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 Le grenier de Lionel Mesnard
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  Ce qui est démocratique : faire du petit cercle de connaisseurs un grand cercle de connaisseurs

Bertholt Brecht


Henri Laborit

Sommaire de la page :

- Présentation
- L'agressivité compétitive  (1986)
  & Cinq émissions-entretiens sur Radio Libertaire (1984)

- Entretien avec des éléments biographiques peu connus (1988)
- Extrait écrits et vidéo de "Mon Oncle d'Amérique" (1979)

- De la cybernétique à la systémique
- Bibliographie et Biographie
- "De la société fermée à une société ouverte et planétaire"
- L'éloge de l'homme imaginant,  Plaidoyer pour une relecture...
- L'esprit du grenier, entretien sur les comportements


Présentation

"L'homme entretient de lui une fausse idée qui sous la pelure avantageuse de beaux sentiments et de grandes idées, maintient férocement les dominances" (H-L)



Le pessimisme peut aider à ne pas tomber dans l'angélisme ou la réclame publicitaire.

Nous arpentons avec l’œuvre d'Henri Laborit des domaines vastes et complémentaires : urbanisme, vie politique, biologie,... "Dieu n'est pas un joueur de dé" : il se frottera même à la mécanique quantique. Il fut le découvreur de l'anesthésie moderne et le père des premiers psychotropes à des fin pharmacologiques. Quelques années après sa disparition, il reste en marge et pourtant ce visionnaire de génie a encore de beaux jours devant lui, tant sa pensée demeure vivace.

Le biologiste et le comportementaliste, s'interrogea et tenta de résoudre certaines méprises, notamment l'idée que nous pouvons nous faire de la liberté.


Pour autant, il esquissa des perspectives, un nouveau mode d'organisation par le savoir, en quelque sorte une nouvelle étape après "la lutte des classes". Un nouvel âge passant par un mode autogestionnaire de nos sociétés humaines. Il serait donc possible de produire de l'intelligence sans passer par un système consumériste et de domination par les instincts. Sciences et humanisme ne sont pas contradictoires. La perte d'espérance de nos contemporains pour le progrès est un jeu dangereux. Il ne faut pas confondre nihilisme et ce que peut être une pensée critique même pessimiste.


Il y a comme une peur à déformer sa pensée et tout son travail de recherche.

Laborit fut l'un des plus grands scientifiques du vingtième siècle. Il reste quasiment un inconnu pour ses compatriotes, pourtant que de choses à dire sur cet homme et ses découvertes. Un des rares à tenter de s'adresser à tous les publics, ses écrits ont pu ainsi donner à penser notre monde et de l'infiniment petit à l'infiniment grand. Il tentera une grille de pensée, il restera un homme engagé pour le devenir humain qu'il présumait difficile, si ce n'est dévastateur, si l'Humanité ne prenait pas conscience de ses rapports de pouvoir.

Le politique, c'est d'abord une science de l'organisation des structures sociales, analysait Henri Laborit sur le thème de l'autogestion dans une société où l'information est prépondérante.

En 1973, il estimait déjà que
"tant que les informations seront entre les mains de quelques-uns, que leur diffusion se fera de haut en bas, après filtrage, et qu'elles seront reçues à travers les grilles imposées par ceux qui ne désirent pas, pour la satisfaction de la dominance, que cette grille soit contestée ou qu'elle se transforme, la démocratie est un vain mot, la fausse monnaie du socialisme ".

Henri Laborit  nous a laissé beaucoup d'idées à exploiter, pas la peine non plus d'attendre la fin du monde pour le lire, notamment "la société informationnelle".

Notes de Lionel Mesnard, année 2003


Source : Radio Canada, année 1976, présentation du livre  "l'éloge de la fuite"


« L'agressivité compétitive »


ENTRETIEN AVEC HENRI LABORIT par Hélène Barrère


Extrait du n°2 de la revue « Itinérances », parue en novembre 1986. Dans le cadre d’un dossier intitulé « Vaincre la peur ».

Dans cet article contradictoire, le professeur Laborit nous expose ses doutes quant à la finalité de l'être humain. Apparaissent ainsi les hésitations d'un savant athée qui conçoit le cosmos dans sa complexité mais bute sur les concepts métaphysiques.

Lire ou télécharger l'entretien de 1986 : Cliquez ici !

Source de l'article et photo : Eloge de la suite

Cinq émissions avec Laborit
de Radio Libertaire, année 1984
à écouter ou télécharger !

1 - « L’homme et la ville », 17 octobre 1984 : Cliquez ici !

2 - « La nouvelle grille », 24 octobre 1984
: Cliquez ici !

3 - « Eloge de la fuite », 31 octobre 1984
: Cliquez ici !

4 - « De mes couilles au cosmos »,  7 novembre 1984
: Cliquez ici !

 5 - « La colombe assassinée », 12 novembre 1984
: Cliquez ici !
Source : Archives.org (Nemo)


HENRI LABORIT, entretien de mai 1988

par Mme de Gramont
Contradiction faite homme. Il fume et il boit avec un plaisir évident. Il ne répond pas toujours aux questions qu'on lui pose. Puis, le voilà tout à coup attentif. Il mord à une question, la secoue et trousse une réponse affûtée comme un poignard.

La carrière scientifique du professeur Laborit est passionnante. Ses découvertes, nombreuses, ont donné naissance notamment aux «cocktails lytiques» en anesthésie et en réanimation. Ses travaux sur la biologie du cerveau, l'état de choc et l'agressivité ont abouti au célèbre système de l'inhibition de l'action. Quand nous sommes en état de stress, il se produit dans notre cerveau une sorte de branle-bas qui nous pousse à agir - lâcher la vapeur, dire la colère, etc. ou à fuir. Mais lorsque nous ne pouvons ni agir ni fuir, nous sommes en inhibition. Et si cette situation étouffante dure trop longtemps, nous finissons par tomber malades, physiquement ou mentalement.

Cette découverte a, selon nombre de scientifiques, de graves implications sociales et politiques. Le professeur Laborit a démontré que la tendance à la domination sociale de certaines personnes ou certains groupes force d'autres personnes ou d'autres groupes à la soumission. Et cet état d'impuissance serait à la base de la plupart des grandes maladies de civilisation. Fasciné par cette question, le cinéaste Alain Resnais a réalisé, en 1980, un film destiné à vulgariser le concept d'inhibition de l'action: Mon oncle d'Amérique.

Le professeur Laborit est un vieil habitué du Québec. Il y vient régulièrement et a déjà, de 1978 à 1980, enseigné la bio-psycho-sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Il y a dix ans, au cours d'un de ses séjours, il a rencontré une Québécoise qui lui a fait énormément d'effet. «La Huguette Laurent», comme il dit. Depuis, le couple vit ensemble à Paris. Voici des extraits choisis de l'entrevue qu'il a accordée à "Châtelaine". (en mai 1988)


Monique de Gramont: Vous êtes né à Hanoi, m'a-t-on dit...


Henri Laborit : Mon père était médecin colonial. Le premier endroit où on l'a envoyé, ça a été le Tonkin. Ma mère l'accompagnait. Tandis qu'il parcourait les montagnes du haut Tonkin avec une compagnie de tirailleurs, ma mère enceinte de moi suivait derrière. Elle montait en amazone, passait les torrents, transportait les caisses de médicaments, de vaccins et d'instruments de petite chirurgie. Je suis donc né dans un hôpital d'Hanoï, à 6 heures du matin.

M.d.G.: Pas d'autres détails sur votre naissance?


H.L.: J'ai été nourri au sein... Plus tard, mon père a été envoyé au Proche-Orient. Ma mère est rentrée en France, à Chauvigny. Papa a été fait prisonnier. J'avais cinq ans quand il est revenu à la maison.

M.d.G.: Votre premier souvenir visuel?


H.L.: Après le Proche-Orient, mon père a été envoyé en Guyane française. Il m'a emmené avec lui. J'ai vu la forêt vierge... Mon père s'occupait d'un hôpital de lépreux. Nous avions des forçats comme serviteurs. Il y en avait un qui avait été spécialement dévolu à ma personne. Il s'appelait Kéal. Mon père a contracté le tétanos et il est mort en 48 heures, après avoir fait son diagnostic.

M.d.G.: Et ensuite?

H.L.: Ma mère, née de Saulnière, était enceinte lorsqu'elle a appris la mort de
mon père. Six mois plus tard, elle accouchait d'un autre garçon. Nous étions dans la misère. Ma mère a dû travailler pour nous faire vivre. Elle a donné des cours de piano, de chant, et elle a même fait de la couture.

M.d.G.: Quel souvenir avez-vous gardé de vos parents?


H.L.: Mon père avait un sale caractère, violent... un vrai Vendéen. C'était un artiste, surdoué, excellent violoniste. Il composait et peignait... Ma mère n'était absolument pas raisonnable. Strictement illogique. Nous avons mené avec elle une existence très chaotique.

M.d.G.: Quels rapports entreteniez-vous avec elle et votre frère?


H.L.: Ma mère adorait mon frère. C'était son préféré. Physiquement, il ressemblait à mon père. Moi, elle me respectait plus qu'elle ne m'aimait. Enfin, je crois... Elle ne prenait aucune décision sans m'en parler. J'étais le remplaçant de mon père, donc le type raisonnable. Avec plein de femmes - la
sœur de ma mère, une cousine germaine dont j'étais vaguement amoureux - autour de moi. J'étais le mâle de la famille. Celui qui savait ce qu'il voulait.

M.d.G.: Et vous vouliez quoi?

H.L.: Ma mère m'a élevé dans l'admiration de mon père. Je me suis fait un mythe de cet homme et j'ai fait comme lui. La même école: santé navale.

M.d.G.: Vous vous êtes marié très jeune, parait-il ?


H.L.: A 22 ans j'avais déjà des préoccupations. Il fallait que je passe l'internat, que je fasse vivre une famille naissante, la mienne.

M.d.G.: Et vous vous êtes retrouvé en pleine guerre...

H.L.: Oui... on m'a envoyé en Afrique d'abord. Puis je me suis retrouvé sur un torpilleur, le Sirocco, qui a coulé le 30 juin 1940, pendant l'évacuation de Dunkerque.

M.d.G.: Ça vous a beaucoup marqué cette expérience?

H.L.: (II fait un grand geste de la main droite.) Il y avait des torpilles, des bombes, tout foutait le camp dans l'eau. Sur 800 hommes de troupe, 720 sont morts. On a mis un mois à s'en remettre. On attendait la mort tous les jours... Il y avait un abandon de ce qui aide à vivre qui n'était pas facile à 24 ans.

M.d.G.: Apres cette tragédie, vous avez quitté votre pays?


H.L.: Je ne pouvais pas voir la France envahie. Quand on m'a désigné pour foutre le camp sur un pétrolier, je suis parti en laissant ma femme et mes gosses à Toulon. Et ma mère et mon frère à Chauvigny.

M.d.G.: Vous ne parlez pas beaucoup de votre frère, il me semble?

H.L.: Je ne l'ai pas beaucoup connu. Il s'est fait zigouiller à 24 ans, juste avant le libération. C'est peut-être une des rares fois où je le raconte. C'est ma mère qui a tué mon frère... Elle était très pétainiste et c'est elle qui a incité mon frère à devenir membre de la milice (la collaboration avec l'ennemi). Un jour, mon frère a dû la prendre avec lui dans sa caserne, à Poitiers, parce qu'elle était en butte à une certaine haine de la part des gens de sa région. Les Anglais ont bombardé la caserne. Ma mère a été blessée et mon frère descendu par un résistant. Quand Pétain et les miliciens sont partis pour l'Allemagne, ma mère les a suivis. Lorsqu'elle est revenue, on l’a arrêtée et foutue en taule à la Conciergerie. En tant que héros de Dunkerque, croix de guerre avec palme, cité à l'Ordre de la nation, etc., j'ai écrit à de Gaulle.

Je lui ai dit: voilà ma guerre. Peut-être que s j'étais resté en France, ma mère n'aurait pas conduit mon frère à devenir capitaine de milice et qu'elle-même n'aurait pas pris le parti des pétainistes. C'était une position strictement idéologique et de classe, parce qu'elle s'appelait de Saulnière! La mort de mon frère est une mort de classe! De Gaulle a fait libérer ma mère. A ce moment-là, j'étais chirurgien de l'armée, à Toulon. Elle est venue me rejoindre. Un matin, deux gendarmes se sont présentés avec un ordre d'arrêt. Ils ont emmené ma mère à Poitiers. On lui a fait un procès. Je suis allé déposer en uniforme. Elle a été condamnée à deux ans de taule, destituée de ses droits civiques et elle a perdu la pension de mon père. A sa sortie de prison, je lui ai trouvé une villa à Arcachon. Elle s'est occupée de mes trois garçons pendant un temps. Elle est finalement morte d'un cancer d'estomac, le 15 février 1953. Le lendemain, je partais en mission en Indochine.

M.d.G.: A cette époque, vous aviez déjà fait un certain nombre de découvertes?

H.L.: En 1951, quand je suis arrivé à Paris, j'avais déjà découvert l'action de certaines substances qui ont donné naissance à la chlorpromazine, le premier tranquillisant antipsychotique. J'avais été aussi le premier à me servir de curare en salle d'obstétrique. En paralysant le périnée—mais pas les muscles lisses de l'utérus contrairement aux substances utilisées pour une péri durale -, je n'avais plus besoin d'utiliser les forceps. Les mômes sortaient sans difficulté et les femmes ne souffraient plus... J'ai aussi utilisé une autre de mes découvertes en salle d'accouchement: le Gamma OH. Cette substance, un médiateur chimique de l'influx nerveux, provoque un sommeil vrai, avec une augmentation du sommeil paradoxal. Notre cerveau en sécrète, de façon naturelle. J'ai découvert que ce médiateur me permettait de délivrer des bébés endormis, sans dépression respiratoire, avec des Apgars de 9 ou 10...

M.d.G.: Pourtant, vous avez fini par abandonner la chirurgie?


H.L.: Mettre au point une molécule qui donne une toute nouvelle conception de la biochimie cérébrale, c'est très motivant. Je tenais à participer à la mise en application de mes découvertes. Mes dernières opérations, en tant que chirurgien, ont eu lieu en Indochine. Après, à mon retour en France, j'ai poursuivi mes recherches au laboratoire militaire de Val-de-Grâce.

M.d.G.: Pourquoi avez-vous changé de laboratoire?


H.L.: Un jour, l'université a décidé que c'était assez. Un petit chirurgien militaire n'avait pas le droit de faire autant de découvertes. J'ai été en butte à un tel vent de haine, de calomnie... En 1958, j'ai loué le laboratoire de Boucicaut - où je suis toujours. En 1962, on m'a offert le poste de médecin général, mais il y avait un problème. Un haut gradé de l'armée travaillant à Boucicaut, avec des civils, on n'avait jamais vu ça. On m'a proposé d'aller plutôt prendre le commandement de la deuxième région maritime à Cherbourg. J'ai dit: «J'ai pas la gueule à ça.» On m'a répondu: «Alors, vous ne serez jamais médecin général!». Donc, je suis resté médecin colonel pendant 14 ans. Ça non plus, on n'avait jamais vu ça! On m'a finalement foutu une paix royale. On a continué à me payer ma solde jusqu'à ma retraite, en 1974. J'ai donc eu une vie complètement en dehors de la marine.

M.d.G.: Vous avez raté le Nobel de médecine à deux reprises. Ça vous a déçu?


H.L.: Je ne travaille pas pour les décorations. Dire que ça m'aurait ennuyé d'avoir le Nobel à 40 ans... Ça m'aurait fait plaisir, bien sûr. Mais il y a longtemps maintenant que je m'en fous. C'est pas le Nobel qui m'aurait donné une aura plus grande auprès des femmes que j'ai aimées!

M.d.G.: Il y en a eu beaucoup?


H.L.: (Silence) J'en ai eu, oui. Une bonne centaine. Vous avez lu mon livre Copernic n'y a rien changé! On vient  de le rééditer chez Laffont. Au départ, c'était un roman porno qui a viré erotique. Je voulais l'intituler Mes couilles au cosmos. Mais Laffont a jugé que c'était trop provoquant. J'ai eu une joie étonnante à l'écrire. Le premier manuscrit, finalement intitulé Une nuit d'amour avec un chirurgien, je l'ai fait lire par des amis hommes. Ils m'ont dit: «Si tu publies ça, tu peux te retirer à la campagne...».

M.d.G.: Pourquoi vous ne l'avez pas faire lire par des femmes?


H.L.: (Silence) Peut-être parce que ça me gênait. Me montrer à poil à une femme.

M.d.G.: Vous avez vos pudeurs?


H.L.: Oh, ce n'est pas ça. On peut considérer ce livre comme machiste alors qu'il ne l'est pas, au contraire! J'ai toujours eu tellement d'amour pour la femme!

M.d.G.: Vous avez un tempérament de conquérant: le cerveau humain, les molécules, la mer (on dit que vous adorez vous balader sur votre voilier), les femmes.

H.L.: J'ai besoin qu'il se passe quelque chose. J'aime la mer, c'est vrai. Je la crains aussi. On est en présence d'une force beaucoup plus puissante que nous. Il faut la couillonner par astuce et faire en sorte qu'elle ne vous couillonne pas, mais la respecter et l'aimer. Un peu comme avec la femme. L'aimer, la respecter, et essayer qu'elle ne vous couillonne pas. Peut-être est-ce mon besoin effréné de la femme qui me fait aimer la mer. Je la sens comme une femme. Quelque chose à qui on peut se mêler, se mélanger et qui est infinie.

M.d.G.: Vous semblez être plus à l'aise avec les femmes qu'avec les hommes...

H.L.: Il n'y a pas de concurrence dans mes relations avec une femme. C'est toujours une amie. Je suis désemparé, mais je ne la crains pas. Je suis à elle tout de suite, et quand en plus ça colle sexuellement. Je n'ai pas à me méfier d'une femme. La moitié des gens avec qui je travaille dans mon laboratoire sont des femmes. Une physiologiste, qui est là depuis 35 ans, une biochimiste, depuis 17 ans.

M.d.G.: Que pensez-vous des femmes politiciennes?

H.L.: Il y a deux ans, à la fin d'une conférence, j'ai expliqué que la femme avait mieux à faire qu'à entrer en compétition avec les hommes. Qu'elle demande des droits égaux pour un travail égal, ça va. Mais c'est quand elle décide de compétitionner dans un système hiérarchique que je dis qu'elle commet une erreur. J'ai voulu donner un exemple. J'ai dit: «Si Mme Thatcher qui est une femme, on nous le dit, ne porte pas de mini-jupe, c'est parce on lui verrait les couilles » ? Ca a failli créer un incident diplomatique! Un monde dirigé par des femmes, à la manière des hommes, serait, à mon sens, tout aussi compétitif que celui des hommes si elles n'abandonnent pas tous les jugements de valeur, les préjugés accumulés par l'espèce humaine depuis 12 000 ans.

M.d.G.: Vous êtes impitoyable avec les politiciens!

H.L.: Récemment des représentants du journal du Parlement français sont venus me demander ce que je pensais des hommes politiques. J'ai répondu: «Si les hommes politiques se rendaient compte que quand ils passent à la télé, ce qu'ils font en réalité c'est déboutonner leur braguette, montrer leur couilles en disant: "J'ai les plus belles! Suivez-moi!" Si tous les gens qui écoutent se rendaient compte que ce qui se passe c'est ça, seulement ça, ils prendraient une distance envers les hommes politiques et aussi envers eux-mêmes!» Ils ont trouvé ça génial et ils ont tout publié.

M.d.G.: Croyez-vous vraiment qu'on pourra arriver à abolir toute forme de domination, politique ou autre?

H.L.: Je crois qu'on en arrivera là, forcément. Ou c'est ça, ou c'est la mort de l’espèce. L'évolution se fait par l'entraide. C'est par l'entraide et pas par la domination qu'on est passé de l'unicellulaire au multicellulaire. La défense du territoire, les automatismes du comportement, c'est seulement un apprentissage, ce n'est pas inné. Il faut l'expliquer aux gens, aux enfants surtout. Il faut tout reprendre et ce n'est pas simple.

M.d.G.: Que pensez-vous du taux croissant de suicide, de folie chez les jeunes?


H.L.: Actuellement, on oblige les jeunes à s'orienter vers des métiers qui demandent un très haut degré d'abstraction, au détriment de leur créativité. On en fera de bons managers, de bons leaders dans le système de performance, de production de marchandises qui est actuellement le nôtre... avec un taux très élevé de probabilité d'ulcère, d'infarctus, etc. On fait croire aux jeunes qu'ils ne pourront être heureux que s'ils suivent cette filière. Alors ils fuient, dans la drogue, l'alcool, le suicide.

M.d.G.: Individuellement, où est la solution?


H.L.: J'en parle dans L'Eloge de la fuite. Il faut trouver le moyen de ne pas être pris dans ce système manichéen. Arriver à faire quelque chose qu'il n'est pas permis de faire, en étant créatif. Quotidiennement, aller à la limite de l'accrochage, de ce qui peut être supportable pour les autres et faire ce qu'on veut sans que les autres y voient à redire. Mais ça demande de comprendre d'abord comment fonctionne le cerveau. C'est facile. Enseigner ces choses aux enfants, c'est, à mon sens, la seule façon de changer la société.

M.d.G.: A 73 ans, Henri Laborit est-il un homme heureux?

H.L.: J'ai des moments de bien-être, pas de bonheur. Dans mon labo, quand je travaille, quand je fais l'amour... il y a des instants où l’on est en dehors de soi et encore, faut-il fuir l'orgasme, parce que l'orgasme, c'est ce qui tue.

M.d.G.: Alors que faites-vous de votre désir? Vous le reportez?

H.L.: Oui. Le plus tard possible. Parce que après, la chair est triste. Pour moi, ce qui est intéressant, ce n'est pas le plaisir que j'éprouve mais celui que je donne.

M.d.G.: Vous vivez l’orgasme comme une petite mort ...

H.L.: J'aurais cru que vous puissiez m'opposer le fait que c'était chez moi un besoin de dominance. Parce que l'homme est très dominateur quand il dit c'est moi qui lui donne ce plaisir, c'est moi qui la transporte. Pour l'homme, son seul plaisir, c'est de donner et par ricochet de s'en donner à lui. Parce que quand on a éjaculé... bon bon... c'est agréable, d'accord, mais ça ne dure pas très longtemps. Tandis que toute la préparation à l'orgasme de la femme, c'est extraordinaire et c'est la seule façon de trouver l'autre.

M.d.G.: Votre tout dernier livre, paru aux éditions de l'Homme, s'appelle Dieu ne joue pas aux dés...

H.L.: J'ai essayé, avec ce bouquin, de déborder sur les particules et l'astrophysique en partant de ce que je connais bien, la biologie. On est sur une petite boule ronde qui appartient au système solaire. On est fait de particules. Qu'est-ce qui se passe en moi quand je caresse le sein d'une femme et le bout du sein, c'est intéressant. Quand je caresse le corps d'une femme, c'est pas seulement la peau que je caresse. Je sais exactement ce qu'il y a dessous.

M.d.G.: Un de vos amis vous a décrit comme «ayant constamment un pied sur le gaz et un pied sur le brake». Comme «un artiste qui veut séduire le scientifique et un scientifique qui veut dominer l'artiste». Vous, comment vous définissez-vous?


H.L.: Je sais que je m'aime suffisamment pour aimer la vie d'une façon désordonnée. Et je suis très triste de vieillir, de sentir la décrépitude qui s'accentue et de devoir mourir. Ça m'emmerde de devoir mourir. C'est vrai.

Source : Eloge de la suite de Bruno Dubuc
http://www.elogedelasuite.net
 



Mon Oncle d'Amérique

un film d'Alain Resnais (1979)


Transcription des commentaires
d'Henri Laborit 


«La seule raison d’être d’un être c’est d’ETRE. C’est-à-dire de maintenir sa structure. C’est se maintenir en vie, sans cela il n’y aurait pas d’être. Remarquez que les plantes peuvent se maintenir en vie sans se déplacer, elles puisent leur nourriture directement dans le sol, à l’endroit où elles se trouvent. Et grâce à l’énergie du soleil, elles transforment cette matière inanimée qui est dans le sol en leur propre matière vivante.

Les animaux, eux, donc l’Homme qui est un animal, ne peuvent se maintenir en vie qu’en consommant cette énergie solaire déjà transformée par les plantes ; et cela exige de se déplacer. Ils sont forcés d’agir à l’intérieur d’un espace. Et pour se déplacer dans un espace, il faut un système nerveux. Et ce système nerveux va agir, va permettre d’agir sur l’environnement et dans l’environnement. Toujours pour la même raison, pour assurer la SURVIE.

Si l’action est efficace, il va en résulter une sensation de plaisir. Ainsi, une pulsion pousse les êtres vivants à maintenir leur équilibre biologique, leur structure vivante à se maintenir en vie, et cette pulsion va s’exprimer dans quatre comportements de base :
Un comportement de CONSOMMATION, c’est le plus simple, le plus banal, il assouvit un besoin fondamental : boire, manger, copuler,
Un comportement de FUITE,
Un comportement de LUTTE,
Un comportement d’INHIBITION.

Un cerveau, ça ne sert pas à penser, mais ça sert à AGIR.

L’évolution des espèces est conservatrice, et dans le cerveau des animaux, on trouve des formes très primitives.

Il y a un premier cerveau que Mac Lean a appelé le cerveau REPTILIEN, c’est celui des reptiles en effet, et qui déclenche des comportements de SURVIE IMMEDIATE, sans quoi l’animal ne pourrait survivre.

Boire et manger lui permettent de maintenir sa structure, et copuler lui permet de se reproduire.

Lorsqu’on arrive aux MAMMIFERES, un second cerveau s’ajoute au premier et d’habitude on dit (cf. Mac Lean) que c’est le cerveau de la MEMOIRE.

Sans mémoire de ce qui est agréable ou désagréable, il n’est pas question d’être heureux, triste, angoissé. Il n’est pas question d’être en colère ou amoureux, et on pourrait presque dire : «Qu’un être vivant est une mémoire qui agit».

Un troisième cerveau s’ajoute aux deux premiers : le CORTEX CEREBRAL. Chez l’Homme, il a pris un développement considérable, on l’appelle CORTEX ASSOCIATIF.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’il associe les voies nerveuses sous-jacentes et qui ont gardé la trace des expériences passées et les associe d’une façon différente de celles dont elles ont été impressionnées par l’environnement, au moment même de l’expérience. C’est-à-dire que l’Homme va pouvoir CREER, réaliser un processus IMAGINAIRE.

Dans le cerveau de l’Homme, les trois cerveaux superposés existent toujours. Nos pulsions sont toujours celles très primitives du cerveau reptilien. Les trois étages du cerveau devront fonctionner ensemble, et pour ce faire, ils vont être reliés par des faisceaux. L’un s’appelle le faisceau de la RECOMPENSE. L’autre, celui de la PUNITION. C’est ce second faisceau qui va déboucher sur la FUITE ou la LUTTE, un autre encore va aboutir à l’INHIBITION de l’action.

Des exemples : la caresse d’une mère à son enfant, la décoration qui va flatter le narcissisme d’un guerrier, les applaudissements qui vont accompagner la tirade d’un acteur.
Tout cela libère des substances chimiques dans le faisceau de la RECOMPENSE et aboutira au PLAISIR de celui qui en est l’objet.

Mais j’ai parlé de la mémoire. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’au début de l’existence, le cerveau est IMMATURE. Dans les deux ou trois premières années de la vie d’un Homme, l’expérience qu’il aura du milieu qui l’entoure sera indélébile et constituera quelque chose de considérable pour l’évolution de son comportement dans toute son existence. Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance et peut-être avant, in utero, les stimuli qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres, et que nous ne sommes que les AUTRES. Quand nous mourrons, ce sont les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir.

Ainsi, nos trois cerveaux sont là, les deux premiers fonctionnent de façon INCONSCIENTE, nous ne savons pas ce qu’ils nous font FAIRE. Ce sont les pulsions instinctuelles, les automatismes culturels. Le troisième cerveau nous fournit un langage explicatif qui donne toujours une excuse, un alibi, au fonctionnement inconscient des deux premiers.

Il faut se représenter l’inconscient comme une mer profonde, le conscient comme l’écume qui naît, qui disparaît et renaît à la crête des vagues. C’est la partie très superficielle de cet océan écorché par le vent.

On peut donc distinguer quatre types principaux de comportement :

le premier est le comportement de CONSOMMATION, qui assouvit les besoins fondamentaux,
le deuxième est un comportement de GRATIFICATION, quand on a l’expérience d’une action qui aboutit au plaisir, on essaie de la renouveler,
le troisième est un comportement qui répond à la PUNITION, soit par la FUITE qui l’évite, soit par la LUTTE qui détruit le sujet de l’agression,
Le dernier est un comportement d’INHIBITION, on ne bouge plus, on attend en tension et on débouche sur l’angoisse. Et l’angoisse c’est l’impossibilité de dominer une situation.

Prenons un rat que l’on met dans une cage à deux compartiments, c’est-à-dire un espace séparé par une cloison dans laquelle se trouve une porte et dont le plancher est électrifié de manière intermittente. Avant que le courant électrique ne passe dans le grillage du plancher, un signal prévient l’animal que quatre secondes après le courant va passer. Au départ il ne le sait pas. Il s’en aperçoit très vite. Au début, il est inquiet et très rapidement, il s’aperçoit qu’il y a une porte ouverte et il passe dans l’autre pièce. La même chose va se reproduire quelques secondes après, et il apprendra aussi très vite qu’il peut éviter la punition du petit choc électrique dans les pattes, en passant dans le compartiment de la cage où il se trouvait au départ. Cet animal qui subit cette expérience pendant une dizaine de minutes par jour, pendant sept jours consécutifs, sera en parfait état, en parfaite santé à l’issue des sept jours. Sa tension est parfaite, pas d’hypertension artérielle, poil lisse. Par la fuite, il a évité la punition et a maintenu son intégrité biologique.

Ce qui est facile pour un rat en cage est beaucoup plus difficile pour un Homme en société. En particulier, certains besoins ont été créés par cette vie en société et cela, depuis son enfance. Il est rare qu’il puisse, pour assouvir ses besoins, aboutir à la LUTTE, lorsque la FUITE n’est pas efficace.

Quand deux individus ont des projets différents ou le même projet et qu’ils entrent en compétition pour la réalisation de ce projet, il y a un gagnant, un perdant. Il y a établissement d’une dominance de l’un des individus par rapport à l’autre. La recherche de la dominance, dans un espace qu’on peut appeler le TERRITOIRE, est la base fondamentale de tous les comportements humains, et cela en pleine inconscience des motivations.

Il n’y a donc pas d’instinct de PROPRIETE, il n’y a donc pas non plus d’instinct de DOMINANCE, il y a simplement l’apprentissage, par le système nerveux d’un individu, de la nécessité pour lui de conserver à sa disposition un objet ou un être qui est aussi désiré, envié par un autre être. Et il sait, par apprentissage, que dans cette compétition, s’il veut garder l’objet ou l’être à sa disposition, il devra DOMINER.

Nous avons déjà dit que nous n’étions que les AUTRES.

Un enfant sauvage abandonné loin des autres ne deviendra jamais un Homme. Il ne saura jamais marcher ni parler. Il se conduira comme un petit animal.

Grâce au langage, les Hommes ont pu transmettre, de générations en générations, toute l’expérience qui s’est faite au cours des millénaires du monde. Il ne peut plus maintenant et depuis longtemps déjà, assurer à lui seul sa SURVIE, il a besoin des autres pour vivre, il ne sait pas tout faire, il n’est pas POLYtechnicien.

Dès le plus jeune âge, la SURVIE du groupe est liée à l’apprentissage, chez le petit de l’Homme, de ce qui est nécessaire pour vivre heureux en société. On lui apprend à ne pas faire caca dans sa culotte, à faire pipi dans le pot. Et très rapidement, on lui apprend comment il doit se comporter pour que la cohésion du groupe puisse exister.

On lui apprend ce qui est beau, ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est laid. On lui dit ce qu’il doit faire et on le punit ou on le récompense quelque soit sa propre recherche du plaisir. Et on le punit et on le récompense suivant que son action est conforme à la SURVIE du groupe.

Le fonctionnement de notre système nerveux commence à peine à être compris. Depuis une vingtaine ou une trentaine d’années, nous sommes capables de comprendre comment, à partir de molécules chimiques qui constituent le cerveau, qui en forment la base, s’établissent les voies nerveuses qui vont être codées, imprégnées par l’apprentissage culturel et tout cela, dans un mécanisme inconscient ; c’est-à-dire que nos pulsions instinctuelles et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, par un discours logique.

Le langage ne contribue ainsi qu’à cacher la cause des dominances, des mécanismes et les établissements de ces dominances et à faire croire à l’individu qu’en oeuvrant pour l’ensemble social, il va vivre son propre plaisir. Alors qu’il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers, des alibis fournis par le langage qui lui servent, en quelque sorte, d’excuse.

Dans la seconde expérience sur le rat, la porte de communication entre les deux compartiments est fermée. Le rat ne peut pas fuir, il va donc être soumis à la punition à laquelle il ne peut pas échapper. Cette punition va provoquer chez lui un comportement d’INHIBITION. Il apprend que toute action est inefficace, qu’il ne peut ni FUIR, ni LUTTER, de fait il s’INHIBE.

Et cette inhibition s’accompagne d’ailleurs chez l’Homme de ce qu’on appelle l’angoisse et s’accompagne aussi, dans son organisme, de pulsions biologiques extrêmement profondes. Ainsi, si un microbe passe dans les environs, s’il en porte aussi sur lui-même, alors que normalement il aurait pu les faire disparaître, là ne pouvant pas, il fera une infection, s’il a une cellule cancéreuse qu’il aurait détruite, il va faire une évolution cancéreuse. Et ces troubles biologiques aboutissent à tout ce qu’on appelle les maladies de civilisation ou maladies psychosomatiques : les ulcères de l’estomac, les hypertensions artérielles, l’insomnie, la fatigue, le MAL ETRE.

Dans la troisième expérience sur le rat, le rat ne peut pas fuir, il va donc recevoir toutes les punitions, mais il sera en face d’un autre rat qui lui servira d’adversaire, et dans ce cas il va lutter. Cette lutte est absolument inefficace, elle ne lui permet pas d’éviter la punition, mais il AGIT. Un système nerveux ne sert qu’à AGIR. Ce rat ne fera AUCUN accident pathologique de ceux que nous avions rencontrés dans le cas précédent. Il sera en très bon état et pourtant il aura subi toutes les punitions.

Or, chez l’Homme, les lois sociales interdisent généralement cette violence défensive. L’ouvrier qui voit tous les jours son chef de chantier dont la tête ne lui revient pas, ne peut pas lui casser la figure, parce qu’on lui enverrait les agents. Il ne peut pas fuir car il serait au chômage et tous les jours de sa vie, toutes les semaines du mois, tous les mois de l’année, les années qui, quelquefois, se succèdent, il est en inhibition de l’action. L’Homme a plusieurs façons de lutter contre cette inhibition de l’action. Il peut le faire par l’agressivité. Elle n’est jamais gratuite, elle est toujours en réponse à une inhibition de l’action. Cela débouche sur une explosion agressive qui est rarement rentable mais qui, sur le plan du système nerveux, est parfaitement explicable.

Ainsi, répétons-le, cette situation dans laquelle un individu peut se trouver, d’inhibition dans son action, si elle se prolonge, commande à toute la pathologie. Les perturbations biologiques qui l’accompagnent vont déchaîner aussi bien l’apparition de maladies infectieuses que tous les comportements des maladies mentales.

Quand son agressivité ne peut plus s’exprimer sur les autres, elle peut encore s’exprimer sur lui-même de deux façons. Il SOMATISERA ; il dirigera son agressivité sur son estomac où il fera un trou, un ulcère, sur son cœur et ses vaisseaux, il fera de l’hypertension artérielle, quelquefois même des lésions aiguës qui aboutissent aux maladies cardiaques brutales, infarctus, maladies cérébrales ou des urticaires ou des crises d’asthme. Il pourra aussi orienter son agressivité contre lui-même d’une façon encore plus efficace, il peut se suicider. Et quand on ne peut pas être agressif envers les autres, on peut, par le suicide, être agressif encore, par rapport à soi.

L’inconscient constitue un instrument redoutable, non pas tellement par son contenu refoulé, il refoule (punition) parce que très douloureux à exprimer, il serait puni par la socioculture, mais par tout ce qui est, au contraire, autorisé (récompense) et quelquefois même récompensé par la socioculture qui a été placée dans son cerveau depuis sa naissance, dont il n’a pas conscience de la présence en lui. C’est pourtant ce qui guide ses actes. C’est cet inconscient-là qui n’est pas l’inconscient freudien qui est le plus dangereux. En effet, ce qu’on appelle la personnalité d’un Homme s’est établi sur un tel bric-à-brac de jugements de valeur, de préjugés, de lieux communs qui pèsent et qui, à mesure que son âge avance, deviennent de plus en plus rigides, de moins en moins remis en question. Et quand une seule pierre de cet édifice est ôtée, que tout l’édifice s’écroule et qu’il découvre l’angoisse, que cette angoisse ne reculera pour s’exprimer ni devant le meurtre pour l’individu, ni devant le génocide ou la guerre pour les groupes sociaux.

On commence à comprendre par quels mécanismes, pourquoi et comment, à travers l’histoire et dans le présent, se sont établies les échelles hiérarchiques de DOMINANCE.

Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les Hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, c’est toujours pour DOMINER les autres, il y a peu de chance qu’il y ait quelque chose qui change.»

Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais

Prix Mélies et Palme d'or à Cannes 1980  avec un extrait sur DM :
L'éloge de la fuite


 Source texte  : Avantitude


     
Laborit :
de la cybernétique à la systémique

par Joël de Rosnay


 


L'oeuvre d'Henri Laborit marque l'entrée dans le nouveau paradigme des sciences de la complexité. D'un monde fragmenté par l'analyse cartésienne, il nous mène dans celui des interdépendances et de la dynamique des systèmes. De l'analytique au systémique Laborit nous fait parcourir les chemins de la connaissance et de l'action nécessaires pour agir aujourd'hui sur la complexité. Son oeuvre est aussi l'expression d'une nouvelle culture centrée sur la biologie. Les références traditionnelles dans le monde des sciences passaient généralement par la physique. La biologie introduit une culture naturelle des rétroactions et des évolutions. Les savoirs peuvent ainsi s'intégrer en une vision renouvelée de l'homme en relation avec son environnement. Le microscopique et le macroscopique s'interpénètrent. Les disciplines juxtaposées se décloisonnent, se complémentent et s'enrichissent mutuellement.

Au travers de ses livres de synthèse ou de ses essais, Laborit donne l'impression de toucher à tout : biochimie, biologie moléculaire, neurobiologie, hormonologie, écologie, économie, philosophie. Ce qui n'a pas été sans heurter l'approche disciplinaire traditionnelle des universitaires auxquels il s'est souvent confronté. Mais dans la continuité de son message on saisit la force de sa vision : l'intégration des niveaux de complexité, l'interdépendance des structures et des fonctions, la dynamique des interactions. Il ouvre la cellule sur son environnement, retrace le cheminement du flux d'énergie qui, du soleil à l'homme, alimente la vie. Il relie ainsi la photosynthèse, les cycles énergétiques, le métabolisme cellulaire et le comportement en une approche cohérente et féconde. 

Les régulations cybernétiques constituent l'autre versant de l'approche d'Henri Laborit. Avec Grey Walters, Ross Ashby, Pierre de Latil, Albert Ducrocq, Couffignal, Sauvan, il participe à l'émergence de la pensée cybernétique et à son application à la biologie. Il retrouve les visions de Claude Bernard sur la "constance du milieu intérieur" ou de Walter Cannon sur l'homéostasie. Machine et organisme loin de s'exclure se fécondent mutuellement. Des mécanismes communs éclairent leur fonctionnement et permettent de prévoir des modes de réactions que l'expérience confirmera. Ainsi de nouvelles molécules agissant comme des régulateurs du métabolisme ou du fonctionnement du cerveau sont identifiées puis synthétisées. La méthode Laborit lui permet de produire des molécules d'intérêt thérapeutique en évitant le screening massif caractéristique de la recherche pharmaceutique moderne.

La relation à l'écosystème constitue le troisième volet de sa démarche. La molécule active, la cellule, le tissus, l'organe, le corps, ne sont jamais séparés de leur environnement immédiat, de leur écosystème microscopique ou macroscopique : ils s'intègrent dans un tout, lui même ouvert sur un environnement plus vaste encore. Cette vision amène Laborit à quitter la biologie, au sens "disciplinaire" du terme pour s'intéresser à l'environnement humain et ses corollaires économiques et politiques. Les critiques se font plus vives encore car le chercheur quitte ici son domaine de compétence pour aborder le secteur des sciences humaines et de la philosophie. Mais son langage ne se veut pas dogmatique, il ne détient pas la vérité : il cherche à éclairer, à relier, à intégrer. Un nouveau pas est franchi : l'application de la cybernétique et de l'approche biologique à une "macrobiologie" constituée par les hommes, leurs machines, leurs organisations et leurs réseaux. Ainsi dans "l'homme et la ville" Laborit intègre et décline sa vision de l'être biologique en relation avec son écosystème urbain. Il montre avant beaucoup d'auteurs les limites du système économique fondé sur la croissance, le gaspillage des ressources naturelles et la création des exclusions. Sa vision prophétique des années 60 a été progressivement confirmée. Les grandes villes sont devenues le point de convergence des principaux problèmes que l'humanité devra aborder au tournant du millénaire. Sa vision systémique a inspiré de nombreux architectes, urbanologues, sociologues concernés par les villes du futur. La référence à la biologie fait maintenant partie du vocabulaire et du mode de pensée des managers. On parle en effet d'entreprise cellulaire, en réseau, ou modulaire ; de flux et de métabolisme, de régulations et de niveaux de complexité.

Henri Laborit nous propose aussi de nouveaux modes de vie en relation avec notre environnement. Inspiré par la vision de McLean sur les "trois cerveaux", les travaux de Hans Selye sur le stress, ou les théories de l'agressivité il part de nos comportements de base pour expliquer certains types d'actions. Fuite, lutte ou inhibition de l'action telles sont les principales réactions d'un être vivant complexe à des formes d'agressions qui perturbent son homéostasie, son équilibre naturel. La fuite ou la lutte peuvent avoir des effets positifs : on change d'environnement ou on élimine la source de l'agression et du stress. En revanche, l'inhibition de l'action peut conduire à des désordres métaboliques, physiologiques et du comportement. Au delà de la vision étroite des perturbations "psychosomatiques" auxquelles on se référait alors, il ouvre la voie de la neuro-psycho-immunologie, une des approches les plus prometteuse du comportement humain en relation avec les mécanismes moléculaires et cellulaires. L'inhibition de l'action peut être le facteur déclenchant de désordres neuro-psycho-immulogiques. La preuve est faite aujourd'hui des interrelations entre macrophages, hormones peptidiques et régulateurs du fonctionnement cérébral. Les trois réseaux qui assurent l'homéostasie du corps (système nerveux, immunitaire et hormonal) convergent et s'interpénètrent. Des molécules ubiquitaires comme l'insuline, la vasopressine, l'oxytocine, ou les cytokines interviennent à plusieurs niveaux de ces réseaux, confirmant l'approche proposée par Laborit dans les années 60.

La fuite serait-elle une solution adaptative aux agressions ? Dans "Eloge de la fuite", Henri Laborit nous montre comment chacun d'entre nous peut rééquilibrer sa vie à partir d'activités simples et motivantes. Hobbies, jardins secrets, violons d'Ingres, occupations complémentaires restructurent l'être, le relient à son environnement familial, professionnel, économique, écologique. La fuite n'est pas dans ce cas abandon, démission, mais potentialisation de ses capacités, recentrage de ses objectifs. Un mode de vie est ainsi proposé qui renforce la liberté et l'autonomie dans l'intégration des diversités. Par la fuite, en alternance avec la lutte, l'homme peut ainsi donner du sens à sa vie. Prendre le recul nécessaire pour mieux affronter les obstacles et adopter une vision globale qui renforce et justifie l'action.

Henri Laborit, homme total et libre dans l'univers fragmenté des disciplines, restera en cette fin du 20 siècle comme un pionnier de la pensée complexe et l'inspirateur d'un nouveau sens de la vie.
  
Source : Cité des Sciences et de l'Industrie 
1995 - cite-sciences.fr  


    Bibliographie non exhaustive
 - Biologie et structure, coll. " Idées ", n° 156, Gallimard, 1968.
 - L'homme imaginant. Essai de biologie politique, coll. 10/18, Union Générale d'Edition, 1970.
- L'agressivité détournée, coll. 10/18, n° 527, Union Générale d'Edition, 1970.
 - L'homme et la ville, Flammarion, 1971.
 - Les comportements, Biologie, physiologie, pharmacalogie, Masson, 1973.
 - Société informationnelle. Idées pour l'autogestion, éd. du Cerf, 1973.
 - La nouvelle grille, coll. " Libertés 2000 ", Laffont, 1974.
 - Eloge de la fuite, coll. " La vie selon  ", Laffont, 1976.
 - L'inhibition de l'action. Biologie, Physiologie, psychologie, sociologie, Masson, 1979.
 - La colombe assassinée, Grasset, 1983.
 - Dieu ne joue pas aux dés, Grasset, 1987.
 - La vie antérieure, Grasset, 1989.
 - L'esprit du grenier, Grasset, 1992.
 - Une vie, Derniers entretiens avec Claude Grenié, éditions du Félin, 1996.
 

Henri LABORIT
est né à Hanoï le 21 novembre 1914

D'abord chirurgien de la Marine, il s'orienta rapidement vers la recherche fondamentale.

En 1940, médecin militaire il échappe par miracle au déluge qui s'abatit sur Dunkerque.

En 1950, il s'intéresse à la chlorpromazine, premier tranquillisant au monde, et presque simultanément, il met au point la technique de l'hibernation artificielle. On lui doit aussi l'introduction en thérapeutique d'autres drogues à action psychotrope.

Ses nombreux travaux sur la réaction de l'organisme aux agressions ont précisé le mécanisme de certains grands syndromes physiopathologiques et ont apporté des solutions nouvelles à l'anesthésie et à la réanimation.
 
Ses travaux aux Etats-Unis lui valurent les plus prestigieuses consécrations, notamment le prix Albert Lasker en 1957, l'équivalent américain du prix Nobel.
 
Hors de la communauté scientifique française eût peu d'égard et de reconnaissance pour cet homme à qui l'on reprochait son anticonformisme et son indépendance d'esprit. En effet, Henri LABORIT élargira tout au long de sa carrière le champ de ses activités en prônant l'interdisciplinarité.
 
En 1958, il crée le laboratoire d'Eutonologie à l'hôpital Boucicaut, qu'il dirigea jusqu'à sa mort. Celui-ci s'autofinançait grâce aux droits d'auteur et aux brevets scientifiques de Henri LABORIT et de son équipe. Par ailleurs, il dirigea la revue Agressologie jusqu'en 1983.
 
En 1968, il publie Biologie et structure, prélude à l'écriture d'une trentaine d'ouvrages de vulgarisation, dédiés à la philosophie scientifique et à la nature humaine. L'homme et la ville, L'éloge de la fuite ou L'inhibition de l'action ont tour à tour portés la penseé laboritienne vers un public enthousiaste, fidèle et composite.
 
Les années 1970-1980 marquent un tournant dans la carrière de Henri LABORIT. Sa renommée provoque un plébiscite à l'étranger. C'est ainsi qu'il est professeur invité de bio-psycho-pharmacologie à l'Université de Québec de 1978 à 1983. En parallèle, la communauté scientifique l'invite à diffuser son savoir et ses idées lors de conférences.
LABORIT à l'Académie Française (années 1980)
 
Henri Laborit a été révélé au grand public en 1980 par le film d'Alain Resnais «Mon oncle d'Amérique» (qui obtint le prix spécial du jury de Cannes). Il y joue son propre rôle en donnant aux autres protagonistes les clés biologiques leur expliquant leur comportement. Plus de 2 millions de spectateurs ont ainsi été sensibilisés à ses recherches.
 
Il est l'une des figures les plus originales de la science contemporaine: savant inclassable tour à tour chirurgien, théoricien des comportements, philosophe, écrivain et acteur.
 
Il est décédé le 18 mai 1995 à l'âge de 80 ans, après avoir consacré sa vie à la connaissance philosophique et scientifique des hommes.
 
Source : SCD Université Paris XII -1999



De la société fermée 

à une société ouverte et planétaire...

"le social ou l'économique ou la politique ne peuvent se réduire au biologique". (...) "il ne faut pas croire que les dominants possèdent un réel pouvoir politique en dehors de celui exigé pour le maintien de leur dominance" : toutes les citations en blanc sont de Henri Laborit.


Les mécanismes biologiques aussi bien que la théorie de l'apprentissage ou la phénoménologie montrent que la réalité est d'abord hallucinée, reconstruite, visée et constituée par l'intentionalité puis secondairement ajustée, assimilée, remplie par nos perceptions dans une constante accommodation (Piaget).

I - La grille de lecture : un "système ouvert, capable d'évolution" ?

"L'homme n'a jamais pu se passer de grilles" (qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend. Lacan).

Les grilles font toujours des prisonniers, que ce soit dans les cellules ou dans les idées...

La structure de la matière vivante lui confère deux caractéristiques fondamentales : celle d'être un système ouvert et celle de s'organiser par niveaux de complexité, ces deux caractéristiques étant d'ailleurs strictement dépendantes l'une de l'autre... systèmes ouverts tant du point de vue thermodynamique qu'informationnel.

Bien plus, l'ensemble des formes vivantes au sein de la biosphère, constitue un vaste système ouvert au sein duquel coule l'énergie solaire... C'est grâce à l'entropie solaire que les structures vivantes et que la totalité de l'énergie qu'elles libèrent, peuvent être entretenues. Cet aspect thermodynamique global peut être retrouvé également en économie humaine.

Tous les niveaux d'organisation sont des systèmes fermés dont l'ouverture ne devient possible que par leur inclusion dans un plus grand ensemble, d'un niveau supérieur d'organisation, à condition qu'une information circulante permette cette intégration en transformant le système fermé, ce régulateur, en servomécanisme.

Chaque sous-ensemble a la même finalité que l'ensemble : la protection de son intégrité dans le temps. Tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il n'a pas encore trouvé le moyen d'inclure cette structure fermée dans le plus grand ensemble dont la finalité serait aussi la sienne et celle de tous les autres... La seule façon d'ouvrir l'information-structure d'un organisme... c'est de l'inclure dans un niveau d'organisation supérieur, à savoir le groupe social, mais dont la finalité devra être la même que la sienne. Malheureusement le groupe social devient aussitôt un système fermé, dont la finalité sera de maintenir sa structure.
 

II - Mémoire et système nerveux

La mémoire à long terme va donc permettre la répétition de l'expérience agréable et la fuite ou l'évitement de l'expérience désagréable.

Mais comme nous verrons qu'en situation sociale ces besoins ne pourront généralement s'assouvir que par la dominance, la motivation fondamentale dans toutes les espèces s'exprimera par la recherche de cette dernière. D'où l'apparition des hiérarchies.

Le système nerveux permet d'ajuster l'environnement à l'équilibre homéostatique interne, en agissant sur cet environnement.
Nous sommes donc obligés, par l'étude expérimentale du comportement agressif, de nous élever contre l'interprétation largement diffusée au cours de ces dernières années, de l'implacabilité génétique de l'agressivité chez l'homme.

 

III - La propriété : "la seule puissance transmise héréditairement"

Ce que nous intériorisons dans notre système nerveux depuis notre naissance, ce sont essentiellement les autres...

C'est par son appartenance au groupe social que l'individu découvre son ouverture informationnelle et ce système régulé devient un servomécanisme par l'information qu'il reçoit de l'extérieur et qui règle son activité comportementale.

Le plaisir et la récompense tendent à passer de la possession à la décision.

Mais le seul besoin essentiel et qui lui n'est pas satisfait de façon générale, ce n'est pas la consommation, mais le pouvoir.

C'est ainsi que la recherche de la dominance à travers le mythe de la production de biens consommables, exigeant aussi de fortes concentrations humaines au sein des mégalopoles modernes, polluant au profit surtout des dominants (puisque c'est la recherche de la dominance qui en est la motivation) des biens collectifs, comme l'air, l'eau, l'espace bâti et l'espace sonore, de même que les rapports interhumains sous toutes leurs formes arrivent aujourd'hui à constituer une réelle menace pour l'espèce humaine tout entière.
 

IV - vers l'autonomie ?
 
Les systèmes vivants au sein de la biosphère ont su réaliser des structures autogérées, et l'on peut s'étonner de ce que, si le déterminisme aveugle de l'évolution biologique a su réaliser de tels systèmes, l'homme, dans ses sociétés, n'ait pas pu en faire autant. Nous tenterons de comprendre pourquoi.

Ainsi, dans un organisme vivant, chaque cellule, chaque organe, chaque système ne commande rien. Il se contente d'informer et d'être informé. Il n'existe pas de hiérarchies de pouvoir, mais d'organisation.

La crise apparaît ainsi comme l'antagonisme violent entre structures fermées.
 
La finalité de l'ensemble doit être aussi celle de chacun des éléments qui le constitue.
 
Le pouvoir réel qu'exige le dominé, c'est moins celui de consommer que celui de participer à la décision.

V - De la société thermodynamique à la société informationnelle : 

"L'individu doit passer le plus clair de son temps à recueillir des informations"
 
La part humaine la plus importante dans le processus de production est devenue informationnelle.  

La plus-value, ce qu'abandonne le "travailleur" à quelque niveau hiérarchique où il se situe, c'est surtout de l'information.

Plus un travail est "intellectualisé", plus le travailleur est exploité.

On n'a pas encore rétribué hiérarchiquement l'imagination créatrice.

Il faut propager au plus vite cette notion que l'homme "n'est" pas une force de travail, mais une structure qui traite l'information.
 
Certes, il faut mobiliser les masses, mais il faut les mobiliser contre toute structure hiérarchique de dominance, toute structure fermée, figée, sclérosée, analytique et non synthétique, contre celles existantes, mais aussi contre celles qui pourraient survenir. Et pour les mobiliser, pour les motiver, il est préférable de s'adresser à leur raison qu'à leurs pulsions.

Rappelons que, si cette organisation doit permettre et peut-être favoriser l'individualisation régionale des groupes humains dans leur cadre écologique particulier, elle devra éviter qu'un groupe humain puisse se suffire à lui-même, éviter qu'il s'isole, se ferme sur les trois plans, énergétique, matériel et informationnel.

Source : Université Paris XII


Henri Laborit, 
l'éloge de l'homme imaginant

Par Bernard Andrieu

Plaidoyer pour une relecture
de l'oeuvre d'Henri Laborit,
 

Chacun se souvient des scènes de Mon oncle d'Amérique, réalisé par Alain Resnais, où l'existence des hommes est comparée à celle de rats en cage. Connu par ce film, Palme d'or à Cannes en 1980, Henri Laborit sut pourtant avancer une conception dynamique des relations entre l'homme et la société en décrivant ses effets sur le corps humain.

Contrairement à bien d'autres neurobiologistes qui sont restés dans leur champ au point de se spécialiser, il fut d'abord chirurgien militaire dans la marine, avant de devenir un pharmacologue reconnu (prix Lasker 1957, l'équivalent du prix Nobel) puis oublié de l'histoire de la psychiatrie moderne, pour ensuite penser l'organisme humain selon les modèles de la cybernétique, et enfin définir les conditions d'une " biologie politique ".

Philosophe de comportement, il n'oublia jamais de relier les découvertes des hormones en neurobiologie avec une réflexion plus intemporelle sur la place de l'homme dans la société. L'an dernier, il publiait, à l'âge de 80 ans, son 33e livre, le dernier, sans doute le plus important par sa synthèse: la Légende des comportements, c'est-à-dire étymologiquement ce qui doit être lu des comportements, plutôt que ce à quoi ils doivent être réduits. Sa description des usines cellulaires laisse peu de place pour la question de la liberté: le comportement social est toujours la conséquence déterminée des mécanismes biochimiques et enzymatiques.

Même si l'imagination semble pour Henri Laborit la seule voie de création non nécessaire, la liberté se trouve limitée dans une telle description. Il est vrai que le dévoilement des causalités biochimiques peut laisser croire en une élimination de la liberté humaine. Surtout si le corps humain est observé seulement du point de vue de sa constitution cellulaire. Mais Henri Laborit étudie ces mécanismes selon le degré d'information disponible, ce qui définit la rétroaction du sujet.

Car le codage des voies nerveuses, au cours des apprentissages, se confronte à un environnement technologique à incorporer. Aussi la pathologie serait le résultat de la mise en jeu d'un système dit de défense face aux événements de notre existence; mais, à l'inverse du behaviorisme, qui réduit la pathologie à une réaction sans objet, la réaction " adaptative " définit une recherche pour défendre le territoire de son corps et des siens. Soit l'individu va prendre sur lui-même, en se rendant malade, son manque de réaction adaptative; soit il trouvera un mode d'action susceptible de transformer l'obstacle à sa liberté en projet et engagement.

En faisant de l'action et de sa réalisation gratifiante la norme sociale, l'inhibition ne pouvait être définie que relativement à une absence ou une impossibilité de réalisation. Ainsi l'impossibilité d'agir efficacement engendrerait nécessairement l'angoisse. Pour fuir cette inhibition et ses formes pathogènes que sont l'anxiété et l'angoisse, plusieurs solutions sont proposées par le corps social: drogues psychotropes, tranquillisants, antidépresseurs ou hypnotiques variés, ou, dans la dimension imaginaire, créativité. Henri Laborit a fait l'éloge de l'homme imaginant, car " l'homme a surtout la chance de pouvoir fuir dans l'imaginaire créateur d'un nouveau monde dans lequel il peut enfin vivre ". Pourtant, conscient du rôle utopique de l'imaginaire, il constate un écart entre la création et le degré d'acceptabilité de l'environnement social, ce qui accorde à la folie un statut privilégié de refuge et d'incompréhension.

Une issue par la connaissance

Lorsque l'imaginaire ne suffit pas pour combler cette angoisse, l'agressivité lui apparaît comme un comportement de prédation: là où l'animal est lié à la régulation de ses instincts lors de sa chasse des proies, l'homme, par le développement d'une économie capitaliste, aurait déplacé cette agressivité naturelle pour la constituer en une compétition sociale; il dénonce la manière dont la civilisation industrielle aura établi et renforcé la compétition dans l'individualisme: entièrement dominé par la production et la possession des marchandises, l'individu cherche sa place dans la hiérarchie sociale, aveuglé par la domination des autres.

Au contraire, selon une version humaniste du marxisme, Henri Laborit trouve, dans l'institutionnalisation de la notionde propriété, la recherche des moyens de maintenir la dominance. Plutôt pessimiste sous ce réalisme, il se propose de conclure " que les problèmes de production, de croissance, de pollution sont des problèmes d'agressivité compétitive camouflés sous un discours pseudo-humanitaire déculpabilisant permettant de maintenir la structure de dominance à l'intérieur des groupes et des ethnies ".

A la différence du marxisme, Henri Laborit propose de transformer les rapports sociaux en transformant profondément les rapports entre les individus. D'où une issue par la connaissance plutôt que par l'action politique, la compréhension des mécanismes biologiques devrait libérer les individus de comportements trop automatisés par les modes de production. La biologie politique présenterait l'avantage non seulement de comprendre les réelles motivations des relations humaines, mais d'apporter des solutions à la dérive productiviste des armes et des marchandises. Ici, Henri Laborit est le plus novateur: il propose une lecture du contrat social en renouvelant l'humanisme traditionnel par une science de l'homme.

Source : revue Regards - juillet 1995

 

L'esprit du grenier

Ce texte d'Henri Laborit est extrait du livre "L'esprit du grenier" (édition Grasset).


LES COMPORTEMENTS


- Nous sommes un peu embrouillés avec nos trois cerveaux. À quoi cela peut-il nous servir de savoir qu'on les a ? Je suis sûr que nos parents ne le savaient même pas, sans quoi ils nous en auraient parlé.

- Songez que ce que je vous ai raconté depuis le début n'est qu'un dessin très simplifié, mais qui, je l'espère, vous incitera à mesure que vous grandirez à vous intéresser plus en plus aux "sciences du vivant". Je souhaite que vous compreniez que jusqu'à nos jours les hommes se sont avant tout intéressés au milieu physique qui les entourait. Essayez quelques instants de vous mettre à la place des hommes anciens, voilà seulement quinze à vingt mille ans ils étaient déjà comme nous, avec un cerveau aussi développé que le nôtre, mais ils n'avaient pas d'expérience parce que cette expérience est venue au cours des siècles transmise de génération en génération par le langage ensuite tout près de nous, au fond, il y a quelque trois mille cinq cents ans av. J.C., l'écriture a permis une transmission plus précise. Tout était pour eux sujet d'effroi, choses incompréhensibles. Le tonnerre, les éclairs les tempêtes, I'éruption des volcans, pour ne citer qu'eux ils ne pouvaient les contrôler. Nous ne les contrôlons pas encore. Ils étaient en leur présence...

- En inhibition de l'action...

- Mais oui.

 Ils devaient tomber malades.


- La maladie et la mort étaient pour eux aussi incompréhensibles. Ils pensaient que tous ces phénomènes étaient dus à des dieux, dont il fallait obtenir les bonnes grâces. Ce n'est que très progressivement qu'ils comprirent les mécanismes qui se cachaient derrière ces faits incompréhensibles. Et ce que l'on appelle les "sciences modernes" et tout ce dont nous bénéficions aujourd'hui en venant au monde, protégés que nous sommes du froid, des cataclysmes, de la maladie, ne nous ont cependant pas encore délivrés de la mort. Cette angoisse persiste même si nous ne croyons plus aux innombrables dieux qui peuplaient les mythologies anciennes et qui permettaient d'espérer, donc d'agir.

- Qu'est- ce qu'une mythologie ?


- On désigne par là l'ensemble des mythes propres à un peuple, à une civilisation, à une religion. Et les mythes sont des récits fabuleux, mettant en scène sous forme humaine ou animale les forces incompréhensibles de la nature. Ce sont des symboles et ceux- ci représentent, par une image, quelque chose qu'on ne voit pas. Ils sont très poétiques.

- Par exemple ?


- Eh bien, les bois, les montagnes, les fleuves, les rivières, les Anciens croyaient qu'ils étaient habités par des déesses qu'ils appelaient les nymphes. Le vent dont ils ne comprenaient pas comment il pouvait apparaître était pour eux commandé par un dieu : Éole. Je ne peux vous citer tous les dieux et les déesses de la mythologie, ils sont trop nombreux. Mais les poètes s'en inspirent encore souvent parce qu'avec eux tout est vivant et que l'on préfère avoir affaire à des êtres vivants plutôt qu'à des objets inertes On peut leur parler, les prier, les implorer, les convaincre de réaliser nos désirs ou de ne pas nous créer d'ennuis. Ce qu'on appelle la physique, qui est la science de la nature celle des objets, depuis les atomes jusqu'aux amas d'étoiles comprend bien aussi le "physique" de l'homme, mais on a longtemps opposé ce physique- là au " moral ", au " psychologique", au "psychique". Le cerveau n'entrait pas dans le domaine des connaissances jusqu'à une date récente. Le cerveau était quelque chose de si compliqué qu'il était impossible de s'aventurer dans son étude. Et pourtant vous comprenez que si vous parlez, si vous imaginez, si vous sentez, si vous pensez, pour tout dire, c'est que vous avez un cerveau pour le faire. Mais les hommes jusqu'à une date récente se sont fort bien accommodés du langage, du "discours sur", sans porter d'intérêt à ce qui leur permettait de discourir, le fonctionnement de leur cerveau.

- Ils ont inventé une mythologie sur eux- mêmes alors ?

- C'est un peu ça en effet. Ils ont donné des noms à ce qu'ils ne pouvaient expliquer. Dans cette mythologie les dieux et les déesses s'appelaient pulsion, joie, tristesse, colère, peur, amour, haine, agressivité, violence, envie, imagination, désir, etc. Les uns étaient favorables et les autres méchants. Mais pour toutes ces choses les anciens hommes avaient aussi des dieux et des histoires souvent fort belles pour les décrire. Avec cette petite histoire simpliste que je vous raconte depuis quelques jours, vous en savez déjà plus sur ce qui fait un homme que tous les savants des époques qui nous ont précédés. En effet les sciences dites "humaines" que sont par exemple la psychologie (qui étudie ce qu'on appelle l'"âme" humaine et la pensée), la sociologie (qui s'intéresse aux relations entre les hommes), l'économie (qui a pour objet la production, la distribution et la consommation des biens matériels dans les sociétés humaines) et la politique, qui organise les gouvernements des États et les relations entre ceux- ci, sont- elles possibles sans l'activité des cerveaux des hommes ? Et croyez- vous que dans l'ignorance de la structure et du fonctionnement de celui- ci on puisse impunément s'engager dans l'étude d'une de ces sciences humaines?

Le "comportement" des hommes représente la façon dont ils agissent dans l'espace où ils sont situés. Or dans cet espace il y a avant tout les autres hommes. Les relations, les rapports qui s'établissent entre eux se font grâce au fonctionnement de leur système nerveux. Sans lui, pas de sciences humaines, d'où l'intérêt de savoir comment il fonctionne. Avec ce que vous savez maintenant nous allons mieux comprendre, je crois, ces sciences humaines.

- Mais pour le bébé qui vient de naître et qui est encore, nous avez- vous dit, dans son "moi- tout", il n'y a rien dans son "espace" que lui.

- C'est- à- dire que, dans son espace, il y a ceux qui s'occupent de lui, et généralement et avant tout sa mère. Mais il ne le sait pas. Or tout son plaisir à cette époque est lié à des sensations agréables qu'il mémorise et dont l'essentiel lui vient de sa mère: le contact avec elle, son odeur, sa voix, son visage, etc. Mais quand il a réalisé ce que je vous ai dit être son "schéma corporel", souvenez- vous, c'est- à- dire quand il s'est isolé du milieu qui l'entoure et qu'il s'aperçoit que sa mère n'est pas lui, il est inquiet. Quand il découvre l'existence séparée des autres membres de la famille - son père, ses frères et sœurs - , il a l'impression qu'on lui prend l'objet de son plaisir, l'objet auquel étaient liées toutes ses sensations de bien- être, sa mère. Un grand médecin, Sigmund Freud, a dit qu'ayant d'abord découvert le principe du plaisir, il découvre alors le principe de réalité, et il s'aperçoit que la réalité n'obéit pas obligatoirement à ses besoins. C'est à cette époque qu'il découvre les "sentiments", l'amour malheureux pour sa mère puisqu'on la lui prend, la jalousie envers son père, ses frères et sœurs qui participent à ce qu'il considère comme une appropriation de ce qui lui appartient, c'est- à- dire sa mère, sa mère qui se sépare de lui puisqu'elle ne fait plus partie de son moi- tout.

- Vous venez de dire qu'il croit que sa mère lui appartient. Elle est bien à lui puisque c'est "sa" mère.

- Oui mais c'est aussi la femme du père et la mère de frères et sœurs. D'ailleurs je vous ai raconté cette histoire pour que vous compreniez que, dès le début de la vie, on ne peut parler d'"instinct de propriété" comme s'il y avait des régions dans notre cerveau qui nous seraient données avec la vie, qui feraient en quelque sorte partie de notre "structure" originelle et dans lesquelles serait logé un "instinct de propriété". Ce qui existe en réalité, ce sont des voies nerveuses mises en jeu par les expériences agréables et qui sont capables de conserver la trace de ces expériences, d'en conserver la mémoire. Dans ce cas nous essayons de retrouver le plaisir que nous avons connu, de le renouveler. Mais pour cela il faut que l'objet ou l'être qui nous fait plaisir reste à notre disposition. Ce prétendu "instinct" de propriété n'est donc que l'apprentissage parfois très précoce, comme dans le cas que nous venons d'envisager, des relations agréables que nous avons eues avec des êtres ou des objets.

- Mais, en grandissant, le bébé s'apercevra bien que tout ne lui appartient pas !

- Vous verrez en grandissant, justement, si vous vous souvenez de ce que je viens de vous dire, que tous les rapports entre les hommes sont malheureusement établis sur cette "notion de propriété" qui n'est pas un instinct mais un apprentissage. J'espère que, l'ayant appris assez tôt vous serez capables, lorsqu'un autre voudra s'approprier un être ou un objet avec lequel vous vous faites plaisir, de vous en détacher et de trouver d'autres objets de satisfaction. Vous allez voir pourquoi dans ce cas vous avez intérêt à faire fonctionner votre imagination afin d'éviter de vous trouver dans la situation que nous avons décrit, d'inhibition de votre action gratifiante.

- Mais si un autre veut me prendre ce qui m'appartient, je me battrai contre lui pour conserver mon objet gratifiant, comme vous dites.

- D'abord rendez- vous compte que rien ne nous appartient. Si l'on vous laissait seul aujourd'hui encore dans une forêt, arriveriez- vous par vous- même à survivre ? Tout ce dont vous avez besoin, ce sont les autres qui l'inventent ou l'ont inventé, et vous en profitez. Même le langage que vous parlez, qui vous permet de communiquer avec les autres, il s'est construit progressivement depuis de nombreux siècles, et ce sont les autres qui vous l'apprennent, qui vous le donnent. Vos idées mêmes, vos opinions, elles viennent bien sûr de votre expérience personnelle progressive des êtres et des choses, mais cette expérience est façonnée par les rapports entre les hommes d'un certain milieu et d'une certaine époque. Ce sont eux qui vous apprennent ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est beau, ce qui est laid, et vous êtes alors persuadé que c'est la vérité. Vos mémoires, puisque vous savez maintenant ce qu'il faut comprendre dans ce mot, sont remplies de tout ce que les autres y ont mis depuis votre naissance. Alors vous croyez que ces idées, ces opinions sont "à vous". Ce ne sont que l'expression de la culture dans laquelle vous avez grandi.

- Qu'est- ce que c'est que la culture ? Ce n'est pas celle des poireaux et des pommes de terre?

- Ce que représente le mot de culture, dans le sens où je viens de l'employer, c'est l'ensemble des préjugés et des jugements de valeur communs aux hommes d'un certain lieu et d'une certaine époque.

- Que voulez- vous dire par jugement de valeur ?


- Eh bien, les choses sont, elles se contentent d'être, mais chaque individu et surtout chaque groupe d'individus leur attache une certaine "valeur" suivant l'intérêt qu'elles présentent pour son bien- être. Si elles ne l'intéressent pas, elles sont pour lui sans "valeur".

- Alors rien n'a de valeur vraiment ?


- La survie de l'espèce humaine paraît être la seule valeur à laquelle s'attacher, mais pour faire une espèce il faut des individus. L'un et l'autre n'a finalement qu'une seule raison d'être, c'est de survivre. Malheureusement, entre les deux, l'individu et l'espèce, il y a les groupes sociaux. Chacun de ceux- ci a ses propres valeurs et veut les imposer aux autres. Pour cela il n'a trouvé jusqu'ici qu'un seul moyen : les dominer. Nous allons donc voir comment s'établissent les dominances. Mais notez au passage que les valeurs que vous croyez vous être personnelles, ce sont celles que, depuis votre naissance, les groupes auxquels vous appartenez auront introduites dans votre système nerveux, parce qu'elles sont utiles à la survie des groupes, au maintien de leur structure, même si elles sont dangereuses pour la survie des autres groupes. Chaque individu est alors prêt à les défendre jusqu'à la mort violente, si elles sont opposées ou contraires aux valeurs d'un autre groupe qui veut aussi imposer les siennes. Il trouvera toujours qu'il détient la vérité et que les autres sont dans l'erreur. Or les autres auront un discours différent mais justifié pour montrer qu'ils ont aussi raison.

- Mais tout de même, il n'y a pas un moyen pour savoir si on a vraiment raison ?


- Comme toujours, entre le discours et ce qui peut être une réalité toujours temporaire, il y a l'expérimentation Sinon votre discours, aussi logique que celui de votre contradicteur, n'est qu'une hypothèse, vous vous souvenez des pots de confiture? Mais vous pensez bien qu'en ce qui concerne les rapports sociaux, dans lesquels interviennent des milliers et des millions d'individus, l'expérimentation se fait souvent par des bouleversements douloureux, violents, qu'on appelle guerres et révolutions. Des millions d'hommes s'opposent à des millions d'autres pour défendre leur conception des rapports sociaux, soit pour conserver ceux qui leur donnent des avantages de propriété, de pouvoir, soit pour acquérir ces avantages quand ils en sont privés. Depuis six mille ans au moins, ces comportements ont fait des milliards de morts.

Vous pensez bien que les individus ou les peuples, pauvres et déshérités, ne peuvent supporter indéfiniment la dominance des riches et des puissants, mais aussi que ces derniers ne vont pas abandonner spontanément leur richesse ou leur pouvoir. La richesse et le pouvoir, aussi bien pour les individus que pour les peuples, sont liés à la production des marchandises, au commerce de celles- ci et à l'argent que cela rapporte. Il y a peu de temps encore, l'artisan était celui qui créait les marchandises par le travail de ses mains, à son propre compte, aidé parfois par sa famille, des compagnons, des apprentis auxquels il apprenait son métier. Artisan vient de "art", et les objets qu'il créait étaient souvent des objets d'art. Il en faisait peu à la fois et cela lui demandait beaucoup de temps. Mais il éprouvait souvent la joie de faire quelque chose de particulier grâce à son adresse et à la perfection avec laquelle il faisait son métier.

Aujourd'hui les marchandises se font avec des machines que les hommes ne font que surveiller le plus souvent. Mais pour faire des machines, les inventer, il faut des ingénieurs qui ne travaillent plus de leurs mains mais avec leur cerveau, qui traitent des formules de physique de mathématiques, de chimie, d'électronique, etc. Ce sont eux qui sont ainsi devenus, avec les administrateurs qui organisent et gèrent dans leur bureau toutes ces activités nouvelles, les facteurs indispensables de la production de marchandises. Vous comprenez que dans ce type de société dont le seul but est de produire des marchandises, ce sont eux qui vont dominer les autres et qui seront les mieux récompensés de leur travail. Ce seront eux les mieux considérés et les plus respectés, les mieux payés. Si le bonheur dépend de la propriété d'un maximum d'objets gratifiants, ce sont eux qui seront les plus heureux en pouvant se les procurer en plus grand nombre. C'est pourquoi vos parents vous conseillent de bien travailler à l'école, surtout en mathématiques, en physique, en chimie, dans toutes les sciences utiles à la société d'aujourd'hui.

- Mais tous les enfants n'ont pas comme nous la chance d'avoir des parents qui s'occupent d'eux et les rendent heureux. Beaucoup de petits camarades à l'école sont pauvres et vivent mal, et il leur est difficile de bien travailler, surtout que, lorsqu'on ne vous explique pas pourquoi comme vous venez de le faire, il est bien ennuyeux de s'intéresser aux sciences dont vous venez de nous parler.


- C'est pourquoi on parle beaucoup de cette égalité des chances que l'on a bien du mal à réaliser. Vous comprenez d'ailleurs que cette égalité des chances est celle qui permet de devenir inégal, de s'élever dans la société de façon à dominer les autres. Et pour cela il faut faire ce que la société attend de vous, être conforme à son but qui est de produire le plus de marchandises possible, les plus perfectionnées, de façon à les vendre, ici et à l'étranger. La publicité, partout et tous les jours, vous montre les objets que vous devez posséder pour être heureux et bien considéré. Elle permet de vendre plus et de faire marcher le commerce, même si pendant ce temps, dans d'autres pays du monde, des millions d'enfants meurent de faim, couverts de mouches, leur pauvre regard vide d'espoir.

- Mais que pourrons-nous faire quand nous serons grands pour que tout cela change ?


- Pas grand chose si vous êtes seuls. Une révolution peut changer, par la violence, des rapports sociaux; mais si les individus entre lesquels ces nouveaux rapports s'établissent ne sont pas avertis de la façon dont fonctionnent les systèmes nerveux qui permettent de les établir, je pense, et l'"expérimentation" au cours des siècles l'a montré, que rien ne change. Les moyens qui permettent d'établir les dominances peuvent changer, mais les dominances persistent.

Vous qui savez maintenant ce qu'est une pulsion, ce que sont les mémoires et les sentiments dont elles permettent l'expression, ce que sont donc les apprentissages, les jugements de valeur, vous qui savez maintenant comment et pourquoi naît l'agressivité, à quoi peut servir l'imagination, vous saurez douter de vos certitudes et vous apprendrez à vous méfier de ceux qui en ont et à les plaindre. Vous apprendrez à ne pas les tenir pour responsables d'eux- mêmes ni de leurs actes. Vous essaierez surtout de mieux comprendre en sachant que vous ne comprendrez jamais tout. Vous tenterez de ne pas vous heurter violemment aux autres, car ils sont plus nombreux et ne vous pardonneront pas. Cependant souvenez- vous que ce n'est pas parce que des millions d'individus expriment la même erreur qu'elle en devient pour autant une vérité. Mais avant de vous quitter, je voudrais vous confier la chose que je crois la plus importante. Depuis le début nous avons parlé des atomes, des molécules, des cellules des organes, des systèmes, des individus. Puis nous avons parlé des individus réunis en groupes, en peuples, en États. Vous savez maintenant que ce sont des ensembles formés d'éléments. Ils constituent ce que j'appelle des niveaux d'organisation.

Chaque niveau, vous l'avez compris, constitue les éléments de l'ensemble qui l'englobe. et l'on peut aller ainsi de l'atome à l'espèce humaine sur la planète. Or chaque niveau d'organisation présente un fonctionnement qui dépend du niveau qui l'englobe, et le fonctionnement de chacun d'eux concourt au fonctionnement de l'ensemble. En retour le fonctionnement de l'ensemble, s'il maintient harmonieusement la structure de cet ensemble, protégera du même coup la structure de tous les autres niveaux d'organisation englobés. Mais dans l'organisme d'un individu, il n'y a pas un niveau d'organisation qui établit sa dominance sur les autres. Cette dernière n'apparaît qu'à partir du moment où l'individu est placé dans un groupe social et à partir des groupes sociaux entre eux. Mais tout se tient et vous avez compris que l'on ne peut prendre connaissance d'un événement à un seul niveau d'organisation sans s'exposer à de grossières erreurs d'interprétation.

Un événement politique est toujours lié à des systèmes économiques qui gouvernent des rapports sociaux. Ceux- ci sont dépendants de la psychologie des individus, qui dépend elle- même du fonctionnement de leur système nerveux, de leur apprentissage et de leurs mémoires, de leurs envies... de leur culture comme nous en avons parlé précédemment. Vous voyez maintenant que prendre connaissance, essayer de comprendre un événement à un seul niveau d'organisation risque de vous faire commettre de grossières erreurs de jugement et en conséquence d'action. Il faut donc autant que vous pouvez le faire et que vos connaissances vous le permettent essayer de placer l'événement dans les systèmes qui l'englobent et rechercher également ses mécanismes dans les systèmes qu'il englobe. Mais dans l'interaction ou, si vous voulez, l'entremêlement de très nombreux facteurs intervenant entre chaque niveau d'organisation auxquels vous attribuez une "valeur" importante ou secondaire, un autre que vous pourra leur attribuer une "valeur" différente. Vous savez maintenant pourquoi et vous serez bien souvent attristés, je pense, de trouver qu'à leur origine vous découvrirez le besoin de domination et d'appropriation des choses et des êtres chez les individus, les groupes sociaux, les États, les blocs d'États. Méfiez- vous même des actions en apparences les plus généreuses, les plus désintéressées. Si elles ne sont pas motivées par la recherche de la dominance, elles le seront pour le bien- être qu'elles procurent à celui qui les réalise, ou pour être conforme à l'image idéale qu'il se fait de lui- même, dans le cadre culturel où il a grandi.

- C'est plutôt triste ce que vous nous dites là !

- Je ne crois pas que ce soit triste, je dirais plutôt lucide, et, si vous y pensez, cela vous permettra peut- être de vous comporter plus aimablement au milieu des autres. Cela vous aidera à éviter la haine et la fureur, la jalousie et l'envie, à vous méfier de vous- même et de vos certitudes. Peut- être même vivrez- vous assez vieux pour voir que devant la destruction systématique des systèmes vivants sur notre planète, destruction à laquelle l'homme n'échapperait pas, celui- ci se rendra compte qu'elle résulte directement de la recherche de la dominance et de la compétition économique. Dans ce cas et par nécessité, le comportement des hommes, de tous les hommes, pourrait changer. Il est probable cependant que, si on leur enseignait ce que vous savez maintenant, avant même d'apprendre la table de multiplication et le problème des robinets (vous connaissez ?), au lieu de les initier à la façon la plus efficace de faire des marchandises, cette transformation serait plus rapide et sans doute moins douloureuse.»

Source : Dr Lucien Mias - 10/10/1992
http://papidoc.chic-cm.fr/579LaboriEspriGrenier.pdf


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