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Histoire des Juifs à Paris au Moyen Âge,
(seconde partie du VIe au XIVe siècle)

- Présentation et  note de lecture
- Chilpéric Ier, roi de Paris et le Juif Priscus, Par Augustin Thierry

- Les Antiquités de la ville de Paris, Par Henri Sauval

En trois étapes : Haut Moyen Âge, Bas Moyen Âge
& Généralités sur les Juifs dans la capitale


Retour à la première partie, depuis l'Antiquité avec une bibliographie : Cliquez ici !


Persécutions des Etats chrétiens
et présences juives à Paris du VIe au XIVe siècle :
royaumes des Francs, puis royaume de France un peu avant l'an 1000
 
            Enliminure représentant un Juif armé et un bouclier au pied

Ci-après, vous trouverez le texte d’Henri Sauval (vers 1620-1676), avocat au Parlement de Paris, né et mort dans la capitale. Ceci est le fruit d’une recherche répondant au hasard des lectures. Si je connaissais l’importance de l’auteur, je ne me doutais pas de la nature de ses recherches, et son approche quasi méthodologique. Mais pouvant illustrer une page sur l’histoire des Juifs dans la ville loin de ses Lumières, du roi Childebert du VIe au XIVe siècle, sous Charles VI. Et venant compléter ce qui a pu être déjà écrit sur ce site (en forme de blog) sur les persécutions en Gaule puis en France et en Europe depuis l’Antiquité au XVe siècle et de la présence juive en Gaule jusqu’à la fin du Moyen Âge (estimée à 40 à 100.000 personnes à certaines périodes et en des communautés éclatées et non permanentes).

Avant qu’il ne soit procédé à une ultime expulsion entre 1395 et 1397 du royaume de France (à Paris, suite à un édit de Charles VI dit le Fol, le 17 septembre 1394), et engagé le dernier bannissement effectif, cette mesure engagea la quasi disparition des populations juives dans le royaume. Cette septième expulsion provoqua et participa à la longue à une dispersion des dernières communautés à l'echelle continentale, notamment en Italie. Si Sauval n'est pas à proprement parler un historien, sa méthode n’est pas si lointaine. Il s'agit surtout d'un témoignage de l’état des connaissances sur les populations de confession juive au XVIIe siècle, très révélateur de comment a pu s’éparpiller une mémoire historique et du poids du christianisme à dominante romaine  ou catholique sur l’ordre des choses (chrétiens d'orient et d'occident, Byzance et Rome).

Sans affirmer que Sauval avait de la sympathie pour le judaïsme, il a cependant cherché à rétablir quelques faisceaux de vérité, et il rapporte de nombreux éléments sur le fonctionnement et les relations difficiles entre communautés religieuses, et le pouvoir d’Etat. Et pousse même à un équilibre, du moins à comprendre, que s’il y a bien eu des persécutions, selon les têtes couronnées l’approche, ou le comportement a pu prendre des tournures autres.

Ce qu’il nomme rétablissement ou les allers et retours des Juifs en France a été surtout pour des raisons économiques, et permis à quelques-uns d’avoir une influence ponctuelle sur les affaires et se trouver conseillers ou médecins auprès de la Cour, dont un régicide. L'auteur des Antiquités de la Ville de Paris, note aussi l'érudition des rabbins Parisiens, il ne s'est pas contenté des seules sources catholiques. L'on trouve même des sources protestantes plus tardives ou en rapport avec le judaïsme, il cite aussi les pouvoirs Mahométans (ou musulmans avec les Turcs et le roi de Tunis ou de Grenade) dans sa déconstruction des fables (réfutées).

Nous commençons avec un texte sur Priscus du temps de Chilpéric 1er d’Augustin Thierry, et le récit incontournable de l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours (587), dont Sauval a fait la synthèse (dans le texte suivant), lui-même s’appuyant sur cette source notoire pour décrire les liens entre un commerçant juif et son suzerain du moment. De comment, il fait succomber sous les attaques d'un juif converti et familier du roi, le sieur Phatir, notre dénommé Priscus.

Il s’agit d’extraits de deux textes, s’y rajoute ainsi des éléments sur Priscus dont on sait peu de chose, un commerçant parisien de confession juive des premières heures et qui fut considéré comme un conseiller du roi, Chilpéric, rien de très explicite. Des larges extraits, ou reprenant deux textes à travers la traduction de la chronique de Grégoire de Tours de 587, son Histoire des Francs qui a connu plusieurs traductions, dont celle d’Augustin Thierry archiviste et historien «libéral» du XIXe siècle mise en ligne pour complément sur la période du Haut Moyen Âge. Plus simplement, une histoire débutant sous le règne des Mérovingiens de la lignée de Clovis, roi des Francs et père fondateur de Paris en capitale de son royaume.

Si le texte d'Augustin Thierry se limite au VIe siècle, nous concernant, avec l’écrit de Sauval nous survolons plusieurs siècles à travers un auteur du Grand Siècle (XVIIe siècle), et édité seulement cinquante ans après sa disparition. Un ouvrage ayant connu de possibles altérations par ses éditeurs. Son texte ci-après a été modifié dans une langue française plus contemporaine avec des notes incluses pour précisions (certaines dates et mots disparus du langage courant), avec des légères modifications orthographiques sur les noms, ainsi que sur la ponctuation. C’est une petite mine d’information et le travail, ou de ce «temps-là» pour reprendre une de ses formulations.

Ce texte est à la fois d’une grande fraîcheur, mais donne une idée de la difficulté à trouver des informations qui n’ont pas été détruites ou minorées sur les persécutions ou spoliations, ou exagérées par d’autres par l’ampleur des morts. Et aux vues de ses travaux, c’est une jolie performance, même s’il y a à rester prudent sur la véracité. Mais Sauval utilise fréquemment l’idée que beaucoup des chroniques ou documents des «Chronologues» sont peu précis sans les réfuter (aujourd’hui les chronologistes), et doute du sérieux des historiens d’autrefois et de leur fiabilité. Ce en quoi il est difficile de lui donner tort...

Il existe une grande lucidité sous cette plume et de quoi comprendre pourquoi ses écrits ont mis tant de temps à paraître. Sauval réfute les fables christiques et fait ainsi œuvre respectable, voire éclairante sur l’organisation des choses : l'usure ou le prêt d'argent, les marques comme la rouelle, les "juiveries" ou quartier juifs, les synagogues et cimetières par exemple et en dernière partie. Permettant ainsi de savoir dans Paris où se trouvait le ou les quartiers juifs de la capitale, se déplaçant au gré des interdictions (sur les deux rives), et fait aussi des pillages répétés des biens de la communauté hébraïque parisienne.

Il n’existe pas sous sa plume d’hostilité à l’égard des juifs, il n’a négligé aucune piste ou source, et situe bien leur place dans l’économie du royaume, les raisons des allers et retours des populations bannies. Chez Sauval, sur le fait religieux, il paraît un peu en avance sur son époque, il existe de sa part plutôt une méfiance sur les mythes des deux côtés, aussi bien chez les Juifs que les Chrétiens. Nous offrant un équilibre historique d'une grande qualité.

Cet extrait de texte en apparence emprunt du respect pour l’ordre des choses a de quoi laisser septique sur ses biens fondés, si justement Sauval n’en écartait pas les raisons du ciel… Le vieux mythe des puits ou sources d’eaux empoissonnés par les Juifs via les lépreux n’a pour lui aucun crédit. Il  remarque de même, quel souverain ou prévôt de Paris a été plus influencé? A l'exemple de Hugues Aubriot, prévôt de Paris. Et l’on découvre aussi certains faits plutôt méconnus comme l’assassinat de Charles le Chauve par son médecin juif, Sédécias du temps des incursions des pirates Vikings du IXe siècle.

Un écrit pouvant passer pour critique ou hors des conventions, qui fut publié principalement de 1730 à 1750, le texte nous concernant datant de 1724, un an après la fin de la régence du jeune Louis XV. Un travail de chercheur sur pièces ou livres et d’historien dans son mode comparaison. Une plume bien connue des connaisseurs de l’histoire sociale et urbaine de Paris. Loin des écrits passant leur temps à répéter les erreurs des autres (le psittacisme), il est une source (vive) aussi reconnue et appréciée que Louis Sébastien Mercier, mais ce dernier en plus fantaisiste.
Bonnes lectures,
Notes de Lionel Mesnard, du 14 décembre 2017

Index des sujets abordés par Henri Sauval :
  1. Histoire de Priscus
  2. Persécution sous Dagobert
  3. Juifs persécutés par toute l'Europe
  4. Rétablissement des Juifs
  5. Persécutions sous Philippe Auguste
  6. Juifs rappelés
  7. Persécution sous Saint Louis
  8. Persécution sous Philippe le Bel
  9. Rétablissement sous Luis le Hutin
  10. Fable réfutée (rumeurs d'empoisennement des puits)
  11. Etat tranquille sous Hugues Aubriot (prévôt de Paris)
  12. Bannissement sous Charles VI
  13. Faits remarquables touchant les Juifs
  14. Les sortes de marques que l'on faisait porter (la Rouelle)
  15. Persécution touchant l'usage de la religion juive
  16. La Conversion des Juifs
  17. Emplois honorables de quelques Juifs
  18. Usure des Juifs
  19. Le méris que l'on faisait des Juifs
  20. Juiveries de Paris
  21. Synagogues de Paris
  22. Cimetières de Paris



Nouvelles Lettres sur l'histoire de France,
scènes du sixième siècle (580-583)
Chilpéric Ier, roi de Paris et le Juif Priscus

  Enluminure de Chilpéric et les évêques

Par Augustin Thierry, archiviste (1795-1856)

Cette querelle sanguinaire entre Priscus et Phatir (juif converti) a été mise en histoire
en 587, et en latin par Grégoire de Tours (vers 538-594), acteur et observateur des faits.

(…) « Le conseiller et l’agent de Hilperik (Chilpéric I vers 530 – 584) dans ses projets de luxe royal et dans ses achats d’objets précieux était un juif de Paris, nommé Priscus. Cet homme, que le roi aimait beaucoup, qu’il mandait souvent auprès de lui et avec qui même il descendait jusqu’à une sorte de familiarité, se trouvait alors à Nogent. Après avoir donné quelque temps à la surveillance des travaux, et au recensement des produits agricoles dans son grand domaine sur la Marne, Hilperik eut la fantaisie d’aller s’établir à Paris, soit dans l’ancien palais impérial, dont les débris subsistent encore, soit dans un autre palais moins vaste, bâti au-dedans des murs de la Cité, à la pointe occidentale de l’île.

Le jour du départ, au moment où le roi donnait l’ordre d’atteler les chariots de bagage dont il devait suivre la file à cheval avec ses leudes, l’évêque Grégoire vint prendre congé de lui, et pendant que l’évêque faisait ses adieux, le juif Priscus arriva pour faire aussi les siens. Hilperik, qui ce jour-là était en veine de bonhomie, prit en badinant le juif par les cheveux, et le tirant doucement pour lui faire incliner la tête, il dit à Grégoire : « Viens, prêtre de Dieu, et impose-lui les mains. »

Comme Priscus se défendait et reculait avec effroi devant une bénédiction qui, selon sa croyance, l’eût rendu coupable de sacrilège, le roi lui dit :

« Oh ! esprit dur, race toujours incrédule qui ne comprend pas le fils de Dieu que lui a promis la voix de ses prophètes, qui ne comprend pas les mystères de l’église figurés dans ses sacrifices ! » En proférant cette exclamation, Hilperik lâcha les cheveux du juif et le laissa libre ; aussitôt celui-ci, revenu de sa frayeur, et rendant attaque pour attaque, répondit :

« Dieu ne se marie pas, il n’en a aucun besoin, il ne lui naît point de progéniture, et il ne souffre point de compagnon de sa puissance, lui qui a dit par la bouche de Moïse: Voyez, voyez, je suis le Seigneur, et il n’y a pas d’autre Dieu que moi ! C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, moi qui frappe et qui guéris. »

Loin de se sentir indigné d’une telle hardiesse de paroles, le roi Hilperik fut charmé que ce qui d’abord n’avait été qu’un jeu lui fournît l’occasion de faire briller dans une controverse en règle, sa science théologique, pure, cette fois, de tout reproche d’hérésie.

Prenant l’air grave et le ton reposé d’un docteur ecclésiastique instruisant des catéchumènes, il répliqua :


« Dieu a engendré spirituellement de toute éternité un fils qui n’est pas plus jeune d’âge que lui, ni moindre en puissance, et dont lui-même a dit : « Je vous ai engendré de mon sein avant l’étoile du jour. Ce fils né avant tous les siècles, il l’a envoyé dans les siècles derniers au monde, pour le guérir selon ce que dit ton prophète : Il envoya son verbe et il les guérit.

Et quand tu prétends qu’il n’engendre pas, écoute ce que dit ton prophète parlant au nom du Seigneur : Moi qui fais enfanter les autres, est-ce que je n’enfanterai pas aussi ? Or, il entend cela du peuple qui devait renaître en lui par la foi. »


Le juif, de plus en plus enhardi par la discussion, repartit : « Est-il possible que Dieu ait été fait homme, qu’il soit né d’une femme, qu’il ait subi la peine des verges et qu’il ait été condamné à mort ? »

Cette objection, qui s’adressait à ce que le raisonnement humain a de plus élémentaire, et pour ainsi dire de plus grossier, toucha l’esprit du roi par l’un de ses côtés faibles ; il parut étonné, et ne trouvant rien à répondre, il demeura silencieux.

C’était pour l’évêque de Tours le moment d’intervenir : « Si le fils de Dieu, dit-il à Priscus, si Dieu lui-même s’est fait homme, c’est à cause de nous, et nullement par une nécessité qui lui fût propre ; car il ne pouvait racheter l’homme des chaînes du péché et de la servitude du diable, qu’en se revêtant de l’humanité. Je ne prendrai pas mes témoignages des évangiles et des apôtres auxquels tu ne crois pas, mais de tes livres mêmes, afin de te percer de ta propre épée, comme on dit qu’autrefois David tua Goliath.

Apprends donc d’un de tes prophètes que Dieu devait se faire homme, Dieu est homme, dit-il, et qui ne le connaît pas? et ailleurs :

« - C’est lui qui est notre Dieu, et il n’y en a pas d’autre que lui ; c’est lui qui a trouvé toutes les voies de la science, et qui l’a donnée à Jacob son serviteur et à Israël son bien-aimé ; après cela il a été vu sur la terre et il a vécu avec les hommes. Sur ce qu’il est né d’une vierge, écoute pareillement ton prophète lorsqu’il dit : Voici qu’une vierge concevra et qu’elle enfantera un fils à qui l’on donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. Et sur ce qu’il devait être battu de verges, percé de clous et soumis à d’autres peines ignominieuses, un autre prophète a dit : Ils ont percé mes mains et mes pieds, et ils se sont partagé mes vêtements. Et encore : Ils m’ont donné du fiel pour ma nourriture, et dans ma soif ils m’ont abreuvé de vinaigre. »

«  - Mais, répliqua le juif, qu’est-ce qui obligeait Dieu à souffrir de pareilles choses?»

L’évêque put voir à cette demande qu’il avait été peu compris, et peut-être mal écouté ; cependant il reprit, sans témoigner aucune impatience :


« Je te l’ai déjà dit ; Dieu créa l’homme innocent, mais, circonvenu par les ruses du serpent, l’homme prévariqua contre l’ordre de Dieu, et pour cette faute, expulsé du séjour du paradis, il fut assujetti aux labeurs de ce monde. C’est par la mort du Christ, fils unique de Dieu, qu’il a été réconcilié avec le père.

- Mais, répliqua encore le juif, est-ce que Dieu ne pouvait pas envoyer des prophètes ou des apôtres pour ramener l’homme dans la voie du salut, sans que lui-même s’humiliât jusqu’à être fait chair ? »

L’évêque, toujours calme et grave, répondit :

« Le genre humain n’a cessé de pécher dès le commencement : ni l’inondation du déluge, ni l’incendie de Sodome, ni les plaies de l’Égypte, ni le miracle qui a ouvert les eaux de la mer Rouge et celles du Jourdain, rien de tout cela n’a pu l’effrayer. Il a toujours résisté à la loi de Dieu, il n’a point cru les prophètes, et non seulement il n’a point cru, mais il a mis à mort ceux qui venaient lui prêcher la pénitence.

Ainsi donc, si Dieu lui-même n’était descendu pour le racheter, nul autre n’eût pu accomplir l’œuvre de cette rédemption. Nous avons été régénérés par sa naissance, lavés par son baptême, guéris par ses blessures, relevés par sa résurrection, glorifiés par son ascension, et pour nous faire entendre qu’il devait venir apportant le remède à nos maux, un de tes prophètes a dit :

Nous sommes redevenus sains par ses meurtrissures. Et ailleurs : Il portera nos péchés, et il priera pour les violateurs de la loi. Et encore :Il sera mené à la mort comme une brebis qu’on va égorger ; il demeurera en silence sans ouvrir la bouche, comme l’agneau est muet devant celui qui le tond ; il est mort dans les douleurs, condamné par jugement. Qui racontera sa génération ?

Son nom est le Seigneur des armées. Jacob lui-même, de qui tu te vantes d’être issu, bénissant son fils Juda, lui dit comme s’il eût parlé au Christ, fils de Dieu : Les enfans de votre père vous adoreront. Juda est un jeune lion ; vous vous êtes levé, mon fils, pour aller à la proie, et vous vous êtes couché pour dormir comme un lion ; qui osera le réveiller ?»

Ces discours, logiquement peu suivis, mais empreints, dans leur désordre, d’un certain caractère de grandeur, ne produisirent aucun effet sur l’esprit du juif Priscus. Il cessa de soutenir la dispute, mais sans se montrer aucunement ébranlé dans sa croyance. Quand le roi vit qu’il se taisait de l’air d’un homme qui ne veut rien céder, il se tourna vers l’évêque de Tours et dit :

« Saint prêtre, que ce malheureux se passe de ta bénédiction, moi je te dirai ce que Jacob disait à l’ange avec lequel il s’entretenait : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m’ayez béni. »

Après ces paroles, qui ne manquaient ni de grâce ni de dignité, Hilperik demanda de l’eau pour que l’évêque et lui se lavassent les mains ; et lorsque tous deux se furent lavés, Grégoire, posant sa main droite sur la tête du roi, prononça la bénédiction au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Il y avait là, sur une table, du pain, du vin, et probablement aussi différents mets destinés à être offerts aux personnes de marque qui venaient faire au roi leurs salutations de départ. Suivant les règles de la politesse franque, Hilperik invita l’évêque de Tours à ne pas se séparer de lui sans avoir pris quelque chose à sa table. L’évêque prit un morceau de pain, fit dessus le signe de la croix, puis, l’ayant rompu en deux parts, il en garda une, et présenta l’autre au roi, qui mangea debout avec lui. Ensuite, tous les deux s’étant versé un peu de vin, ils burent ensemble, en se disant adieu.

L’évêque se disposa à reprendre la route de son diocèse ; le roi monta à cheval au milieu de ses leudes (la haute aristocratie du temps des Mérovingiens) et de ses gens de service, escortant, avec eux, le chariot couvert qui portait la reine et sa fille Rigonthe (ou Rigonde vers 569-589) . C’était à ces deux personnes que se trouvait alors réduite la famille royale de Neustrie, naguère si nombreuse. Les trois fils de Hilperik et de Frédégonde étaient morts l’année précédente, emportés par une épidémie. Le dernier des fils d’Audowere (ou Audovère vers 530-580) avait péri presque en même temps par une catastrophe sanglante, dont les sombres détails feront le sujet du prochain récit.

 Cette scène de controverse religieuse, si bizarrement provoquée par un trait de badinage, avait, à ce qu’il semble, laissé une forte impression dans l’esprit du roi Hilperik. Durant son séjour à Paris, il ne put s’empêcher de réfléchir profondément à l’impossibilité de convaincre les juifs et de les attirer dans le sein de l’Église en raisonnant avec eux.

Ces réflexions continuèrent même de le préoccuper au milieu de grands embarras politiques, et des soins de la guerre de conquête qu’il poursuivait sur sa frontière du midi. Elles eurent pour résultat, en l’année 582, une préception (conduite à tenir) royale qu’ordonnait que tous les juifs domiciliés à Paris fussent baptisés. Ce décret, adressé ; dans le style ordinaire, au comte ou au juge de la ville, se terminait par une formule de l’invention du roi, formule vraiment barbare, qu’il avait coutume d’employer, tantôt comme une sorte d’épouvantail, tantôt avec l’intention sérieuse de s’y conformer à la lettre :

« Si quelqu’un méprise notre ordonnance, qu’on le châtie en lui crevant les yeux. »

Frappés de terreur, les juifs obéirent et allèrent à l’église recevoir l’instruction chrétienne. Le roi se fit une gloire puérile d’assister, en grande pompe, aux cérémonies de leur baptême, et même de tenir sur les fonts plusieurs de ces convertis par force.

 Un homme, pourtant, osa lui résister et refuser de faire abjuration ; ce fut ce même Priscus, dont la défense logique avait été si opiniâtre. Hilperik se montra patient; il tenta de nouveau sur l’esprit du raisonneur qui lui avait tenu tête les moyens de persuasion; mais, après une conférence inutile, irrité de voir, pour la seconde fois, son éloquence en défaut, il s’écria :

« S’il ne veut pas croire de bon gré, je le ferai bien croire malgré lui. »


Le juif Priscus, jeté alors en prison, ne perdit pas courage. Profitant avec adresse de l’intime connaissance qu’il avait du caractère du roi, il le prit par son faible, et lui fit offrir de riches présents, à condition d’obtenir en échange un peu de répit.

Son fils, disait-il, devait prochainement épouser une juive de Marseille, il ne lui fallait que le temps de conclure ce mariage, après quoi il se soumettrait comme les autres, et changerait de religion. Que le prétexte fût vrai et la promesse sincère, Hilperik s’en inquiéta peu, et l’appât de l’or calmant tout à coup sa manie de prosélytisme, il fit mettre son marchand juif en liberté.

Ainsi Priscus demeura seul pur d’apostasie et calme de conscience parmi ses co-religionnaires, qui, agités en sens divers par le remords et par la crainte, s’assemblaient secrètement pour célébrer le jour du sabbat, et, le lendemain, assistaient comme chrétiens aux offices de l’église.

Parmi ceux des nouveaux convertis que le roi Hilperik avait honorés de la faveur de sa paternité spirituelle, se trouvait un certain Phatir, originaire du royaume des Burgondes (actuelle Bourgogne), et récemment établi à Paris.
Cet homme, d’un caractère sombre, n’eut pas plutôt abjuré la foi de ses ancêtres, qu’il en conçut un profond regret ; le sentiment de l’opprobre où il se voyait tombé lui devint bientôt insupportable.

L’amertume de ses pensées se tourna en jalousie violente contre Priscus, qui, plus heureux que lui, pouvait marcher la tête haute, exempte de la honte et du tourment qui rongent le cœur d’un apostat. Cette haine, nourrie sourdement, s’accrut jusqu’à la frénésie, et Phatir résolut d’assassiner celui dont il enviait le bonheur.

Chaque jour de sabbat, Priscus allait accomplir en secret les rites du culte judaïque, dans une maison écartée au sud de la ville, sur l’une des deux voies romaines qui partaient du même point, à peu de distance du Petit-pont. Phatir forma le projet de l’attendre au passage, et, menant avec lui ses esclaves armés de poignards et d’épées, il se posta en embuscade sur une place qui était le parvis de la basilique de Saint-Julien (Plan-ci dessus). (Cinquième arrondissement, anciennement rue Saint-Julien du Pauvre à l’emplacement du jardin qui était alors un chemin)

Le malheureux Priscus, ne se doutant de rien, suivit sa route ordinaire ; selon l’usage des juifs qui se rendaient au temple, il n’avait sur lui aucune espèce d’armes, et portait noué autour de son corps, en guise de ceinture, le voile dont il devait se couvrir la tête durant la prière et le chant des psaumes.

Quelques-uns de ses amis l’accompagnaient, mais ils étaient, comme lui, sans moyens de défense. Dès que Phatir les vit à sa portée, il tomba sur eux, l’épée à la main, suivi de ses esclaves, qui, animés de la fureur de leur maître, frappèrent sans distinction de personnes, et firent un même carnage du juif Priscus et de ses amis. Les meurtriers, gagnant aussitôt l’asile le plus sûr et le plus proche, se réfugièrent ensemble dans la basilique de Saint-Julien.

Soit que Priscus jouît parmi les habitants de Paris d’une grande considération, soit que la vue des cadavres gisant sur le pavé eût suffi pour soulever l’indignation publique, le peuple s’ameuta sur le lieu où ces meurtres venaient d’être commis, et une foule considérable, poussant des cris de mort contre les assassins, cerna de tous côtés la basilique.

L’alarme fut telle parmi les clercs, gardiens de l’église, qu’ils envoyèrent en grande hâte au palais du roi, demander protection et des ordres sur ce qu’ils devaient faire. Hilperik fit répondre qu’il voulait que son filleul Phatir eut la vie sauve, mais que les esclaves devaient tous être mis hors de l’asile et punis de mort. Ceux-ci, fidèles jusqu’au bout au maître qu’ils avaient servi dans le mal comme dans le bien, le virent, sans murmurer, s’évader seul par le secours des clercs, et ils se préparèrent à mourir.

Pour échapper aux souffrances dont les menaçait la colère du peuple, et à la torture qui, judiciairement, devait précéder leur supplice, ils résolurent, d’un accord unanime, que l’un d’entre eux tuerait les autres, puis se tuerait lui-même de son épée, et ils nommèrent par acclamation celui qui devait faire l’office de bourreau. L’esclave exécuteur de la volonté commune frappa ses compagnons l’un après l’autre, mais, quand il se vit seul debout, il hésita à tourner le fer contre sa poitrine.

Un vague espoir d’évasion, ou la pensée de vendre au moins chèrement sa vie, le poussa à s’élancer hors de la basilique, au milieu du peuple ameuté. Brandissant son épée d’où le sang dégoûtait, il tenta de se faire jour à travers la foule; mais, après quelques moments de lutte, il fut écrasé par le nombre, et périt cruellement mutilé.

Phatir sollicita du roi, pour sa propre sûreté, la permission de retourner dans le pays d’où il était venu; il partit pour le royaume de Gonthramn (Gontran roi de Bourgogne, vers 532-592), mais les parents de Priscus se mirent en route sur ses traces, l’atteignirent, et, par sa mort, vengèrent celle de leur parent. (...)

Ps : Le successeur de Chilpéric I, Childebert II  est né vers 570, il sera roi de Paris de 592 à 596, année de sa disparition.

Source : Wikisource - Augustin Thierry
Nouvelles Lettres sur l’histoire de France -
Revue des Deux Mondes, tome 8, 1836 (pages  519 à 528).



Les Juifs à Paris au Moyen Âge 

   
Enluminure d'un Juif frappant un Chrétien

Première partie :

Le haut Moyen Âge au royaume de Paris

Henri Sauval (vers 1620-1676), historien de Paris


Sommaire :  Histoire de Priscus - Persécution sous Dagobert - Juifs persécutés par toute l'Europe

Durant les six premiers siècles de l'Eglise, les Chrétiens tant hommes que femmes ne faisaient aucune difficulté de s'allier aux Juifs et de contracter mariage avec eux. En ce temps-là, les juifs étaient si grands maîtres, que les trois derniers jours de la semaine Sainte aussi bien que le jour de Pâques ; ils se moquaient publiquement de la tristesse et de la joie que les Chrétiens témoignent alors dans leurs cérémonies. Mais cette licence fut réprimée en 533, 535, 538 et 581, par le roi Childebert, par les conciles d'Auvergne et de Mâcon, et par le deux et troisième d'Orléans.

Childebert fit défenses aux juifs de paraître ces jours-là ; ni dans les places ni dans les rues aussi bien à Paris que partout son royaume. Au troisième concile d'Orléans et au concile de Mâcon, cette déclaration du roi fut approuvée.

En 533, le second Concile d'Orléans excommunia tous les Chrétiens qui feraient alliance avec eux : et quoiqu'en confirmant ces canons le concile d'Auvergne et le troisième d'Orléans y apportassent quelque modification, depuis néanmoins ils furent observés à la rigueur, surtout à Paris. Car nous lisons dans Joannes Galli (avocat général au Parlement de Paris) que le Bailli (représentant légal) de l'évêque de Paris condamna en 1397 Jean Hardi à être brûlé, à cause qu'il avait eu d'une juive des enfants qui faisaient profession de la Religion de leur mère.

Depuis ces Canons et jusqu'au neuvième Siècle, il ne s'est presque point tenu de concile dans le royaume, où il ne soit fait mention des Juifs. Je laisse là ce qui est rapporté contre eux dans ceux d'Agde, de Beaune, de Mâcon, de Narbonne, de Reims et de Metz, comme regardant tous les Juifs en général, et que je ne veux parler que de ceux de Paris.

I - HISTOIRE DE PRISCUS

GREGOIRE de Tours Livre six, rapporte que Chilpéric, moitié par force, moitié par douceur, obligea une bonne partie des Juifs de Paris à se faire baptiser. Les uns épouvantés par ses menaces, les autres attirés par l'honneur qu’il leur faisait de les tenir sur les fonts. Quoi qu'il fit néanmoins, jamais il ne put venir à bout d'un certain Priscus qui s'était insinué dans ses bonnes grâces, et même rendu familier avec lui, à cause des riches meubles et autres curiosités qu'il lui vendait. Son opiniâtreté fut si grande qu'il ne se rendit ni aux raisons de Grégoire de Tours, ni aux caresses de ce prince, qui même l'embrassa, afin de lui amollir le cœur ; ce qui le piqua à un point, que de dépit il le fit mettre en prison.

Tout ce grand zèle de Chilpéric néanmoins fut de peu de durée, et ne mit guère à se refroidir ; car bientôt après, il souffrit que ceux qu'il avait contraints à se faire baptiser abjuraient la religion chrétienne ; mais bien pis, il fut assez lâche de permettre à Priscus pour de l'argent de différer sa conversion jusqu'à ce que son fils eut épousé une certaine juive de Marseille.

Durant ceci, un certain Phatir juif nouvellement converti et filleul du roi, qui en voulait à Priscus prend son temps comme il allait au Sabbat ("Jour de repos hebdomadaire dans des religions qui reconnaissent l'Ancien Testament"), et assisté de ses domestiques, l'assassine. Aussitôt lui et ses complices s'étant réfugiés dans saint Julien-le-Pauvre (une basilique depuis disparue), quoi qu'alors les églises servissent d'asile à toutes sortes de criminels, le roi cependant commanda qu'ils fussent tirés de là par force et qu'on leur fit leur procès.

Phatir là-dessus trouve moyen de se sauver ; les autres ne voulant pas mourir de la main d'un bourreau, prièrent un de leurs compagnons de les tuer tous, les uns après les autres. Ce qu'ayant fait, en même temps il sort de l'église tout furieux, l'épée à la main, et vient fondre déterminément sur une foule de monde qui s'était saisie des avenues, et frappant de tous côtés, aussitôt il fut assommé et mis en pièces.



II - PERSéCUTION DES JUIFS SOUS DAGOBERT

FREDEGAIRE (*), l'auteur des Gestes de Dagobert (chronique du VIIe siècle), et Aimoyn, rapportent que l'empereur Héraclius prince consommé dans l'astrologie judiciaire ("Jugement de Dieu annoncé par les astres"), ayant découvert que l'Empire était menacé de sa ruine par des circoncis, et qu’ils s'en rendraient les maîtres, au lieu de songer à exterminer les Mahométans qui alors commençaient à faire parler d'eux.

Il s'acharna de force sur les Juifs, que non content de les chasser de ses terres, il pria Dagobert et les autres Princes Chrétiens d'en faire autant chez eux et de les en bannir. Si bien que Dagobert à sa prière s’étant mis à les persécuter, une partie se fit baptiser, le reste abandonna le royaume.

Cette histoire cependant ne se lit pas dans un auteur grec contemporain, ni même dans tous les autres qui ont parlé des empereurs de Constantinople : et quant à ceux qui ont fait mention des Juifs de ce temps-là, ils disent simplement, qu’Héraclius les fit sortir de Jérusalem, avec défenses d'y rentrer, ni d'en approcher plus près de trois lieues (environ 9 kilomètres).

Pour ce qui regarde la prédiction de cet empereur, les auteurs à la vérité qui racontent l'invasion des Mahométans assurent qu'Etienne célébré mathématicien d’Alexandrie, la prédit du temps d'Héraclius ; mais pas un ne dit que ce prince se connût aux astres, ni qu'il se fût étudié à l'Astrologie judiciaire.

Tellement qu'il y a grande apparence que des trois auteurs Français que j'ai nommé qui rapportent cette fable, les deux derniers l'ont tiré de Frédégaire, qui la inventée pour donner quelque couleur à la cruauté de Dagobert (592-639) en persécutant les Juifs. Depuis ce prince, je ne vois rien des Juifs dans notre histoire qu'en 848, 877, 1009 et 1096.

En 877, les marchands Juifs payaient pour les droits du roi le dixième denier et les Chrétiens l'onzième. Cette année-là même, Charles le Chauve (deuxième du nom, 823-897) avait pour médecin un juif nommé Sédécias qui l'empoisonna.

En 1009 les Juifs d'Orléans furent accusés d'avoir porté le prince de Babylone à brûler le Temple de Jérusalem, afin que les Chrétiens n'allassent plus faire la guerre dans la Terre Sainte.

  Enluminure, expulsion d'Angleterre

III - JUIFS PERSECUTéS PAR TOUTE L'EUROPE


EN 1096, comme si toute l'Europe eût conspiré la ruine des juifs, ils furent persécutés si cruellement en France, en Espagne, en Angleterre, en Italie, en Bohème, en Hongrie, et par généralement toute l’Allemagne, que Joseph Cohen prétend que plusieurs millions de ces malheureux furent taillés en pièces, ou se firent mourir et qu'enfin pas un ne put se garantir de la fureur des Chrétiens que par la mort.


(*) Fredegarius (en latin) ou Frégédaire le scolastique (consacré à l’étude)  : « Nom sous lequel on désignait l'auteur d'une chronique des royaumes mérovingiens pour la période 584-642. Il apparaît pour la première fois dans les Antiquités gauloises et françaises de Claude Fauchet en 1579 » (data BNF).





Les Juifs à Paris au Moyen Âge
Enliminure, roi et conseillers juifs à la Cour   
Deuxième partie :

Le bas Moyen Âge à Paris et en France

Henri Sauval (vers 1620-1676), historien de Paris


Sommaire : Rétablissement des Juifs - Persécutions sous Philippe Auguste - Juifs rappelés - Persécution sous Saint Louis - Persécution sous Philippe le Bel - Rétablissement sous Luis le Hutin - Fable réfutée (rumeurs d'empoisennement des puits) - Etat tranquille sous Hugues Aubriot (prévôt de Paris) - Bannissement sous Charles VI

IV - RéTABLISSEMENT DES JUIFS


Une si cruelle persécution que la précédente semblait obliger les Juifs à ne remettre jamais les pieds dans l'Europe. Cependant cela ne les empêcha pas, peu de temps après de songer à leur rétablissement, surtout en France, et à Paris. A la vérité avant que d'y venir, ils prirent un peu mieux leurs précautions qu'auparavant ; car quelques-uns obtinrent de nos rois des lieux de franchises, où ils vécurent à l'abri de toutes sortes de violences ; et même d'autres eurent permission de se donner aux ducs, aux comtes et aux autres grands seigneurs du royaume ; et tous enfin, eurent des privilèges, une justice, des juges à part, qui s'appelaient les Conservateurs des Juifs.

Ces sûretés les soutinrent véritablement sous Louis le Gros (sixième du nom, 1081-1137) et Louis le Jeune (septième du nom, 1120-1180) du consentement des papes, et malgré les remontrances de Pierre le Vénérable ; car nous apprenons d'une lettre de cet abbé de Cluny, qu'il fit son possible, afin que Louis le Jeune s'emparât de leurs biens pour secourir son armée de la Terre Sainte; mais qu'il ne put obtenir de lui autre chose, sinon que ceux qui voudraient se croiser, demeureraient déchargés de tout ce qu'ils devaient aux Juifs.

Nous lisons dans Génébrard (Théologien 1535-1597), que lorsque Innocent II vint à Paris (entre 1130 et 1143), les Juifs lui firent présent d'un ancien Testament couvert de la plus riche étoffe qu'ils purent recouvrer, et qu'il leur dit : Je prie dieu qu'il lève de dessus vos coeurs le voile dont ils sont couverts.

Avec tant de sûreté néanmoins et toute leur prévoyance, ils ne purent se garantir des rigueurs de Philippe Auguste, de Louis VIII, de saint Louis (Louis IX), de Philippe le Hardi, de Philippe le Bel, de Philippe le Long, de Charles le Bel, de Philippe de Valois, du Roi Jean et de Charles VI. La plupart de ces princes les pillèrent et les chassèrent. Que s'ils les rappelaient, c’était pour de l'argent ; et lorsque les ayant fait revenir, ils les chassaient tout de nouveau peu de temps après, le prétexte était qu'il fallait purger le Royaume de ces sangsues et maintenir la pureté de la religion chrétienne.

Mais en effet, c’était toujours pour partager avec les courtisans la meilleure partie de leur lien : et quand peu de temps après les avoir exilés, ils les rappelaient, ou bien en apparence, c’était pour payer leur rançon, ou pour entretenir la guerre Sainte ; mais toujours à dessein de les accabler d'impositions et d'achever de les piller.

V - PERSéCUTION DES JUIFS SOUS PHILIPPE AUGUSTE
& de plus chassés


De tous les Princes qui ont persécuté les Juifs, il n'y en a point qui les ait plus tourmentés que Philippe Auguste. Il ne fut pas plutôt sacré, qu’il se saisit de leur or, de leur argent et de tous leurs meubles. Après il les fit mettre en prison, et n'en sortirent point, qu'ils ne lui eussent donné quinze mille marcs d'argent. Ensuite il les chassa de France, confisqua leurs terres et leurs maisons, et dispensa à tous ses sujets de leur payer les sommes immenses dont ils leur étaient redevables, pourvu qu'ils lui en donnassent la cinquième partie.

Chacun en fut si joyeux, qu'on appela cette année-là, l’année du Jubilé ; à l'imitation des Israélites, qui appelaient ainsi la dernière année de chaque demi-siècle, parce qu'alors ils devenaient quittes de toutes leurs dettes, et que les terres aliénées aussi bien que les maisons, retournaient à leurs premiers maîtres.

Pour couvrir ces rapines, on les accusa, outre la ruine du peuple, d'avoir envahi par leurs usures une infinité de fermes, de métairies, de terres, près de la moitié des maisons de Paris, les vases sacrés et les trésors des églises, de boire impudemment dans les calices, d'y faire de la soupe au vin. Et enfin de s'en servir à des usages si infâmes, que d'y penser seulement cela fait dresser les cheveux ; de crucifier tous les ans un chrétien, le jour du vendredi saint, de faire esclave les pauvres chrétiens qu'ils avaient ruinés, en achetant leur liberté.

On ne voulut point se souvenir que Philippe Auguste lui-même, aussi bien que les autres rois ses prédécesseurs leur avaient permis de donner à usure, et de faire des acquisitions. Et moins encore considérer, que le trafic des vases saints était devenu si commun en France, que tout le monde en achetait : sans bien d'autres choses que les lois permettaient en dépit des conciles d'Orléans, de Mâcon, de Reims, des Capitulaires de Charlemagne et de Pierre le Vénérable abbé de Cluny.

Je m'étonne de ce qu'on ne les accusa pas aussi de faire des imprécations contre les Chrétiens sur la viande qu'ils leur vendaient, de la salir de l'ordure de leurs enfants, de leurs filles et de leurs femmes ; de faire faire de leur marc de vendange des galettes en forme d'hosties pour les donner après à manger à leurs chiens en haine du Saint Sacrement. En un mot d'user de nos hosties pour se guérir quand ils étaient malades, à l'exemple des premiers Chrétiens : car ce sont les crimes dont on chargeait les Juifs alors, et auxquels l'évêque Eudes remédia dans un synode tenu à Paris sous le Règne de Philippe Auguste.

L’histoire de Rigord (Moine de Saint-Denis, 1145-1209) et les chroniques de saint Denys sont pleines des supplices qu'on leur fit souffrir à cause de ces crimes, et pour quelques autres qu'on leur imputait. Si ces chroniques en sont crues aussi bien que Rigord, c’était justement qu'on les condamnait au feu.

Le Rabbin Abarbanel cependant, ni Joseph Cohen n'en demeurent pas d'accord, ils les regardent comme autant d'innocents et de martyrs qu'on immolait à l'avarice et à la fureur de la populace ; et qu'enfin ce fut une injustice que dieu vengea bientôt après, par des dérèglements de nature, qui désolèrent le royaume et par les victoires que les Anglais et les Sarrasins remportèrent sur les Français.

Voilà tous les forfaits qui rendaient les Juifs si odieux, dont on les chargeait. Vrais ou faux, je m'en rapporte ; mais les plus clairvoyants en cette matière prétendent qu'ils n'auraient point été coupables, si Philippe Auguste jeune prince, âgé pour lors de vingt sept ans seulement ne se fut laissé aller aux mauvais conseils qu'on lui donna, lui faisant à croire qu'outre l'honneur qui lui en reviendrait, à son avènement à la couronne, de purger son royaume des sangsues du peuple et de l'église Gallicane.

C’était le vrai moyen de s'enrichir : ce qui l'anima si bien contre eux, que jamais ils ne purent le fléchir, de sorte que par un édit, il les bannit de France. Et quoi qu'alors ils fissent toutes choses pour en empêcher l'exécution ; que même à force d'argent et de promesses, ils eussent gagné les princes, avec la plupart des évêques et des grands seigneurs, il fallut s'en aller. Pour toute grâce on leur laissa leurs meubles, et encore à la charge de les vendre dans un certain temps.

Rigord, qui vit tout ceci, dit, qu'ils furent chassés en 1182. Joseph Cohen, David Gantz, Sethus, Calvisius et Génébrard, tous quatre Chronologues modernes (ou chronologistes) ne s'accordent ni entre eux touchant l'année, ni avec Rigord.

VI - JUIFS RAPPELLéS

DEPUIS, Philippe Auguste rappela les Juifs en 1198. Trois ans auparavant leur retour, le ciel, à ce qu'assure Rigord, se fondit en pluies, pour ainsi dire, ensuite la terre devint stérile, et ils ne furent pas plutôt à Paris que le Roi d'Angleterre à la tête d'une puissante armée, se jeta dans le Vexin, et fit du pis qu'il pût près de Gisors : ce qui fut cause que Philippe se repentit de les avoir rappelés.

De sorte que pour contenter le peuple qui en murmurait, à ce que disent Cohen et David Gantz, il les chassa pour la seconde fois; ce qui pourtant ne se trouve point ni dans Rigord, ni dans tous les autres historiens quoique Rigord soit moins l'historien de Philippe Auguste, que son panégyriste : car enfin il n'aurait eu garde de l'oublier.

Tellement qu'il faut ou que ceux-ci ayant menti, ou que les ordonnances de ce Prince faites un peu devant sa mort soient supposées la plupart, aussi bien quant au sceau, qu'à l'égard de l'usure des Juifs. Cependant les savants les admettent, et tous les registres de ce temps-là d'où je les ai tirés.

Au reste, on ne sait point de quelle façon les Juifs en 1198 rentrèrent dans les bonnes grâces du roi, et comme c’était l'avarice qui les avait fait chasser, si ce ne fut point encore elle gagnée pour lors par l'argent, qui les fit rappeler.

Il n'y a que nos historiens modernes qui touchent ce point. Génébrard l'avoue franchement, Paul Emile pallie l'affaire, et veut que Philippe résolu alors de retourner dans la Terre Sainte, et manquant d'argent fut contraint d'en venir-là. Depuis cela, jusqu'aux temps de saint Louis, ils vécurent assez paisiblement.

VII - PERSéCUTION DES JUIFS SOUS SAINT-LOUIS (Louis IX)

EN 1252, lorsque saint Louis était en Orient, apprenant que les Sarrasins se raillaient des Français , et leur reprochaient qu'ils vivaient avec les bourreaux de Jésus-Christ, et étaient de leurs bons amis. Ce reproche lui fut si sensible, qu'aussitôt il envoya en France une déclaration, afin qu'on les chassât, à l'exception des marchands et des artisans. Mathieu Paris qui raconte ceci ne dit point ce qui en arriva.

On croit néanmoins que ce commandement ne leur fit pas grand mal, comme n'ayant point supprimé par la déclaration, ni les usures, ni les usuriers ; puisque enfin les Caoursins (ou Cahorsins équivalent de banquier ou d’usurier) furent substitués aux juifs, avec permission d'en user comme ces exilés. Que si dans une charte de l'année 1315, il est remarqué, que ce prince fit par un motif de piété ce que Philippe Auguste n'avait fait que par ambition et par avarice ; néanmoins, il se repentit d'avoir chassé les juifs, et comme lui le rappela, et même bientôt après selon toutes les apparences ; car l'histoire de ce temps-là ne fait aucune mention de leur bannissement.

Quoi qu'il en soit, on peut dire, que saint Louis fut leur plus cruel ennemi ; car il leur défendit les usures, fit brûler leur Talmud, les obligea à porter une marque, afin qu'on les pût reconnaître. En un mot, il fit tout ce qu'il put pour les affliger.

Mais si d'un côté ce prince prenait plaisir à les tourmenter, d'autre côté, il faisait son possible pour les convertir, n'épargnant point l'argent, afin d'en venir à bout ; si bien que ses libéralités en gagnèrent plusieurs et même des familles entières. Outre une infinité de leurs enfants orphelins qu'il nourrissait, ceux qui se convertissaient, il les faisait baptiser, les tenait lui-même sur les fonts. Leur assignait sur son domaine des rentes ; d'un, de deux, et même de trois deniers par jour, qui était beaucoup en ce temps-là, dont ils pouvaient disposer pendant leur vie, et dont leurs veuves, leurs enfants et leurs héritiers jouissaient après leur mort de la même façon.

Bien que ces convertis coûtassent à ce bon prince des sommes excessives, la plupart des rois néanmoins qui vinrent après lui, et qui souffrirent les Juifs, plus imitateurs de son grand zèle, que rebutés par la dépense, augmentèrent ces rentes, à mesure que le prix de tout ce qui se vend croissait de plus. Les assignèrent sur un si bon fonds qu'il n'y avait rien de mieux payé.

Ce qu'il est aisé de voir dans les comptes du domaine de ce temps-là, sous les noms de Baptisati pour les orphelins, et de Conversi à l'égard des autres. C'est dans les titres de la Chambre des Comptes que l'illustre Antoine de Vyon, auditeur de la même Chambre, m'a communiqué, que j'ai appris, et telles particularités, et cette prodigalité si pieuse de saint Louis.

VIII - PERSéCUTION DES JUIFS SOUS PHILIPPE LE BEL

LES Juifs sous Philippe le Hardi (Philippe III, 1245-1285) vécurent à Paris et ailleurs de la même sorte qu'ils avaient fait sous son père, et si alors on proposa de les chasser, ce fut un coup en l'air.

   Mais à l'égard de Philippe le Bel (ci-contre avec une enluminure, 1268-1314), il s'éleva de nouvelles tempêtes : car alors en 1390, au Parlement de la Chandeleur, il fut ordonné, le roi présent, et par son commandement même, que tous les Juifs absolument tant d'Angleterre, que de la grogne qui s'étaient venus établir en France, sortiraient dans la mi-carême.

Génébrard là-dessus dit qu'en 1295 qui est cinq ans après ce prince les chassa et pilla les autres, et que les Juifs pour cela ont donné à cet exil le nom de qui veut dire parce qu'il arriva cinquante-cinq ans après le cinquième millénaire de la création du Monde.

Cependant ni l'auteur de Sehebeth Jehuda, ni Levi Ben Gerson, ni Abraham Zachut, ni Joseph Cohen, ni David Gantz, chronologues et tous Rabbins ne parlent non plus de ce bannissement rapporté par Génébrard, que de l'observation qu'il fait, ou s'ils en touchent quelque chose, c'est seulement en 1306, qu'il est impossible d'accorder avec ce qu'il avance.

Le Continuateur de Nangis, l'auteur de la Chronique Latine de Charles VI, qui étaient de ce temps-là, et tout de même, l'auteur de la Chronique Latine de Rouen ; que Philippe Labbe jésuite a mise au jour, disent presque la même chose, et marquent cette désolation des Juifs en 1306 : tout ce que le continuateur ajoute, est qu'elle arriva un peu devant la Madeleine, ou bientôt après. Ce qui peut nous déterminer sur ce sujet est un gros compte ou rouleau qui est à la Chambre des Comptes intitulé :

« C'est le compte des biens des Juifs, de la Baillie d’Orléans ou au Ressort, rendu par Jean de Yenville huissier d'armes le Roi, & Simon de Montigni, Baillif d'Orléans, envoyé de par le roi pour la prise d'iceux Juifs et de leurs biens abrogés, dont les parties sont plus pleinement contenues en d'autres rou(e)llés baillés par devers la Cour, selon que les personnes, ci-dessus nommées qui furent commis de part ledit Jean d'Yenville, et BaiIIif d’Orléans et prendre iceux et leurs biens en divers lieux ont rendu et baillé par iceux rou(e)llés, et sans ce que ledit Jean Yenville Baillif d’Orléans ait fait aucune recette d'iceux biens fors tant seulement, faire leur dépens dans ladite besogne l’an MCCCVI (1306), tout à faible monnaie ».

Et sur le dos est écrit : « Non est perfectus dies Veneris ante instans septum Magdalenae est eis assignatus ad (mot illisible) lum istum compotum ».

D'autres tiennent que leur fuite fut si précipitée, qu'on ne leur permit d'emporter que ce qu'ils pourraient cacher dans leurs habits, et néanmoins un Registre de la Chambre des Comptes intitulé, Judæi, fait savoir que sous main ils mirent en dépôt chez les Chrétiens, qu'ils croyaient les plus honnêtes gens, non seulement leurs meubles, mais même de l'or, de l'argent, et ce qu'ils avaient de plus précieux, et que par ce moyen ils sauvèrent bien des choses.

Cet exil au rapport des Rabbins que j'ai cité fut tout autrement barbare ; que celui qu'ils souffrirent sous Philippe Auguste ; car outre que le Roi engloutit tout leur bien, jusqu'à ne leur laisser que l'habit, on en fit une cruelle boucherie. Si bien qu'au contraire de s'enfuir en désordre, leur misère fut si grande, que quantité périrent encore de peste et de faim, tellement qu'il en mourut plus de douze cent mille, ou pour me servir des termes de leurs rabbins, deux fois autant qu'il s'en sauva d'Egypte sous la conduite de Moïse. Il semble qu'un si grand carnage méritait bien d'avoir place, dans notre histoire.

Nos auteurs toutefois sont muets là-dessus, ou si quelqu'un fait mention de ce bannissement, il se contente de dire simplement, qu'il arriva au mois de juillet, et que le roi s'empara de tous les biens des juifs : de sorte qu'il faut ou que cela ne soit pas vrai, ou bien qu'on a voulu cacher à la postérité une si grande barbarie.

IX  - RETABLISSEMENT DES JUIFS SOUS LOUIS (le) HUTIN

NONOBSTANT tous les maux que je viens de rapporter, et une si cruelle persécution, Philippe le Bel ne fut pas plutôt mort, que les Juifs par argent gagnèrent Louis Hutin (Louis X régna deux ans, 1289-1316), en 1315, achetèrent de lui au mois de juin la permission de revenir seulement pour treize ans, vingt deux mille cinq cents livres qu'ils promirent de payer à la saint Rémi ; outre le transport qu'ils lui firent des deux tiers de ce qui leur était dû en France quand son père les exila.

Les conditions de leur retour furent que tous les livres de leur loi, à la réserve du Talmud, leur seraient rendus au plutôt :

- qu'ils rentreraient dans leurs synagogues, et leurs cimetières qui seraient encore en nature ;
- qu'il leur serait permis de contraindre ceux qui les avaient achetés à les leur abandonner pour le même prix qu'ils leur auraient coûté ;
- qu'il leur en serait donné d'autres à bon marché au lieu de ceux qu'on ne pourrait découvrir ; ou qui seraient couverts de trop de bâtiments ;
- qu'ils retireraient le tiers de ce qu'on leur devait, avant leur dernier bannissement ; que par semaine ils exigeraient douze deniers d'usure pour livre ;
- que des treize années de séjour qu'on leur accordait, ils emploieraient la dernière à retirer à leur aise, et en sûreté des mains de leurs débiteurs tout ce qui leur serait dû, qu'ils ne disputeraient point de la Religion ;
- qu'ils ne prêteraient point sur des ornements d' église, ni sur des gages sanglants ou mouillés, pour me servir des termes ; qu'ils porteraient à leurs robes de dessus une marque de soie grossièrement faite, de la largeur d'un Tournois d'argent, et d'autre couleur que l'habit.

Or quoique dans les lettres que le roi leur fit expédier, il ne soit point parlé qu'ils lui devaient payer à la saint Remi vingt-deux mille cinq cents livres, et dix mille livres tous les ans. J'apprends, néanmoins d'une charte de Philippe le Long son successeur (Philippe V, 1294-1322), que c'est la principale condition qui fut cause de leur retour. Et que le terme échu n'ayant pu compter au roi cette somme, il leur accorda douze ans de répit, à la charge de lui faire transport de l'autre tiers des dettes qu'ils s’étaient réservé.

Cet accord fait, il semblait que les Juifs dussent vivre assez paisiblement, cependant Sethus Calvisius, Génébrard, l'auteur des Chroniques de saint Denys de ce temps-là, Paule Emile, Papirius Masson, le rabbin David Gantz, Belleforest et les titres du Trésor des Chartes assurent que Louis Hutin, Philippe le Long et presque tous les Français firent ce qu’ils purent pour les détruire. Calvisius dit que Louis Hutin ne les fit revenir qu'afin de les piller et être en état de passer en Flandre avec une puissante armée.

Paul Emile, Masson, aussi bien que les Chroniques de saint Denys et Belleforest (cartographe, plan de Paris de 1575) prétendent que ces séditieux appelés Pastoureaux, en massacrèrent quantité. Génébrard de son côté veut que cinq ou six ans après leur retour, le peuple contraignit Philippe le Long de révoquer tout ce que Louis Hutin avait fait pour eux en 1315 ; et qu'enfin en 1323, il le força à les exiler. Mais il se trompe en cela de même qu'en bien d'autres choses que j'ai tirées de lui pour ce discours, que je ne m'amuserai pourtant pas à réfuter, puisqu'on peut voir là-dessus mes preuves, Livre XV (Tome III).

Or pour montrer combien cet auteur se mécompte ici, c'est que non seulement il a pris une année pour l'autre. Mais encore, il prolonge la vie de Philippe le Long de deux ans tout entiers, et en retranche autant du règne de Charles le Bel son frère et son successeur. Car si comme il prétend, les Juifs furent bannis en 1323, ce fut par Charles le Bel, qui régnait alors, et non point par Philippe le Long qui était mort près de deux ans auparavant. D'ailleurs, depuis 1315, que Louis Hutin fit revenir les Juifs jusqu'en 1323, qu'ils furent bannis comme veut Génébrard il y a huit ans tout entiers, et non cinq ou six seulement, vivant son calcul.

Après tout, il est confiant qu'ils ne furent exilés ni par Philippe le Long, ni en 1323, car je trouve dans les titres du Trésor des Chartres, que les Juifs par toute la France furent condamnés en 1324 à une si grosse amende, que la moitié de ceux qui demeuraient en Languedoc était taxés à quarante-sept mille livres Parisis : et si nous en croyons Abraham Zachut, ce fut en 1346, qu'ils reçurent cette grande plaie, au mois que les Juifs appellent Abib, et nous avril.

Philippe de Valois, dit-il qui régnait alors, les obligea de convertir, ou de sortir du Royaume. Plusieurs se firent Chrétiens par force, le rené voulut mourir dans la religion de ses Pères. Aussi tôt que ce Prince fut mort, le Roi Jean son fils les rappela, et les bannit sept ans après, au grand contentement de ses peuples.

Charles V depuis, les ayant fait revenir, ils demeurèrent paisiblement en France tant qu'il vécut. Après sa mort, ils furent si maltraîtés sous Charles VI, qu'on en chassa une partie, les autres furent dépouillés à force de taxes et d'impositions, et, la plupart assommés par la populace, qui prenait plaisir à verser leur sang. Mais où toutes ces particularités là sont fausses, ou il y en a bien peu de véritables. Que si les Juifs furent chassés par Philippe de Valois, il est impossible de savoir l'année.

Au reste, avant que de passer outre, il est à propos que je réfute un point de l’Histoire des Juifs de très grande importance, racontés faussement par la plupart de ceux qui ont écrit ce qui se passa en France au commencement du quatorzième siècle.

X - FABLE RéFUTée

LES Chroniques de saint Denys assurent qu'en 1321 les Juifs de l'argent du roi de Grenade corrompirent les ladres de France (ou malades lépreux), afin d'empoisonner les fontaines et les rivières, et même Paul Emile ajoute que les Satrapes de Turquie ("protecteur du pouvoir") furent, sinon les auteurs, du moins les instruments de cette méchanceté. Les autres historiens Français cependant font tout tomber sur les Juifs et les Turcs non plus que le roi de Grenade n'y ont aucune part. Le trésor des Chartes à la vérité ne parle point des Turcs, mais il fait bien noirs les rois de Grenade et de Tunis, qui par deux lettres arabes et par les grandes sommes qu'ils firent tenir aux juifs, les portèrent à cette horrible entreprise.

Ces lettres au reste ayant été interceptées, furent traduites par Pierre Diacre, docteur en théologie, en présence de François de Aveneriis, Bailli de Mâcon et Chevalier ; de Pierre Moreau, juge en dernier ressort à Lyon, de Barthelemi de Jo, archidiacre et de Ginotus de Laubespinei, chanoine de Mâcon, Etienne Verjus, Guillaume de Nuys, Pierre Pule et Jean de Cabanes notaires aussi de Mâcon les signèrent, et Pierre de Lugni garde des Sceaux de la même ville, les scella du sceau du bailliage.

A l'égard du Roi de Tunis,
il adressait sa lettre non seulement aux Juifs, mais encore à leurs enfants : les saluait tant au commencement qu'à la fin ; les traitait de frères, comme tenant la loi de Moïse : du reste les priait de se souvenir de l'accord et du serment que lui, les ladres et les soixante et quinze Juifs avaient fait le jour des Pâques-fleuries, avec promesse de leur envoyer autant d'argent qu'ils voudraient afin qu'au plutôt tous les Français fussent empoisonnés. Ensuite pour les rendre plus hardis et leur ôter tout sujet de peur, lorsque leurs enfants seraient en sûreté, qu'ils n’avaient qu'à les lui envoyer qu'il les en suppliait, et qu'il en aurait autant de soin que de lui-même.

La lettre du roi de Grenade était beaucoup plus longue, et s’adressait à Samson fils de Hélie Juif, à la charge de la faire voir à Aaron et à tous les autres Juifs. Elle portait entre autres choses :


« Qu'il avait appris de lui avec beaucoup de joie que cent quinze Ladres eussent prêté serment d'empoisonner les Chrétiens, et que l'argent qu'il lui avait fait tenir, leur eût été distribué ; que pour ne pas faire languir l'entreprise, mais l'exécuter promptement, il a envoyé à Abraham et à Jacob trois chevaux chargés de richesses avec deux sortes de poison, l'un pour jeter dans l'eau que le roi boit, l'autre dans les citernes, les puits et les fontaines; que s'il trouvait qu'il n'eût pas assez envoyé d'argent ni de poison, qu'il n'en chômerait pas ; que Jacob et Acharias avaient prêté serment, entre ses mains ; qu'enfin il rétablirait les Juifs dans la Terre Sainte, comme il leur avait promis; qu'il les saluait tous, et les exhortait à achever l'entreprise au plutôt en un mot, qu'ils n'épargnassent ni son poison, ni son argent ».

Voilà bien des badineries sans doute et un grand galimatias. Je m'étonne fort que Pierre du Pui (Dupuy, écrivain et érudit chrétien, 1582,1651), personnage si bien guéri des opinions populaires, et si versé dans l'histoire ait laissé dans le Trésor des Chartes ces deux lettres si pleines de fausseté et d'impostures d'ailleurs sans date, et dont les originaux ne se trouvent point.

De prouver qu'elles ont été supposées par les ennemis des Juifs, cela n'est pas trop nécessaire, on le reconnaît assez et aux paroles et aux circonstances, et on le reconnaîtra encore mieux dans mes preuves.

Cependant sur cette supposition, on brûla tous ceux qui en furent ac-eûtes ; les Ladres qui n'en étaient pas soupçonnés furent enfermés dans les Maladreries. A l'égard des Juifs, les pauvres furent chassés du Royaume, les riches emprisonnés et contraints de donner à Philippe le Long, cent cinquante mille livres, somme si immense, qu'elle monterait maintenant à plus de quinze millions.

David Gantz (Gans, érudit et penseur ashkénaze, 1541-1613) raconte la chose tout autrement, et même vingt-sept ans plus tard que ne fait le Trésor des Chartes.

« En 1348, dit-il la mortalité fut si grande parmi les Chrétiens, qu'il n'en resta pas dix ; et les Juifs au contraire, furent tous garantis ; ou s'il en mourut ce fut bien peu, et ceux-là étaient de la famille d'Ascher. Cette indulgence du ciel autant que de sa nature attira sur eux la colère presque de toute l'Europe : en même temps les voilà persécutés et en France et en Espagne et en Allemagne. On les accuse d'avoir empoisonné les puits et les rivières ; chacun se jette sur eux pour s'en venger ; et enfin la vengeance fut si cruelle, que plusieurs millions furent massacrés ». Mais comme ce Rabbin est le seul qui parle de ceci, il y a grande apparence que c'est une fable.

XI - ETAT ASSEZ TRANQUILLE DES JUIFS
avec l'histoire d'Hugues Aubriot

EN quelque année que les Juifs aient été bannis par Philippe de Valois, il est conscient néanmoins que ce Prince en 1348, prit ceux de Paris sous sa protection, au mois de février. Quant aux autres, ils ne retournèrent en France qu'en 1360, lorsque le Roi Jean, après sa prison, les rappela, et dont il tira une partie de sa rançon. Depuis, ils furent assez heureux - tant qu'il vécut, et sous le règne de Charles V, car nous ne trouvons nulle part qu'il les ait bannis, quoi qu'en dise Abraham Zachut.

Bien loin de cela, le livre Rouge du Châtelet, nous apprend que Charles VI son fils à son avènement à la couronne confirma les privilèges, que son père leur avait octroyés : et nous lisons dans la Chronique Latine de Charles VI, que tant que Charles V régna, ils furent maintenus par le crédit d’Hugues Aubriot Prévôt de Paris (Cliquez ici !).

Cet homme était Bourguignon, et de médiocre famille. D'abord par son esprit, il s'insinua dans les bonnes grâces de Louis de France duc d'Anjou, et de Philippe de France duc de Bourgogne. Ses présents ensuite lui acquirent l'amitié des principaux officiers, tant de la Cour que des Conseils et enfin tous ces grands édifices qu'il fit, la Bastille, le petit Châtelet, le pont saint Michel et les murailles de la Ville, qu'il conduisit depuis la porte Saint-Antoine jusqu'au Louvre, le firent considérer et du roi et des Parisiens.

Il aimait si passionnément les juives, que lui qui gouvernait presque toute la Cour, se laissait gouverner par ces impudiques, et elles eurent tant de pouvoir sur son esprit, qu'elles le firent renoncer à la loi, et embrasser celle des juifs, afin que sous sa protection et par son crédit leurs affaires furent plus en sûreté.

Tout ceci se voit dans les écrits de ceux qui ont fait la vie de Charles VI, mais particulièrement dans l'auteur anonyme de la chronique de ce prince. Celui-ci rapporte qu'en 1380, une troupe de séditieux étant venu « fondre sur la Juiverie, après avoir pillé quelque quarante maisons pleines, de richesses, firent main basse sur tout autant de Juifs qu'ils purent rencontrer ; et de plus, obligèrent leurs femmes à faire baptiser leurs petits enfants. Leur fureur enfin fut si étrange, que la plupart de ceux qui l'évitèrent pour être plus en sûreté prirent pour asile les cachots du grand Châtelet ».

Mais le roi dès le lendemain, gagné par Aubriot, ne rétablit pas simplement les Juifs dans leurs maisons, il leur fit encore rendre leurs enfants baptisés la veille, avec commandement sur peine de la vie de restituer tout ce qu'on leur avait pris.

Dans la même année, il arriva à Manthes (dans la Drôme) une pareille sédition, pendant laquelle on pilla les biens des Juifs, que Charles VI fit rendre, après avoir commis Guillaume du Bois et Jehanin Gandouin Sergent d'armes ; par lettres patentes datées de Paris le dix-neuf novembre 1380, pour aller à Manthes s'informer secrètement de ceux qui avaient pris les biens des juifs, faire inventaire desdits biens, les mettre en lieu sûr, pour la conservation du droit de ceux à qui ils appartiendraient.

L’Université au reste, dont ce Prévôt de Paris avait souvent réprimé la licence, informée de la vie honteuse qu'il menait comme en ce temps-là elle était fort puissante ; jusqu'à se mêler des affaires d'Etat l'Université, dis-je en 1381, obligea l'évêque de Paris à faire le procès à ce renégat ; et malgré son crédit et l'opposition de tous les Grands, le réduisit à ce point que d'être condamné à faire amende honorable dans le parvis Notre-dame, et finir ses jours au pain et à l'eau dans une basse-fosse.

Suivant la même chronique, les Juifs en 1382, pendant sa prison furent encore aussi mal traités par les Maillotins, qu'en 1380, par les autres séditieux. Toute la raison qu'ils en purent tirer est que le roi en 1383 s'en plaignit par la bouche du chancelier d'Orgemont ; et cela, lorsque le peuple paya si chèrement l'usure de sa rébellion.

XII - BANNISSEMENT DES JUIFS
POUR LA DERNIÈRE FOIS SOUS CHARLES VI


APRES tant de persécutions et de maux soufferts, les Juifs à la fin sous Charles VI (1368-1422), furent tout à fait bannis de France, et pour n'y plus revenir, sans qu'on en sache l'année. Car ce ne fut ni en 1386, comme le prétendent Cohen et Gantz, ni en 1393, ainsi que l'assure la chronique manuscrite, en 1395 non plus quoi qu'en puisse dire Génébrard et Hottingerus, mais bien en 1394 le trois novembre, comme il paraît par deux déclarations du dix-sept septembre de la même année.



Et il ne faut pas s'étonner que ces auteurs ici, que je viens de nommer, l'ayant ignoré, puisqu'ils ne sont venus que deux cents ans depuis ; mais il est étrange que l'auteur anonyme de la chronique manuscrite, qui vit chasser les Juifs raconte ce bannissement treize ou quatorze mois plutôt, si bien qu'après cela, je ne sais plus où j'en suis ; ni quelle foi on doit ajouter aux historiens contemporains.

Pour revenir à l'histoire des Juifs, qu'une remarque si nécessaire à interrompue, la première déclaration du Roi nous apprend qu'il les bannit à cause de leurs usures excessives, et qu'ils violaient la plupart des conditions et des clauses auxquelles son père et lui, en les rappelant, les avaient obligés.

La seconde de ces déclarations adressées au prévôt de Paris, ou à son Lieutenant, porte, qu'encore qu'il exile les Juifs, il n'entend pas que leurs personnes soient maltraitées, ni leurs biens pillés comme les ayant pris en sa protection, bien au contraire, qu'il lui commande de faire un inventaire fidèle de tout le bien qu'ils ont à Paris, et dans tout le ressort de la juridiction.

Outre cela il lui ordonne de faire publier, que tous ceux qui leur doivent aient à les payer dans un mois, à peine de perdre leurs gages; et quant aux autres qui ne leur ont donné aucun gage, de retirer leur obligation, et de les satisfaire avant le terme expiré. Enfin, il lui enjoignit, quand ils partiraient, de les conduire lui-même, ou de les faire escorter en tel lieu du royaume qu'il leur plairait.

Cependant les Juifs à qui il fâchait fort de s'en aller, eurent beau faire pour tâcher d'obtenir la révocation, ou du moins le retardement de cet exil ; ni leurs prières, ni leurs présents ne purent changer l'esprit du Roi. Ils sortirent donc de Paris en 1394, le troisième de novembre ; tout ce qu'ils ne purent emporter fut confisqué, et si quelques-uns de leurs débiteurs se trouvèrent emprisonnés avant leur départ, aussitôt les guichets leur furent ouverts, et sortirent tous en 1395 et 1397.

Quatre mois, ou environ, après leur sortie, on trouva dans une maison du Faubourg saint Denys qui avait pour enseigne le Pourcelet, cent quatorze volumes, quatre rôles, et quantité de cahiers de la Bible, du Talmud et de la loi des Juifs, que les Trésoriers de France firent porter à la bibliothèque du Louvre, et qui furent délivrés à Gilles Mallet Maître d'Hôtel du Roi et son bibliothécaire.

En 1395, Charles VI, le deuxième mars, par l'avis des ducs d'Orléans, de Berri, de Bourgogne, de Bourbon, et de son Conseil, fit publier une déclaration, qui défendit à tous débiteurs des Juifs de leur rien payer ; de plus, fit cesser tous les procès commencés pour telle raison, avec ordre de mettre hors des prisons ceux qui y étaient retenus.

Enfin en 1397, depuis le trente de janvier, il voulut que le prévôt de Paris, Pierre de Lesclar, Robert Maugier et Simon de Nanterre conseillers au Parlement, fussent les commissaires, pour l'exécution de sa déclaration, et leur ordonna de brûler et de déchirer tout autant d'obligations faites aux Juifs, qu'ils pourraient trouver.



Les Juifs à Paris au Moyen Âge
Plan de Belleforest de 1575
Troisième et dernière partie :
néralités de la capitale

Henri Sauval (vers 1620-1676), historien de Paris


Sommaire : Faits remarquables touchant les Juifs - Les sortes de marques que l'on faisait porter (la Rouelle) - Persécution touchant l'usage de la religion juive -  La Conversion des juifs - Emplois honorables de quelques Juifs - Usure des Juifs - Le méris que l'on faisait des Juifs - Juiveries de Paris - Synagogues de Paris - Cimetières de Paris

XIII - FAITS REMARQUABLES TOUCHANT LES JUIFS

y depuis ce dernier exil.

LES Juifs depuis ce dernier exil, par deux fois ont fait tout ce qu'ils ont pu, afin d’être rétabli à Paris surtout Cohen dit que le Rabbin Salomon, et David de la tribu de Ruben, tâchèrent d'attirer à leur religion Charles-Quint et François I, et que pour punition de cette témérité, Salomon fut brûlé à Mantoue en 1533, et David en Espagne, par le commandement de l'empereur.

Les registres du Parlement, le Mercure François, et le recueil des charges du procès fait à la mémoire de Concini maréchal de France, et à Leonora Galigaisa veuve, nous apprennent que ce maréchal et sa femme firent venir quelques Juifs d'Amsterdam, qui bientôt après furent suivis, non seulement d'Alvarez et d'Elian Montalto, tous deux Juifs de profession, mais de beaucoup d'autres, tant de Portugal que de Hollande. Et comme ils s'étaient répandus en plusieurs quartiers de Paris, en ayant surpris préparant un agneau pour faire la Pâque, en 1615, on ne leur fit autre mal que de les obliger, à regagner la Hollande.

Jean Fontanier natif de Montpellier ou de Castres n'en fut pas quitte à si bon marché en 1621. Celui-ci était calviniste de religion depuis s'étant fait moine, ensuite avocat, secrétaire du roi, et enfin juif, aussitôt il se mit en tête de rétablir le judaïsme en France. Et comme il y travaillait de la bonne sorte, demeurant pour lors à la rue de Bethisi, à l'enseigne du nom de Jésus, dans le temps qu'il dictait à ses auditeurs ces propres paroles, « le coeur me tremble, la plume me tombe de la main », il fut arrêté et conduit au Châtelet par le Lieutenant criminel, et le dixième décembre brûlé en Grève avec son livre qui était intitulé, Trésor inestimable.

Quoique je n'aie rien oublié de tout ce que j'ai pu trouver, soit dans le Trésor des Chartes, les registres du Parlement, les titres de la Chambre des Comptes, soit dans les rabbins et quantité d'historiens, cependant je n'oserais assurer que j'aie fait mention de tous leurs bannissements, sujets, comme ils étaient au caprice et à l'avarice de nos princes et des gens de cour. Il ne faut pourtant pas passer sous silence la nouvelle doctrine de Paul Yvon de Laleu, de Jaques de la Peyrere, et d'un autre auteur sans nom, que leur dernier exil sera suivi d'un dernier rappel.

Le dernier a tâché de prouver en 1657, dans un livre intitulé, l'Ancienne nouveauté de l'écriture sainte, ou l'Eglise triomphante en terre. Que les Juifs, qui depuis la mort de Jésus-Christ sont le jouet et le mépris de toutes les « nations, en deviendront les maîtres, et reprendront dans l'église le rang  que le droit d'aînesse leur donne ».

Quant à La Peyrere, il ne dit pas tout à fait la même chose dans son livre du Rapport des Juifs, mais bien que leur conversion est réservée à un roi de France, que c'est à Paris qu'il les rappellera et les convertira ; que de cette ville, il partira avec de puissantes armées pour les rétablir dans Jérusalem et dans tout le reste de la Palestine. Qu'après avoir embrassé la foi catholique, dieu fera pour eux de très grandes choses. Et qu'enfin sous un prince de la race de David, qui relèvera l'église et domptera tous ses ennemis, ils seront rétablis dans Jérusalem, qui pour lors deviendra plus belle et plus florissante que jamais, pour y vivre en sainteté et en repos.

Pour Laleu, c'est belle chose et grande pitié que les contes qu'il fait dans ses lettres écrites en 1628,1632, 1638, tant aux empereurs, rois, princes, potentats de la terre, qu'au cardinal de Richelieu, aux docteurs, heureux rabbins, Juifs et conducteurs du Peuple d'Israël. Cet homme était de la Rochelle ; d'ailleurs riche, Juif de profession, savant ; mais un peu évaporé.

Il ne s'était pas seulement imaginé d'être envoyé de dieu pour publier le grand jubilé de l'évangile éternel, et le retour de toutes choses en leur premier état naturel, et même pour annoncer aux Juifs qu'ils devaient bientôt faire profession de la religion catholique et être rappelés par le roi de France aux pieds duquel toutes les couronnes des rois doivent être volontairement soumises, et les peuples délivrés et affranchis.

Mais encore, il s'était mis dans l'esprit que la mort avait aussi peu de pouvoir sur lui, que sur Isaac, quand Abraham le voulut sacrifier ; et sur telle imagination, ne se contenta pas de défier le roi, les princes et tous les hommes du monde, par des lettres et des affiches imprimées de le tuer, ou de le faire tuer, mais de plus, il promit de leur pardonner sa mort.

Et même supplia tous ceux qui pourraient y avoir quelque intérêt de s'en prendre à lui seul, et non pas aux autres qui l'auraient mis au repos, que sur toutes choses il souhaitait, et qu'on ne lui pouvait donner, puisque dieu ne le voulait pas. Ces prophéties, sans doute, sont assez gaillardes ; les raisons au reste et les passages dont ces devins se sont servis pour les prouver, ne sont pas plus croyables ni moins embrouillées.

XIV - LES SORTES DE MARQUES QU'ON FAISAIT PORTER
aux Juifs, afin de les distinguer


QUOI QU'AU CONCILE de Latran tenu en 1215, il eût été ordonné aux Juifs de porter sur l'estomac une «marque ronde» ; afin de les discerner des Chrétiens, ce règlement toutefois n'eut lieu en France qu'en 1269. Saint Louis fut le premier de nos rois qui leur commanda de coudre sur leurs robes de dessus, devant et derrière, «une pièce de feutre, ou de drap jaune d'une palme de diamètre, et de quatre de circonférence». Il fut imité en cela par ses successeurs, mais peu à peu, à force d'en retrancher toujours, ils l'appetissèrent (rendre plus petit) si bien, qu'elle n'était pas plus grande qu'un écu.

Cependant on ne laissa pas de l'appeler toujours «rouelle» en Français, et «rota» et «rotella » en latin : et peut être ces noms ici ont été donné à tel morceau d'étoffe, à cause qu'il était rond comme une roue, ou même qu'il ressemblait tout à fait à une roue ayant «rais, jantes et moyen» ; mais qu'avec le temps on retrancha, ne laissant que les jantes, c'est-à-dire la circonférence. Et quoiqu'en cet état il fut assez semblable aux anneaux et aux cercles jaunes que portent les Juifs d'Allemagne, il conserva toujours son premier nom. Peut-être l'attirait-on nommé «rotula» au lieu de «rotella», si ce n'était qu'anciennement on appelait ainsi les hosties ; car c'est le nom que le prêtre (illisible) leur donne dans la vie de saint Omer.

Quelques personnes savantes en l'histoire des Juifs, croient que cette «rouelle» était triangulaire, et qu'on l'appelait «billette», à cause qu'elle ressemblait assez aux Billettes qu'on vit dans les armes de plusieurs familles de France et fondent enfin leur conjecture sur la fable de ce Juif si renommé dans Paris, qui en 1298, demeurant, à ce qu'on tient au lieu même ou l’église des Billettes a depuis été bâtie, fouetta, perça avec un canif, et fit bouillir une hostie que lui avait livrée une pauvre femme chrétienne pour retirer sa robe qu'il avait engagé.

Si bien qu'ils veulent même que le nom de Billettes ait été donné tant à la rue des jardins, qu'à l'église de Notre-dame des Miracles, à cause de la Billette que ce Juif portait au dos et à l’estomac, chose qu'ils croient aussi vraie que si c’était un article de foi, sans preuve pourtant, ni chartes, ni citer aucun auteur contemporain.

Saint-Louis après tout, pour obliger les Juifs à avoir toujours cette marque sur eux, non seulement voulut que quiconque serait trouvé sans l'avoir, sa robe fut confisquée au profit de celui qui l'avait surpris en cet état, mais de plus, il le condamna à dix livres Parisis d'amende.

Philippe le Hardi qui lui succéda fit bien pis ; car outre « la rouelle », il les contraignit de porter une corne sur la tête pour les rendre ridicules, ce qu'ils souffrirent dans les villes avec beaucoup d'impatience, se voyant hués et moqués incessamment, sans oser rien dire, comme n'étant pas les plus forts ; mais apparemment à la campagne, ils ne manquaient pas de s'en venger.

Ce qui fut cause que Philippe le Long en 1317 leur permit de voyager sans cette note d'infamie. Depuis, peu à peu, les plus riches s'en exemptèrent par argent, aussi bien que de porter une rouelle : et cela est si vrai, qu'en 1363, le roi Jean annula toutes les dispenses qu'ils avaient obtenues, et les obligea de nouveau à porter sur leurs vêtements de dessus une rouelle, mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur de son grand sceau.

XV - PERSECUTION DES JUIFS TOUCHANT L'USAGE
de leur Religion


LES Juifs pour tout ce qui regarde la Religion étaient traités à la rigueur et sans miséricorde.
Tous leurs présents et leur argent étaient inutiles et de plus, il semblait que nos rois, comme à l'envi, prissent plaisir à les incommoder. Tantôt ils les condamnaient à trois cents livres Parisis d'amende, pour avoir chanté trop haut dans leurs synagogues, tantôt oit brûlait leur Talmud, tantôt ils étaient obligés d'entendre la prédication d'un tel religieux en particulier qu'on leur nommait, et même il falloir qu'ils lui montrassent tous les livres de leur loi qu'il voudrait voir, et répondirent à toutes les questions de théologie qui leur ferait.

Tantôt au contraire, on leur défendait d'assister à nos sermons, d'entrer dans nos maisons et dans nos églises, de disputer de la religion qu'avec les théologiens ou des Juifs convertis, d'avoir nourrices, servantes et autres domestiques de notre religion, de circoncire leurs enfants avant qu'ils fussent en âge de répondre aux interrogatoires qu'on leur ferait.
Et de crainte qu'ils ne sacrifiassent des chrétiens dans leurs synagogues, ou ne vinssent à y cacher les Juifs couverts, ou les Catholiques qui avaient embrassé leur loi ; il fut ordonné que ces synagogues n’auraient que les quatre murailles, et encore toutes simples, sans être accompagnées, ni de portiques, ni d'aucun autre lieu couvert.

Or comme les Jacobins alors et même dès le temps de saint Louis étaient les seuls en France qui fissent profession de prêcher et d'enseigne à la théologie. Ils furent fort longtemps inquisiteurs de la foi, et les seuls qui prêchaient les juifs, les interrogeaient, et avaient droit d'examiner leurs livres ; si bien qu'en cette qualité ils leur firent beaucoup de mal.

En 1239, Henri de Cologne excellent prédicateur de cet Ordre, et Jean de Mortare ou l'Allemand provincial de tous les Jacobins de la Terre Sainte, obtinrent de Grégoire IX, la condamnation du Talmud et la permission de le brûler. A leur persuasion, saint Louis aussitôt les voulut avoir, et se les fit apporter au Château de Vincennes avec tous les exemplaires.

Sur le point de les jeter dans le feu, ce livre plein d'hérésies et de blasphème contre notre seigneur Jésus-Christ et la sainte Vierge ; un archevêque gagné par les Juifs, dont Thomas de Champré de qui j'ai tiré ceci, ne dit point le nom, et qu'il appelle simplement premier Ministre, fit tant auprès du roi qui pour lors n'avait que vingt ans, que ce livre leur fut rendu, dont les juifs eurent tant de joie, que tous les ans ils fêtent ce jour-là.

L'archevêque au reste, qui leur rendit ce bon office, étant venu à mourir un an après au même lieu, et d’une mort encore qui étonna, le roi épouvanté des jugements de dieu et des remontrances de Henri de Cologne accourut à Paris, et voulut que les Juifs sur peine de la vie, lui remirent entre les mains tous les volumes du Talmud, qui furent brûlés par le chancelier de l'Université et les docteurs régents en théologie.

Ces livres au reste pervertissaient tant de chrétiens, que pour y donner ordre, et empêcher un si grand mal, dès le ègne de Louis VII, il n'y avait point de rémission pour ceux qui le faisaient Juifs; tantôt on leur coupait un bras une jambe ou quelque autre partie du corps, tantôt ils étaient condamnés à avoir la tête tranchée, et quelque fois même on les brûlait tout vifs.

XVI - TOUCHANT LA CONVERSION DES JUIFS

QUAND un Juif marié venait à se convertir, on ôtait à sa femme les enfants qu'il en avait eu ; afin de les faire instruire et les élever dans la religion catholique : Si bien que Denys de Machault en 1393, ayant abjuré le judaïsme, obtint une sentence du prévôt de Paris, tant pour faire baptiser un enfant encore au maillot, qu'il avait eu de Lyonne (ou Lionne) de Cremi sa femme, que pour faire instruire par des chrétiens un autre fils et deux filles à ses dépens : et sur ce que sa femme qui était juive, appela de cette sentence à la chambre du Conseil du Parlement pendant la maladie de son fils aîné âgé de cinq ans qui demandait le baptême, Guillaume Porel conseiller fut commis pour visiter l'enfant, et voir en quel état il était, afin de le faire baptiser, puisqu'il le désirait. Touchant l'appel de cette femme, dans les registres d’où j'ai tiré ce que je viens de dire, je n'ai point trouvé quel succès il avait eu et si on y eut égard.

A l'occasion de ce même Machault ici, l'année suivante ; c'est-à-dire en 1393, sept juifs accusés de l’avoir tué, ou du moins fait absenter de Paris après l'avoir engagé pour de l'argent à quitter la religion chrétienne, outre tout leur bien qu'on confisqua, furent condamnés à avoir le fouet trois samedis de fuite, et à dix mille livres d'amende. Ceci pourtant est rapporté d'une autre façon et même un an plutôt dans la chronique de Charles VI, et dans l'histoire de Jouvenel des Ursins.

La chronique porte que lorsqu'on vint à chasser les Juifs, quatre firent retenus dans les prisons du Châtelet, accusés d'avoir assommé un juif converti ; qu'ensuite ayant été condamnés d'avoir le fouet par tous les carrefours de Paris quatre dimanches consécutifs , après avoir souffert de la moitié de la peine, pour se racheter de l'autre, ils donnèrent dix-huit mille francs d'or dont fut bâti le Petit-Pont (disparu depuis et reconstruit au XIXe siècle sous cette appelation).

Jouvenel des Ursins (Jean II Jouvenel des Ursins, 1388-1473) qu'on appelle le singe, et le traducteur en petit de cette chronique, fait l'affaire bien plus grande ; car il s'en prend à tous les juifs de Paris. Et non seulement les accuse d’avoir ou tué, ou bien battu un Chrétien, mais d'avoir fait plusieurs choses des honnêtes au mépris de Jésus-Christ et de la religion. Et que, ceux qu'on trouva coupables furent condamnés au fouet et à dix-huit mille écus d'amende, que quantités alors craignants d'être recherchés et traités de même se firent aussitôt baptiser ; qu'au reste, ceci arriva en 1393. Mais je pense que je ferai mieux de suivre ici Joannes Galli, il était avocat du roi et a fait un recueil de toutes les questions de son temps jugées au Parlement.

Celui-ci qui en qualité d’avocat du roi, fut appelé et présent au procès, dit « que ces Juifs avaient nom Samuel Lévi, Belleville de l'Etoile, Abraham de Savins, Moreau de Laon, Auquin de Boure Raphaël, Abraham et Joseph Dupont Devaux, qu'on les accusait d'avoir conseillé à Denys de Machault, juif nouvellement converti, de se faire apostat et que tant pour cela que pour terminer un procès qu'il leur avoir intenté devant leurs réformateurs.

Ils lui avaient donné de l'argent, quoiqu'il parût par les procédures, que ce converti les avait portés à lui faire ces propositions, et que la principale raison qui avait obligé à lui promettre de l’argent, était pour le faire désister de ses poursuites, outre qu'on doutait même qu'il eût abjuré sa foi ; que le prévôt de Paris, néanmoins assisté de quantité d'avocats et de docteurs en théologie, n'avait pas laissé de les condamner à être brûlés ; qu'en ayant appelé, la sentence en 1394, avait été cassée le sept avril.

Et que la Cour confisquant le bien de ces sept Juifs, ordonna de plus, qu'ils seraient bannis et fouettés trois samedis de suite, aux Halles, à la Grève (de nos jours près de la place de l’Hôtel de Ville)  et à la Place Maubert ; que cependant ils garderaient la prison, jusqu'à ce qu'ils eussent fait revenir Machault et payé dix mille livres d'amende ; que de ces dix mille livres l'Hôtel-dieu en aurait cinq cents, que le reste serait employé à commencer le Petit Pont, et que contre la porte de derrière de l'Hôtel-dieu, il serait dressé une croix de pierre, qui porterait que le pont aurait été fait de l'argent des Juifs
».

Les Registres du Conseil du Parlement disent qu'en 1395 , au mois de juin la Cour pour lever cette somme commit Etienne de Guiri, Pierre l'Esclat et Robert Maugier, conseillers au Parlement.

Quant aux moyens dont on se servit pour obliger les Juifs à se faire Chrétiens, j'ai déjà dit que Philippe Auguste, Philippe le Bel et tous les autres rois qui les exilèrent, ne touchèrent point aux biens de ceux qui voulurent se convertir.

J'ai dit aussi que saint Louis et la plupart de ses successeurs assignèrent des rentes sur leur domaine aux autres qui s'étaient convertis. Philippe de Valois ne se contenta pas de les prendre en sa sauvegarde ; mais défendit encore, sur peine de punition exemplaire, de médire d'eux, ni de leur faire du mal. Charles VI abolit cette ancienne coutume si cruelle qui confisquait le bien des Juifs qui se faisaient baptiser.

Enfin tous nos rois et la plupart des papes les prirent sous leur protection ; Grégoire VII, Calixte II, Eugène lIl, Alexandre IV, Clément IV, Célestin V, Innocent V, Honorius et Nicolas III, défendirent de les battre ou maltraiter ; de les contraindre à changer de religion, d'exiger d'eux ni services, ni argent qu'ils ne dussent point.

Et tout de même de déterrer leurs morts, usurper leurs cimetières, troubler leurs fêtes et leurs cérémonies: et même fulminèrent des anathèmes contre ceux qui violeraient ces défenses. De plus, ils eurent des juifs pour médecins et même pour conseillers d'Etat : et autant de fois qu’ils leur demandaient des Bulles pour se garantir de la persécution des Français, rarement étaient-ils refusés.

XVII - EMPLOIS HONORABLES DE QUELQUES JUIFS

QUELQUES UNS de nos rois ont eu des juifs pour médecins, témoin Charles le Chauve et Marie de Médicis.
Nous apprenons des titres du Trésor des Chartes, que Raymond Gaucelin seigneur de Lunel, en fit venir un d'Aragon, pour guérir l'oeil d'Alphonse de France, Comte de Poitiers et frère de saint Louis, leur plus grand ennemi.

Dans l'examen des esprits, il est remarque que François I, envoya en Espagne demander à Charles-Quint un médecin Juif, pour une maladie dont les médecins de sa Cour n'avaient pu le guérir ; mais que n'en trouvant point, et lui ayant envoyé un médecin juif nouvellement converti, il n'apprit pas plutôt qu'il était chrétien, qu'il le congédia sans avoir voulu lui présenter son pouls, ni même lui rien dire de sa maladie, et en fit venir un de Constantinople (1453, prise de la ville par les Turcs ou fin de l'empire chrétien d'Orient), qui lui redonna la santé avec du lait d'ânesse.

Au rapport de Gedalia et d'Hottingerus (Jean-Henri Hottinger, théologien zurichois, 1620, 1667), quelques-uns de nos rois ont choisi pour leurs conseillers d'Etat Dom Gedalia fils du prince Salomon, et le rabbin Jechiele (Yehiel de Paris, né à Meaux décédé en 1268), si célèbre par ses prodiges ou illusions dont il éblouît les yeux des Parisiens, et même d'une partie de la Cour, et d'un de nos rois du treizième siècle.

Cet homme était fort docte, et si admirable pour ses expériences, que les juifs le regardaient comme un saint, et les Parisiens comme un magicien, à cause de quantité de secret qu'il savait, qui imposaient à la vue, et que le peuple prenait pour autant de miracles.

La nuit, quand tout le monde était couché, il travaillait, dit-on, à la clarté d'une lampe qu'il n'allumait que la veille du sabbat, et qui sans huile éclairait. Or soit qu'on le crût sorcier, ou qu'on prît plaisir à l'interrompre lorsqu'il étudiait, Gedalia et Hottinger disent que presque tous ceux qui passaient heurtaient à sa porte tant qu'ils pouvaient en faisant grand bruit ; qu'alors le rabbin n'avait pas plutôt donné un coup de marteau sur un certain clou fiché dans le plancher, qu'en même temps la terre s'entrouvrait et engloutissait ces importuns.

De savoir si cela est vrai, je m'en rapporte. Cependant les cabalistes n'en doutent point, et prétendent que c'est un effet de la Cabale pratique que Jechiele savait parfaitement ; et ajoutent, qu'il avait mis le nom de dieu au bout de son bâton, de même que Moïse au bout de sa verge. Tout savant qu'il était au reste, ce ne fut pas tant son mérite qui l'introduisit à la Cour, que sa lampe inextinguible dont tout Paris était fort étonné.

Si bien, que saint Louis ou Philippe le Hardi en ayant entendu parler fit venir Jechiele, afin de le voir, et depuis eût tant d'estime pour ce rabbin, qu'il le fit son conseiller d'Etat, le combla de biens et d'honneurs, et le maintint contre l'envie et la médisance.


XVIII - USURE DES JUIFS

APRES ce grand crédit dont je viens de parler, que quelques juifs de temps en temps se sont acquis auprès des papes et des rois de France, on voit que les Juifs n’ont pas toujours été sujets à la persécution, qu'étant alors comme les maîtres, ils faisaient bien valoir leur talent en matière future. Et de fait, pendant plusieurs siècles leurs exactions furent si excessives et eux si insolents, qu'ils achetaient les chrétiens et s'en servaient comme d'esclaves.

A quoi l'église Gallicane assemblée à Orléans, à Mâcon et à Reims, voulant remédier, elle excommunia tous ceux d'entre les chrétiens qui vendraient leurs esclaves aux Juifs et de plus déclara nulles telles sortes de ventes. Telles fulminations (colères) néanmoins eurent si peu d'effet, et que le mal ne laissa pas de continuer, et même durait encore du temps de Louis VII et de saint Louis.

On commença de s'opposer à ce désordre sous Philippe Auguste. Saint Louis ensuite fit assez d'ordonnances pour l'empêcher, aussi bien que quelques uns de ses successeurs ; mais l'exécution en était si molle, qu'il eut autant valu de n'en point faire ; et quant aux aimés Princes, la chose les touchait si peu, qu'ils permettaient tout pour de l'argent.

Outre ces Ordonnances contre la licence des usures, il y en eut encore d'autres pour la réprimer. Philippe Auguste défendit aux Juifs de prendre en gage ni charrues, ni lits de paysans, ni toute autre chose dont ils ne le pourraient passer. Outre cela de tirer par semaine plus de deux deniers ou quatre tournois, ni même de leur argent donné, d'en exiger future qu'un an après.

D'ailleurs il voulut qu'ils ne fissent aucun prêt ni à chanoines, ni à religieux, sans un pouvoir en bonne forme, tant de leurs chapitres que de leurs abbés. Quelques rois depuis à ces défenses ajoutèrent d'autres menaces qui étaient de ne recevoir ni croix, ni calices, ni ciboires, ni parements d'église.

Il leur fut encore défendu de mettre aucun Chrétien en prison pour dette, ni de jouir de plus des deux tiers de son revenu. Nos Rois encore quelquefois informés de leur barbarie donnaient des trois ans de répit aux débiteurs ; afin de pouvoir s'acquitter et même arrachaient de leurs mains avares les plus malheureux, que l'extrême nécessité avait réduits à engager leur liberté, et qu'ils traitaient d'esclaves.

Quant au procédé de saint Louis, qui, comme j’ai dit, les avait contraint le premier à porter une Rouelle jaune, et qui le premier les éclairant de près, voulut les empêcher de prêter avec usure, il assembla pour cela à Melun en 1230, les comtes de Boulogne, de Champagne de la Marche ; de plus, le duc de Bourgogne, les comtes de Montfort, de Saint-Paul, d'Eu, et de Châlons, outre le vicomte de Limoges, Enguérrand de Coucy, et Guillaume de Dompierre, tous ou souverains, ou les plus Grands du royaume, et les obligea à prêter serment, que par toutes leurs terres une si sainte ordonnance serait observée et de plus, qu'ils l'assisteraient de leurs forces suffi bien que de leurs personnes, contre tous ceux qui seraient assez hardis pour la violer.

D'ailleurs, il fit savoir aux Juifs : que pour être soufferts davantage dans son royaume, il fallait qu'ils se fissent marchands ou artisans, et gagnaient leur vie comme ses autres sujets.

Ce règlement fait, il prit tellement la chose à cœur, que si quelqu'un d'entre-eux pour lors venait à faire le moindre prêt usuraire, outre qu'on l'obligeait à rendre ce qu'il avait pris d'usure, quelquefois même son procès lui était fait et on le punissait rigoureusement. Son Conseil avait beau lui remontrer, que les usures étaient les nerfs du commerce ; que de les retrancher, c’était ruiner les peuples ; que sans elles, les laboureurs ne pouvaient cultiver la terre, ni les marchands trafiquer, il se moquait de telles raisons.

Et tant qu'il régna, ce désordre que ses prédécesseurs, autant par avarice que par coutume avaient toléré, fut aboli : il fit même si bien connaître à son fils les maux qui en arrivaient, que ce prince après sa mort, fit exécuter ses ordonnances à la rigueur.

XIX - LE MEPRIS QU'ON FAISAIT DES JUIFS
et leur esclavage

PHILIPPE le Hardi ne se contenta pas de s'opposer aux usures des juifs et de faire exécuter ponctuellement les ordonnances de son père à cet égard, il les traita encore avec tant de mépris, qu'il leur fut défendu de porter des habits de couleur ; de se baigner dans les rivières où se baignaient les Chrétiens ; de leur faire des médecines ; de toucher aux choses qu'on vend pour manger, à moins que de les acheter; et enfin de ne point sortir sans avoir, comme j’ai déjà dit, une corne sur la tête.

Une chose encore bien plus affligeante pour eux et qui leur devait faire grand dépit est qu'il ne voulut pas que les vendredis, ni tout le carême, ils usassent de viande, ni que dans chaque diocèse ils eurent plus d'un cimetière et une synagogue.

Les princes et les autres grands seigneurs ne les traitaient pas mieux ; quand on en pendait, c’était toujours entre deux chiens, on les vendait comme on fait du bled, du bois, des héritages ; quelquefois ils étaient affectés aux douaires des grandes dames et des reines. Et de fait, dans les anciens comptes du domaine : nous voyons que Marguerite de Provence veuve de saint Louis, avait son douaire (les biens réservés à l’épouse) assigné sur des juifs, qui lui devaient tous les quartiers deux cent dix-neuf livres, sept sols, six deniers tournois de rente.

Philippe le Bel donna en 1296, à Charles de France son frère, Comte de Valois un juif de Pontoise. Il compta à Pierre de Chambli Chevalier la somme de trois cents livres tournois pour un juif qu'il avait acheté de lui, nommé Samuel de Guitri. Et le même Charles de France son frère, non seulement lui vendit Samuel Viole, Juif de Rouen ; mais généralement tous les juifs tant de son comté que de ses autres terres et seigneuries.

Dans la fuite, il se verra qu'on ne leur permettait pas de changer de pays, ni de maîtres. Toutes les fois que Philippe Auguste, Louis VIII, et saint Louis assemblèrent les Etats, le Roi et tous les Grands s'entre promettaient de ne recevoir dans leurs terres aucun Juif qui ne leur appartînt pas, et qu'ils n'empêcheraient point les maîtres de tels fugitifs de s'en saisir, comme de leurs esclaves, sans avoir égard au séjour qu'ils y auraient fait ; et toutes ces précautions qu'ils prenaient étaient fondées sur les sommes immenses qu'ils tiraient de ces malheureux.

En 1226, la communauté des juifs, devait au roi par quartier quatre cents quatre-vingt quatre livres, quinze sols.

Samuel Viole, juif en 1299 donnait aussi par quartier à Philippe le Bel la somme de trois cents livres. Les Juifs du comté de Valois lui payaient par quartier quatre cens soixante-sept livres, six sols. Ceux de Marguerite de Provence douairière de France lui devaient par quartier, ainsi que j'ai remarqué déjà, deux cens dix-neuf livres sept ibis six deniers.

En 1315, Louis Hutin ne consentit à leur retour, qu'à la charge de lui payer dans trois mois vingt-deux mille cinq cents livres et dix mille francs tous les ans.

En 1324, on condamna tous les Juifs du royaume à une somme si immense, que selon la division faite entre ceux « de la langue d'Oc, et de la langue française », ainsi parlait-on en ce temps-là, ceux de Languedoc étaient taxés à quarante-sept mille livres. On exigea d'eux quinze cents francs en 1364.

En 1367, ceux de Paris payèrent au roi quinze mille francs d'or. En 1387, ils devaient six mille cinq cents livres à Charles VI, qu'il donna à Olivier de Clisson connétable de France.

En 1387 encore ceux de Languedoc promirent au duc de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, au cardinal de Laon, aux chanceliers de France, de Berri, de Bourgogne, au comte de Sancerre et à plusieurs autres du Conseil de Charles VI, de payer six mille francs pour cette année-là au Changeur du Trésor de Paris ; somme qui fut employée à payer les gens de guerre, aux réparations du Palais, au paiement tant des chanoines que de l’amortissement de la chapelle du bois de Vincennes.

De plus, la même année, lorsque le roi leur accorda certaine déclaration qui défendait aux Chrétiens d'user de lettres de répit, le chancelier de France exigea dix mille francs pour le sceau, car on leur faisait payer si chèrement le sceau des lettres qu'ils achetaient, que nos rois donnaient rarement ce droit là de la Chancellerie, et. si le chancelier de Chappes en jouit tant qu'il fut en charge, c’était par une grâce spéciale, seulement, après que le roi lui en eut fait don au mois de septembre.

XX - JUIVERIES DE PARIS

Parmi ce grand nombre d'ordonnances et de chartes que j'ai transcrites dans mes Preuves (Tome III), il n'y en a qu'une seule qui fasse mention des quartiers de Paris où devaient demeurer les Juifs.

Philippe Auguste et saint Louis qui ont été leurs fléaux, et n'ont songé toute leur vie qu'à les charger de tributs et les accabler de misère ne se sont pourtant jamais avisés de séparer leurs maisons de celle des Chrétiens. Philippe le Hardi fut le premier qui les confina aux extrémités de Paris, et les tira du cœur de la Ville et de tous les autres endroits où son père et ses ancêtres les avaient laissé loger.

Depuis ils se retirèrent à la rue des Juifs derrière le petit saint Antoine, dans la rue Judas, qui est à la Montagne sainte Geneviève, à la rue de la Tixeranderie, dans un cul-de-sac nommé le cul-de-sac de saint Pharon, et que les anciens titres appellent « le cul-de-sac des Juifs ».

Au reste, on croit qu'avant ce règlement de Philippe le Hardi, les plus riches d'entre eux occupaient les deux côtés de la rue qui fait le milieu de la Cité, et qui d'un bout tient au Petit Pont, et de l'autre au pont Notre-dame. Et cette opinion est fondée non seulement sur d'anciens titres de la Sainte Chapelle, qui portent que les Juifs y avaient demeuré longtemps auparavant ; mais encore parce quelle se nomme la rue de la Juiverie.

Pour ce qui est des artisans Juifs, assurément la plupart, dès le temps de Louis le Gros, logeaient vers la Halle, dans les rues de la Poterie, de la Friperie, de la Chausseterie, de Jean de Beausse, de la Cordonnerie et à la Halle au Bled (concernant les céréales et leur marchandisation) ; et enfin toutes les rues, aussi bien que cette Halle, s'appelaient alors la Juiverie et le quartier des Juifs.

  Car c'est le nom qu'elles portent dans un titre que j'ai tiré d'un registre de Philippe Auguste dans les bulles de Calixte II, et d'Innocent II, qu'on trouve imprimées dans l'Histoire de saint Martin des Champs. Si bien que ces autres noms de Cordonnerie, Chausseterie et le reste, sont tous noms modernes et changés par ceux de ce quartier-là ; afin de faire oublier un nom si odieux. C’était là le sort des juifs et des juives ; dans ce lieu-là ils représentaient comme une petite République à part, ou un peuple séquestré et enfin, c'est là qu'ils furent pillés sous Charles VI.

A l'égard des rues de cette Juiverie, quelques-unes sont étroites, tortueuses et obscures  d'un côté, elles finissent en triangle vers le Marché aux Poirées : de l'autre, elles aboutirent à la Tonnellerie vis-à-vis les piliers des Halles. Toutes les liaisons qui les bordent sont petites, hautes, mal faites, et semblables aux juiveries de Rome, Metz et Avignon. Toutes ces rues autrefois étaient fermées aux deux bouts avec de grandes portes, qu'on appelait les portes de la Juiverie, et que François I fit abattre, quand, par son ordre, les portes qui restaient encore de la vieille enceinte de Paris que Philippe Auguste avait achevée furent jetées par terre.

On dit que les fripiers sollicitèrent cette démolition avec tant d'empressement, que pour les voir plutôt à bas, ils donnèrent même quelque somme au roi ; du moins est-il constant que les propriétaires des logis contre lesquels étaient ces portes lui donnèrent beaucoup, afin d'avoir permission de les raser.

Après tout, quoiqu'on ne révoque point en doute que les quarante-deux maisons que Philippe Auguste donna en 1183 aux Drapiers et aux Pelletiers (tanneurs des peaux, notamment les fourrures) de Paris, à la charge de cent soixante et treize livres de cens, faisaient partie de celles où logeaient les Juifs, et qu'ils avaient acquises. Néanmoins, on ne sait point certainement en quelle rue elles étaient, bien que cette donation ait été faite par ce prince soigneusement et avec assez de formalité : et cela en présence de Thibaut son Panetier ("Officier du service de bouche de la maison du roi chargé du pain et du couvert"), de Gui son Bouteiller (en charge des vins), de Mathieu son chambellan (conseiller royal), et de Raoul son connétable (chef des armées).

Le lieu où ces logis sont situés, n'est exprimé, ni dans l'une, ni dans l'autre des chartes qu'il fit expédier, et que j'ai tirées du registre Rouge de l'Hôtel de Ville. On croit toutefois qu'il était dans la rue de la Pelleterie, et celle de la vieille Draperie, parce que ces deux rues aboutissent à la rue de la Juiverie. Et de plus, l'on tient une chose, qui n'est pas sans apparence, que les Drapiers et les Pelletiers s'y établirent sitôt qu'ils en furent les propriétaires, et qu'à cause du long séjour que les marchands y ont fait, on leur a donné avec le temps les noms qu'elles portent encore aujourd'hui, au lieu de ceux qu'elles avaient auparavant, qui nous sont inconnus.

Au reste, ce ne sont pas là les seules juiveries de Paris : je trouve dans le grand Pastoral, qu'en 1247, et 1261, il y en avait une à la rue de la Harpe, et une autre dans la rue saint Bon, et celle de Jean Pain-Mollet. La première se nommait la Juiverie, de la rue de la Harpe et était à la censive (terres concédées contre une taxe) de saint Benoît, et sur la paroisse saint Séverin. La dernière s'appelait la Juiverie de saint Bon, et occupait une partie de la rue saint Bon et de la rue Jean Pain-Mollet.

Enfin nous voyons dans les anciens Papiers terriers de Paris, que quantité de Juifs s'étaient établis à la rue des Lombards, à la rue Quincampoix et à celle des jardins, autrement des Billettes. Bien plus, nous lirons dans Rigord, dans le continuateur de Nangis (Guillaume de Nangis, moine, décédé vers 1300) , l'Itinéraire de Benjamin, et même dans les chartes du Trésor, du grand Pastoral, de l'archevêché de Paris, du grand prieuré de France et de l'hôpital du saint Esprit, qu'ils avaient deux synagogues, deux cimetières, un moulin et une île qui s'appelait l’Isle des Juifs.

Une charte de Philippe le Bel et la chronique française du continuateur de Nangis remarquent que cette île était dans la Seine, proche de la porte de derrière du jardin de nos rois, entre l'Île du Palais et le couvent des Augustins, en un lieu où les religieux de Saint-Germain-des-Prés avaient haute et basse justice, et que ce fut dans cette île-là même que Philippe le Bel en 1313 fit brûler le grand maître des Templiers, et le grand maître de Normandie.

Les anciens plans de Paris nous apprennent que cette Isle était fort petite, et l'une des deux qui terminait autrefois île du Palais, avant qu'on eût bâti le Pont Neuf et la place Dauphine ; et nos pères qui l'ont vu disent qu'en hiver, la rivière la couvrait entièrement, qu'en automne, elle comblait un petit canal qui la séparait de l'île du Palais et qu'en été ce petit canal était à sec, mais nous ne voyons nulle part pourquoi on l'appelait l'Isle des Juifs.

Tous ceux qui ont parlé du lieu où furent brûlés ces deux templiers n'ont point dit, son nom ; nos pères ont oublié le continuateur de Nangis est le seul qui le rapporte ; et quoiqu'il n'en fit pas savoir la raison, nous ne laissons pas de lui être redevables de ce qu’il fait revivre la mémoire et le nom d’une île dont tous nos historiens n'ont point fait mention.

Pour ce qui est du moulin aux Juifs, il est conscient que c’était un moulin à eau et portait ce nom, parce qu'il leur appartenait et servait à moudre leur bled. Les titres du saint Esprit font voir qu'il était sur la Seine et attaché à la rue de la Tannerie, et aux moulins qu'on nommait alors, et qu'on nomme encore les chambres et les moulins Maître Bugue.

Ce moulin devait vingt livres Parisis de rente foncière à l'hôpital du saint Esprit, et cinq sols Parisis de cens et rente au monastère de saint Magloire, mais étant tombé en ruine, les administrateurs du saint Esprit le firent décréter, à cause de plusieurs années d'arrérages (arriérés) qui étaient dus, ils se servirent du privilège des bourgeois de Paris pour se le faire adjuger ; et en 1437, le vendirent tant à Henri Ycques et Guillaume Parisot, qu'à Raouline et Jaquette leurs femmes à la charge de cens (redevance ou taxe) et rentes, de cent sols Parisis de rente foncière, et d'y bâtir dans trois ans un moulin neuf à leurs dépens.

XXI - SYNAGOGUE

TOUCHANT les synagogues, il y en a eu deux ; une à la rue de la Tacherie, que Philippe le Bel donna en 1307, à Jean Prunin son cocher, un an après avoir chassé les Juifs ; l’autre à la rue du cloître saint Jean en Grève, et occupait apparemment quelqu'un des étages d'une vieille Tour carrée qui faisait partie de la première enceinte de Paris.

Car dans un titre de l'année 1298, passé entre Girard de Villars, grand prieur de France et les religieux du Val Notre-dame de l'Ordre de Citeaux, il est parlé expressément que cette tour se nommait communément la Synagogue : ainsi il faut que les Juifs y aient fait autrefois leurs prières, célébré leurs fêtes et tenu leurs assemblées et sans doute ça été pour se moquer d'eux et de leurs cérémonies que le peuple la nommée la Tour du Pet au Diable (dessin du XIXe s. ci-dessous), qu'elle retient encore aujourd’hui.

Rigord assure que Philippe Auguste en 1183, commanda que toutes les synagogues de France fussent converties en églises et qu'on y fit des chapelles dédiées à Jésus- Christ et à la Vierge Marie. Ce qui est confirmé par la donation qu'il fit d'une synagogue de Paris à l'évêque Maurice. Et que j'ai tiré d'un petit cartulaire de l'archevêché, mais je ne sais où elle était située, et même je doute si c’est celle de saint Jean en Grève, ou de la rue de la Tacherie, ou de quelque autre qu'il veut parler, car il n'en est pas dit un mot.

Certainement quand je considère ce titre et celui de l'année 1198, que j'ai cité, je ne saurais pas m'empêcher de me plaindre de la barbarie du douzième siècle, où l'on écrivait sans prendre la peine de s'expliquer (sic).

J'omets ici les noms d'une longue suite de savants rabbins, qui ont expliqué la loi aux Juifs dans ces synagogues, et rapporterai seulement ce qu'en dit le docteur Benjamin à la fin de son itinéraire. Ce rabbin qui écrivait sous Louis le Jeune, après avoir fait le récit de son voyage, tant en Europe que dans l'Asie et dans l'Afrique, et particularisé les synagogues les rabbins et les Juifs qu'il avait vu, j’avoue que les rabbins de Paris surpassaient en savoir et en charité tous ceux que les juifs admiraient dans le reste du monde.


XXI - CIMETIERES DES JUIFS

LES Juifs avaient à Paris deux cimetières ; l'un à la rue Garlande, ou Galande (toujours existante), qui devait en 1358 quatre livres Parisis de cens (redevance sur les biens) et rente à deux chanoines de Notre-dame, qu’on appelle les chanoines de saint Aignan ; l'autre attaché à un jardin et un logis que Philippe le Hardi donna en 1283, à Gilbert de Saana chanoine de Bayeux, et qui faisait partie de la rue de la Harpe.

En 1311, c’était une grande place vide que Philippe le Bel vendit mille livres de petits tournois aux religieuses de  Poissy qu’il avait fondées, et qui était encore au même état en 1321 ; mais parce qu'elle tenait au jardin de Jean comte de Forest, ce prince l'acquit de ces religieuses par échange, et leur donna la terre de la Picardie en Brie, assise dans la paroisse saint Fiacre proche de Meaux.

Charles VI, depuis ayant acheté cette maison de Louis II, du nom duc de Bourbon qui avait épousé Anne fille unique de Jeanne comtesse de Forest, il la donna en 1384, à Jean duc de Bretagne comte de Montfort, qui s'en défit en 1395, en faveur d'Alain de Malestroit seigneur d'Oudon, et d'Isabelle sa femme. Enfin ce cimetière et cet hôtel ont passé entre les mains de plusieurs qui y ont bâti quantité de maisons.

Après cela, il ne faut pas s'étonner si on déterre tous les jours en ce quartier-là des ossements, des tombes et des épitaphes hébraïques.
C'est de ces épitaphes-là assurément que Génébrard veut parler, quand il dit qu'il y en a découvert deux. Mais par le moyen de Claude Hardi conseiller au Châtelet, homme docte et très curieux, j'en ai vu beaucoup d'autres dans la rue de la Harpe, et qui se trouvent dans l'écurie de Jean Doujat conseiller de la Grand Chambre, dans l'escalier de Françoise Maynard, veuve d'Alexandre Briçonnet, trésorier de France, et dans une autre maison voisine bâtie dans la même rue, vis-à-vis, la rue du Foin.


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Marc-Alain Ouaknin s'entretient avec Paul Salmona - France Culture 2014



Source : Gallica-BNF - Henri Sauval
Histoire et recherche des Antiquités de la ville de Paris
Tome II, livre dixième (édition de 1724, pages 510 à 532)


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