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 «La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent»     Albert Camus

  Sommaire, Amérique Latine, année 2009, page n°3        

1- Les limites du socialisme de la pensée bolivarienne d’Hugo Chavez
& - Sur le Venezuela "du miracle agricole" au chavisme, par Jennifer Constant
2 - Dernières vidéos de Pantuana TV... sur la Colombie (en espagnol)
3 - Les murs, ou la marque visible de l'exclusion, par  Jean-Sébastien Blanc
4 - Entretien avec Marc Saint-Upéry, par Lémi, Article XI
5- La malédiction du pétrole, par Moisés Naím
6 - Lettre de Colombie, par le professeur Miguel Angel BELTRAN
7 - AK-47 est l’arme la moins réglementée au monde, par A.I. Belgique

Les limites du socialisme
de la pensée bolivarienne d’Hugo Chavez


par Lionel Mesnard - 23 décembre 2009


Dix années après son accession à la présidence du Venezuela, Hugo Chavez laisse un bilan de son action. Ce bilan est à prendre à deux niveaux, l’un repose sur la question des évolutions internes au Venezuela et l’autre sur le plan international et l’influence de ce dernier. Ainsi s’offre l’occasion de s’interroger sur le devenir du socialisme du vingt-et-unième siècle, et se demander si le chavisme a pu répondre aux espoirs qu’il a pu susciter au Venezuela et au-delà? Il serait difficile de ne pas reconnaître une personnalité forte au président Chavez. Lequel reste après une décennie un catalyseur des opinions publiques. C’est pour ou contre, il est rarement fait place à la seule raison, à l’analyse des circonstances ou des causes, ou des faits. Peut-on à un moment échappé à un discours partisan et évité le pathos et la caricature? C’est un peu tout l’enjeu de ce texte, ou comment se trouver à la bonne distance critique?
 
Quand en 1999 Hugo Chavez devient le premier mandataire de son pays, il ne l’est pas sous les couleurs d’un rouge très vif. Il est même dans le sillage «troisième voie» d’un Tony Blair ou d’un Bill Clinton. Son gouvernement est composé de diverses sensibilités de droites comme de gauches. Sa première, ministre de l’économie, pour exemple fut un pur produit de la pensée «néo-libérale». Dans le sillage de l’élection présidentielle, Hugo Chavez engagea un référendum pour une nouvelle constitution et l’emporta avec 71% des suffrages. C’est ainsi que naquît la République Bolivarienne du Venezuela. Le projet chaviste du moment incarnait plus un gaullisme latino-américain, tant il exista des similitudes entre la cinquième République française et depuis vénézuélienne. C’est un projet souverainiste que porte avant tout Hugo Chavez, il va néanmoins incarner peu à peu à l’échelle de l’Amérique Latine une espérance émancipatrice face à l’ogre étasunien.

C’est en voulant réformer son pays que Chavez va se heurter assez rapidement à une opposition résolue à l’évincer du pouvoir. En s’attaquant à PDVSA (la compagnie nationale des pétroles), en nationalisant la première industrie et pompe principale des finances extérieures du pays, il prendra de face les classes privilégiées. Elles n’entendirent pas d’une bonne oreille la mise en place d’une nouvelle redistribution des richesses notamment étatiques. Dans un pays ou depuis les années 1980, la population (70 à 80 %) vivait en dessous du seuil de pauvreté, l’idée de remettre en cause ce qui permet de contrôler au moins 50 pour cent des richesses du pays, et 80 pour cent des rentrées de devises étrangères pose inévitablement aux oligarques une limite à ne pas franchir. Depuis 2001, Georges Bush et son gouvernement entendaient imposer au monde un nouvel ordre basé sur «le bien et le mal». La Guerre en Irak restera un conflit dont l’objet fut l’appropriation des réserves énergétiques, et l’on n’envisagera  pas du tout à Washington, un ordre selon lequel, 15% de l’approvisionnement en pétrole des USA viendrait à échapper au contrôle de ses multinationales.

Jusqu’au coup d’état intervenu en avril 2002, rien ne présumait qu’Hugo Chavez deviendrait l’une des têtes de la gauche radicale en Amérique Latine. Il représentait un républicanisme social bon teint avec quelques accents radicaux. Rien qui n’aurait pu susciter en Europe et aux USA un tel déploiement de moyen pour en finir avec un président légitime. Pourtant le Premier ministre Juan Manuel Aznar et le président des États-Unis  appuieront une opposition n’ayant pas grand-chose à faire de la légitimité démocratique. Il fallait se débarrasser de cet individu à contre courant avec les dogmes économiques des néo-conservateurs. Le mauvais rameur allait se faire destituer un 11 avril 2002, pour revenir deux jours plus tard avec le soutien de millions d’anonymes. Qui pouvait envisager ce retour improbable? Chavez aurait pu être de la liste des présidents légitimes éliminer ou parti en exil. Il n’en sera rien, et ce sera un échec flagrant pour la centrale patronale et les partis de l’opposition putschiste.

L’année 2003 connaîtra au Venezuela des grèves à répétition poussant l’économie au bord de l’asphyxie et le pays au bord de la guerre civile. Les évolutions du président l’amèneront après le vote révocatoire du 15 août 2004, à prononcer le mot tabou, à évoquer le changement par une transition socialiste. En 2005 l’opposition refuse de se présenter à l’Assemblée Nationale, et en quelque sorte laisse aux partisans du président l’ensemble des sièges de députés. Par ailleurs, sur l’ensemble des scrutins (plus d’une dizaine de 1999 à 2009) tous sauf le referendum sur les changements constitutionnels de 2007 seront massivement soutenus, à quelques bémols près concernant la perte du Grand Caracas lors des dernières désignations municipales. On ne peut pas dire que ce président ne dispose pas de soutien populaire. Plus encore, il restera, le fer de lance du Venezuela à travers les médias du monde entier pendant près d’une décennie. Même au fin fond de la Creuse, tout à chacun est en mesure d’émettre un avis sur le quotidien des Vénézuéliens et de son président rebelle... Et cela peut confiner à un matraquage et à confondre Chavez et les siens avec les personnages sud américains d’Hergé le dessinateur de Tintin. Mais entre la réalité et le fantasme, il y a de grands pas.

Il ne faudrait pas non plus faire de Chavez une panacée. Ce n’est pas en agitant la brocarde, en criant «Vive Chavez» que miraculeusement les failles du système ont pris fin. Nous en sommes loin, tant les déséquilibres sont légions au Venezuela, et même si le chavisme a permis de transformer certains pans de la société, on ne change pas les dégâts du passé d’un trait de plume. Depuis le deuxième septennat et les élections présidentielles du 3 décembre 2006 au Venezuela, la politique interne est marquée par une stagnation, si ce n’est un retour en arrière concernant le rôle opérant des missions. Les missions sociales, éducatives et médicales étaient la clef de voûte de la révolution bolivarienne des premières années. Elles eurent un impact non négligeable et changèrent le quotidien de beaucoup de défavorisés. L’enthousiasme des premières années a fini par stagner, le révélateur d’une incapacité à reformer l’outil étatique à son terme. De même, les infrastructures laissent à désirer faute d’investissements à la hauteur et surtout de disposer de toute la technicité nécessaire. L’eau et l’électricité ne devraient pas manquer dans un pays qui en regorge, plus exactement dans une nation se voulant souveraine, mais qui en l’état ne dispose pas vraiment de services publics fonctionnels. On pourrait ainsi reprendre point après point les ratés, les contradictions du socialisme dit bolivarien a n’avoir pas su réformer les bases d’un État en faveur d’une véritable redistribution sociale et économique. Après 10 ans d’exercice, le taux d’imposition sur le revenu est resté quatre fois moindre que la France de Nicolas Sarkozy. Comment peut-on comprendre une telle inertie face à de véritables déséquilibres de revenus entre vénézuéliens et par ailleurs chanté les louanges d’une révolution socialiste?

Ce constat peut-être terrible pour ceux qui pensaient que « l’intrépide» Chavez allait nous ouvrir comme avec une baguette magique les clefs d’un socialisme, tout en échappant à certains errements du passé ou contradictions. Il a tendance à se mouler à une bouillie idéologique ayant quelques relents d’un autre âge, nous y reviendrons. Il se trompe à ne pas prendre en compte le virage amorcé par le président Obama, même s’il demeure très modeste et en dessous des attentes d’une gauche «radicale». Mais il est trop facile de dénoncer le président étasunien, lequel lors du sommet de Copenhague a pris une porte dérobée pour intervenir en séance plénière. Les mécanismes ou processus qui pourraient amener à ce que l’on assassine Chavez ont déjà été mis en œuvre plus d’une fois. Le président Chavez a déjà été, ou sera l’objet d’un attentat meurtrier, si ses services secrets ne font pas leur boulot ; et il en est de même pour son homologue, qui, lui non plus n’en est pas à sa première tentative d’assassinat. Pourquoi toujours tomber dans des polémiques stériles, quand par ailleurs le discours d’Hugo Chavez sur l’état de la planète à Copenhague sonne juste. Pourquoi se complaire avec les gesticulations médiatiques, quand on sait ce que la presse retiendra comme propos?

Sous la présidence Bush, l’on pouvait accepter certaines embardées. Les petites phrases lâchées un peu vite à un  auditoire faisaient partie du folklore, de façon à galvaniser les troupes. Tout cela est devenu rocambolesque pour souhaiter autre chose que la société du spectacle. Chavez est un tribun plus qu’un idéologue, et il n’a rien de très révolutionnaire quand il use de l’invective. Une part de sa pensée raisonne comme un paternalisme de «gauche». Aussi à s’accrocher de la sorte au pouvoir est plus qu’un écho des failles, mais les termes d’un pouvoir autocratique sans devenir, car dans l’incapacité à se renouveler. À se remettre à l’homme providentiel, l’on ôte toute responsabilité individuelle et l’on ne construit pas le socialisme. Le but étant l’émancipation de tout à chacun et non sa soumission à une icône même vivante. Quand le socialisme devient en plus d’une doctrine, une morale, mieux vaut prendre quelques distances et se ressourcer ailleurs.

La présumée révolution vénézuélienne fait débat et il est temps de sortir d’un unanimisme où tout serait merveilleux au pays de Chavez. À contrario, penser, écrire que le régime bolivarien n’a produit que le pire est tout aussi absurde. Ces dernières années ont été marquées par un regain de l’Amérique Latine et l’on a vu ressortir tous les clichés les plus ridicules et les nostalgies les plus vaines. C’est par une lecture du présent ou du moins ce qui a donné lieu à des changements dans un temps récent, que nous en tirerons une analyse des réalités. Le reste, les mythologies de toutes sortes et les exaltations militantes n’ont que peu d’intérêt. C’est au mieux un questionnement sociologique à prendre en compte, mais qui n’explique rien du vécu des Vénézuéliens et l’impact au quotidien des mesures prises par la présidence de la République, ainsi que son Assemblée Nationale.

En réalité, la révolution bolivarienne est un processus plus bourgeois que prolétarien. Elle a certes permis de sortir la tête de la misère à des millions d’individus, de se croire à part égale avec les classes dominantes. Le mouvement a fini par plonger en la construction d’une nouvelle bourgeoisie, et en la permanence de la corruption. Difficile d’échapper à certains principes de réalité, ou le régime bolivarien n’a pas su agir faute de disposer d’un outil administratif fiable et véritablement effectif. On ne peut lui imputer à Hugo Chavez la responsabilité des logiques corruptives, elles ne sont pas nouvelles dans ce pays, mais d’avoir suivi le même modèle de reproduction des élites bourgeoises. Le contournement de l’administration s’est traduit en un délitement de l’État, et l’on ne conduit pas un pays avec les accents d’une caserne. Trop de pouvoir dans les mains d’un seul homme pose problème et pas seulement au Venezuela. Tant que certains à gauche continueront à chercher le sauveur suprême, nous sommes condamnés à répéter des mécanismes bien connus au XXe siècle, notamment l’appropriation des pouvoirs par une nomenclature. De plus, le Bolivar de Karl Marx est à lire avec attention, surtout pour bien comprendre que Simon Bolivar n’a jamais été un proto socialiste, mais le produit d’une classe sociale à une époque donnée. Il a permis une transition politique en la naissance de nations s’appuyant principalement sur les bourgeoisies locales, au même titre que ce qui se déroula en France à la fin du dix-huitième siècle et la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte.

Le mouvement bolivarien n’a rien de très révolutionnaire au sens socialiste du terme, c’est au mieux un projet nationaliste visant à reconstituer l’Empire espagnol en Amérique Latine au profit d’une nouvelle classe dirigeante. Le projet chaviste s’appuie en des fondements socialistes dont le penseur serait Simon Bolivar? Il y a au demeurant un problème sur la lecture des événements, comme il se déroule actuellement et depuis une décennie au sujet du Venezuela. Hugo Chavez est plus proche des nationalismes latino-américains et assez proche du péronisme, en particulier dans sa posture de gouvernant quasi autocratique. Et il n’est pas vraiment dans la posture d’un socialiste porteur d’un projet autogestionnaire, ou émancipateur. Le chavisme est un grand bazar théorique où l’on croit après mixage avoir posé les termes d’un socialisme pour le XXIe siècle.  Il y a une méprise d’importance concernant le contenu et même des inquiétudes, si le président vénézuélien ne comprend pas, qu’il n’a rien d’éternel, et que le castrisme n’est pas l’horizon indépassable des gauches américaines.

À bilans difficilement comparables, d’autres présidents de gauche moins marqués dans la radicalité ont permis aussi un recul appréciable quantitativement et qualitativement des inégalités. Il n’y a pas une voie vers le socialisme mais possiblement plusieurs. Et il ne faut pas négliger des contextes internes différents d’un pays à l’autre, mettre sur le même plan le Brésil et le Venezuela pousserait à choisir la méthode du président brésilien, mais comment comparer un paquebot à une embarcation de modeste tonnage. Le président vénézuélien reste un phénomène atypique, et il importe de souligner que toute comparaison avec la Bolivie et l’Équateur et autres nations sud américaines est un exercice périlleux. Chaque pouvoir affronte l’expérience du pouvoir à partir de situations locales propres ou singulières. La réalité surtout démontre qu’il n’existe pas une seule gauche qualifiée de radicale en Amérique Latine, mais diverses gauches, plus ou moins radicales à l’examen des faits.  Et à ce titre le chavisme n’est pas une orientation que l’on peut qualifier assurément de socialiste, mais par trop souvent un nationalisme agressif. Si l’on s’en tient au message politique virulent qui s’appuie sur l’insulte, au même titre que la propagande néo-conservatrice. À force de vouloir rendre démoniaque l’adversaire, on finit par prendre les traits de ses ennemis et leur ressembler.

Tout le drame de l’histoire du Venezuela est depuis presque un siècle de dépendre principalement d’une seule ressource, quand les capacités de développement sont à l’inverse nombreuses. Pour exemple, sa dépendance alimentaire et ses capacités agricoles sont une source du problème (lire le mémoire en bas de ce texte).  Le monde agricole est très minoritaire dans un pays construit principalement autour de grosses métropoles urbaines : 87 % des Vénézuéliens vivent en ville et sur une proportion relativement limitée du territoire. Les réformes accomplies n’ont pas mis fin aux immenses propriétés privées et ce vers une plus juste organisation du marché agricole et de ses terres, et par ailleurs satisfaire la demande interne en produits alimentaires.  Néanmoins on ne peut pas mettre vraiment au bilan d’Hugo Chavez une absence de volonté de changer les rouages d’une société établie sur un mode quasi moyenâgeux de la répartition des ressources vivrières et de ses sols. Nous en sommes toutefois à nouveau à poser la question de la redistribution et la construction d’une économie post-capitaliste au service et au profit de tous.

Il y a peu à dire sur le non-respect des démocratiques exercé sous les mandatures du président Chavez, son pouvoir n’est pas contestable aux vues des règles les plus communes du républicanisme et de la démocratie. Néanmoins certaines formes de l’autoritarisme sont au centre de ce que l’on dénomme le pacte civique et militaire. C’est un mode d’organisation social s’appuyant sur une présence de l’armée disproportionnée dans les instances civiles. La présence d’une réserve ou d’une garde nationale est un archaïsme et un outil à double tranchant. Il n’y a pas à encenser ou exécrer cet homme, mais le républicanisme ou le radicalisme petit-bourgeois n’a rien de novateur et risque de s’essouffler rapidement, s’il se limite à une narration sur la paranoïa et l’ennemi héréditaire colombien et étasunien. Il ne pourra dissimuler longtemps les nombreuses failles et contradictions de son discours. Il nous reste à nous interroger sur d’autres usages du pouvoir et à concevoir un monde un peu moins emprunt de pathos. Les récentes déclarations élogieuses du président vénézuélien sur le terroriste Carlos ont de quoi surprendre. Ce n’est pas la première fois que le président vénézuélien s’exprime de la sorte. Tout cela pousse à la popularisation d’un criminel ou plus exactement d’un barbouze. En réalité, les voies de la révolution bolivarienne (et de son socialisme du XXIe siècle) ont pris une orientation faisant craindre une redite idéologique ; nous renvoyant aux mauvaises heures de la guerre froide concernant les différents avec la Colombie.

Dix ans c’est une période suffisante pour se demander si l’on a constaté des améliorations, mais aussi des blocages ou les reculs.  Ce qui est sidérant ce sont les contradictions en oeuvre, comme ce besoin immature d’un chef charismatique, là où, l’on attend avant tout une révolution des mentalités. Finalement on replonge dans les vieux classiques, et l’on tire sur la ficelle des paranoïas collectives. D’où provient ce choix de vouloir envisager un ordre du monde avec les pouvoirs nationaux les plus compromis dans la soumission des hommes et notamment des femmes. Il deviendrait comme par miracle possible de construire un nouveau socialisme et une alternative au monde «libéral» avec les composantes les plus rétrogrades ? comment ne pas avoir des doutes et peu des certitudes ? En toute vraisemblance ce que l’on dénomme du côté de Caracas comme le camp des «talibans», cette composante a semble-t-il prit le dessus sur l’appareil du PSUV. La ligne castriste a malheureusement un goût de déjà-vu. Il n’y a pas à se réjouir de voir ce monolithe de la pensée être présent et actif autour de Chavez. Revenir aux thèses du tiers-mondisme des années 1970 c’est possiblement renouer avec un terrorisme international meurtrier et très loin de toute ambition en faveur d’une paix mondiale.

De nos jours, les cartes ne sont plus les mêmes, et ne pas prendre en considération la chute du mur du Berlin ou la révolution de velours comme un fait majeur de l’échec des stalinismes, c’est se mettre en situation de rejouer le passé contre l’avenir. Croire que la Chine est porteuse de changement on se met le doigt dans l’œil. Ce n’est pas une alternative crédible pour l’humanité. Le pire est d’aller soutenir des régimes et des mouvements rétrogrades, et en particulier à dominante religieuse. Le Coran et Marx même combat, c’est vouloir éliminer toute une partie des pensées de Karl Marx. Sa considération pour les choses religieuses n’a jamais été très grande et sans critiques. Ce fut un athée très combatif et c’est sur ce point précis que l’on peut se questionner sur les mythes toujours décalés des réalités politiques très éloignés du réel ou du vécu Humain. Les voies de l’émancipation restent ou demeurent le sujet hors contexte sauf à vouloir comprendre à quel point il ne s’agit pas toujours d’une pensée socialiste et démocratique, encore moins communiste, mais bien un fourre-tout idéologique permettant une grande adaptabilité aux conjonctures. De plus, Marx n’a jamais constitué une méthodologie marxiste, il a analysé des contextes passés et de son temps, historiques, sociologiques et économiques principalement.

Dans sa lecture d’un presque contemporain qui se nommait Simon Bolivar, son analyse est rude et sans équivoque pour ce nationaliste bourgeois, toute lecture équivalente de nos jours serait une erreur. Il existe une réalité, un discours nationaliste dont l’armée est le fer de lance et discrédite pour beaucoup les voies d’un monde pacifié et capable d’entreprendre les changements à venir. L’engouement chaviste a fait son temps, à trop chercher des parallèles on se noie dans des détails improbables. Se demander mais pourquoi nous sommes de gauche et ce que nous attendons comme mutations vont au-delà d’une seule patrie. Nous pouvons en avoir plusieurs ou tout simplement penser que tous vivant ici-bas sont et un même combat. Se libérer du chauvinisme serait un grand pas pour l’intelligence et penser le monde ne peut se traduire en ennemi ou en ami, en bon et méchant. Si l’objet est de combattre la mondialisation, il est préférable d’avoir pour premier souci de proposer une alternative au système, et ne pas se contenter d’une situation de fait avec de vieux remèdes idéologiques. Au lieu de se triturer les esprits sur l’identitaire, il reste encore à se poser la question de l’Homme et de sa place au milieu de systèmes correspondant rarement à une exigence indispensable, le devenir de l’espèce et l’émancipation de toutes et de tous, bourgeois inclus?

Sur le fond, il n’y a pas à tirer un bilan sombre, pas plus à en tirer des louanges. Si le président vénézuélien a su épouser des attentes populaires, toutes n’ont pas pu aboutir, le plus souvent faute de disposer d’une administration à la hauteur des enjeux. Existe-t-il pour autant des présomptions pour penser que «La révolution a dégénéré en gouvernement»? À vous de jugez. Hugo Chavez vue de France donne le sentiment de s’être enfermé dans une citadelle idéologique d’une assez grande pauvreté en matière de transformation de l’appareil d’état, et il doit faire face dans son propre camp à une absence de critiques sur le chemin parcouru par le mouvement bolivarien ces dernières années. Possiblement, certaines voix n’ont pas pu vraiment se faire entendre, et l’on ne comprend pas toujours ce que veut dire ou induit une pensée critique. Comme l’écrit le blogueur Patxi avec un goût prononcé de la provocation, nous sommes parfois au pays « de Candy » (dessin animé pour enfant candide). Tout est beau et joli au pays de Chavez, quitte à en oublier toute la complexité d’un pays. Si l’on ne cherche pas un bilan équilibré de dix ans d’actions politiques à des fins sociales et économiques, ou bien le rôle négatif ou positif de la diplomatie vénézuélienne, l’on s’écarte de toute analyse des réalités.

Note :


Sur le Venezuela "du miracle agricole" au chavisme :


Mémoire de Jennifer-Constant - juin2009.pdf


Vidéos de Pantuana TV

Detras de los medios, los falsos-postivos  



Parte I :
 
http://www.dailymotion.com/video/xb2x0g_falsospositivos-12_news

Parte II :
http://www.dailymotion.com/video/xb2w6t_falsospositivos-22_news



         Alvaro Uribe Vélez, Santo o Demonio     



http://www.dailymotion.com/video/xb2bjk_alvaro-uribe-santo-o-demonio_news

 

LES MURS, OU LA MARQUE VISIBLE DE L’EXCLUSION

La construction de barrières de sécurité dans les villes
de Rio de Janeiro et de Buenos Aires



 par Jean-Sébastien Blanc (*)
- novembre 2009

Si l’évolution internationale semble se diriger vers une parcellisation incarnée par l’érection de barrières dans les zones sensibles de la planète, un développement identique se produit à l’intérieur des grandes villes.
 
Les murs sont à la mode. Au niveau international, ils s’érigent dans des zones de fracture pour tenter de trouver des solutions aux problèmes protéiformes de l’insécurité et des flux migratoires.
Le plus « visible » de tous, celui séparant Israël de la Cisjordanie, a été condamné par la communauté internationale par le biais de l’avis consultatif de la Cour Internationale de Justice le 9 juillet 2004. Cependant, sa construction se poursuit sans que l’état israélien ne semble inquiété outre mesure. A la frontière sud des Etats- Unis, une immense barrière tente d’empêcher l’entrée incontrôlable des migrants mexicains en quête de meilleures conditions de vie. Dans de nombreuses zones « chaudes » de la planète, à Ceuta et à Melilla, entre l’Inde et le Cachemire, le Maroc et le Sahara Occidental, le Bangladesh et l’Inde, l’Arabie Saoudite et le Yémen, etc., des murs s’érigent pour asseoir du mieux possible le contrôle glissant de l’Etat sur le territoire et les mouvements de population.  moins selon les tenants du néolibéralisme, unaccroissement des richesses qui bénéficierait à tous, mais, pour reprendre les mots du philosophe Jean- Luc Nancy, dans son ouvrage dédié à la mondialisation, en réalité « s’accumulent de façon proportionnelle les clivages et les apartheids dans l’accès à la chose urbaine.1 »

L’Amérique Latine, avec ses mégalopoles tentaculaires, est certainement le continent où cette déchirure sociale se perçoit le plus clairement. Les nantis se réfugient dans leur tour d’ivoire 2, tandis que les bidonvilles phagocytent les rares espaces épargnés par l’urbanisation intempestive. Face à la misère galopante et à l’insécurité croissante, certaines villes ont opté pour la construction de murs  de division à l’intérieur de leurs propres « enceintes ». Comme le souligne très justement le sociologue Zygmunt Bauman, « les murs qui entouraient autrefois la cité la traversent désormais et s’entremêlent en différentes directions. Quartiers protégés, espaces publics rigoureusement surveillés et accès sélectif, gardiens armés aux portails et portes électroniques.3 » Nous nous proposons ici d’examiner deux situations représentatives de la réalité latino-américaine : tout d’abord la construction d’une enceinte autour de certaines favelas de la ville de Rio de Janeiro, puis la tentative (gelée) d’ériger une barrière entre un quartier populaire et une commune cossue de la banlieue nord de Buenos Aires, pour tenter d’enrayer l’escalade de la violence qui sévit particulièrement dans ces zones « tampon ».


Suite de l'article en format PDF :


(*) Jean-Sébastien Blanc est étudiant au Master en Relations Internationales à la Faculté de Droit UBA de Buenos Aires, en Argentine

Source :
Observatoire des Amériques ou des membres du Centre d’Études sur l’intégration et la Mondialisation (CEIM)

« Pratiquer une solidarité active
avec certains processus de transformation
sans les fétichiser »




22 octobre 2009, par Lémi

Entretien avec Marc Saint-Upéry, écrivain et journaliste
Il a écrit en 2007 "Le rêve de Simon Bolivar" (éditions la découverte)

ARTICLE XI : La politique latino-américaine draine beaucoup de fantasmes « sauce Guevara/Tapioca », surtout quand elle concerne la gauche. Pourquoi projette-t-on tant d’irrationnel sur cette partie du monde et sur ses hommes politiques (sur Chávez, par exemple) ?

Marc Saint-Upéry : C’est ce que j’appelle le problème de l’« exotisme familier ». Il y a entre l’Europe – notamment l’Europe de langue romane – et l’Amérique latine un mélange de différence exotique et de continuité culturelle – entre autres en raison du substrat latin et catholique et de la proximité linguistique – qui font de cette relation un espace de projection privilégié de tous les fantasmes idéologiques et de toutes les pulsions utopiques. Hier, Paris était la Mecque du progrès et de la culture pour toutes les élites latino-américaines. Aujourd’hui, les expériences menées à Caracas ou à La Paz sont perçues comme une des clés de l’émancipation universelle par une partie de la gauche radicale européenne. Les mêmes personnes qui se garderaient bien de se prononcer sans enquête approfondie sur la trajectoire des maoïstes népalais, les problèmes du gouvernement communiste indien au Bengale, la guérilla musulmane en Thaïlande ou les conflits internes de l’ANC sud-africaine, n’hésiteront pas à émettre des proclamations définitives ou à s’engager dans des polémiques féroces – et en général passablement sous-informées – à propos des zapatistes, de Chávez ou des piqueteros argentins. Il n’est pas trop difficile d’apprendre l’espagnol ou le portugais, il est encore plus facile de croire qu’on les comprend bien et surtout, qu’on saisit par ce biais toutes les nuances d’une situation sur le terrain – y compris quand on y exalte l’altérité supposée de l’Indien ou du Noir (qui semble consoler certains de la grisaille de leur modernité quotidienne). Bref, l’avantage de l’Amérique latine, du point de vue de l’imaginaire, c’est que c’est une sorte de Même qui est un peu Autre et un Autre qui est un peu le Même.

Vous refusez le manichéisme à l’œuvre chez beaucoup de commentateurs politiques. Pour vous, il n’y a pas deux gauches en Amérique du Sud, mais quatre ou cinq, voire plus. Pourquoi se refuse-t-on à admettre la complexité de ce paysage politique ?

Je ne sais pas si on peut généraliser quant à un « refus » général d’admettre la complexité, mais ce qui est clair, c’est qu’il y a, à droite comme à gauche, bien des préjugés et des œillères idéologiques. Et je ne dis pas ça parce que je me considère comme au-delà du bien et du mal : je m’inscris clairement a gauche et j’ai des activités militantes qui seraient considérées comme impardonnables par les journalistes censément « objectifs », lesquels font souvent de la politique et de l’agitation idéologique sans le dire. Mais je crois que les militants devraient essayer d’éviter de croire systématiquement à leur propre propagande, parce que ça finit par leur jouer de mauvais tours. Il me semble qu’on peut fort bien pratiquer une solidarité active avec certains processus de transformation sans les fétichiser ni tomber dans la « mythologie militante », comme la dénonce justement le sociologue bourdieusien Franck Poupeau [5].

Quant à la fameuse histoire des soi-disant « deux gauches », certains lecteurs critiques m’ont reproché une forme d’empirisme agnostique qui tendrait à suggérer qu’il y aurait en fait autant de gauches que de pays, voire que de courants de la gauche elle-même au sein de chaque pays. Si c’était là ce que je disais, ce serait effectivement tautologique et ne nous avancerait pas beaucoup en termes d’analyse. Mais ce n’est pas ce que je dis. Il y a certainement des « ressemblances de famille » et des catégorisations possibles, mais elles ne sont pas toujours celles qu’on croit. Par exemple, on parle souvent de l’axe Caracas-Quito-La Paz, et il est vrai qu’il y a des éléments communs entre ces gouvernements. D’une part, il y a ce qu’on peut appeler la « mystique refondationnelle », l’idée qu’il fallait refonder symboliquement la république ou la nation sur de nouvelles bases ; c’est cette idée qui a justifié dans ces trois pays la convocation d’une Assemblée constituante. D’autre part, il y a une certaine sensibilité « national-populaire », un convocation rhétorique d’un « peuple » générique et parfois sacralisé contre une oligarchie maléfique et antipatriotique. Cette sensibilité existe dans une version légèrement plus ethnicisée en Bolivie, plus caudilliste au Venezuela, plus républicaine-jacobine en Équateur ; elle est en tout cas assez différente de la matrice réformiste d’origine marxiste-catholique, classiste et démocratique radicale du PT brésilien, ou bien de la tradition social-démocrate chilienne. [6]

Cela dit, il n’y a en Équateur ou en Bolivie rien qui ressemble à l’occupation massive de l’appareil d’État par des militaires de carrière telle qu’elle a lieu au Venezuela – et soit dit en passant, rien qui soit comparable en termes quantitatifs à l’orgie rentière et au niveau de corruption routinière qui existe au pays de Chávez. Inversement, au Venezuela, l’écrasante majorité tant des couches intellectuelles créatives que des nouvelles classes moyennes technocratiques sont – ou sont devenues – radicalement antichavistes, alors qu’elles soutiennent assez largement le gouvernement en Équateur, par exemple. Et au niveau des politiques publiques, les soi-disant différences entre « radicaux » et « modérés » tiennent encore moins la route. Donnons quelques exemples. Le gouvernement d’Evo Morales, que d’aucuns perçoivent comme un régime « radical » et « issu des mouvements sociaux », a en fait complètement « blindé » la politique financière et monétaire de l’État et l’a confiée aux mains de technocrates qui mènent dans ce domaine une gestion très prudente et passablement « orthodoxe ». Cela a même valu à la Bolivie l’éloge du FMI. (Notons que cette prudence et cette relative orthodoxie sont pour bonne part dues au souvenir traumatique de l’échec spectaculaire du gouvernement de gauche de l’Union démocratique et populaire (UDP), en 1982-1985, qui fut littéralement terrassé par ses contradictions internes et par une gestion économique désastreuse débouchant sur une hyperinflation traumatique ; ce trauma fut d’ailleurs une des principales sources de légitimation des réformes néolibérales des gouvernements ultérieurs.) En Équateur, la réforme de l’enseignement supérieur, considérée comme élitiste et technocratique par l’ultra-gauche locale, va dans un sens passablement divergent de la logique politique et administrative des missions éducatives et des « universités bolivariennes » du Venezuela. Une des mesures les plus notables du gouvernement de Rafael Correa est une réforme fiscale qui instaure une imposition progressive semblable à celle instituée par divers systèmes européens d’inspiration plus ou moins social-démocrate, ce qui constitue une innovation relativement radicale dans le contexte latino-américain. Or, il vaut la peine d’observer qu’en plus de dix ans de « révolution », le gouvernement bolivarien, tout « radical » qu’il soit, a réussi à faire baisser le niveau d’évasion fiscale mais n’a pas altéré la structure injuste et régressive du système de taxation vénézuélien. Pour sa part, le très « modéré » Tabaré Vázquez a mis en œuvre en Uruguay une réforme similaire à celle de l’Équateur qui instaure une plus grande équité face à l’impôt.

Il faut aussi comprendre qu’un vote pour un mandataire censément de gauche, voire « révolutionnaire », n’exprime pas nécessairement une tendance homogène de gauche ou progressiste au sein de l’électorat. Les enquêtes sur l’électorat chaviste, par exemple, démontrent régulièrement que ses membres tendent majoritairement à se percevoir comme de centre, voire de droite pour une partie d’entre eux, et qu’ils ont une image plutôt positive de la propriété privée et assez négative du modèle cubain. Et dans tous ces pays, une confiance relative dans l’économie de marché – et une culture mercantile omniprésente et très dynamique sur le terrain, comme chez les aymaras boliviens qui votent pourtant pour le MAS « socialiste » par exemple, ou dans une bonne partie des secteurs populaires vénézuéliens qui baignent dans une économie informelle ultra-commerçante et un imaginaire consumériste exacerbé – peut parfaitement coexister avec un fort attachement à un État protecteur des pauvres et une conception du « socialisme » comme forme magnifiée et institutionnalisée de charité chrétienne.

Il faut donc considérablement relativiser le poids des discours et des représentations idéologiques officiels. Seule une analyse minutieuse des trajectoires et des configurations institutionnelles et politiques des diverses forces en présence et, bien entendu, de leurs rapports réels avec les divers intérêts économiques établis, peuvent permettre d’identifier la « tendance » réelle de tel ou tel gouvernement. Cet amalgame d’intérêts, de trajectoires et de configurations est beaucoup plus significatif que la question un peu idiote de savoir si le président Untel, le ministre Machin ou le député Chose sont « plus proches de Chávez » ou bien ont « plus d’affinités avec Lula ou Bachelet ».

Tout ça demande un travail d’enquête un peu plus exigeant que la simple lecture des communiqués gouvernementaux et des diatribes de la presse militante. Or justement, pour revenir à votre remarque sur « le refus de la complexité », au-delà des préjugés idéologiques des observateurs, il ne faut pas sous-estimer le poids de la simple paresse intellectuelle et journalistique. Essayer de vraiment comprendre ce qui se passe, c’est difficile, c’est fatigant, et ce n’est pas toujours gratifiant pour votre confort mental et vos préjugés, quels qu’ils soient. Diversifier ses sources, penser à des interlocuteurs inattendus (ce sont à peu près toujours les mêmes « autorités » qui sont interviewées, et en cela la presse « alternative » n’est guère plus innovante que les médias dominants), savoir déchiffrer la rhétorique des uns et des autres, mesurer le poids des dynamiques sociologiques informelles par rapport aux discours de barricade et aux façades institutionnelles, cela demande du temps, de la patience et une certaine disponibilité à se laisser surprendre par la réalité qui ne caractérise guère le regard sur l’Amérique latine, pour les raisons que j’ai suggéré en réponse à votre première question

Vous désignez l’Amérique du Sud comme un parfait « laboratoire » des gauches. Pourquoi une telle effervescence des mouvements progressistes depuis une dizaine d’années ? Est-ce appelé à durer ? Que pensez-vous de cette idée selon laquelle le « Socialisme du 21e siècle » aurait pris racine en Amérique du Sud ?

Je parle de laboratoire du point de vue latino-américain. Cela vous surprendra peut-être, mais je ne crois pas que la gauche européenne ait beaucoup à en apprendre, les dynamiques sociologiques et les contextes institutionnels sont trop différents. Ce qui ne veut pas dire que ces expériences ne sont pas dignes d’intérêt, loin de là. Ce qui caractérise les gauches latino-américaines, c’est pour nombre d’entre elles la force des liens qu’elles conservent avec le secteurs populaires et les mouvements sociaux, même si ces relations ne sont pas exemptes de frictions et de contradictions parfois très fortes, et aussi la mise en oeuvre de certaines dynamiques participatives, même s’il ne faut pas en surestimer la portée. En revanche, en ce qui concerne le contenu des politiques publiques, les plus novatrices et les plus efficaces ne sont guère que des adaptations « développementistes » de l’arsenal républicain progressiste ou social-démocrate traditionnel (ce qui peut toutefois représenter un progrès assez radical dans les conditions de l’Amérique latine), avec souvent plus de difficultés d’application qu’en Europe étant donné l’impéritie et la corruption des appareils administratifs locaux.

Mais revenons à votre question. Je ne vais pas trop m’étendre sur les causes de l’ascension de la gauche. Elle s’explique notamment, bien entendu, parce que les promesses des modèles néolibéraux des années 1980 et 1990 en terme des croissance, d’équité, d’inclusion sociale, d’efficacité et d’accessibilité des services privatisés, etc., n’ont pas été tenues, y compris du propre point de vue des critères et des indicateurs économiques et sociaux chers à leurs partisans. On assiste aussi dans presque toutes les sociétés latino-américaines à ce que le sociologue bolivien Álvaro García Linera, avant de devenir vice-président de son pays, décrivait comme une « émergence plébéienne » ayant souvent de fortes connotations ethno-raciales, soit un effritement du colonialisme interne et de l’hégémonie symbolique et politique qu’exerçaient les élites traditionnelles sur la société. C’est un phénomène qui ne profite pas nécessairement à la gauche – de fait, il a jadis favorisé le fujimorisme au Pérou – mais que la gauche a su capter au cours de ces dernières années.

Cela peut-il durer ? C’est certainement un peu plus qu’un épisode éphémère, puisque la plupart des nouveaux mandataires plus ou moins progressistes ont été réélus, ou bien que leurs successeurs désignés ont également été favorisés par les urnes. Cela dit, à moyen terme, on doit prendre en compte l’effet de l’usure du pouvoir et des promesses qui ne seront pas tenues ou mal tenues, et aussi des facteurs structurels de fragilité comme la persistance, voire le renforcement, du modèle primo-exportateur et rentier (dépendance excessive du revenu national à l’égard des matières premières), ou encore le déchaînement de l’insécurité et de la violence urbaine, qui affecte d’abord les pauvres et les rend sensibles à certains discours sécuritaires réactionnaires. Ensuite, il y a la fragilité et la volatilité des identifications idéologiques. Un exemple : au Brésil, tous les électeurs « lulistes » sont loin d’être « pétistes » (adeptes du PT), et malgré l’immense popularité de Lula et les indicateurs économiques et sociaux assez favorables de son gouvernement, il n’est pas exclu qu’une majorité de Brésiliens, y compris une fraction importante des couches populaires, votent pour le candidat d’opposition José Serra (PSDB, centre-droit) fin 2010.

Quant au socialisme, franchement, j’ai pu suivre de très près certains des « débats » sur le « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela et en Équateur, et j’ai été frappé par le caractère vague, incantatoire, purement émotionnel ou abstrait, et parfois tout simplement délirant, des discours qui circulent à ce sujet. Sur le plan pratique, dans aucune des expériences plus ou moins progressistes en cours, j’insiste, dans aucune d’entre elles, on n’observe des transformations durables de la structure économique et sociale qui arrivent au niveau de celles mises en œuvre par les travaillistes britanniques dans leur pays en 1945, par exemple. Par ailleurs, les partisans du « socialisme du XXIe siècle » eux-mêmes reconnaissent que tout ça n’est pas très clair. Lors d’une réunion officielle d’intellectuels sympathisants de Hugo Chávez organisé par le Centre international Miranda – un organisme de réflexion et de formation financé par le gouvernement bolivarien – en juin 2009, les participants signalaient ainsi que « le fait de ne pas le définir [le socialisme du XXIe siècle] a un avantage qui implique que l’on n’est pas en train de répéter des modèles mais d’autre part, cela démontre aussi un manque de caractère concret qui le maintient dans un trop grand flou. […] Où sont les documents théoriques de la révolution bolivarienne ? Où sont les différentes sensibilités idéologiques ? C’est un problème terrible ». Et de s’interroger sur le peu de réalité de « la construction d’un nouveau modèle économique productif qui assure une véritable transition au socialisme », sur les risques grandissants de la « logique rentière », du « centralisme », du « militarisme », du « clientélisme partidiste », de la « corruption et de l’inefficience », mais aussi sur le déficit démocratique au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), sur la confusion du Parti et de l’État et sur le phénomène de l’«hiperliderazgo» de Chávez – qu’on pourrait traduire comme «l’hyperdirigisme du leader» – et les dangers d’un «césarisme progressiste» qui «infantilise la société». Comme on pouvait s’y attendre, ces braves gens se sont aussitôt fait vertement réprimander par le « commandant en chef », qui leur a rétorqué que « baisser le profil de son leadership était justement ce que voulait l’ennemi » et a mis en doute leur statut d’intellectuels révolutionnaires, non sans ajouter qu’«il y a beaucoup de gens qui se prétendent chavistes et en réalité ne le sont pas». À bon entendeur, salut.

Venons en à Hugo Chávez, justement. Dans votre livre, vous refusez de tomber dans le manichéisme. Vous repoussez les accusations de dictature tout en démontrant que la « révolution » bolivarienne n’a finalement pas grand chose de révolutionnaire.

Bon, d’abord il faut savoir que ce que je raconte sur le Venezuela ne me fait pas que des amis. Les antichavistes sont souverainement agacés par mon refus de faire de Chávez l’incarnation suprême du mal ou par mes sarcasmes sur le prétendu « totalitarisme » du régime bolivarien et la paranoïa classiste et raciste de tout un secteur de l’opposition vénézuélienne. Les philo-chavistes, pour leur part, sont indignés parce que, selon eux, je tiendrais exactement « le même discours que la presse d’opposition putschiste». Certains pauvres plumitifs stalino-bolivariens se sont même gentiment employés à essayer – sans trop de succès – de faire censurer mes propos sur le Venezuela dans tel ou tel forum. Notez que ma position n’est pas non plus celle de je ne sais quel « juste milieu », parce que j’ai horreur du « juste milieu ». Paradoxalement, je pense en fait qu’il y a des éléments de vérité dans certaines positions extrêmes tant des chavistes que des antichavistes. Je ne sais pas si vous connaissez cette blague soviétique du temps de la perestroïka, mais elle exprime assez bien, par analogie, l’esprit de la chose. Deux bureaucrates du parti se rencontrent et le premier dit au second : « Tu sais Ivan, j’ai deux très mauvaises nouvelles. » « Raconte, Boris. » « Eh bien la première, c’est qu’il paraît que toutes les merveilles qu’on nous a racontées sur le socialisme étaient fausses. » « Mince alors, rétorque Ivan, et la deuxième ? » «Oh, la deuxième, elle est peut-être encore pire: toutes les horreurs qu’on nous a racontées sur le capitalisme étaient vraies.»

Alors vu que ce que je raconte sur le Venezuela est souvent très controversé, je vais me livrer à un petit exercice divertissant en vous citant des propos qui viennent du camp bolivarien, et de sources médiatiques insoupçonnables d’un point de vue philo-chaviste. Voilà ce que déclarait un militant chaviste de base sur le site bolivarien Aporrea après la défaite du gouvernement lors du référendum sur la réforme constitutionnel en décembre 2007 : « Au lieu d’expliquer et d’ouvrir le débat sur quelque chose d’aussi important, on a choisi d’imposer la réforme, d’obliger les gens à dire oui aveuglément ; […] on les a obligés à participer à des manifestations officielles, on a mis en œuvre un prosélytisme grossier, on les a forcés à voter tous les amendements en bloc et on a satanisé tout ceux qui ont osé soulevé la moindre objection au cours des fausses discussions qui ont été organisées par les autorités. […] Voilà le résultat : on se retrouve maintenant avec plus de trois millions de “traîtres” (NdA : les électeurs chavistes qui se sont abstenus) qui n’étaient pas nécessairement en désaccord avec le projet de réforme en soi, mais qui se sont fait l’écho de toute une série de désillusions et de désespoirs […]. Il y a une espèce de ras-le-bol, de fatigue, d’écoeurement. […] Ce qu’il y a eu, c’est une sorte de vote sanction contre ce chavisme vain, sans principes, débordant de mots d’ordre creux, arrogant, entêté, bureaucratique, qui s’est enkysté dans les entrailles de l’État […]. Et si on veut vraiment savoir ce qui s’est passé […] on pourrait continuer à énumérer les causes : la décadence d’une nouvelle classe bureaucratique puissante et opulente, le bavardage patriotard et belliqueux artificiel, la diabolisation de la critique, l’inefficience des organismes publics, le fossé existant entre le citoyen de base et ses représentants, les appels à l’obéissance en lieu et place du débat, la rhétorique grandiloquente et superficielle, l’incapacité manifestée par l’État de combattre le pouvoir parallèle de la délinquance sous toutes ses formes, le veto médiatique contre la pensée critique, l’habitude de fuir ses responsabilités en cherchant des coupables extérieurs, et un interminable et cetera (…) [7] ».

Par expérience, je peux vous dire que c’est là une excellente description du chavisme vécu au quotidien, et que ça n’a pas changé depuis 2007, bien au contraire. Dans les semaines qui ont suivi la défaite, il y a eu des centaines, voire des milliers de cris du cœur de ce genre dans toute une série de forums publics liés au mouvement bolivarien. Après quoi, le leader et l’appareil ont mis le holà à ces débordements à travers un mélange d’autocritiques rhétoriques, sans conséquences pratiques, et de rappels musclés à la discipline révolutionnaire. Maintenant, si on veut un diagnostic moins viscéral et plus structurel, tournons nous vers ce qu’en dit une autre source insoupçonnable, Roberto Viciano Pastor, un juriste progressiste espagnol proche de Izquierda Unida qui connaît très bien le processus vénézuélien, auquel il a prêté ses services, et qui a également participé au processus d’élaboration des nouvelles constitutions équatorienne et bolivienne. Dans un article publié en décembre 2008 par le quinzomadaire alternatif espagnol Diagonal [8], Pastor met en lumière cinq menaces centrales. En premier lieu, les profondes carences administratives de la « révolution », qui selon lui mettent radicalement en danger la fonctionnalité et la continuité des programmes sociaux les plus vantés par le gouvernement, notamment en matière de santé et d’éducation. En deuxième lieu, le niveau scandaleux de corruption, qui mine la légitimité du régime. En troisième lieu, l’essor vertigineux de la délinquance et de l’insécurité, qui trahit la persistance de graves problèmes sociaux et dont les premières victimes sont les pauvres. Enfin, le juriste espagnol dénonce « l’incapacité du gouvernement à dépasser la dépendance à l’égard du pétrole ». À quoi il ajoute : « Le pari en faveur d’une économie alternative passant par le soutien aux entreprises de taille moyenne de l’industrie nationale et la tentative de créer un vaste réseau de coopératives de production et de services a échoué de façon spectaculaire, donnant lieu au gaspillage de centaines de millions de dollars parce que les autorités n’ont pas lié la distribution des fonds destinés aux nouvelles coopératives à un plan de viabilité des nouvelles entités financées. Résultat, au bout d’un certain temps, l’immense majorité des coopératives se dissolvent ou ne fonctionnent plus. » La cinquième et dernière menace soulignée par Pastor, c’est celle du « désenchantement » : « Ce qui est grave, c’est la frustration des espérances d’un peuple qui a parié pour le changement. Et cette frustration risque d’entraîner la délégitimation sociale de toute idée de changement pour au moins une génération. Et ce pas seulement dans le pays affecté directement. La globalisation de l’espérance qu’a représentée pour beaucoup de gens la révolution vénézuélienne risque de se transformer en globalisation du désenchantement. »

Après des années d’enquête et de suivi du processus vénézuélien, je peux témoigner que tout cela est malheureusement vrai, et parfois même en dessous de la vérité. Et tous les observateurs honnêtes ayant passé un minimum de temps au Venezuela ailleurs que dans les agapes officielles offertes aux intellectuels « amis du processus » ou les visites guidées des villages Potemkine du régime vous diront la même chose.

Mais Chávez reste-t-il encore très populaire auprès de la population vénézuélienne ? Quels sont les prochains défis qu’il va devoir relever ?

D’abord, il faut savoir que si Chávez continue à gagner les élections, il n’exprime nullement les vœux de la « majorité » des Vénézuéliens : il ne représente en fait aujourd’hui qu’environ un tiers de l’électorat, soit 6 millions sur 16,8 millions d’électeurs (le score maximum de Chávez étant les 7 millions 300 000 voix engrangées lors de l’élection présidentielle de décembre 2006). De son côté, le score de l’opposition tourne autour de 5 millions de voix et augmente lentement mais sûrement à chaque scrutin depuis deux ans. Au prix d’un volontarisme spectaculaire et sans ménager les ressources de l’État, le « commandant en chef » a réussi à remobiliser une partie des abstentionnistes de décembre 2007 pour faire enfin passer sa réforme constitutionnelle en février 2009, mais le nombre de Non à la réforme a en réalité légèrement augmenté. Même s’il faut bien entendu prendre tous les sondages, quelle que soit leur provenance, avec des pincettes, les enquêtes d’opinion les plus sérieuses – soit celles effectuées par les instituts dont les pronostics électoraux se sont généralement vérifiés et que le gouvernement lui-même n’a pas répugné à citer par le passé – confirment au cours de ces derniers mois une nette érosion de la crédibilité du régime bolivarien et de l’évaluation positive de ses politiques. Il s’agit d’ailleurs d’un phénomène qui affecte aussi fortement les milieux populaires. On l’a vu avec la perte de certains bastions plébéiens du chavisme aux élections municipales et régionales de novembre 2008, comme la mythique zone de Petare, à l’est de Caracas, même si le président continue à bénéficier d’une base de soutien et d’identification émotionnelle importante dans ces secteurs.

Quant aux défis que Chávez affronte, ils sont en gros ceux identifiés par les critiques que j’ai cités précédemment. À quoi il faut ajouter depuis au moins fin 2008 la détérioration notable de la situation économique, le ralentissement spectaculaire de la croissance, le rendement décroissant des programmes sociaux, la montée des conflits du travail, les problèmes créés par la surévaluation du bolivar et l’orgie d’importations, le déclin constant du secteur productif non pétrolier et le grave déficit de gestion et de productivité de la compagnie nationale PDVSA, vaisseau amiral et poule aux œufs d’or de l’État vénézuélien. Enfin, le Venezuela souffre d’une inflation à deux chiffres – la plus élevée du continent, puisque le gouvernement lui-même prévoit qu’elle atteindra au moins 26 % pour l’année 2009 – qui grignote les réels mais fragiles progrès accomplis aux cours des dernières années en matière de redistribution de revenu. Bref, mon impression générale, c’est que s’il est vrai que le régime de Chávez a stimulé une espèce d’empowerment symbolique des secteurs marginalisés, politisé la question sociale et mis en œuvre des transferts massifs (et pas toujours très efficaces) de revenus pétroliers, sur le fond il semble bien que la « révolution bolivarienne » se soit limitée à passer une couche de peinture rouge sur le modèle de capitalisme d’État rentier, gaspilleur et clientéliste-parasitaire typique du « Venezuela saoudite » pendant ses phases de prospérité. Et cette couche de peinture est en train de s’écailler de façon de plus en plus voyante.

Alors attention, exposer les graves déficiences du régime bolivarien ne revient nullement à valider les délires de certains sur la « dictature » de Chávez ou à exiger son renversement. Hugo Chávez est le président légitimement élu du Venezuela et, en termes diplomatiques, toute forme de déstabilisation organisée du gouvernement vénézuélien par la « communauté internationale » à la demande de Washington et sous prétexte de déficits démocratiques réels (il y en a) ou imaginaires (il y en a aussi) serait une monstrueuse hypocrisie. Car on ne verra jamais aux États-Unis ou en Europe ce même genre de campagne politico-médiatique systématique et soutenue contre le gouvernement du président égyptien Moubarak, par exemple, un régime à façade pseudo-démocratique qui, pour le coup, est cent fois plus autoritaire et répressif – sauf qu’il s’agit bien entendu d’un allié docile et discret de l’Occident. Je ne suis pas non plus en train de dire que Chávez est « fini ». Le leader vénézuélien est un formidable animal politique, il a du temps devant lui et plus d’un tour dans son sac, sans compter qu’il dispose évidemment de ressources énergétiques et financières exceptionnelles. Il a lui même avoué publiquement, et avec une candeur hallucinante, qu’il était tout à fait conscient en 2003 qu’il allait perdre le référendum révocatoire réclamé par l’opposition (et qui fut finalement convoqué en août 2004) et que, sur les conseils et avec l’aide de Fidel Castro, il avait mis le paquet pour retourner la situation grâce au lancement des fameuses « missions » bolivariennes [9]. Par ailleurs, son parti est celui qui a le plus fort taux de pénétration au sein des masses populaires, tandis que l’opposition est divisée, généralement médiocre et dénuée d’idées porteuses et de personnalités charismatiques crédibles. Simplement, ce que je veux dire, c’est que la révolution bolivarienne ne fait plus trop rêver, ni au Venezuela ni ailleurs, qu’il y a d’excellentes raisons à ce désenchantement et qu’on a là les prémisses d’une crise de légitimité dont les premiers symptômes sont déjà manifestes depuis au moins fin 2007.

Le problème c’est qu’effectivement, entre les dénonciations libérales hystériques de la menace « totalitaire » chaviste dans la presse dominante et les fables enchantées sur la huitième merveille autogestionnaire du monde qu’on rencontre dans certains médias de gauche ou alternatifs, vous aurez du mal à trouver des analyses sérieuses et informées de ce processus complexe. Pour conclure sur ce point, je voudrais aussi ajouter une chose. S’il est vrai qu’on aimerait bien entendre les obsédés de l’antichavisme dépenser autant de bile contre certains satrapes amis de l’Occident et nettement plus antidémocratiques que Chávez, il faut bien dire que la mauvaise foi géopolitique et le regard hémiplégique ne sont nullement le monopole de la droite ou de la gauche molle sociale-libérale. Un exemple : j’imagine que les inconditionnels français de Chávez trouvent, comme beaucoup de gens, que la nomination du fils de Sarkozy à la tête de l’EPAD est pathétique et répugnante (elle l’est) ; mais je me demande pourquoi ils gardent silence sur les exploits du père de Chávez, un instituteur démocrate-chrétien qui n’est pas plus « socialiste » que mon arrière-grand-père (un sympathique gendarme à cheval, paix à son âme…) et a été pendant dix ans – 1998-2008 – gouverneur de l’état de Barinas, qu’il s’est employé gaillardement à mettre en coupe réglée avec tout le reste de sa petite famille [10]. Je suppose que tout ça est excusable parce que c’est au nom de la « révolution ». On pourrait citer des dizaines d’exemples de ce genre de pantalonnades « bolivariennes ». Je ne sais pas non plus ce que penseraient les syndicalistes de lutte français d’un gouvernement bolivarien qui favorise la flexibilisation du travail à travers une inflation de « coopératives » largement factices ou sous perfusion, se refuse a répondre aux demandes de renégociation de plusieurs dizaines de conventions collectives de travailleurs du secteur public, et dont le chef menace ouvertement les ouvriers des entreprises d’État mobilisés pour leurs revendications de leur lancer aux trousses la police politique du régime [11].

La vérité, c’est que s’ils avaient à les vivre dans leur propre pays au jour le jour, la plupart des thuriféraires français ou européens de Chávez ne supporteraient pas plus de deux ou trois mois l’écrasante ubiquité politico-médiatique et la logorrhée parfois pittoresque mais bien souvent ignare et insultante du « commandant en chef ». L’histrionisme et le caporalisme narcissiques du leader suprême seraient certainement perçus de ce côté de l’Atlantique par la base de la « gauche de la gauche » comme tout à la fois clairement autoritaires et de fort mauvais goût ; mais sans doute d’aucuns estiment-ils que tout cela est parfaitement supportable par ces braves habitants du tiers monde, qui ne sont pas comme nous, n’est-ce pas ? C’est vrai, quoi, eux ils font la « révolution », et nous on s’ennuie ferme dans la Sarkozie et le NPA n’arrive même pas à vraiment décoller pour nous consoler. Alors voilà ce que j’ai envie de dire à tous les bolivariens par procuration de France et de Navarre, qui sont certainement au fond des gens fort bien intentionnés : « révolution », que de fantasmes exotiques compensatoires et d’hypocrisie idéologique on laisse se déployer en ton nom !

Passons au pays de Lula qui, de manière globale, semble hausser le ton sur la scène régionale comme mondiale. Le Brésil cherche-t-il à se positionner comme la puissance dominante du continent ? Est-il en concurrence de « leadership » politique avec le Venezuela, voire l’Argentine ou le Chili ?

La montée en puissance du Brésil n’est pas nouvelle, mais ce qui est nouveau c’est qu’au cours des derniers mois, elle s’est affichée de façon assez voyante, alors que ce qui caractérise d’habitude la diplomatie brésilienne est plutôt une certaine discrétion. Cette visibilité est bien entendu liée à l’accélération du calendrier diplomatique, avec une conjoncture assez dense et critique (crise internationale, consolidation du G 20, bases colombiennes, Honduras, etc.). Mais je crois aussi que si Brasilia se permet de s’affirmer avec tant de force sur la scène internationale, c’est en raison d’un sentiment de confiance lié à la situation intérieure. Jusqu’à il y a à peine quelques mois, le choc de la crise économique et financière internationale laissait redouter le pire pour le pays de Lula. De fait, le quatrième trimestre 2008 avait mis un sérieux coup d’arrêt à une croissance qui flirtait avec les 6 %. En trois mois, l’activité avait chuté de près de 4 % et provoqué une hausse brutale du chômage. Mais un an plus tard, les indicateurs sont au beau fixe et le Brésil paraît avoir dompté à la crise grâce à une série de facteurs externes, comme la relative rapidité de la reprise chinoise, mais aussi grâce à la solidité des paramètres internes, le dynamisme de son marché intérieur, la mise en œuvre de mesures contra-cycliques adéquates et le renforcement de la politique sociale. Avec 1,5 millions de postes de travail créés en 2009, non seulement il est prévu que le déficit d’emplois accumulé fin 2008 soit entièrement comblé, mais tous les secteurs de l’économie, de l’industrie aux services sont en train de corriger leurs prévisions à la hausse et le pays anticipe une croissance de 5 % pour 2010. Sans compter la découverte récente d’immenses réserves maritimes de pétrole dans les eaux territoriales brésiliennes (on les estime entre 60 et 100 milliards de barils, soit au moins près de six fois le montant des réserves antérieures).

Bien entendu, non seulement le Brésil reste encore un pays marqué par de très profondes inégalités et par un taux de violence urbaine inquiétant, mais certaines caractéristiques structurelles de son économie, comme la dépendance excessive à l’égard d’un secteur agro-exportateur hautement concentré et capitalistique – une dépendance dont le Mouvement des Paysans sans Terre critique vigoureusement la logique et les conséquences sociales – sont porteurs de menaces et de déséquilibres graves. Cela dit, les progrès réalisés en huit ans de mandat de Lula restent notables. Des programmes sociaux comme la fameuse « Bolsa Família », mais aussi des mesures d’amélioration des infrastructures économiques et sociales moins connues a l’étranger comme le Programme d’Accélération de la Croissance (PAC) ou le plan Territórios da Cidadania (Territoires de la Citoyenneté), ont eu un impact très important dans le niveau et la qualité de vie de dizaines de millions de brésiliens. Outre la très forte identification sociale et émotionnelle qui existe entre président métallo et les couches populaires, cela explique que Lula soit aujourd’hui de loin le chef d’État le plus aimé du continent sud-américain : entre 70 % et 84 % d’indice de popularité selon les enquêtes.

Alors oui, le Brésil se permet de « hausser le ton ». Cela se manifeste sur le plan économique, avec des mesures de représailles commerciales contre les États-Unis, à qui Brasilia reproche la concurrence déloyale que constituent les subventions (illégales d’après les règles de l’OMC) versées à leur secteur agricole cotonnier. En août dernier, les Brésiliens ont annoncé qu’ils entendaient autoriser leurs entreprises pharmaceutiques à contourner les brevets américains et à produire des médicaments génériques moins coûteux. Il faut dire qu’en mars 2009, la Chine a pour la première fois remplacé les États-Unis comme premier partenaire commercial du Brésil et que des contrats majeurs ont été signés récemment entre les deux pays (avec la Banque nationale de Développement social brésilienne [BNDES], avec la compagnie pétrolière nationale Petrobras, etc.). Ce qui aide probablement au moment d’affronter – poliment mais fermement – telle ou telle orientation de Washington.

Ce ton plus ferme se manifeste aussi sur le plan géopolitique et militaire. Lors de la réunion de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) à Bariloche, fin août 2009, Brasilia a exprimé de façon assez vigoureuse son extrême irritation face à l’annonce par la Colombie de l’installation des sept bases américaines sur son territoire. De fait, à Bariloche, selon les témoins, c’est Chávez qui fournissait le spectacle, comme d’habitude, mais c’est le Brésil qui rédigeait et contrôlait un scénario peu encourageant pour Bogotá et Washington. Une semaine plus tard, Brasilia signait avec la France le contrat d’armement le plus important de son histoire : 36 avions de chasse Rafale (près d’un quart de sa flotte actuelle) et, en perspective, sous-marins, frégates, hélicoptères, missiles, etc. Bien entendu, ce contrat n’est pas tombé du ciel : il est l’aboutissement de plusieurs années de dures négociations où le Brésil a exigé, et obtenu, que Paris ne mette aucune limite aux transferts de technologie, collabore dans la construction d’une usine de fabrication de Rafale brésiliens, concède à Brasilia le droit de les commercialiser en Amérique latine et s’engage à acheter les avions de transport militaire KC-390 produits par la firme Embraer (Entreprise brésilienne d’Aéronautique). Les Brésiliens se sont aussitôt fait un plaisir d’insister sur le fait que, malgré leurs intentions totalement pacifiques, il était temps pour leur pays de se faire respecter, en allusion directe et transparente au contentieux avec la Colombie et son parrain étatsunien. Et la position de Brasilia à propos du Honduras est assez nette – elle s’est manifestée sans ambiguïtés dans l’intervention de Lula à l’Assemblée générale des Nations Unies – et vise clairement à forcer la main à Washington.

Plus globalement, à l’occasion de la visite de Sarkozy à Brasilia, le ministre des Affaires étrangères Celso Amorim a expliqué que son pays partageait avec la France des « intérêts similaires au niveau de la géopolitique mondiale », dont la « vocation de défendre le multilatéralisme ». Quant à l’alliance trilatérale Sud-Sud avec l’Inde et l’Afrique du Sud (dite IBSA), elle répond, toujours selon Amorim, à une « affinité de conditions économiques et de valeurs » entre « trois grandes démocraties multiculturelles » qui souhaitent rompre « les paradigmes traditionnels de la politique internationale ». Y a-t-il par ailleurs concurrence de leadership dans le cadre latino-américain lui-même ? Le Chili, obnubilé par son développement économique et plutôt tourné vers le Pacifique et les États-Unis, est un pays de seulement 17 millions d’habitants qui n’a aucune prétention de ce côté-là. L’Argentine en a près de 40 millions, mais elle est considérablement affaiblie et partiellement désindustralisée depuis la crise du tournant du siècle et se résigne à contre-cœur à ne plus guère nourrir d’ambitions internationales substantielles. Et franchement, entre le Venezuela, pays mono-producteur de 26 millions d’habitants, et le géant brésilien (186 millions d’habitants, neuvième économie mondiale), qui représente la moitié de la population et du PIB de l’Amérique du Sud et fabrique des avions et des ordinateurs, il n’y a pas photo – et ce quel que soit le degré d’agitation de Chávez sur la scène internationale. De toutes façons, vous savez, politiquement, Chávez a besoin de Lula, qui a contribué à lui sauver la mise en l’approvisionnant pendant la grève pétrolière de 2002-2003 et joue un peu le rôle d’« amortisseur » – dans les deux sens – entre Caracas et Washington. Lula, pour sa part, n’a nullement besoin de Chávez.

Notes :

[1] A noter, Marc Saint-Upéry est également journaliste (Politis, Vacarme, Mouvements...), éditeur et traducteur (il a traduit, entre autres, Mike Davis, Robert Fisk, les Yes Men, notamment à La Découverte et aux Prairies Ordinaires).

[2] En Équateur, Marc Saint-Upéry a ainsi contribué à des ateliers de formation d’activistes paysans et indigènes et soutenu des formations politiques progressistes locales.

[3] « Dix ans de vie en Amérique du Sud, quatre ans de voyages, des dizaines d’échanges impromptus et d’entretiens prémédités, des milliers de pages lues ont fourni la base de ce travail. », explique-t-il également en introduction.

[4] Par mail, évidemment.

[5] Franck Poupeau, Carnets boliviens 1999-2007. Un goût de poussière, Aux Lieux d’être, Montreuil, 2008.

[6] Chávez, Correa et Morales.

[7] Luis Ángel Barreto, « No más arrogancias. Miremos hacia adentro, por favor », 6-12-2007, article disponible (en espagnol) ici.

[8] Roberto Viciano Pastor, « Venezuela y sus contradicciones », Diagonal, n. 91, 11-12-2008, l’article en espagnol est ici.

[9] Je cite cette confession assez stupéfiante aux pages 111 et 112 de mon livre. Un extrait : «On est venu me dire : ‘Président, si le référendum avait lieu aujourd’hui, vous perdriez.’ Ça a fait sur moi l’effet d’une bombe… C’est à ce moment-là que nous avons commencé à travailler avec les missions, nous avons conçu la première et j’ai demandé son aide à Fidel. Je lui ai dit: ‘Ecoute, j’ai une idée, attaquer par en bas de toutes nos forces.’ »

[10] L’état de Barinas est la terre natale de Hugo Chávez, au sud-ouest du pays. Quatre des cinq frères du président, Argenis, Aníbal, Adleis et Narciso, occupaient également pendant cette même période des postes clés dans l’administration ou l’économie locale. Quant au cinquième frère Adán, ex ministre de l’éducation, il a succédé à son père au poste de gouverneur suite à sa nomination fort opportune comme candidat local du PSUV.

[11] « Les propos du président Chávez sont une déclaration de guerre contre les travailleurs », s’indignait ainsi en mars 2009 Orlando Chirino, vieux combattant du syndicalisme de luttes de classes au Venezuela et animateur de l’Union nationale des Travailleurs (UNT). Cf. cet article.


Source : Article XI

La malédiction du pétrole


 par Moisés Naím - 13 Octobre 2009
Rédacteur en chef du magazine Foreign Policy

L'or noir et les autres matières premières n'enrichissent pas les pays sous-développés... au contraire.

Le pétrole rend pauvre. Les diamants, le gaz et le cuivre aussi. Les pays pauvres dotés de ressources naturelles abondantes sont en général restés des pays sous-développés. S'ils ont ce statut, ce n'est pas en dépit de leurs richesses naturelles, mais bien à cause de celles-ci. Comment se fait-il que les ressources naturelles d'un pays puissent perpétuer la pauvreté de la majorité de ses habitants? Il existe un phénomène qu'on a baptisé la «malédiction des ressources naturelles».

Certains pays réussissent à conjurer cette malédiction. La Norvège ou les Etats-Unis, par exemple, sont des pays développés qui possèdent du pétrole. Mais non seulement ce sont des exceptions qui confirment la règle, ils nous montrent qu'il existe des antidotes efficaces: la démocratie qui prévaut dans ces pays et leurs institutions limitent la concentration du pouvoir.

Pour éviter cette malédiction, il est également nécessaire de maintenir la stabilité économique, de contrôler la dépense publique, d'économiser pour faire face aux années de vaches maigres, d'empêcher la concentration des revenus en diversifiant l'économie et d'éviter que la monnaie du pays n'ait trop de valeur comparée aux autres devises. Les pays exportateurs de ressources naturelles qui n'adoptent pas ces mesures appauvrissent et maltraitent la majeure partie de leurs citoyens. Seuls des privilégiés minoritaires échappent à ces effets pernicieux, et c'est regrettable.

En fait, la «malédiction des ressources» s'apparente un peu à une addiction. Ses victimes ne ressentent pas l'envie de se soigner. Dans les sociétés concernées, les puissants n'ont pas grand intérêt à lutter contre les effets pervers d'une trop grande dépendance aux ressources naturelles. Ils ne sont pas touchés par ces effets, au contraire, ils en bénéficient.

Le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo, l'un des fondateurs de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), est le premier à avoir mis en exergue ce paradoxe. Selon lui, le pétrole n'est pas de l'or noir, c'est l'excrément du diable. L'intuition de Pérez Alfonzo s'est vérifiée dans la réalité.

Depuis 1975, par exemple, la croissance économique des pays riches en ressources naturelles est plus faible que celle des pays dont l'essentiel des exportations ne concerne pas les matières premières. Pis encore, dans les pays affectés par cette malédiction, les bienfaits de la croissance économique ne profitent qu'à des groupes restreints: politiques, militaires et commerciaux. De plus, leur monnaie se valorise par rapport à celle des autres pays, ce qui provoque un ralentissement des exportations des autres biens que leurs matières premières. Par voie de conséquence, l'économie de ces pays demeure non diversifiée, ce qui les condamne à dépendre de plus en plus de leurs exportations principales, les ressources naturelles.

Dans le cas du pétrole, la croissance qu'il génère ne crée pas d'emplois en proportion de son poids dans l'économie. Ainsi, dans les pays exportateurs de brut, le marché pétrolier représente plus de 80% du revenu total du gouvernement, mais seulement 10% de l'emploi. Inéluctablement, les inégalités économiques s'en voient renforcées.

Dans la mesure où le financement des gouvernements des pays exportateurs de matières premières ne repose pas sur les impôts des citoyens, leurs dirigeants se permettent le luxe de ne pas tenir compte de leurs exigences et besoins. La population développe alors des relations délétères avec l'Etat. De plus, quand l'argent public est contrôlé par un petit groupe de personnes qui ne rendent pas de compte au reste de la société, la corruption est monnaie courante. Les points communs de pays aussi différents que la Russie, l'Iran ou le Venezuela ne sont pas le fruit du hasard. Ils découlent de cette malédiction.

Il est très difficile d'évincer les gouvernements des Etats pétroliers qui ont, par ailleurs, la possibilité d'utiliser leurs ressources financières considérables pour acheter ou réprimer leurs opposants. Les statistiques montrent que les pays pétroliers autoritaires ont beaucoup moins de chance de devenir des démocraties que les dictatures qui ont peu de ressources naturelles. Les statistiques confirment aussi que, dans le monde entier, les autocraties pétrolières ont un budget militaire important et sont plus enclines à s'engager dans des conflits armés.

Pour autant, les pays pauvres qui possèdent énormément de ressources naturelles ne sont pas condamnés au sous-développement. Le Chili et le Botswana sont des exemples extraordinaires de pays parmi les moins développés qui, bien qu'ils soient exportateurs de matières premières, ont échappé à la malédiction.

Leur expérience prouve donc qu'il existe des moyens d'immunisation contre les effets néfastes liés à l'existence de ressources naturelles abondantes. Mais, nul ne sait pourquoi ces pays-là ont bien voulu se faire immuniser et pas les autres. Si quelqu'un trouve un jour la réponse, il faudra lui décerner le prix Nobel. Pas celui d'économie. Celui de la paix.

Source : Texte traduit par Micha Cziffra - http://www.slate.fr

Lettre de Colombie 



par le professeur MIGUEL ANGEL BELTRAN
depuis la prison Modelo à Bogotá
- 20 Juillet 2009

Deux mois se sont écoulés deux mois depuis ma détention arbitraire dans ce pavillon « de haute sécurité ». Nous sommes actuellement 73 « internes » (sur une population de 6.102 prisonniers), nous qui sommes enfermés dans cette zone de la Prison Nationale Modelo, qui peut bien être considérée comme « une prison dans la prison même » éloignée des autres cours et où nous avons seulement le droit à une heure quotidienne de soleil. Ici je partage non seulement le sort de commandants guérilleros mais, aussi, de narcotrafiquants reconnus et de chefs paramilitaires qui comme « Zeus » et « Niche » sont accusés d'être les auteurs de nombreux massacres d'hommes, de femmes et d'enfants sans défense. Par chance ceux-ci se trouvent dans un étage à part.

Chaque fois que je traverse les portes de cette institution pénitencière pour une audience ou un entretien avec les médias, les dispositifs de sécurité impressionnants révèlent que je suis considéré comme un inculpé de grandedangerosité par les autorités de la prison. « Le terroriste le plus dangereux des FARC » selon les mots même du président Uribe qui m'a condamné, sans être entendu dans un procès, et qui a remercié le président mexicain Felipe Calderon pour sa collaboration dans ma capture, même si les juges de garanties et d'appel ont insisté que mon arrestation a eu lieu en Colombie.

Quel sarcasme ! Alors que le procureur promet pour moi une peine de plus de quarante ans pour les délits de rébellion et de concert pour avoir commis un délit à des fins terroristes, les vrais criminels, qui ont semé la terreur dans tout le pays, on leur propose qu'ils purgent leurs dizaines d'homicides en 8 ans, en échange de leur confession, protégés par la politique « justice et paix ». Dans d'autres cas, la justice ne s'est même pas occupée d'eux et ils se restent dans une impunité totale en occupant d'importants postes publics ou des postes élevés de direction dans les forces militaires.

Dans ma procédure on ne m'accuse pas d'avoir dépecé des paysans à la tronçonneuse, ni on ne m'attribue pas l'assassinat de jeunes hommes provenant des classes populaires qui sont présentés plus tard comme des « faux positifs » ; non plus de cruels traitements inhumains et dégradants contre quelqu'un ; encore moins on m'inculpe des délits de lèse humanité : au contraire on m'accuse « d'instigation au terrorisme » pour dénoncer ces faits et de mettre en avant la responsabilité de l'État Colombien et des Forces Militaires dans ces crimes : on m'accuse d'être un terroriste pour soutenir dans mes écrits, dans des forums publics, que les FARC sont une réponse historique aux multiples violences de l'État, parce que dans ce pays, par décret présidentiel il n'existe pas de conflit armé, bien que le nombre de déplacés par la violence dépassent déjà les 4.000.000 personnes.

Le fait que l'on cite mes activités académiques comme des indices pour m'inculper, démontre qu'il s'agit d'une claire tentative de criminaliser un travail d'enseignant et d'investigation inconfortable pour l'establishment.

Dans le passé les mêmes acusations ont été faites à remarquables professeurs universitaires comme le sociologue Alfredo Correa que l'on a accusé d'être un « idéologue des FARC » ; à cette occasion les fausses inculpations sont provenues des informations fournies par les mêmes organismes d'intelligence de l'État, concrètement du DAS, institution qui dépend directement de la Présidence de la République. Bien que dans le processus juridique on a pu vérifier son innocence, l'État n'a pas garanti le droit à la vie au professeur Correa : peu de semaines après sa libération, il tombait assassiné dans les rues de Barraquilla.

Malheureusement, cette politique de harcèlement contre l'académie Colombienne n'est pas une chose du passé, au contraire elle se'est développée avec la mal-appelée politique de « sécurité démocratique ». William Javier Díaz est un exemple de cela, un membre de l'Atelier de Formation Estudiantine Raíces (TJER), qui pendant plus d'une décennie a développé des séminaires de pensée sociale à l'Université Pédagogique et l'Université du District « Francisco José Caldas », avec l'appui d'enseignants reconnus et de chercheurs aujourd'hui victime d'un montage juridique similaire, où, sur la base de fichiers pourris d'un ordinateur supposé récupéré de la guérilla, on le présente comme un militant des FARC.

De cette façon l'État cherche à punir ceux nous qui considérons que les étudiants doivent être en contact permanent avec les problèmes sociaux pas seulement du passé mais aussi du présent ; que les futurs professionnels ont à être en contact avec les réalités dures et bornées d'un grand pays qui semble s'éveiller aujourd'hui après de longues années de léthargie.

L'université, centre par excellence d'une production et de circulation de la pensée critique, ne peut pas céder à cette intimidation, en se réfugiant derrière une supposée neutralité de la théorie, ni en se réfugiant dans la tour d'ivoire de la connaissance d'experts étrangère à tout engagement avec la réalité sociale, la liberté de pensée et d'expression - écrivait le professeur universitaire et aussi un militant des droits de l'homme, Hector Abad Gómez - « est un droit durement conquis à travers de l'histoire par des milliers d'êtres humains, droit que nous devons conserver. L'histoire démontre que la préservation de ce droit requiert des efforts constants, des luttes occasionnelles et encore, parfois, des sacrifices personnels ».

En Colombie, le Syndicat des Professeurs d'Université a été un instrument de défense de ce droit, en préservant avec sa lutte l' « alma mater », non seulement des barbares qui cherchent à la faire taire en recourant à la violence et à la menace, mais en faisant face aux politiques néolibérales qui cherchent à l'asphyxier budgétairement.

La solidarité généreuse que vous m'avez offerte pendant ces deux longs mois de réclusion, corrobore cet engagement que pendant des décennies vous avez maintenu en l'honneur de la défense de l'éducation supérieure et situe dès à présent que cette lutte n'est pas seulement pour ma liberté mais par la liberté et le respect du travail scientifique et intellectuel.

Depuis ces quatre murs qui emprisonnent mon corps, mais non ma pensée, je veux vous faire parvenir ma voix de reconnaissance sincère par ses gestes de solidarité et ma conviction que dans cette lutte nous arriverons jusqu'à la fin, pour que dans le pays la pensée puisse librement circuler et ne soit pas menacée par ceux insensés qui aspirent à revivre les temps de l'inquisition, en condamnant au bûcher nous qui exprimons des idées et opinions différentes.

Une accolade fraternelle.


Notes sur Miguel Ángel Beltrán Villegas


Il est né à Bogotá (Colombie) le 11 mai 1964. Il est diplômé d'une maîtrise de Sciences de l'éducation avec une spécialité en Sciences sociales de l'Université Distrital en 1987, et en Sociologie à l'Université Nationale de la Colombie en 1991.

Il a suivi des cours en maîtrise d'Histoire dans l'Université Nationale de la Colombie, il a été un boursier à la faculté Latinoaméricaine de Sciences sociales (FLACSO) en étant diplômé d'un Magistère de sciences Sociales en 1994, par la suite il a suivi des cours en doctorat d'Histoire à l'Université Latino-américaine et en doctorat d'Études Latinoaméricaines à la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université Nationale Autonome de Mexico, où il a été diplômé avec la thèse "Le Mouvement de libération National (MLN) au Mexique : Les vicissitudes d'un chemin vers l'unité (1961-1967)", pour laquelle il a obtenu une mention honorifique en 2001. Le Dr. Beltrán réalisait depuis juin 2008 un séjour Postdoctoral au Centre d'Études Latino-américaines - CELA - de la faculté de Sciences Politiques et Sociales de l'Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) ; avec un projet de recherche sur la succession présidentielle au Mexique, durant la période 1933-1934.

De la même manière, il a été enseignant dans les universités du Cauca et d'Antioche, et il est actuellement professeur associé à temps complet de l'Université Nationale de la Colombie. Il est coordonnateur du département des théories sociologiques et du groupe de recherche de la même université ; "l'Amérique Latine : des transformations, des dynamiques politiques et une pensée sociale", et il a également fait partie du groupe de de recherche de l'Université Antioche ;" Une culture, une politique et un développement social", avalisé par Colciencias, organisme qui mène les politiques d'Investigation dans la Science et la Technologie.

Le professeur Dr. Beltrán Villegas, a obtenu la "Distinction à l'Excellence Enseignante" à l'Université d'Antioche (2002). Son activité d'enseignant et de chercheur a été marquée par la discipline, la rigueur, l'exigence académique et la pensée critique, donc, l'accuser de terroriste, guérillero et intellectuel des Forces armées Révolutionnaires de la Colombie (FARC) est une affirmation qui manque de fondement. De la même manière, il a été professeur de diverses matières dans le domaine de la sociologie et l'histoire de différentes générations d'enquêteurs, qui ont du professeur Beltrán un référent académique.

Source : http://www.elcorreo.eu.org/article.php3?id_article=4470
Traduction  pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

AK-47 est l’arme la moins réglementée au monde




par Amnesty International Belgique, juin 2006



Nouveau rapport de la campagne Contrôlez les armes : Amnesty International, Oxfam International et le Réseau d’action international sur les armes légères (RAIAL)

Selon un nouveau rapport, l’AK-47 est l’arme la moins réglementée au monde. Le général Kalachnikov se joint aux appels en faveur de contrôles plus stricts sur les armes

Au cours des vingt prochaines années au minimum, le fusil d’assaut Kalachnikov restera l’arme la plus utilisée dans les zones de conflit, car il fait l’objet d’une piètre réglementation, selon un nouveau rapport de la campagne Contrôlez les armes publié aujourd’hui à l’occasion de l’ouverture, à New York, de la Conférence mondiale des Nations unies sur les armes légères et de petit calibre.

Depuis son invention il y a soixante ans, la Kalachnikov n’a jamais été fabriquée dans autant de pays ni causé autant de souffrances qu’à l’heure actuelle. Elle tue des milliers et des milliers de personnes chaque année. Selon le rapport, intitulé AK-47 : The World’s Favourite Killing Machine, cela s’explique par le fait que sa production, sa commercialisation et son utilisation ne sont presque pas contrôlés au niveau international.

Les auteurs du rapport estiment qu’il existe aujourd’hui environ 100 millions d’AK-47 et de modèles dérivés à travers le monde. Ces armes se trouvent dans les arsenaux publics d’au moins 82 pays et sont produites dans au moins 14 pays. Les chiffres devraient d’ailleurs augmenter, car le Vénézuéla a récemment signé un contrat aux termes duquel des Kalachnikovs seront assemblées sur place, ce qui constitue une première aux Amériques.

Le grand nombre d’unités de production dans le monde, l’existence de surplus de Kalachnikovs et l’absence de normes internationales réglementant leur transfert sont autant de raisons qui font que ces armes tombent facilement entre les mains de courtiers peu scrupuleux, de milices armées et de criminels.

Le général Mikhaïl Kalachnikov, l’inventeur de l’arme qui porte son nom, demande même un durcissement des contrôles. Dans une déclaration diffusée aujourd’hui pour la campagne Contrôlez les armes, il explique :

« Comme il n’y a pas assez de contrôles internationaux sur les ventes d’armes, les armes de petit calibre arrivent facilement dans n’importe quelle région du monde, où elles sont utilisées à des fins de défense nationale mais aussi par des agresseurs, des terroristes et toutes sortes de criminels [...] Quand je regarde la télévision et que je vois des armes de petit calibre de la famille AK entre les mains de bandits, je n’arrête pas de me demander : comment ces gens ont-ils fait pour se les procurer ? »

Les responsables de la campagne Contrôlez les armes vont remettre aujourd’hui la plus importante pétition visuelle jamais réalisée au monde, la pétition du million de visages, au secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, à New York. La pétition demande des contrôles plus stricts sur les armes et contient les photos ou portraits d’un million de personnes de plus de 160 pays. Ce chiffre d’un million représente le nombre de personnes tuées par des armes de petit calibre depuis le lancement de la campagne en 2003.

« L’AK-47, qui est hors de contrôle et non réglementé, a été utilisé pour assassiner et mutiler, ce qui a également aggravé les conflits et la misère dans les pays les plus pauvres de la planète. Un million de personnes, à travers le monde, ont signé la pétition pour demander des contrôles plus stricts sur les armes. Pendant la conférence des Nations unies, les gouvernements doivent convenir de règles internationales sur les ventes d’armes de petit calibre et contribuer à mettre fin à ces souffrances », a déclaré Jeremy Hobbs, directeur d’Oxfam International.

Les nombreuses possibilités d’accès à l’AK-47 et à ses dérivés sont un héritage de la Guerre froide. À l’origine, le gouvernement soviétique avait encouragé la production de l’AK-47 par ses alliés, mais il ne contrôlait quasiment pas les accords de licence et dans certains cas il n’y avait même pas d’accord de licence. Des millions d’AK-47 ont également été fournis à différents régimes pendant cette période et sont toujours en circulation. Ces armes sont aujourd’hui vendues par un grand nombre d’entreprises et de gouvernements du monde entier. « L’AK-47 illustre la manière dont le commerce des armes est devenu fou, détruisant des vies et des moyens de subsistance. Seules des règles internationales permettant de contrôler qui produit les armes et à qui elles sont vendues pourront garantir qu’elles ne tombent pas entre de mauvaises mains », a déclaré Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty International.

« La prolifération incontrôlée de l’AK-47, comme celle d’autres armes à feu et armes légères, a provoqué la mort de millions de personnes et des souffrances généralisées, particulièrement dans certaines des régions les plus pauvres du monde. La prochaine réunion internationale sur les armes de petit calibre n’aura lieu que dans cinq ans. Si les gouvernements ne saisissent pas l’occasion qui se présente aujourd’hui pour empêcher que les armes à feu ne tombent entre de mauvaises mains, celles-ci tueront encore 1,8 million de personnes avant qu’une nouvelle chance se présente de prendre des mesures », a déclaré Rebecca Peters, directrice du RAIAL.

Différentes images vidéos sont disponibles : des séquences filmées au Libéria, en Ouganda et en Inde, qui montrent des armes et leurs effets ; des entretiens avec des survivants ; la collecte de signatures pour la pétition du million de visages ; un message de l’archevêque Desmond Tutu et la publicité Amnesty Teleshop.

La campagne Contrôlez les armes est une initiative menée conjointement par Amnesty International, Oxfam International et le RAIAL. Elle a pour objectifs de limiter la prolifération et l’utilisation abusive des armes à feu, et de convaincre les gouvernements d’adopter des principes réglementant au niveau mondial les transferts d’armes et un traité contraignant sur le commerce des armes.

Statistiques D’après les tendances actuelles, environ 12 000 personnes seront tuées par des armes de petit calibre durant les deux semaines que durera la Conférence mondiale des Nations unies sur les armes légères et de petit calibre. Un AK-47 ne coûte que 30 dollars (24 euros) dans certaines régions d’Afrique. On estime qu’il y a 100 millions d’AK-47 dans le monde. D’après les estimations, 50 à 60 p. cent des armes utilisées dans le conflit qui frappe l’est de la République démocratique du Congo sont des AK-47 ou des modèles dérivés. L’AK-47 est présent dans les arsenaux publics d’au moins 82 pays. La production de l’AK est 10 fois supérieure à celle du fusil d’assaut M-16, son concurrent le plus proche. L’AK-47 peut tirer 600 balles par minute. La Kalachnikov est produite dans au moins 14 pays, sur quatre continents.

Source :  http://www.amnestyinternational.be

Dossier sur la Violence Armée dans le monde (Ansa)

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