisme mais à une révolution démocratique décolonisatrice profonde » www.risal.collectifs.net , 12 juin 2006

[15] Marcello Colussi, L’ALBA : une alternative réelle pour l’Amérique latine, www.risal.collectifs.net , 17 mai 2005

[16] Dans le cas d’Haïti et de la République dominicaine, lire Yves Michel Thomas, Relations haïtiano-dominicaines : trois éléments de structuration, dans Alterpresse, 30 mars 2006

[17] Raul Zibechi, Le Brésil et le difficile chemin vers le multilatéralisme, www.risal.collectifs.net , 5mai 2006

Sources : AlterPresse, Reseau alternatif haitien d'information, http://www.alterpresse.org  
 

Les "oublis"
de l'histoire officielle

Mémoires et malmémoires


On peut brûler, mutiler, abrutir, expurger les traces du passé. Mais la mémoire, lorsqu'elle reste vivante, incite à continuer l'histoire plutôt qu'à la contempler.

Par Eduardo Galeano


La mémoire mutilée

"Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur " (Proverbe africain)

La mémoire du pouvoir ne se souvient pas: elle absout. Elle reconnaît la perpétuation des privilèges par héritage, permet aux oppresseurs de jouir de l'impunité des crimes qu'ils commettent, et trouve des alibis à leur discours qui déguise la vérité avec une admirable sincérité.

La mémoire de quelques-uns devient la mémoire de tous. Mais cette torche qui illumine les sommets laisse la base dans l'obscurité. L'histoire officielle de l'Amérique latine accorde rarement un rôle à ceux qui ne sont ni riches, ni blancs, ni mâles, ni militaires: ceux-là ont plutôt droit à l'arrière-scène, comme les figurants d'Hollywood. Ce sont les éternels invisibles, qui cherchent en vain leurs visages dans ce miroir déformant. Mais ils n'y sont pas.

La mémoire du pouvoir n'écoute que les voix qui reprennent l'abrutissante litanie de sa propre sacralisation. "Ceux qui n'ont pas de voix" possèdent la voix la plus puissante, mais depuis des siècles ils sont condamnés au silence, et donnent parfois le sentiment de s'y être habitués.

Ces tares que sont l'élitisme, le racisme, le machisme et le militarisme nous empêchent d'être, et nous interdisent de nous souvenir. On nanifie la mémoire collective, en l'amputant de ce qu'elle a de meilleur; et on l'exploite au profit des cérémonies d'auto-éloges des tyrans de ce monde.

La mémoire brisée

" Car le sort est jongleur: il te dévoile an pays, et aussitôt il le cache." (Abù Bakr ben Sarim, poète de Séville, XIIIe siècle)

La culture de la consommation, qui pousse à l'achat, condamne tout ce qu'elle vend à l'obsolescence immédiate: les choses vieillissent en un clin d'œil, pour être remplacées par d'autres, tout aussi éphémères. Le shopping center, temple où sont célébrées les messes de la consommation, est un excellent symbole des messages qui dominent notre époque: il existe en dehors du temps ou de l'espace, n'a ni âge ni racine, et n'a point de mémoire. La télévision est le meilleur vecteur de diffusion de tels messages.

La télévision nous arrose d'images qui naissent pour être oubliées instantanément. Chaque image enterre l'image précédente et ne survit que jusqu'à l'image suivante. Les événements humains, devenus objets de consommation, meurent, comme les choses, à l'instant même où ils sont utilisés. Chaque nouvelle est sans lien avec les autres, divorcée de son passé, et du passé de toutes les autres. A l'ère du zapping, l'excès d'information produit un excès d'ignorance.

Les médias et les écoles n'aident pas, c'est le moins que l'on puisse dire, à comprendre la réalité et à reconstituer la mémoire. La culture de la consommation, culture de l'aliénation, nous conditionne à croire que les choses arrivent parce qu'elles doivent arriver. Incapable de reconnaître ses origines, le temps présent projette le futur comme sa propre répétition, demain est un autre aujourd'hui: l'organisation inéquitable du monde, qui humilie la condition humaine, appartient à l'ordre éternel, et l'injustice est une fatalité qu'il nous faut accepter ou... accepter.

Le pouvoir n'admet d'autres racines que celles nécessaires à l'absolution de ses crimes, l'impunité exige la malmémoire, l'amnésie l'oubli. Des pays et des personnes échouent, d'autres sombrent, parce que la vie est un système de récompenses et de châtiments qui privilégie les forts et punit les inutiles. Afin que les infamies se métamorphosent en exploits, il faut briser la mémoire: la mémoire du Nord se sépare de la mémoire du Sud, l'accumulation se détache du saccage, l'opulence n'a que faire du dépouillement.

La mémoire brisée nous incite à croire que la richesse n'est pas responsable de la pauvreté et que le malheur, depuis des siècles ou des millénaires, n'est pas le prix du bonheur. Et nous fait croire que nous sommes condamnés à la résignation.


La mémoire brûlée

"Pour que le Malin cesse de répandre ses tromperies." (De l'archevêque de Lima, qui, en 1614, ordonna de brûler toutes les quenas -flûtes indiennes- et tous les instruments musicaux des Indiens.)

En 1499, à Grenade, l'archevêque Cisneros jeta aux flammes les livres musulmans; huit siècles d'histoire écrite de culture islamique en Espagne réduits en cendres.

En 1562, à Mani de Yucatan, le frère Diego de Landa jeta aux flammes les livres mayas; huit siècles d'histoire écrite de la culture indienne en Amérique réduits en cendres.


En 1888, à Rio de Janeiro, l'empereur Pedro II jeta aux flammes les documents relatant l'esclavage au Brésil; trois siècles et demi d'histoire écrite de l'infamie négrière réduits en cendres.


En 1983, à Buenos Aires, le général Reynaldo Bignone jeta aux flammes les documents sur la "sale guerre" de la dictature militaire en Argentine; huit ans d'histoire écrite de l'infamie militaire réduits en cendres.


En 1995, à Ciudad de Guatemala, l'armée jeta aux flammes les documents sur la "sale guerre" de la dictature militaire guatémaltèque; quarante ans d'histoire écrite de l'infamie militaire réduits en cendres.


La mémoire tenace

"Où étais-je, moi, avant d'être ?" (Question d'un enfant de cinq ans à sa mère, d'après ce que celle-ci m'a raconté)

L'histoire se répète? Ou se répète-t-elle seulement pour pénitence de ceux qui sont incapables de l'écouter? Il n'y a pas d'histoire muette. On a beau la brûler, on a beau la briser, on a beau la tromper, la mémoire humaine refuse d'être bâillonnée. Le temps passé continue de battre, vivant, dans les veines du temps présent, même si le temps présent ne le veut pas ou ne le sait pas. De ces livres et de ces gens brûlés vifs sur les bûchers de la Sainte Inquisition irradie une énergie acharnée, une énergie de pluralité et de tolérance qui influence les changements actuels de l'Espagne.

Les voix de l'Amérique précolombienne, voix mille et une fois étouffées, qui parlent de vie en communauté et de communion avec la nature, résonnent clairement de nouveau, ouvrant des brèches dans les voies sans issue de l'Amérique contemporaine.


Les Brésiliens redécouvrent le chapitre le plus occulté de leur histoire: la résistance du royaume de Palmares, ce sanctuaire de liberté où les esclaves noirs en fuite triomphèrent de plus de quarante assauts militaires durant un siècle, et sur cette mémoire perdue, ils commencent à célébrer le symbole le plus révélateur de la dignité nationale. 


Les Argentins reconnaissent enfin, dans ces mères que l'on surnommait les les "Folles de la place de Mai" parce qu'elles refusaient d'oublier, leur plus fort symbole de santé mentale.
Et au Guatemala, l'emblème de ce pays rénové n'est autre que Rigoberta Menchu, la femme indienne qui, depuis des années, mène la lutte contre l'oubli des crimes commis au nom de la terreur d'État.

La mauvaise mémoire

"Il avait une si mauvaise mémoire qu'il finit par oublier qu'il avait une mauvaise mémoire, et se souvint de tout." (Ramon Gomez de la Sema)

L'amnésie, selon le pouvoir, est saine. Selon lui, non seulement les mères de ses victimes étaient et restent folles, mais ses propres instruments, les bourreaux, sont eux aussi fous, lorsqu'ils ne parviennent pas à dormir à poings fermés, avec pour seule gêne les moustiques d'été. Rares sont les gens qui naissent dotés de cette glande encombrante que l'on appelle conscience, et qui sécrète le remords. Parfois, cela arrive: par exemple, lorsque le capitaine Scilingo, officier de l'armée argentine, avoua que, depuis qu'il avait jeté à la mer trente prisonniers bien vivants, il ne pouvait dormir sans lexotanil ou une bonne cuite, ses supérieurs lui recommandèrent de suivre un traitement psychiatrique; ils le disaient fou.

Le gouvernement argentin a renvoyé plus d'un officier nazi vers l'Europe, appliquant l'extradition pour crimes de masse commis il y a plus d'un demi-siècle; mais, en même temps, il accordait l'impunité et couvrait d'éloges les officiers argentins ayant perpétré des crimes de masse fort récents. La mémoire et la justice sont-elles des luxes que les pays latino-américains ne pourraient s'offrir ? Sommes-nous réduits à vivre en état de mensonge perpétuel ? Le pouvoir associe la mémoire au désordre et la justice à la vengeance. Au nom de l'ordre démocratique et de la réconciliation nationale, on a édicté des lois d'impunité dans des pays latino-américains qui sortent à peine de dictatures militaires. Ces lois, qui enterrent le passé, bannissent la justice.


Lorsque, en 1989, en Uruguay, un référendum fut organisé contre l'impunité, la plupart des gens sont tombés dans le piège de la propagande officielle qui semait la panique en bombardant l'opinion publique de menaces. Lavage de mémoire, lavage de cerveau: si l'on s'avisait de punir les crimes commis par les hommes en uniforme, ou si seulement on envisageait de le faire, alors ce serait le retour de la violence, l'histoire se répéterait. L'oubli était le prix de la paix.

L'expérience démontre le contraire. Pour que l'histoire ne se répète pas il faut sans cesse la remémorer, l'impunité qui récompense le délit, encourage le délinquant. Et lorsque le délinquant, c'est l'État, qui viole, vole, torture et tue sans rendre de comptes à personne, alors il donne lui-même le feu vert à la société entière pour violer, voler, torturer et tuer. Et la démocratie en paie, à longue ou courte échéance, les conséquences.

L'impunité du pouvoir, fille de la malmémoire, est une des maitresses de l'école du crime. Cette école est fréquentée par des millions d'enfants latino-américains; et le nombre d'élèves augmente chaque jour.

La mémoire vivante

"Excusez-moi, l'ami. J'aurais bien voulu aller avec vous , mais j'ai encore trop à faire." (Paroles prononcées lors de l'enterrement de Jorge Lopez par son meilleur ami, dans la vallée du Bolson)

Lorsqu'elle est vraiment vivante, la mémoire ne contemple pas l'histoire, mais elle incite à la faire. Davantage que dans les musées, or la malheureuse s'ennuie, la mémoire est dans l'air que nous respirons. Et, dans l'air, elle nous respire.

Elle est contradictoire, comme nous. Elle n'est jamais au repos. Elle change, avec nous. Au fur et à mesure que les années s'écoulent, et que nous changeons, le souvenir de ce que nous avons vécu, vu et écouté change également. Et souvent, il nous arrive de loger dans la mémoire ce que nous désirons y trouver, à l'instar de la police lors des perquisitions. La nostalgie, par exemple, si savoureuse, qui prodigue avec tant de douceur la chaleur de son abri, est, elle aussi, trompeuse. Ne nous arrive-t-il pas, à maintes reprises, de préférer le passé que nous inventons au présent qui nous défie, et à l'avenir qui nous fait peur ?

La mémoire vivante n'est pas née pour servir d'ancre. Elle a plutôt vocation à être une catapulte. Elle ne veut pas être havre d'arrivée, mais port de départ. Elle ne renie pas la nostalgie, mais elle lui préfère l'espoir, ses dangers, ses intempéries. Les Grecs pensaient que la mémoire était fille du temps et de la mer; ils n'avaient pas tort.

Source : Le Monde Diplomatique, juillet 1997



Tous les mondes
d’Eduardo Galeano


Propos recueillis
par Niels Boel


L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano met à nu la réalité. Dans cette longue conversation avec le journaliste danois Niels Boel, il passe tout au crible: la mondialisation, la mémoire, l’identité culturelle, les luttes indigènes et... le football.

Ce n’est pas un phénomène nouveau mais une tendance qui vient de très loin. La mondialisation s’est considérablement accélérée au cours des dernières années suite au développement vertigineux des systèmes de communication et des moyens de transport. Elle est aussi la conséquence de la non moins vertigineuse concentration des capitaux à l’échelle mondiale. Mais ne confondons pas la mondialisation avec «l’internationalisme». On peut croire à l’universalité de la condition humaine, de nos passions, de nos peurs, de nos besoins, de nos rêves… Mais le «gommage» des frontières qui permet à l’argent de circuler librement est d’un tout autre registre. Une chose est la liberté des personnes; une autre, la liberté de l’argent.

Cette différence radicale apparaît clairement dans des lieux comme la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, qui n’existe pratiquement plus pour l’argent et les marchandises, mais qui se dresse comme une sorte de mur de Berlin ou de Muraille de Chine pour faire obstacle à la libre circulation des personnes.

L’autodétermination alimentaire

Le parfait symbole de la mondialisation, c’est le succès d’entreprises comme McDonald’s, qui ouvre cinq nouveaux restaurants par jour aux quatre coins de la planète. Il y a pour moi plus significatif que la chute du mur de Berlin. C’est la queue que faisaient les Russes devant McDonald’s, sur la Place Rouge à Moscou, au moment même où s’effondrait ce qu’on appelait le «rideau de fer» qui, vu la manière dont il s’est écroulé, était plutôt un rideau de papier. La «mcdonaldisation» universelle impose partout de manger dans du plastique. Mais, en même temps, le succès de McDonald’s met à mal l’un des droits fondamentaux de l’homme, le droit à l’autodétermination alimentaire. Le ventre est une zone de l’âme. La bouche en est la porte. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. Se nourrir, c’est choisir une certaine façon de manger. La manière de cuisiner est un aspect important de l’identité culturelle. Elle ne dépend pas de la quantité de nourriture. Elle compte énormément pour les peuples pauvres ou très pauvres. Ils mangent peu ou presque rien, mais gardent des traditions qui font que ce simple acte de manger peu ou presque rien se transforme en une sorte de cérémonie.

Contre l’uniformisation

Le meilleur du monde, c’est qu’il contient plusieurs mondes. Cette diversité culturelle, qui est un patrimoine de l’humanité, s’exprime dans la façon de manger mais aussi dans la façon de penser, sentir, parler, danser, rêver.

Il existe aujourd’hui une tendance à l’uniformisation accélérée des modes de vie. Mais dans le même temps, les réactions de défense s’amplifient: les partisans des différences s’affirment et méritent d’être soutenus. Il faut faire ressortir les différences culturelles et non pas sociales, pour que l’humanité reste polychrome et ne se fonde pas en une seule couleur. Mais face à la déferlante de l’homogénéisation obligatoire, si certaines réactions sont très salutaires, d’autres relèvent parfois de la folie, comme le fanatisme religieux et diverses formes d’affirmation désespérée de l’identité. Ce que je crois, c’est que nous ne sommes absolument pas condamnés à un monde qui ne nous laisserait qu’une seule alternative: mourir de faim ou mourir d’ennui.

De l’identité en mouvement

L’identité culturelle n’est pas un vase précieux sagement enfermé dans la vitrine d’un musée. Elle est en mouvement, elle change sans cesse. Elle est en permanence défiée par la réalité, elle-même en mouvement perpétuel. Je suis ce que je suis, mais je suis, aussi, ce que je fais pour changer ce que je suis.

La pureté culturelle n’existe pas plus que la pureté raciale. Par chance, toute culture est le produit d’un mélange incluant des éléments étrangers. Ce qui définit le caractère d’un produit culturel — que ce soit un livre, une danse, une expression populaire, une façon de jouer au football — ce n’est jamais son origine mais son contenu.

Une boisson typique de Cuba comme le daïquiri ne contient rien de cubain: la glace vient d’ailleurs, de même que le citron, le sucre et le rhum. C’est Christophe Colomb qui a importé le sucre des îles Canaries. Pourtant, il n’y a rien de plus cubain que le daïquiri. Les churros andalous viennent d’Arabie, les pâtes italiennes de Chine. Aucun produit ne peut être qualifié ou disqualifié sur la base de sa seule origine. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait, et dans quelle mesure une communauté peut se reconnaître dans un symbole qui a à voir avec sa façon préférée de rêver, vivre, danser, jouer, aimer. Le bonheur du monde vient de là: de ces brassages incessants qui font naître de nouvelles réponses à de nouvelles questions.

Il existe cependant, actuellement, une tendance certaine à l’uniformisation — qui est le produit de la mondialisation à marche forcée. Cette tendance est liée en grande partie à la concentration des pouvoirs entre les mains des grands groupes de communication.

Un espoir : Internet et les radios communautaires

Le droit de s’exprimer — reconnu par toutes les constitutions — se réduit-il au simple droit d’écouter? N’est-il pas, aussi, le droit de dire? Mais qui a le droit de dire? Ces questions sont très profondément liées aux dégâts que subit aujourd’hui la diversité culturelle.

Les espaces de liberté dans le monde de la communication se sont trop rétrécis. Les groupes dominants de communication imposent non seulement une information manipulée et déformée mais aussi une vision du monde qui tend à devenir la seule possible. C’est comme si l’on réduisait les millions de facettes des yeux d’un insecte aux seules deux facettes centrales.

Ce qui apparaît aujourd’hui comme l’innovation la plus prometteuse, c’est Internet. C’est l’un des paradoxes qui alimente l’espoir. Internet est né de la nécessité d’articuler les plans militaires au niveau mondial. C’est dire que le réseau a été conçu pour servir la guerre et la mort. Or, il est aujourd’hui le champ d’expression de multiples voix, hier à peine audibles. De nouveaux réseaux de communication peuvent s’articuler grâce à cet outil.

Certes, Internet est également exploité à des fins commerciales et de manipulation. Mais le réseau a ouvert des espaces de liberté très importants pour la communication indépendante, qui a du mal à se frayer un chemin dans d’autres médias comme la télévision ou la presse écrite. Dans le domaine de la radio, la situation évolue également favorablement. Le développement des radios communautaires en Amérique latine encourage l’expression populaire. Parler aux gens n’est pas la même chose que les écouter parler, écouter les voix qui peuvent rendre compte de la réalité, quand elle peut être dite et quand le peuple exerce son droit à la libre expression.

De la fin et des moyens

Dans la Grèce antique, on ne condamnait pas seulement le meurtrier mais aussi le couteau. Quand un crime avait été commis, il était jeté dans le fleuve. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne faut pas confondre les moyens avec les fins. Le drame en Amérique latine ce n’est pas que la télévision soit omniprésente, c’est que le modèle de la télévision commerciale nord-américaine se soit imposé. Nous n’avons rien appris du modèle européen d’une télévision orientée vers d’autres fins.

Dans de nombreux pays européens, comme l’Allemagne, le Danemark ou les Pays-Bas, la télévision remplit — certes moins qu’auparavant — une fonction culturelle très enrichissante et importante en s’appuyant sur son statut de service public. Ici, au contraire, en vertu du modèle nord-américain, est bon tout ce qui peut faire vendre et mauvais tout ce qui ne fait pas vendre.

Les luttes autochtones

L’une des nombreuses forces secrètes, des nombreuses sources d’énergie que recèlent les terres d’Amérique latine c’est leurs peuples, la renaissance des mouvements autochtones et l’extraordinaire vitalité des valeurs que ces mouvements incarnent. Ce sont des valeurs de communion avec la nature, des valeurs communautaires de partage et non pas d’envie. Des valeurs qui viennent du passé mais qui parlent au futur. Ces valeurs ont beaucoup à nous dire. Elles rencontrent un large écho car ce sont des valeurs que l’humanité tout entière se doit de retrouver car dans notre monde, au cours des dernières années, les liens de solidarité ont été gravement affectés et souvent rompus. Notre monde est centré sur l’égoïsme, le «sauve-qui-peut» et le «chacun-pour-soi».

L’Homme et la Terre

Cela fait cinq siècles que l’Amérique latine a été domestiquée, que la nature y a été séparée de l’Homme, enfin de ce qu’on appelle l’Homme mais qui inclut en réalité les femmes et les hommes. La nature d’un côté, les humains de l’autre. Le monde entier a connu ce divorce.
Beaucoup d’autochtones condamnés à être brûlés vifs pour idolâtrie étaient en fait ce qu’on appelle maintenant des écologistes. Ils pratiquaient en leur temps la seule écologie qui me semble valable: une écologie de communion avec la nature.

Communion avec la nature et esprit communautaire sont les deux clefs qui expliquent la survie des valeurs indigènes traditionnelles, malgré cinq siècles de persécutions et de mépris.
A l’origine et pendant des siècles, la nature était une bête féroce qu’il fallait dompter. Une étrange ennemie, une traîtresse.

Maintenant que nous sommes tous «verts» comme une publicité mensongère, qui est faite de mots et non de réalité, la nature est devenue quelque chose que l’on se doit de protéger. Mais dans un cas comme dans l’autre, qu’elle soit un objet de domination dont on peut tirer quelque gain ou un objet de protection, nous en sommes séparés. Il nous faut retrouver le sens indigène de la communion avec la nature. La nature ne se réduit pas au paysage, elle est en nous, elle vit avec nous. Je ne pense pas seulement aux forêts mais à tout ce qui touche à la conception sacrée que les indigènes américains avaient de la nature et qu’ils ont toujours. Sacrée au sens où tout ce que nous pouvons faire contre elle se retourne un jour contre nous.

Tous les crimes se transforment en suicides, comme le montre les grandes villes latino-américaines, ces mauvaises copies des villes du monde développé où il est pratiquement impossible de marcher et de respirer.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’air est empoisonné, l’eau empoisonnée, la terre empoisonnée. Mais surtout où l’âme est empoisonnée. Plaise au ciel que nous puissions nous ressourcer pour nous guérir.

De la mémoire comme catapulte

Dans Jours et Nuits d’amour et de guerre, je me demandais si la mémoire pouvait nous rendre heureux. Je n’ai toujours pas la réponse. Dans le roman d’une écrivaine nord-américaine, il est question d’un arrière grand-père qui rencontre son arrière-petit-fils. L’arrière grand-père n’a plus aucun souvenir. Il est devenu «gaga». L’arrière-petit-fils, lui, n’a pas encore de souvenirs car il vient de naître. En lisant ce roman, je pensais «voilà le bonheur parfait». Mais je ne veux pas de ce bonheur-là. Je veux un bonheur qui naisse de la mémoire et qui se construise en se battant contre elle. Je veux un bonheur qui en sorte endolori, meurtri, blessé mais qui y prenne sa source.

Autoportrait

Tous mes livres sont difficiles à classer. Il est difficile de distinguer ce qui est une fiction de ce qui n’en est pas une. Ce que je préfère, c’est raconter. Je me vis comme un conteur. Je reçois et je donne. C’est un aller et retour. J’écoute des voix et je les restitue sous forme de récit, d’essai, de livres inclassables où tous les styles et tous les genres se rejoignent. J’essaie de faire une synthèse qui aille au-delà des distinctions traditionnelles entre le conte, l’essai, le roman, le poème, le récit, la chronique. J’essaie de proposer un message global car je crois que le langage humain rend cette synthèse possible.

Il n’existe pas de frontière entre le journalisme et la littérature. La littérature est l’ensemble des messages écrits qu’une société émet, quelle qu’en soit la forme. On peut toujours dire ce que l’on a envie de dire, que ce soit en tant que journaliste ou en tant qu’écrivain. Le journalisme, s’il est de qualité, peut produire de la très bonne littérature, comme l’ont prouvé José Marti, Carlos Quijano, Rodolfo Walsh et beaucoup d’autres.

J’ai toujours été journaliste et je n’ai jamais voulu cesser de l’être, car une fois entrés dans ce monde magique de la rédaction, qui peut nous en sortir? Le journalisme a ses vertus: il apprend à être concis, à synthétiser, ce qui est très intéressant pour quelqu’un qui veut écrire sur une foultitude de choses. Il oblige à sortir de son micro-monde pour se plonger dans la réalité, danser au même rythme que les autres. Il oblige à sortir de soi-même, à écouter. Il a aussi ses défauts. Le premier, c’est l’urgence. Parfois, je peux buter sur un mot et passer plus de trois heures à en chercher un autre. C’est un luxe que le journalisme ne peut pas m’offrir.

Le rêve et la vigilance

Ma seule fonction est d’essayer de mettre au jour une réalité masquée, de parler de ce que nous voyons et de ce qui reste caché. C’est la réalité de la veille, c’est une réalité contrefaite, parfois menteuse, mais aussi pleine de vérités méconnues ou rarement écoutées.

Aucune formule magique ne nous permettra de changer la réalité si nous ne commençons pas par la voir telle qu’elle est. Pour pouvoir la transformer, il faut commencer par l’assumer. C’est le problème en Amérique latine. Nous ne pouvons pas encore la voir. Nous sommes aveugles de nous-mêmes parce que nous sommes entraînés à nous voir avec des yeux qui ne sont pas les nôtres. C’est pour cela que le miroir nous renvoie une tache opaque et rien d’autre.

... Et du football

Nous tous, les Uruguayens, naissons en criant «but!». C’est pour cela qu’il y a tant de bruit dans les maternités, tant de vacarme. Comme tous les enfants de mon pays, j’ai voulu être footballeur. Je jouais milieu de terrain mais je n’ai jamais été très bon car j’étais terriblement maladroit. Le ballon et moi n’avons jamais pu nous comprendre. J’ai vécu une histoire d’amour non partagé. En plus, j’avais une attitude désastreuse: quand les adversaires avaient fait une belle partie, j’allais les féliciter, ce qui est un péché impardonnable dans le contexte du football moderne.

Eduardo Galeano : la joie de raconter


La joie de raconter d’Eduardo Galeano ne se dément jamais. Même pas quand il parle d’une réalité sociale peu enthousiasmante. Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) est une œuvre de référence pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire et la réalité de ce continent. Son point de départ est une énigme: pourquoi cette terre si richement dotée par la nature a-t-elle été si peu favorisée sur le plan social et politique? Cet ouvrage, aussi palpitant qu’un roman policier, raconte avec passion, lucidité et indignation l’histoire de ce que Galeano appelle «le pillage» du continent latino-américain, d’abord par les Espagnols et les Portugais, puis par l’Occident en général et les élites locales.

Sans complexe, Galeano fait fi des frontières qui séparent les différents genres littéraires. Ses livres, au carrefour de la narration et de l’essai, de la poésie et de la chronique, rapportent les voix de l’âme et de la rue et offrent une synthèse de la réalité actuelle et de la mémoire. Eduardo Galeano est né à Montevideo, en Uruguay, il y a 60 ans. Dans sa ville natale, il a été le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Marcha et le directeur du quotidien Epoca. A Buenos Aires, il a fondé et dirigé la revue Crisis . En 1973, il s’est exilé en Argentine avant de rejoindre l’Espagne. Il est retourné vivre en Uruguay en 1985.

Il est l’auteur de livres traduits en plusieurs langues et d’une œuvre journalistique considérable. Outre Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (Plon, 1999), plusieurs de ses ouvrages ont été publiés en français:

Vagamundo (Actes sud, 1985)
La Chanson que nous chantons (Albin Michel, 1977)
La trilogie Mémoire du feu — Les Naissances, Les Visages et les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988)
Jours et Nuits d’amour et de guerre (Albin Michel 1987)
Une certaine grâce (Nathan, 1990)
Amérique, la découverte qui n’a pas encore eu lieu (Messidor, 1992)
Le Livre des étreintes (La Différence 1995)
Le Football, ombre et lumière (Climats, 1998)

Eduardo Galeano a obtenu le prix de la Casa de las Americas en 1975. Sa trilogie Mémoire du feu a reçu le American Book Award de l’Université de Washington et a été récompensée en 1989 par le ministère uruguayen de la Culture.

Source : Courrier de l'UNESCO, janvier 2001
http://www.unesco.org/courier/2001_01/fr/dires.htm
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