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"L'absurdité est surtout le divorce de l'homme et du monde."         Albert Camus


Informations sur l'Amérique Latine,                

Sommaire année 2010, page 2

1-  Colombie: «les faux positifs», une barbarie travestie, par Eric Sottas
2 - Persécution contre la Commission Justicia y Paz en Colombie, par PASC
3 - L'ONU et l'Equateur et les réfugiés colombiens, par Robert James Parson
4 - Vidéo en ligne, Alvaro Uribe, narcotrafic et paramilitarisme, Pantuana TV
& - Alvaro Uribe, La fin d'un mandat n'est pas la fin d'un système
5 - Entretien avec  Hollman
Morris sur le narco-paramilitarisme, par Marcos Salgado
6 - Vidéo en ligne,  Estella Barnes de Carlotto, Pantuana TV
& - Histoire d'une grand-mère en Argentine, par Hugo Presman
7 - Haiti : vers une occupation humanitaire ? par Rolphe Papillon
8
Haïti, Perle des Antilles ou l'île du désespoir ?


Colombie: «les faux positifs»,
une barbarie travestie



par Eric Sottas
(*), le 30 juin 2009

Ces dernières semaines un débat pénible a opposé en Colombie celles et ceux qui, du côté des ONG et de la justice, dénoncent les massacres connus sous le vocable peu explicite de Falsos Positivos (littéralement «Faux Positifs») et les représentants de l’armée et des autorités gouvernementales. Ce terme peu clair désigne, dans le langage militaire, des résultats apparemment positifs qui, dans ce cas précis toutefois, relèvent  d’une sinistre mystification. De quoi s’agit-il en l’occurrence?

Le 17 novembre 2005, le ministre de la Défense, Camilo Ospina Bernal, promulguait la directive permanente secrète N°29/2005 qui définissait une politique de paiements et de récompenses pour tout renseignement ou résultat concret permettant de porter des coups décisifs tant à la guérilla qu’aux organisateurs du trafic de drogue.

Sur les quelque 15 pages que comporte la directive, plus de la moitié consiste en des listes fixant le prix de «diverses prestations». Par exemple, des renseignements permettant de saisir du matériel de guerre seront payés 700 pesos (30 centimes d’euro) pour des munitions de faibles calibres et jusqu’à 3.000.000,00 de pesos (environ 1.000 €) pour des mitrailleuses lourdes «Punto 50». Mais la directive ne récompense pas que les informations conduisant à la saisie de matériel de guerre ou leur remise par des collaborateurs actifs, elle porte prioritairement sur la mise hors combat, par arrestation ou élimination physique, des membres de la guérilla et des cartels de la drogue.

La plus forte récompense offerte pour les principaux responsables s’élève à  5.000 millions de pesos, soit plus de 1.660.000,00 €, alors que le «prix» du simple combattant ne représente que 3.815.000,00 pesos, soit environ 1.250,00 €. En principe, ces récompenses ne peuvent être versées aux militaires et n’ont pour but que d’inciter la population à collaborer à l’effort d’ensemble pour en finir avec le conflit armé et le crime organisé. Les soldats eux se voient gratifiés de jours de congé additionnels pour toute élimination lors d’affrontements armés, alors que leurs supérieurs sont évalués, et donc promus ou placés sur une voie de garage, en fonction des résultats obtenus lors de combats dans les zones qui leur sont imparties. Tous sont donc intéressés, peu ou prou, à «faire du chiffre» et, si nécessaire, à créer l’évènement.

Dans ce contexte de compétition et de recherche d’efficacité à tout prix, des soldats n’ont pas hésité à enlever des personnes pour les exécuter, non sans les avoir préalablement revêtus de tenus de combat pour les présenter comme des guérilleros éliminés lors d’affrontements armés. Dans certains cas, le seul bénéfice recherché semble avoir été les quelques jours de permission.

Mais, et malgré les précautions prises en s’attaquant à des personnes sans défense, y compris à des adolescents ou à des retardés mentaux, et en éliminant les corps dans des fosses communes, l’invraisemblance de certaines situations et les témoignages des familles et des proches finirent par mettre au jour une pratique que les autorités tentent de présenter comme exceptionnelle et imputable à quelques «pommes pourries» dûment identifiées et qui font l’objet de toutes les rigueurs de la loi.

Le rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions sommaires, à l’issue d’une visite in situ effectuée du 8 au 18 juin 2009, a rendu publique une déclaration dans laquelle il affirme que le phénomène n’est nullement limité à une région géographique, ni imputable uniquement à quelques brebis galeuses.

Il dit avoir rencontré des témoins et des survivants qui lui ont décrit des massacres de falsos positivos, c’est-à-dire de personnes tuées de sang froid alors qu’elles n’avaient rien à voir, ni avec la guérilla, ni avec le trafic de drogue, dans les départements d’Antioquia, Arauca, Valle del Cauca, Casanare, Cesar, Cordoba, Huila, Meta, Norte de Santander, Putumayo, Santander, Sucre y Vichada. La dispersion géographique du phénomène et le nombre élevé d’unités militaires impliquées interdissent d’y voir une succession d’actes isolés.

Même si, comme le note le rapporteur spécial, il n’a pas été établi qu’un ordre ait été donné par les plus hautes sphères gouvernementales, le débat sur la responsabilité des uns et des autres dans cette sinistre affaire est loin d’être clos.

Selon les informations que m’ont fournies tant des magistrats que des avocats, la justice a déjà identifié plus de 1.300 victimes de cette pratique au cours de ces dernières années et une centaine de militaires font l’objet d’investigations. Et ce ne serait que la pointe de l’iceberg! Les éléments que révèlent les enquêtes en cours montrent de fantastiques et atroces réseaux de complicité. La corruption venant s’ajouter à l’assassinat, des montages apparaissent au fil des confessions.

C’est ainsi que plusieurs des personnes qui ont signé et apposé leurs empreintes digitales sur les documents attestant de leur collaboration dans l’élimination d’un pseudo guérillero, affirment ne pas avoir perçu plus de 20.000.00 pesos (environ 7€) de récompense, alors qu’officiellement 3.815.000,00 pesos (environ 1.200 €) leur ont été versés. Si la bureaucratie colombienne exige pour le moindre document l’apposition des empreintes digitales, elle est loin de faire preuve de la même rigueur quant aux contrôles financiers des dépenses de l’armée. Nombre de militaires ont ainsi détourné les «récompenses» des assassinats qu’ils avaient eux-mêmes organisés, mis en scène et exécutés.

Dans certains cas, faisant si l’on ose dire d’une pierre deux coups, ces opérations ont non seulement permis d’obtenir des récompenses indues pour de prétendues opérations dirigées contre les guérillas ou le crime organisé, mais d’éliminer des gêneurs ou des personnes dont les biens suscitaient la convoitise. 

Les autorités tant militaires que civiles continuent de prétendre que la politique de récompenses et de primes, pour appeler les choses par leur nom, reste valable. A leurs yeux, elle a permis d’éliminer Raoul Reyes, le numéro 3 des FARC et a porté des coups décisifs tant aux guérillas qu’aux différents cartels du trafic de drogue. Elles reconnaissent toutefois que l’absence de contrôle sur les fonds distribués et le manque d’investigations sur les prétendues morts au combat obligent à un sérieux réaménagement de la directive.

Ce faisant, et comme je l’ai déjà déclaré à la presse colombienne (voir El Espectador du 26 juin 2009), elles se refusent à assumer leurs responsabilités. Au cours de ces dernières années, ce sont plus de 1.300 personnes qui ont été assassinées par des hommes de troupe. Leurs meurtriers non seulement les savaient innocentes, mais se livraient à la macabre mise en scène de leur mort dans le cadre d’une soi-disant «opération militaire». Outre que de nombreux indices permettaient aux commandants de douter de la véracité des faits (cadavres portant des chaussures trois fois trop grandes pour eux, mort tenant encore son arme dans la main droite alors que tous les témoins le déclaraient gaucher, attardé mental qui aurait pris le maquis, voire même un soldat permissionnaire enlevé dans sa famille pendant ses jours de congé, etc.), les officiers supérieurs ne pouvaient ignorer que, dans de nombreuses «zones de combat», aucun affrontement n’avait eu lieu. Leur manque de diligence ne porte donc pas seulement sur la distribution des primes, domaine dans lequel on pourrait admettre leur incompétence, mais dans la conduite de la guerre.

Si par nature les confrontations militaires laissent des morts dans chaque camp, il appartient aux gradés de s’assurer que le recours à la force est légitime et proportionnel. Les conventions internationales interdisant que tant les civils que les combattants hors combat fassent l’objet de tortures ou d’exécutions sommaires, il est de la responsabilité de toute personne investie de commandement de s’assurer du respect de ces règles fondamentales. Si le moindre de ces cas avait fait l’objet d’un minimum d’investigations le phénomène n’aurait jamais pu prendre une telle ampleur.

Qu’elle le veuille ou non toute la chaîne de commandement est impliquée, soit en raison d’une complicité directe (non seulement les hauts gradés ne pouvaient voir que d’un bon œil les «résultats» de l’activité de leurs troupes, mais les liens étroits entre certains secteurs de l’armée, les paramilitaires et les cartels font redouter une connivence pour éliminer les gêneurs sous couvert de lutte contre le crime), soit par négligence, ce qu’en droit on définit comme l’absence de diligence due.

La controverse sur cette terrible affaire met en cause non seulement l’armée, le gouvernement et le pouvoir judiciaire, mais elle interpelle une opinion publique désorientée. De sa réaction et de sa réponse dépend le futur de la société colombienne. Si même les falsos positivos sont tolérés comme des dommages collatéraux inévitables dans un pays en conflit, l’idéal de l’État de droit pour lequel se battent tant d’hommes et de femmes dans ce pays et que beaucoup ont payé de leur vie risque de s’éloigner pour longtemps.

(*) Eric Sottas est secrétaire général de l'OMCT (Organisation mondiale contre la torture):


Source : http://torture.blogs.liberation.fr/sottas/

La diffamation et la persécution se poursuit
contre la Commission Justicia y Paz en Colombie


 

Résumé et traduction libre du PASC, 25 avril 2010

Voici notre Censure Éthique contre la continuation de l’opération de persécution médiatique et de déligitimation qui vise notre organisation de Justicia y Paz, plus particulièrement le défenseur de droits humains DANILO RUEDA, le prêtre ALBERTO FRANCO, ainsi que le directeur de la banque de données du CINEP, le prêtre JAVIER GIRALDO.

Depuis 2003, au milieu de l’instauration de la politique de sécurité démocratique, notre organisation a fait l’objet d’une persécution systématique qui inclut des menaces de mort, des poursuites, des plans d’attentats, la judiciarisation, des interceptions illégales de communications téléphoniques et électroniques.

Quelques-unes de ces opérations ont été menées dans le cadre d’actions d’espionnage et d’investigations offensives illégales du DAS en collaboration avec certains acteurs économiques, comme par exemple l’entreprise Maderas del Darien Pizano qui opère dans la région du Bajo Atrato.

Dans le contexte actuel se superposent plusieurs opérations menées par le G3 depuis 2003 et les récentes opérations menées à travers le DAS comme l’Opération Transmilenium, l’Opération Europe, l’Opération Internet, l’Opération Échange, l’Opération Étrangers. L’objectif est de semer le doute et la division à l’intérieur des communautés que nous accompagnons, d’empêcher la restitution des terres et de développer une opération de délégitimation et de judiciarisation.

Par exemple, dans le cadre de l’Opération Échange, un des objectifs était de “neutraliser l’influence de la Cour Interaméricaine de Droits Humains” comme ils essaient de le faire avec le Système Interaméricain de Droits Humains depuis l’année 2003. Également, l’Opération Étrangers coïncide avec les accusations sans fondements contre l’organisation internationale PBI et le Projet Accompagnement Solidarité Colombie du Canada.

Il y a donc intensification de la campagne contre le défenseur de droits humains DANILO RUEDA et les prêtres ALBERTO FRANCO et JAVIER GIRALDO, qui sont faussement accusés. DANILO RUEDA est accusé de fraude procédurale, processus pourtant inexistant dans les tribunaux nationaux et internationaux mais que l’on présente comme étant effectif malgré l’absence totale de fondements juridiques. Sous cette fausse accusation se cache la tentative de produire une distorsion médiatique visant à discréditer et faire taire les paroles légitimes de ce défenseur de droits humains face aux responsabilités internationales de l’État colombien dans plusieurs crimes contre l’humanité et dans l’appropriation violente des territoires sous le prétexte d’une persécution contre la guérilla des FARC-EP. Cette distorsion a été accompagnée d’opérations d’écoutes illégales et d’interrogatoires publics de la part du Vice-président FRANCISCO SANTOS, concernant son séjour aux États-Unis.

Également, les prêtres et défenseurs de droits humains ALBERTO FRANCO et JAVIER GIRALDO sont accusés d’être terroristes et responsables d’assassinats et de discrimination. Comme si l’exercice intégrale de défense des droits humains, l’affirmation de la Vérité concernant le conflit armé interne, et la dénonciation des infractions au droit humanitaire international par les acteurs prenant par au conflit, étaient une conduite délinquante.

Il est évident qu’il s’agit d’une tentative de miner les initiatives mises de l’avant par les communautés noires et métisses dans la région du Bajo Atrato, celles-ci ayant rendu propice le retour sur leurs terres en évitant que se complète l’établissement d’un modèle de développement soutenu par le crime et l’appropriation violente. Il s’agit d’une tentative de briser toute forme de Mémoire qui permettrait de mettre en lumière l’impunité qui règne et de reconstruire un État de droit contrairement à l’État de fait qui prétend être consolidé présentement. Il s’agit d’une tentative d’imposer une version officielle de l’histoire et de brouiller le caractère légitime des expériences civiles de Zones Humanitaires et de Zones de biodiversité, pour les présenter comme faisant partie de la stratégie des guérillas.

Voici quelques faits récents :

Mercredi le 21 avril, pendant l’avant-midi, notre Commission de Justicia y Paz a reçu un message dans sa boîte courriel avec comme sujet : LES AFRODESCENDANTS REJETTENT ET DÉPLORENT L’INTERVENTION DE L’ONG ’’JUSTICIA Y PAZ’’. Le message était signé par “La Diáspora del Atrato” et avait été divulgué plus tôt pendant la dernière semaine du mois de mars avec la prétention de boycotter la présentation du défenseur de droits humains DANILO RUEDA à Washington.

Dans ce texte de diffamation, ils affirment que “l’intervention de monsieur DANILO RUEDA, de l’ONG appelée Commission de Justicia y Paz, comme conférencier dans l’évènement du 26 mars 2010 portant sur l’impunité au Chocó et le déplacement au Curbaradó et Jiguamiandó organisé par l’Agence WOLA, fait partie d’une stratégie déployée par l’ONG qu’il représente, laquelle organisation a été accusée d’actions délinquantes contre les communautés afrodescendantes, avec la complicité des Brigades internationales de paix (PBI) et de l’organisation terroriste FARC”.

Ils affirment aussi que DANILO RUEDA “est aujourd’hui soupçonné de fraude internationale par laquelle il aurait trompé le système interaméricain de droits humains et la commission d’experts de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), en affirmant qu’il représente 515 familles afrodescendantes du Curbaradó et du Jiguamiandó, lesquelles ont été victimes d’actions délinquantes des FARC et de ses propagandistes des ONG’s. Par la suite, il a dû se rétracter lors d’une audience de la Cour Interaméricaine de droits humains le 5 février 2005 à San José de Costa Rica”.

De plus le texte présente l’initiative des Zones Humanitaires comme faisant partie d’une stratégie des FARC-EP.

Jeudi le 22 avril, notre Commission de Justicia y Paz a reçu un courrier électronique contenant des articles que l’on peut voir sur la page Avanti Ragazzi, dont entre autres celui intitulé ’’Chroniques d’une mort’’. Ces articles vise la diffamation non seulement de notre travail mais également celui d’organisations nationales de défense des droits humains comme le Collectif d’avocats José Alvear Restrepo, la Commission colombiennes de Juristes, le CINEP et aussi des organisations internationales comme les Brigades de Paix Internationales (PBI) et le Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC) du Canada. Ces articles continuent également d’associer notre travail à la guérilla FARC-EP et personnalisent une série d’accusations sans fondements contre DANILO RUEDA et les prêtres ALBERTO FRANCO et JAVIER GIRALDO.

Pendant cette même journée du 22 avril, vers 17h, notre Commission a été informée d’une série de graffitis dans l’entourage du Ministère de l’environnement, de l’Université Javeriana et de l’édifice d’ÉCOPETROL. Voici ce qu’on pouvait lire sur certains de ces graffitis : ’’Justici y Paz = mort, contre le curé marxiste action nationaliste AR-NR’’, ’’Javier Giraldo= à mort AR-NR’’, ’’ONG Justicia y Paz terroriste’’.

Avec ces techniques, ils prétendent camoufler les bénéficiaires des opérations d’occupation de terres dans la région du Bajo Atrato, qui sont liés aux hautes sphères gouvernementales. Ils prétendent faire oublier ces mêmes acteurs qui ont bénéficié de crédits de la Banque Agraire pour l’implantation du projet agroindustriel de palme africaine.

Tiré du rapport ’’Constancias 2230410’’ de la Commission Justicia y Paz, datant du 23 avril 2010

Voici le lien vers le rapport complet en espagnol :
http://justiciaypazcolombia.com/Senalamientos-a-La-Comision

Source : Projet Accompagnement Solidarité Colombie 
http://www.pasc.ca/


L'ONU et l'Equateur améliorent
le sort de milliers de réfugiés colombiens




 par Robert James Parson, le 9 Avril 2010

Comment prendre en charge des dizaines de milliers de réfugiés dans une des régions les plus reculées et les plus pauvres du monde? En mettant en place des équipes mobiles pour recenser les déplacés, le Haut commissariat pour les réfugiés de l'ONU (HCR) a pu offrir le statut de réfugiés à des milliers de personnes dans le nord de l'Equateur, répétant avec succès une expérience qui avait déjà fait ses preuves en Afrique et au Proche-Orient. De concert avec le gouvernement équatorien, le HCR a lancé fin mars 2009 un programme pour enregistrer rapidement et efficacement des réfugiés – des Colombiens dans 98% des cas. Maria Andrea Escalante, porte-parole du HCR dans ce pays, explique que le programme d'enregistrement a été conçu pour fournir une assistance aux déplacés qui se trouvent dans le pays et ont besoin de la protection internationale. Quelque 2 millions de dollars ont été investis dans le projet.

Regroupés en trois équipes mobiles, une quarantaine de personnes formées par le HCR ont effectué le travail (récolte des données, évaluation des cas, prise de décision, émission d'une carte d'identité). Le précieux document conférant le statut de réfugié pouvait ainsi être délivré en une journée – comparée à des démarches qui, autrement, s'étendaient sur plusieurs mois. Des cas problématiques, exigeant de plus amples informations, ont donné lieu à l'émission d'un document attestant que le porteur est légalement reconnu comme requérant. Ce papier confère – provisoirement – les mêmes droits que le statut formel de réfugié. Selon Andrej Mahecic, porte-parole de HCR à Genève, ce programme s'est révélé nécessaire en raison du nombre important de déplacés très pauvres. La plupart ne peuvent pas se payer le trajet en bus depuis la frontière avec la Colombie jusqu'au centre d'enregistrement le plus proche. Pis, le nord de l'Equateur, en plus d'être une région difficilement accessible, se range parmi les plus démunies de la planète. Pourtant, les populations locales se démènent pour venir en aide aux déplacés.

Près d'un an après son commencement, l'enregistrement par ces équipes mobiles a permis de brosser un portrait des déplacés, permettant de mesurer les besoins spécifiques et facilitant pour le gouvernement la planification de programmes destinés à aider tant les nouveaux arrivés que la population locale. Mais le but principal de l'enregistrement est d'offrir une protection juridique, détaille Andrej Mahecic: «Désormais, s'ils sont interpellés par la police, ils ont un document qui prouve qu'ils sont dans le pays légalement. Et le statut de réfugié leur offre un accès aux services sociaux tels que les soins médicaux et les écoles pour les enfants. Enfin, il leur permet de travailler légalement, leur évitant la voie du marché noir où ils sont susceptibles d'être exploités à outrance.» Et d'insister sur le caractère volontaire du programme. Car plus de deux tiers des déplacés ont manqué à l'appel. Quittant pour la plupart un pays dont ils se méfient du gouvernement, ils montrent une réticence face à un programme soutenu par les autorités. Mais Maria Andrea Escalante se veut rassurante: «Le programme a été entériné par un accord bilatéral entre le gouvernement équatorien et le HCR, qui a ensuite été formalisé par un décret présidentiel. Il est donc impossible que le gouvernement en profite pour débouter ou renvoyer ces réfugiés.» Le HCR voit dans cette initiative un premier pas de la part d'un gouvernement qui se veut sérieux face à ses obligations sociales et humanitaires. Néanmoins, le HCR souligne qu'il reste en Equateur une centaine de milliers d'autres réfugiés qui ne bénéficient toujours d'aucune protection.


Alvaro Uribe,
la fin d’un mandat n’est pas la fin d’un système




Par Lionel Mesnard,
le 14 avril 2010


La fin de la présidence d’Alvaro Uribe ne signifie pas pour autant la fin de l’uribisme. Comme l’ont démontré les élections législatives et sénatoriales du 14 mars 2010, la Colombie est repartie de nouveau pour un régime très ancré à droite, mais au-delà de l’appartenance partisane c’est un système politique qui dans son ensemble se perpétue. Une gangrène qu’il importe de comprendre, tant elle joue une place centrale dans les dérives de l’État colombien Si l’on débat sous nos cieux de l’abstention, les électeurs colombiens depuis de nombreux scrutins sont environ 6 électeurs sur 10 à  ne pas voter, voire à ne jamais se prononcer. Ils furent 64% le 14 mars à bouder les urnes. Comment peut-on comprendre que dans un pays se réclamant de la démocratie, on arrive à 36% de votants sur des enjeux nationaux d’une telle importance ? De plus, il existe plus que des doutes sur le bon déroulement du scrutin hors des grands centres urbains. Pour évidence, nous sommes dans un pays en guerre, ou le vote se monnaie et peut aussi s’imposer par la force dans les campagnes. Et si nous limitons notre regard aux résultats intervenus, ce vote à de nouveau investi des élus de droite proche des paramilitaires et de leurs réseaux maffieux. Se perpétue ainsi des mécanismes qui ont pour rôle d’engendrer la violence et l’effroi au détriment des populations civiles.

On n’imagine pas à quel point, il est martelé en Colombie une seule perception, et ceux qui s’y opposent sont menacés dans leur intégrité. Il est difficile de définir un climat de terreur vous imposant le plus souvent au silence, aussi parce que souvent les apparences sont trompeuses ou sourdes aux souffrances. Face à cette réalité, il vaut mieux rester discret et ne pas trop faire part de ses opinions, surtout si elles ne calquent pas avec les maîtres du pays. Ce climat de suspicion n’a rien de nouveau, il n’a fait que se renforcer depuis 2002. Ce pays qui devrait être un paradis est un enfer, et il l’est depuis au moins sa séparation avec le Venezuela en 1830. De nombreuses guerres, révoltes sociales au long du XIX° et du XX° siècle vont émailler l’histoire de la nation colombienne. Une des récurrences de ces affrontements va résider pour bonne part autour de la question du bipartisme. La république de Colombie va connaître de nombreuses querelles entre les conservateurs et les libéraux. Ces divergences donneront suites à des guerres meurtrières et à un flot régulier de victimes. Rien qu’entre 1948 et 1958, il est fait état de 300.000 à 800.000 civils et militaires morts. Et, ne se sont jamais véritablement éteintes les braises, sauf à noter la naissance des guérillas «marxistes» dans les années 1960, puis la montée en puissance des narcotrafics dans les années 1970. Ces phénomènes dessineront pour bonne part le visage de la Colombie actuelle.

Il est fait peu état des relations entre les pouvoirs politiques colombiens, le paramiltarisme et la pègre. Mais contrairement à ce que l’on peut lire le plus souvent, il faut pouvoir distinguer les acteurs clefs du narcotrafic, notamment un certain Monsieur Alvaro Uribe qui favorisera le développement des milices privées et du paramilitarisme avec la création des CONVIVIR en 1991. Le but non avoué fut de s’assurer le contrôle du marché des drogues et de s’approprier des terres hors de tout contrôle légal. Ces connexions n’ont jamais été aussi puissantes, elles rongent une bonne part de l’appareil étatique, elles participent à une guerre qui ne semble pas connaître de nom et de fin, et nous fait vivre une hypocrisie hors de toute proportion. Ces dernières années ont été marquées par d’innombrables atteintes à la dignité humaine, il est facile de tout mettre sur le dos des mouvements rebelles, l’objet n’est pas de nier leurs responsabilités criminelles, mais toute proportion gardée ils ne sont qu’un rouage dans l’organisation des trafics de drogue et en premier lieu chez les achemineurs. Pour évidence, les FARC ou l’ELN ne disposent pas des relais et moyens suffisants, ils ne contrôlent pas les circuits de distributions et le recyclage de l’argent sale. Bien que certains de ses parrains se trouvent incarcérés aux USA, les mafias colombiennes sont toujours aussi actives et nocives. La première incidence est le niveau record de la criminalité. Son point culminant a été d’environ 32.000 morts en 2002 dont 8 à 10.000 morts en raison du conflit armé, de 1979 à 2002, il s’agit d’une multiplication par cinq ou six fois du nombre de décès civils par mort violente en vingt ans (80% des homicides étant le fait d’une arme à feu).

Alvaro Uribe en se faisant élire président en 2002 met un terme au bipartisme, toutefois il consolide une pensée binaire et perpétue une domination quasi moyenâgeuse des rapports sociaux. Que dire d’une économie nationale aux mains d’une infime minorité, ou vendue à la pièce et au profit de multinationales ? Que dire de tous ces mécanismes obscures qui alimentent les marchés parallèles et noyautent le monde politique colombien ? Au nom de l’ouverture à des capitaux extérieurs, le président n’a fait que défaire le peu de mesures sociales existantes en privatisant l’assurance sociale et l’éducation, et en fermant des hôpitaux publics. La Colombie n’est pas un pays pauvre si l’on prend en compte ses richesses minérales et vivrières, sauf que 54% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et qu’en parallèle 2% des plus riches détiennent plus de 50% des terres agricoles. Cette nation est très attractive pour les investisseurs, c’est même une fierté du président que d’avoir quintuplé les investissements étrangers (2 milliards de dollars à son arrivée au pouvoir). La force d’Uribe aura été de faire croire qu’avec lui la guerre n’existait pas et se limitait à un phénomène qualifié de terroriste. Dans la même veine, il s‘appuya sur le discours son ami Bush junior sur le thème de cette menace, en assimilant tout ce qui lui était opposé à des terroristes et en désignant les Forces Armées Révolutionnaires comme la cause de toutes les horreurs se produisant dans le pays. Le martelage a gagné bon nombre d’esprits en Colombie et via bon nombre de médias internationaux, mais pour autant la guerre a continué, et le déplacement de dizaines de milliers de réfugiés par an s’est poursuivi et s’est plutôt amplifié sous le deuxième mandat du président Uribe (plus de 300.000 en 2008).

Car ces dernières années, effet Ingrid Betancourt aidant, les FARC sont devenues responsables de toutes les difficultés du pays, et tous ceux qui critiquent la politique de sécurité nationale sont désignés publiquement comme des «amis» des FARC. Des syndicalistes, des journalistes ou des militants d’ONG s’activant en faveur de la paix ou pour les droits sociaux se sont trouvés amalgamés dans cette rhétorique quelque peu outrancière. Et la Colombie au fil des ans est et demeure la nation la plus dangereuse pour l’exercice du syndicalisme. Avec un tel angle de dénigrement, il devient difficile de relater une insécurité qui dépasse quand même l’entendement, et qui est loin d’être la seule responsabilité des guérillas (ELN et FARC). Elles seraient responsables d’un quart des victimes civiles du conflit armé. Mais attention, ces chiffres ne prennent pas en compte les disparus dont les estimations varient de 150 à 300.000 personnes pour ces dix dernières années. Les guérillas ne sont pas exemptes de condamnations, elles ont à leur actif des crimes de guerre et contre l’humanité qui au titre du droit international sont passibles du Tribunal Pénal International. En premier lieu ce qui touche à la question des populations civiles non armée sur un territoire en guerre, et à ce sujet chaque combat provoque son lot de victimes innocentes et souvent plus que le nombre de soldats tombés sur un champ de bataille. Le sort des populations civiles en temps de guerre n’est pas simple, il est même paradoxale, car les civils sont toujours les premières victimes. Surtout quand le but est de ne pas aborder certaines évidences, c’est-à-dire les 75% de crimes perpétrés par l’armée régulière et les milices paramilitaires ces dernières années, mais à nouveau en ne prenant pas en compte les personnes disparues, et le haut niveau de criminalité, notamment maffieuse, qui n’est en rien hors du conflit en cours, commerce de la drogue oblige. Vous comprenez ainsi qu’il est presque impossible d’établir des données fiables sur le nombre des décès civils, particulièrement dans un univers où l’on a découvert plusieurs charniers ces dernières années dans les campagnes, et la dernière fosse commune trouvée en ce début d’année 2010 rassemblait 2000 cadavres. Dans les faits les crimes du paramiltarisme et de l’armée régulière sont sous-évalués, et il y aura inévitablement de nouvelles découvertes macabres dans les mois et années à venir (l’on estime à minima à 2.000 charniers restant à découvrir).

Il est à souligner que le journal La Croix est le premier quotidien français a relaté l’existence de fours crématoires en Colombie (1), comme il est peu fait état des disparus donnés en pâture aux crocodiles, des méthodes très utiles pour ne pas avoir un état réel du nombre de morts. Qui va se soucier de petits paysans ou ouvriers agricoles ? Ils sont non seulement confrontés de chaque part à des pressions des forces en présence, mais en plus, ils subissent une guerre au quotidien sans véritable relâche. Rajouté à tout cela près d’un millier de réfugiés par jour obligés de fuir les affrontements armés, nous atteignons des sommets de cynisme quant à l’efficacité du président Uribe et sa politique de «sécurité démocratique». Ces huit années passés au pouvoir ont simplement légitimé un mensonge d’État visant à manipuler les esprits. En pur produit hollywoodien Uribe s’est fait passé pour le «chevalier blanc» qui allait tout nettoyer sur son passage. Et le «nettoyage» au sens militaire du terme a certes marqué des points, mais les mécanismes criminels n’ont pas changé, et ils sont restés conformes à un ordre manifestement peu soucieux des règles d’un état de droit. Certains aspects de cette guerre peuvent nous échapper, si l’on ne pose pas la question du mélange des genres entre politique, le paramilitarisme et le contrôle des cartels toujours en présence sur les narcotafics. Cet ensemble politico-militaire et maffieux est le résultat de la complexité et de l’ampleur des déséquilibres existants depuis le milieu des années 1970 et des liens étroits qui se sont établis entre les pouvoirs politiques, judiciaires, militaires et les pieuvres locales de la drogue.

Si le président Uribe n’est pas le «chevalier blanc », mais qui est-il, et que nous connaissons-nous de ses liens avec le paramilitarisme ou bien le dénommé Pablo Escobar ? Il contribua à la création des CONVIVIR, des groupes paramilitaires ou milices privées, qui ont été financer avec l’appui des grands propriétaires terriens et le narcotrafic. Les liens entre les paramilitaires et les réseaux de drogues ont autre été mis à jour, entre autre par les aveux ou confessions récentes de Salvatore Mancuso (2), il fut un proche d’Alvaro Uribe, lui et sa famille (3). Pour ce qui est du lien entre Pablo Escobar et Alvaro Uribe, il marque à la fois l’entrée en politique de ce dernier et l’élimination du premier pour accomplir un chemin jusqu’au mandat suprême. Pareillement, pourquoi Alvaro Uribe Velez est-il répertorié comme le narcotrafiquant numéro 82 au sein des archives du Département d’État étasunien? (4). Comment se fait-il que les USA aient accepté que cet homme puisse se faire élire avec de telles charges pesant sur lui, tout en continuant à financer par milliard de dollars un plan de lutte contre la culture et le trafic des drogues, le plan « Colombia » initié par Bill Clinton et son homologue colombien Pastrana ? Et question au demeurant sans réponse réelle à apporter pourquoi en 12 ans de lutte, personne n’a pu constater un infléchissement véritable  du marché ? Il est resté stable à environ 700 à 800 tonnes de cocaïne exportées et concernant principalement deux marchés, les USA et l’Europe.
   
Les derniers mois de la présidence d’Alvaro Uribe ne signalent pas la fin d’un système, tout semble se présenter dans une continuation certaine, si Juan Manuel Santos devenait le prochain président de la Colombie. Ce dernier fut au poste de ministre de la défense et s’est retrouvé en première ligne lors du scandale des exécutions extrajudiciaires de jeunes hommes civils, ceci pour le but de faire du chiffre et de toucher des primes sur de faux combattants prétendument tués au combat. Cette affaire des « faux positifs » (4) est un des révélateurs, de comment a été organisé ces dernières années un silence de plomb au sein de la société civile. Des outils de délations permettent à des citoyens de dénoncer contre une rétribution un mal-pensant ou «un terroriste» en puissance, c’est le cas récent par exemple de comment dans les universités, il est possible de toucher un petit pécule pour dénoncer ses petits camarades. Il en est de même à l’extérieur du pays via certaines ambassades surveillant leurs ressortissants à l’étranger et traquant des nationaux non conformes et toujours sous le titre d’appartenance aux FARC. C’est ainsi que croupi en prison un professeur d'université, Miguel Angel Beltran. Jusqu’à l’an dernier, il donnait des cours au Mexique. Il s’est retrouvé extradé et mis sous les verrous sous la fallacieuse accusation d’appartenance aux FARC. Et ce n’est pas un cas isolé, il est question de 7.000 prisonniers politiques. Un jour qui sait, il sera temps de porter un regard lucide sur la Colombie… C’est un peu tout l’enjeu de comprendre, pourquoi cette société supporte depuis des décennies de tels déséquilibres ? Il en va surtout d’une guerre qui plonge le pays tout entier dans l’anonymat, une négation patente des crimes qui y sont commis.


Notes :

(1) « Les paramilitaires colombiens avouent 30 000 meurtres » par Christine Renaudat
http://www.la-croix.com/Les-paramilitaires-colombiens-avouent-30-000-meurtres/article/2415418/4077
(2) Ancien chef paramilitaire ou milicien des AUC (Armées Combattantes Unies), Salvatore Mancuso est actuellement en prison pour narcotrafic aux USA.
(3) PANTUANA TV , Uribe en sus tierras (vidéo en espagnol) :
http://www.dailymotion.com/video/x8tkag_uribe-velez-en-sus-tierras_news
(4) PANTUANA TV, Alvaro Uribe, saint ou démon ? (vidéo en espagnol) : http://www.dailymotion.com/video/xb2bjk_alvaro-uribe-santo-o-demonio_news
(5) PANTUANA TV, Los Falsos-Positivos (vidéo en espagnol)
1ère partie : http://www.dailymotion.com/video/xb2x0g_falsos-positivos-1-2_news
2éme partie : http://www.dailymotion.com/video/xb2w6t_falsos-positivos-2-2_news

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Le narco-paramilitarisme
continue de régner en Colombie





Entretien avec Hollman Morris,
par Marcos SALGADO, mars 2010

 

Marcos Salgado : Quel bilan tires-tu des élections de dimanche dernier en Colombie ? Le tableau n'est en rien encourageant, il donne l'impression que la majorité des Colombiens ne sont pas disposés à se servir des urnes pour sanctionner un phénomène tel que la parapolitique...

Hollman Morris (journaliste colombien): Je suis d'accord avec toi. Je n'ai pas de raisons de me réjouir, et le bilan que je dresse est plutôt pessimiste. Premier point : en Colombie, on a réélu plusieurs barons qui étaient impliqués - eux-mêmes ou leurs proches - avec le narco-paramilitarisme. Il y a des cas scandaleux comme celui de Mme Teresa García, soeur de Álvaro García, politicien colombien condamné à une peine de 40 ans en raison de ses liens avec le massacre épouvantable de “Macayepo” (1); cependant, l'électorat de cette zone, la côte nord de la République, a voté pour sa soeur, et personne ne nous garantit aujourd'hui qu'elle ne va pas, au Congrès de la République, faire la même chose que son frère : corruption, instigation à commettre des massacres, et personne ne nous garantit qu'une femme comme celle-là va chercher la vérité sur le paramilitarisme au sein du Congrès. Et je pourrais te citer encore de nombreux cas, en particulier au sein du Parti de la U, le parti au gouvernement. Il y en a tant que j'en oublie les noms. Deuxième point : est gagnant le parti connu sous le nom de PIN (Parti d'intégration nationale), un parti apparu du jour au lendemain avec de grands moyens ; par exemple, le MOIR a dénoncé le fait que ces moyens proviennent du narcotrafic et que plusieurs de ces personnes sont guidées par les barons de la politique qui se trouvent à la prison de La Picota, et ce parti devient la 4e force politique du pays. C'est une honte. Le troisième point, très grave pour moi, est qu'une personne comme Andrés Felipe Arias, candidat conservateur, ancien ministre de l'agriculture, dont il a été prouvé publiquement qu'il a détourné l'argent de la nation, en accordant des moyens aux propriétaires terriens les plus riches de ce pays (2), puisse se présenter aux élections comme candidat du Parti conservateur.

MS : Devant cette situation, le peuple colombien ne voit-il pas ce que tu dis, y a-t-il un cordon informatif, n'y a-t-il pas de volonté de punir cela, le paramilitarisme...? Pourquoi cela se passe-t-il ainsi en Colombie ?

HM : Je crois qu'il y a une grande capacité à inspirer la peur et la terreur. Le narco-paramilitarisme continue de régner dans différentes régions du pays, les victimes ne voient pas que ces personnes seraient punies. Mais je voudrais signaler quelque chose d'important : le président de la République n'a jamais émis le moindre message pour condamner l'argent du narcotrafic versé lors de ces élections, et il ne pouvait pas le faire parce que plusieurs de ces personnes impliquées dans le paramilitarisme sont également associées au gouvernement de Uribe.

MS : Et quel rôle revient aux forces de gauche, aux secteurs qui ne sont pas compromis avec cette façon de faire la politique et ne sont pas liés aux milieux du pouvoir économique ? Parce que ça ne s'est pas bien passé non plus pour la gauche...

HM: Non,ça ne s'est pas bien passé non plus pour la gauche. Avant les élections, la gauche colombienne a donné au pays un spectacle qui n'est pas celui d'une force organisée. Il y a eu des querelles pour de petits morceaux de pouvoir, au lieu de construire une proposition concrète et solide pour le pays ; la gauche n'a pas su profiter de l'illégitimité que confèrent à la force de gouvernement ses alliances avec le paramilitarisme. Le départ de plusieurs sénateurs du PDA est une sanction de l'électorat, parce que celui-ci s'est rendu compte qu'ils se sont davantage occupés de leurs espaces de pouvoir au lieu de faire des propositions aux électeurs, et je tiens à dire que les électeurs colombiens attendent des propositions nouvelles et pas seulement qu'on leur propose la guerre ou l'agenda de la haine. Je voudrais souligner comment Ivan Cepeda, représentant du mouvement des Victimes de crimes d'État, a été élu dans la ville de Bogotá, un vote d'opinion très important, et il va être quelqu'un d'intéressant à analyser dans l'exercice de son mandat politique.


Source : TRADUCTION ARLAC

             Histoire d’une grand-mère en Argentine




par Hugo Presman, 24 juin 2004

                      
Il fait froid en cet hiver qui commence tout juste. Une femme au port élégant et dont la présence impose le respect est submergée de douleurs. L’almanach indique le 24 juin 1996. Elle cherche une feuille de papier et un stylo. Dans 48 heures, un petit-fils qu’elle cherche depuis 18 ans aura cet âge. Elle lui écrira une lettre. Son titre? Lettre à mon petit-fils disparu. « Tu as 18 ans aujourd’hui... et je veux te raconter des choses que tu ne sais pas et t’exprimer des sentiments que tu ne connais pas ». Les souvenirs s’entremêlent dans sa mémoire. Elle se voit elle-même quand elle était directrice d’une école primaire, et sa fille Laura, étudiante à la Faculté des Humanités de l’Université nationale de La Plata. A l’époque, elle était seulement Estela Barnes de Carlotto, préoccupée par les risques du militantisme de sa fille, membre d’une génération disposée à mettre sa vie au service d’une société plus juste. Durant ces années obscures, la mort circulait librement. Comme l’écrit Mario Benedetti, « la vie n’était rien d’autre qu’une cible mouvante, chaque nuit était toujours une absence et chaque réveil un rendez-vous déçu ». En novembre 1977, Laura disparaît. Estela ne savait pas encore que sa fille était enceinte. La famille se mobilise à sa recherche. Habeas Corpus et contacts politiques. Par le biais d’une camarade, soeur de Benito Reynaldo Bignone, elle obtient une entrevue avec ce dernier, au Commandement en chef de l’Armée.

Les larmes embuent ses yeux. Les images conservent la cruauté des années de plomb. Le général la reçoit, son arme posée sur son bureau. Dans une harangue incohérente, il n’hésite pas à lui affirmer que, pour lui, il fallait tous les tuer et qu’ils les tuaient tous. La seule chose qu’il lui a promise, c’était de lui remettre le cadavre de Laura.

L’espoir est revenu le 31 décembre 1977. Estela et son mari ont reçu une lettre disant que Laura était vivante, aux mains des forces de sécurité. L’espoir de la retrouver se faisait jour avec le début de 1978. Jamais elle n’oubliera l’après-midi du 17 avril : une femme est apparue dans la boutique de son mari et leur a raconté qu’elle avait été détenue dans le même lieu que Laura. Laura était vivante, enceinte de six mois ; l’enfant devait naître en juin, et elle a laissé entendre qu’ils pourraient laisser le bébé à la Casa Cuna de La Plata. En mai 1978, elle avait déjà pris conscience que son drame individuel participait d’une tragédie collective. Mais elle n’avait pas encore pris la mesure de la perversion et de la cruauté de la dictature criminelle. C’est pourquoi, avec les autres Grands-mères de la Place de Mai, Estela tissait, avec les fils de l’angoisse et de l’espoir, le trousseau du petit-fils attendu. Comment exprimer dans la lettre cette recherche collective de tant d’années ?

« Nous, tes grands-parents, appartenons à cette génération qui assigne à chaque date une valeur spéciale et singulière. La naissance d’un petit-fils est l’une de ces dates. Le baptême (ou non), les premiers pas, la communion (ou non), la chute de la première dent, le jardin d’enfants, le tablier blanc et la demande : mémé, apprend-moi les tables. Ce sont des moments qui comptent. C’est pourquoi cette date, à laquelle tu atteins 18 ans, deviendra « spéciale et singulière » comme toutes les autres que nous n’avons pas pu vivre avec toi. Parce qu’ils t’ont volé des bras de ta maman Laura quelques heures après ta naissance, dans un hôpital militaire, de ta maman menottée, gardée, pour ensuite furtivement et sournoisement te dérober pour une destination incertaine ». Maintenant la mémoire s’arrête dans une Argentine absente et pleine de ferveur pour un Mondial de football (1978, ndlr) qui se déroulait à deux kilomètres du principal camp de concentration : l’École de Mécanique de l’Armée. Laura commençait son travail d’accouchement dans l’Hôpital Militaire, au moment où l’Argentine, grâce à son goleador, Mario Kempes, marquait le premier but de la finale contre la Hollande. Elle était arrivée du camp de détention de La Cacha. Le 26 juin, Guido est né. Ils ont laissé Laura avec son bébé cinq heures à peine. Ensuite, ils l’ont endormie et ramenée au centre clandestin de détention. Pendant ces brèves cinq heures, peut-être a-t-elle pu dire à son fils des fragments du poème qu’une autre mère disparue, María du Carmen Gualdero de García, a écrit à son fils à venir :

« Pour que mon fils ne dorme pas
Dans un lit d’hélium
Je recueillerai l’air là où il demeure
Je récolterai l’amour là où je pourrai...
Pour qu’elles ne troublent pas l’eau qu’il boira
Pour qu’elles ne souillent ni la mer ni le bûcher
Je réunirai la sueur des lucioles
Les larmes rebelles de son père et il boira
Aux coupes de miel des abeilles
Aux vaches non contaminées
Aux nappes profondes de la terre...
Nous marcherons sur les chemins
Moi, les yeux étonnés
Toi, les yeux propres, neufs
Nous marcherons sur les chemins un empan après l’autre, une terre après l’autre
Si nous restons jusqu’à ce jour-là toi et moi
S’ils nous le permettent s’ils nous le permettent... Mon fils... ».

Deux mois plus tard, le 25 août 1978, Laura était assassinée.

Estela raconte : « Quand ils m’ont donné le cadavre à Isidro Casanova, il m’a fallu le reconnaître, je n’ai pas pu parce que le visage était déchiqueté, mais mon mari et mon frère l’ont reconnu ; j’ai demandé au commissaire des nouvelles du bébé, et il m’a répondu : « L’armée ne m’a livré que ceci. Si vous voulez l’emporter, signez ». Il a sorti un revolver et l’a posé sur le bureau. Je crois que l’attitude d’une mère désespérée qui lui criait assassins, voleurs, corrompus lui a fait peur.

Alors, une autre lutte a commencé, la lutte pour Laura morte et mon petit-fils vivant « Et pour tous les petits emportés comme butin de guerre ». La vie ne lui a pas restitué le sien, mais par contre elle participe à ce remarquable exploit de restituer leur identité et leur histoire aux petits qui ont perdu leurs parents. La feuille de papier attend. Comme exprimer en peu de lignes la lutte et l’espoir ? Estela de Carlotto, présidente des Grands-mères (de la Place de mai, ndlr), figure publique reconnue, poursuit sa lettre avec ces larmes qui n’apparaissent jamais quand elle assume ses fonctions. « Tu as dû grandir durant tes belles 18 années de rêve avec un autre nom, Guido. Ce n’est pas ton papa et ta maman qui fêtent avec toi ton entrée dans l’âge mûr, mais ceux qui t’ont volé. Ce qu’ils ne s’imaginent pas, c’est que dans ton coeur et ton esprit tu portes, sans le savoir, toutes les berceuses et toutes les chansons que Laura, dans la solitude de sa captivité, a chuchotées pour toi, quand tu bougeais dans son ventre. Et tu te réveilleras un jour en sachant combien elle t’a aimé et combien tous nous t’aimons. Et tu demanderas un jour où tu peux les trouver. Et tu chercheras dans le visage de ta mère la ressemblance et tu découvriras que tu aimes l’opéra, la musique classique ou le jazz (quelle antiquité !) comme tes grands-parents. Tu écouteras Sui Generis ou Almendra, ou Papo, et tu les ressentiras dans la profondeur de ton être, car c’est ainsi que le ressentait Laura. Tu te réveilleras un jour de ce cauchemar, petit-fils chéri, et tu naîtras pour ta libération. Je te cherche. Je t’attends. Avec beaucoup d’amour. Ta grand-mère Estela ».

Huit années ont passé depuis qu’elle a écrit cette lettre. Estela cherche, lutte et espère, tandis que les grands-mères continuent de tisser avec patience, ténacité et conviction, une histoire admirable qu’elles méritent de voir couronnée par le retour de tous les petits-enfants, enlevés dans une époque sans clémence où la vie a été dépréciée jusqu’au mépris et la mort faisait parade de ses succès.

Source : Argenpress.info, 24 juin 2004 

Haïti, Perle des Antilles
ou l’île du désespoir ?




Par Lionel Mesnard, le 25 mars 2010


1 – La colonisation espagnole et française

Le séisme intervenu à Haïti le 12 janvier 2010 n’est qu’une catastrophe de plus dans l’histoire d’un pays déjà plus que sinistré. Comme lors du Tsunami qui dévasta plusieurs pays asiatiques, les réactions de solidarité furent fortes dans l’opinion publique internationale. Elles présument pourtant qu’une fois l’émotion passée et que les caméras et médias du monde auront un autre désastre à se mettre sous la dent, l’on oubliera assez rapidement ce monde de désolation dans lequel survit la majorité des Haïtiens depuis plus de trois cents ans. Cette nation est la plus pauvre de tout le continent américain, bien qu’elle fut en son temps «la Perle des Antilles» et qu’elle fit en partie la richesse de l’Europe occidentale grâce aux négoces et à l’exploitation des esclaves africains.

À l’origine de la conquête espagnole de l’Amérique vit le jour Hispaniola lors du deuxième voyage de Christophe Colomb le 6 décembre 1492, l’île s’appela plus tardivement Saint-Domingue. L’île regroupe de nos jours la République Dominicaine située à l’Ouest, et la République Haïtienne à l’Est. Elle fut d’abord une colonie espagnole et puis en partie française. En raison des vents, de la navigation et de sa position géographique, elle trouva rapidement une place centrale et stratégique dans la région. Au commencement de la conquête coloniale, l’île était habitée par les "Arawaks" (terme général, voire impropre désignant des langues amérindiennes). Il cohabita plusieurs populations originaires dont les plus connues : les Taïnos et les Caraïbes. L’on estime  pour l’ensemble des Antilles (Grandes et Petites) à environ 8 millions d’habitants à l’arrivée des colons (1). Les populations originaires furent rapidement massacrées ou soumises à l’esclavage. En moins de cinquante ans, elles furent réduites quasiment à néant, notamment en raison de leur refus de se soumettre à l’envahisseur. Il reste de nos jours quelques centaines d’amérindiens Caraïbes sur l’île de la Dominique non loin de la Guadeloupe (à ne pas confondre avec la République Dominicaine) et une population un peu plus importante au Venezuela (2).

Il sera institué en 1503 par Isabelle de Castille «l’encomienda», un mécanisme de servage qui s’étendra à l’ensemble des possessions espagnoles et auquel les peuples natifs seront contraints des siècles durant. Il reste toujours en 2010 dans certains pays latino-américains (la Colombie pour exemple) des mécanismes comparables, il s’agit en fait de payer les travailleurs avec des bons qu’ils ne peuvent seulement échanger dans les magasins de l’entreprise à des prix plus importants que le marché courant. Dès les débuts du seizième siècle afin de pallier le manque de main d’œuvre et un nombre relativement limité de colons suivront les esclaves venant du continent africain et en particulier pour la culture de la canne à sucre ou l’exploitation des mines. Il faut pouvoir distinguer deux types d’exploitations récurrentes chez les colons espagnols, l’encomienda et la plantation, l’une pour les amérindiens, l’autre pour les esclavages noirs. Dans les faits ces systèmes permettront et feront la richesse des nations de l’Europe de l’Ouest. À ce sujet, Eduardo Galeano dans son livre «Les veines ouvertes de l’Amérique Latine» utilise les termes de pré-accumulation du capital donnant naissance au capitalisme, car il s’agit en fait du début ou des premiers pas de la mondialisation toujours encore en cours à travers la planète…

En 1665, Louis XIV engage la colonisation de la partie Est de Saint-Domingue. Au commencement de la présence française, l’on trouve principalement des flibustiers puis progressivement une des sources principales en sucre. L’île de Saint-Domingue au dix-huitième siècle est la première productrice de canne à sucre au monde. Haïti pendant un siècle restera sous domination française jusqu’en 1804 et la proclamation de l’indépendance. Il faut noter que c’est avec la Révolution de 1789 que le vent tourne, mais il faudra cinq ans pour que la première abolition de l’esclavage soit proclamée, le 4 février 1794, même si elle est effective en 1793 à Saint-Domingue.

2 - Napoléon 1er , l’affaire "Dumas" et les invisibles ?


L’esclavage est rétabli en 1802 par Napoléon Bonaparte, on peut y voir l’influence de son entourage proche, pour exemple son épouse Joséphine de Beauharnais. Elle est née en Martinique et elle est issue d’une famille de propriétaire terrien, ou bien le Général Murat lui disposant de terres à Marie-Galante (département de la Guadeloupe). À force de mener des guerres Napoléon est à court d’argent, en 1803 il cède les territoires nord-américains dit de Louisiane (en réalité un territoire s’étendant sur 13 états des Etats-Unis) pour la somme de deux millions de dollars de l’époque, soit environ un dollar par kilomètre carré. Et aussi cette cessation pour reprendre en main les différentes colonies existantes dans la région (Haïti, Guadeloupe, Guyane et la Martinique aux mains des Anglais depuis 1796).

Le 1er janvier 1804, après l’échec des troupes napoléoniennes et l’arrestation de Toussaint Louverture (3) qu’est proclamée l’indépendance de la République d’Haïti. Un élément assez peu connu de son Histoire, l’île va avoir un rôle non négligeable dans la libération des pays sous domination du Royaume d’Espagne. Elle va appuyer en 1806 la première tentative de soulèvement des hispano-américains en soutenant le débarquement au Venezuela de Francisco de Miranda précurseur des indépendances latino-américaines (4). Elle sera aussi un fort soutien de Simon Bolivar, par l’intermédiaire d’Alexandre Pétion (ou Alexandre Sabès) président de la République Haïtienne (de 1806 à 1818), qui en contrepartie lui demandera de mettre un terme à l’esclavage.

Bien que la France (redevenue monarchiste) ait signé en 1815 le traité de Vienne avec la Couronne britannique devant mettre un terme au commerce esclavagiste (et non à l’esclavage), sous le règne de Charles X en 1825, le roi fait assiéger par ses troupes navales Haïti et menace de bombarder. S’en suit un compromis valant la reconnaissance de l’indépendance, mais au prix de cent cinquante millions de francs ors de l’époque (5), soit dix fois la richesse annuelle du pays, ou trois fois la valeur du pays selon Laborde un ancien colon (puis sera ramené à 60 millions en 1838). Cette «dette» plongera le pays dans la ruine la nation haïtienne, elle devra s’en acquitter jusqu’en 1947… En 1852, Faustin Soulouque (président puis empereur) arrête de payer ce rançonnement, mais en 1877, cette fois c’est la Troisième  République française qui forme un nouveau blocus et exige son rançonnement.

Suite à la polémique soulevée par le film «L’autre Dumas», nous avons là aussi quelque chose de très significatif du refus de la part de la France de reconnaître une place aux descendants africains dans l’histoire de France. Pourtant à y regarder de plus près et certainement pas dans les manuels d’histoire, le père du romancier Dumas fut général de la République pendant la "grande Révolution". Notre cher Napoléon 1er  lui s’employa à ce que lui puis sa veuve ne puissent percevoir aucune pension. Et plus de 200 ans après, le général n’est toujours pas reconnu comme officier de la Légion d’Honneur. «Le général Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit Alexandre Dumas (…) est "le seul général de l'histoire de France à avoir été privé" de la Légion d'Honneur "à cause de la couleur de sa peau et parce qu'il était né esclave, fils d'esclave". Claude Ribbe rappelle que "l'ordre de la légion d'Honneur a été créé le 19 mai 1802 et l'esclavage rétabli le lendemain, que les militaires noirs et de couleur furent bannis de l'armée française et assignés à résidence par deux arrêtés consulaires secrets du 29 mai 1802". Il ajoute que le général Dumas avait reçu de la part de Bonaparte un "sabre d'honneur" au moment de la bataille d'Alexandrie et que tout détenteur du sabre d'honneur était admis de droit dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Mais les décrets sur les gens de couleur l'ont empêché de faire valoir son droit. » (6)

Mais l’affaire ne s’arrête pas à la seule question du général Dumas, son fils auteur universel et l’un des romanciers le plus lu au monde passe quasiment pour un plagiaire dans le film de Safy Nebbou. Nous savons que de nombreux écrivains au XIX° siècle ont fait usage d’assistants pour leurs ouvrages (Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Eugène Sue,…). Mais de là à penser que ces écrivains ne sont pas à l’origine de leur production, il y a un pas à ne pas franchir et à ne pas confondre de nos jours avec les vedettes ou politiques qui font appel à des rédacteurs anonymes, que l’on nomme des «nègres». De plus, Gérard Depardieu apparaît certes frisé ou crépu mais blond, mais en plus son teint n’est aucun cas hâlé comme l’était Dumas en raison de son métissage. Ou dans ce cas quand verrons-nous un jour des comédiens français originaires d’Afrique ou des Antilles joués des rôles de personnages historiques comme Victor Hugo ou Émile Zola?

On pouvait penser après un premier examen que cela n’a pas grande importance, pourtant après réflexion, il y a à se demander si l’on ne cherche pas à dissimuler les origines de Dumas ? Et, il n’est pas le seul, c’est aussi le cas de certains héros de l’indépendance des Amériques Espagnoles, notamment Simon Bolivar, et possiblement Francisco de Miranda. Si l’on tient à certains récits, ils ne ressemblent pas vraiment aux peintures que nous connaissons d’eux, les représentant comme des blancs plutôt pâlichons via des œuvres peintes bien des années après leurs morts respectives. Dans le cas de Simon Bolivar, nous sommes face à une quasi-certitude concernant des liens divers (espagnol, amérindien et africain). Lors de la campagne militaire qu’il mena dans le Haut Pérou (aujourd’hui la Bolivie) il fut surnommé par une épithète discriminante de la part de ses ennemis. On l’appela «El Zomba» (7) en raison du fait qu’ayant vécu et traversé l’altiplano, les rayons du soleil eurent pour effet de lui donné une couleur très mate. Pour ce qui est de Miranda, on peut se demander pourquoi Madame de Custine et son entourage lui donnèrent le sobriquet amical de «Péruvien»? Le Venezuela est par excellence un pays de métis (70%), mais depuis des générations, les oligarchies «blanches» ont tout fait pour masquer certaines réalités et relèguent les afro-descendants et amérindiens à un statut d’invisible.

3 – La famille Duvalier et la dette haïtienne

En 1957, bien connu sous le nom de Papa Doc, François Duvalier est élu président. Sept ans après il instaure une dictature militaire avec l’appui des Tontons Macoutes (forces spéciales du président). Cet appendice militariste éliminera ou poussera à l’exil de nombreux haïtiens. Ce groupe équivaudra aux escadrons de la mort dans les années 1970 et 1980 qui dans toute l’Amérique Latine feront en sorte d’éliminer les oppositions progressistes. Papa Doc passe ses pouvoirs à son fils en 1971. La famille Duvalier est dans l’histoire récente d’Haïti un des révélateurs de comment pendant près de 30 ans, le père puis le fils ont fait régner la terreur, et comment ils ont l’un et l’autre pillé les finances du pays et ce avec l’appui bienveillant de la France. Qui ira jusqu’à accueillir le fils au moment de son exil en 1986 via un avion de l’U.S Air Force. Jean-Claude dit Bébé Doc laissa au plus bas et à lui seul une facture de 500 millions de dollars (8), par ailleurs sa fortune personnelle fut estimée à environ 900 millions de dollars après son départ de l’île (9). Et comble du cynisme ces sommes bien qu’elles furent en principe bloquées, elles n’ont jamais été jusqu’à présent restituées aux intéressés.

Si la dette du pays s’élève à 880 millions de dollars (avant le cataclysme), l’obole de certains pays dans le cadre d’un soutien n’offre pas vraiment de possible reconstruction. La France à ce sujet donnant 350 millions et annulant une dette de 50 millions d’euros à de quoi faire rire, mais nerveusement ou de désespoir. D’après certaines estimations, il est question d’un coût total de 14 milliards de dollars, dans ce cas, combien de temps faudra-t-il aux haïtiens pour s’en remettre? Pour exemple, la présidente du Chili Michèle Bachelet après le tremblement de terre intervenu (le 27 février 2010) sur la côte pacifique pense qu’il faudra 2 à 3 ans pour effacer les traces, et le coût lui est évalué à 3 à 4 milliards de dollars. On peut tout à fait présumer que pour Haïti c’est en décennie qu’il faut compter, en clair les survivants ne connaîtront probablement aucune amélioration et vivront dans des conditions bien pire qu’avant le séisme (1 million de personnes sans abri).

4 - Jean-Bertrand Aristide et les puissances impérialistes

Malgré un coup d’état intervenu en 1988, l’on pouvait croire en 1990 lors de l’élection du père Aristide à un tournant politique majeur. «Sa prestation de serment eut lieu le 7 février 1991, un mois après que ses supporteurs eurent obligé l'armée à déjouer une tentative de coup d'état orchestré par Roger Lafontant, un ancien membre fort des régimes des Duvalier. Pendant les premiers mois de son gouvernement, le nouveau président essaya de purger l'armée, l'administration publique et de réduire les actes de banditisme. En même temps, il aliéna le Parlement par certains de ses choix et actions. Chaque acte posé suscita l'admiration de ses supporteurs et l'endurcissement de ses ennemis. Le mécontentement de ses derniers fut à l'origine du violent coup d'état du 30 Septembre 1991 qui le força à s'exiler d'abord au Vénézuela et ensuite aux Etats-Unis d'Amérique. » (11). Avec l’appui des USA il revint au en 1994 et en 1995 fut élu René Garcia Préval. De son côté, Jean-Bertrand Aristide reste dans l’ombre du pouvoir, tout en créant en 1996 un parti politique (Pati Fanmi Lavalas). Cette organisation fut accusée de fraude lors des élections législatives en 2000. Un an près, Aristide est de nouveau élu président par 93 % des voix mais est élu seulement avec 5% des votants. En 2004, suite à un soulèvement, il démissionne et part de nouveau en exil. Il résidera en Afrique du Sud. Toutefois, il faudrait comprendre pourquoi Jean-Bertrand Aristide a été destitué, sans chercher à mettre au pilori ceux qui apportent des réponses non conformes aux médias de masse?

Découvrir que le séisme offre à certains états et responsables politiques la possibilité de se refaire une virginité en matière d’aide et de secours aux haïtiens a de quoi provoquer des hauts de cœur. En première ligne les États-Unis et la France sont en concurrence pour imposer leur domination dans cette région du monde. Si ce bout de territoire n’offre en rien un intérêt économique, sur le plan géostratégique, il en est autrement. En particulier pour le Département d’État étasunien qui ne fait que constater son recul depuis l’arrivée d’Hugo Chavez et des tenants du mouvement bolivarien en Amérique Latine. On peut tout à fait imaginer que les USA verraient d’un bon œil l’installation d’une nouvelle base militaire. C’est Evo Morales, le président Bolivien qui rappelait lors d’une de ses interventions, qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. Il serait temps que nous prenions en compte une histoire qui ne se limite pas «à nos ancêtres les Gaulois» (ce qui plus est en en parti erroné), mais qui puisse tenir dans ses analyses la nature de ses échanges avec le monde à travers les siècles écoulés. L’objet n’est pas de se flageller sur des responsabilités qui ne concernent pas directement les jeunes générations, du moins la mienne. Mais d’ouvrir les yeux et de comprendre qu’outre-atlantique et en Afrique une grande part des populations vivent toujours dans la misère la plus crasse pour des intérêts de puissances à la fois économiques et militaires.

Cet ensemble de faits traités n’est que la part immergée, que subit le peuple haïtien depuis des lustres. Il ne faut pas oublier les relations déplorables avec son voisin la République Dominicaine. Cet état utilise la main d’œuvre haïtienne sous des formes esclavagistes et n’hésite pas à faire assassiner les récalcitrants. «Plus de 1000 Haïtiens  sans ressources traversent par jour la frontière à l’est de l’Île. Il faudrait dire chaque nuit, car ce commerce exercé par des passeurs est clandestin. Une fois rendus, les «visiteurs  en quête de travail», ainsi désignés, sont parqués dans des baraques et exploités par les propriétaires de plantations. Parfois à vie lorsqu’ils ne sont pas rapatriés sans paie et séparés de leur famille. Sous-payés (à peine 2 pesos pour une tonne de canne à sucre récoltée) et sous-alimentés, ils vivent dans la misère. Obligés de payer leur lit à crédit et leur équipement, ils sont à jamais les débiteurs des richissimes propriétaires de plantations» (11). Et que dire du sort réservé aux migrants haïtiens dans les Antilles françaises, c’est-à-dire expulsés à tour de bras par la police des frontières chère au ministre de l’intérieur Brice Hortefeux et son mentor Nicolas Sarkozy. En soit ce qui se passe en Haïti à proprement parler, il ne s’agit plus de colonialisme, mais des ressorts de l’impérialisme toujours en œuvre depuis les débuts du XIX° siècle. L’ancienne Saint-Domingue française est un révélateur de l’hypocrisie ou des larmes de crocodiles des puissances impérialistes et fruit de la concurrence entre la France et les USA.

Notes :

(1) Pour Hispaniola, l’estimation est de 1 million trois cent mille habitants, pour n’en totaliser dès 1507 plus que soixante mille amérindiens.

(2) Lieu d’origine des amérindiens Caraïbes.

(3) Toussaint Louverture sera incarcéré en France jusqu’à sa mort au Château de Joux dans le Doubs. (Il existe un film de 2004 sur ce personnage historique produit par France 5).
 
(4) Lire «Les Mousquetaires de l’Amérique», par Lionel Mesnard :
http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/In-Amerique-Latine-2006-2.html

(5) En cumule, on estimait le coût en 2004 de la dette équivalait à environ à 15 ou 20 milliards d’euros, soit l’équivalent des besoins actuels pour la reconstruction.

(6) Site de Claude Ribbe,  «communiqué de l’AFP du  16 février 2010»:

(7) Zambo, cette terminologie raciste en espagnol renvoie à un mélange entre un Indien et un Noir.

(8) Article XI, «Haïti : un pays créditeur, pas débiteur» par Naomi Klein :
http://www.article11.info/spip/spip.php?article709

(9) Source wikipedia sur Jean-Claude Duvalier

 (10) Haïti-Référence : «Profil de Jean-Bertrand Aristide» :
http://www.haiti-reference.com/histoire/notables/aristide.html

(11) Esclavage contemporain par Andrée Proulx:
http://www.voir.ca/blogs/andre_proulx/archive/2009/03/14/esclavage-contemporain.aspx

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