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Sommaire de la page,

1 - Manon Roland de la Platière, née Marie-Jeanne Phlipon (1750-1793), avec ouvrages & sources à consulter, dont deux articles de Me Annie Jourdan, historienne

2 - Madame Roland, Jules Michelet (rajouté le 29/12/2019)

3 - Trois lettres à Maximilien Robespierre :
  Le 27 septembre 1791 - du CIos Laplatière    
  Le 25 avril 1792 - à Paris
  Le 14 octobre 1793 - Prison de Sainte Pélagie
  & Ordre d'exécution signé par Fouquier-Tinville


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Manon Roland de la Platière,
 née Marie-Jeanne Phlipon


Buste de François Masson
Lionel Mesnard, le 22 décembre 2015

« Que les lâches ont la vue courte ! Ils ne s'aperçoivent pas que c'est la faiblesse des poltrons qui fait toute la force des audacieux ! Manon Roland (appendice des Mémoires)
Née à Paris en mars 1754, fille de Gatien Phlipon graveur résidant au quai de l'Horloge à Paris, Manon est un dimunitif qu'on lui donna dans son enfance. Elle le garda comme prénom tout au long de sa vie. Cette femme a été un personnage singulier, et ce qu'il nous reste de ses mémoires et de sa correspondance, nous ouvre sur un témoignage poignant et très instructif sur le climat et les tensions politiques de la Révolution française. Difficile de ne pas succomber au style de son écriture, Manon Roland est considérée comme une préromantique et a été avec son salon de la rue Guénégaud (Paris rive gauche), une promotrice des idées républicaines. Il faut préciser que ses mémoires ont été rédigés en prison de juin à octobre 1793 et fut à l'adresse de sa fille unique.

Ses Mémoires ont été publiée peu de temps après sa mort. Une première fois en 1795, sous le titre
« Appel a l'impartiale postérité, par la citoyenne Roland en quatre volumes » par son ami fidèle Louis Augustin Bosc, mais certains pans ont été retirés, notamment ce qui a pu toucher à une partie de son intimité et sa relation sublimée avec un député de la Convention, le dénommé Buzot (député Girondin de l'Eure). Celui-ci se suicida en juin 1794 en compagnie de Pétion de Villeneuve, ancien maire de Paris. Les mémoires ont été rééditées plusieurs fois au XIXe siècle et accompagnées de longues notes explicatives.

En un jet synthétique, sa maîtrise de l’écrit et ses connaissances, la range comme une des grandes figures intellectuelles de la Révolution française et une très grande plume. Sous des dehors romantiques, passionnels, elle fut surtout un personnage très influent et emblématique des convictions républicaines. Elle participa en 1791 à l’édition du journal le Républicain qui n'a connu que quatre numéros. Manon Roland a été une femme active, une observatrice avisée, une militante issue de la société civile, une politique au sens plein, qui dans ses mémoires règlaient certains comptes et en particulier avec Georges Danton.

Me Roland a été plus compatissante avec Maximilien Robespierre. Même si dans ses derniers courriers, près de trois semaines avant son exécution, elle rédigea une lettre (sur cette page, la troisième) à ce dernier, qui ne lui fut jamais adressé. Elle l'égratignait un peu dans ses mémoires, précisa ses régrets et se rappella celui en qui elle avait cru, mais que les tensions et désaccords poltiques éloignèrent. Dans la dernière lettre le ton fut moins aimable et le renvoyait à sa propre culpabilité, très loin de la lettre qu’elle lui adressa en 1791. L’on devine en avril 1792, une légère prise de distance de Robespierre, dont la cause probable devait être son refus de la guerre et la dénonciation du pouvoir et du cabinet ministériel auquel appartenait son époux. Néanmoins elle parlait de Robespierre et de sa présence à ses côtés quelques jours avant la révolte populaire des Tuileries du 10 août. Manon Roland le décrivit se rongeant les ongles il s'inquiétait d'une arrestation, qui fut sans suites.
Les trois lettres de sa correspondance destinées à Robespierre se trouvent à la suite de cet article.

« Cependant, bien que ce livre soit adressé, en apparence, à la postérité, on sent, à certains signes d'intelligence, qu'il s'adressait surtout à l'âme d'un confident inconnu. Madame Roland espérait qu'après sa mort un œil ami déchiffrerait son âme, et retrouverait plus claires, dans ces pages, les allusions, les soupirs et les révélations de sa pensée. Ces Mémoires sont comme une conversation à voix basse, dont le public n'entend pas tout. Ils ont un intérêt de plus : c'est un entretien suprême, c'est l'adieu d'une grande âme à la vie. A chaque mot on craint que la confidence ne soit interrompue par le bourreau. On croit voir la hache suspendue sur l'écrivain, prête à couper la pensée avec la tête. » (Alphonse de Lamartine: Histoire des Girondins, tome IV, livre cinquante et unième, chapitre IV)

S’il y a de quoi partager l’idée d’une « confidence », de « partage d’âme », l’entrée en matière sonne juste, néanmoins Lamartine, tout comme Jules Michelet ont surtout produit un personnage de légende, et dans ce type de situation la  tendance à citer revient à se transformer en perroquet (ou faire du psittacisme). Lamartine, si convaincu par nombres d’écrits de propagande de l’époque, n’est surtout pas fiable comme historien. Il fut par ailleurs une plume de premier plan, et sa lecture un grand plaisir des mots. Le langage confine à des sommet, son engagement, ses paradoxes et la morale prennent le dessus. Au final un beau roman fleuve, qui rendit le terme « Girondin » populaire et avait été rédigé pour s'attirrer les bonnes grâces des milieux ouvriers.

Le grand Michelet figure comme l’alpha et l’oméga de "l’histoire officielle" et maintes confusions sont possibles sur le contenu historique, révolutionnaire proprement dit, ce qui est en soit l’apport idéologique des « libéraux », le récit de la bourgeoisie par excellence. Pour autant à ne pas rejeter, sa perception des dernières années de l’ancien régime, dans son dernier tome de l’Histoire de France, et son amour pour Mirabeau valent le détour. Il est beaucoup plus rigoureux que tous ceux s’installèrent dans ses chaussons, ou se sont aventurés à narrer l'Histoire sans règle ou méthode et quoi que nous le voulions, il est un auteur incontournable de la Révolution française. Et comme pour toute lecture, elle est à la lumière de son temps et demande à le mettre en relation avec ses opinions plutôt conventionnelles, en fait, un auteur très modéré et partisan lui aussi de la cause girondine. Un historien toutefois, certes contestable, il est néanmoins une grande plume romantique sachant entraîner ses lecteurs. (Lire son texte sur Manon Roland sur cette même page).

Une analyse critique ne peut se fonder sur une seule source et la somme des lectures est considérable, mais à force de lire x. fois la même chose et surtout les mêmes erreurs, il y a de quoi s’arracher les cheveux. Concernant Mme Roland, que de copies dans la nature de leurs confusions par nombre de rédacteur et même par certains historiens jusque dans les années 2000. Lamartine si attentif au texte alla jusqu’à changer le nom d’un dignitaire romain dans une lettre de Manon Roland, une appropriation pouvant faire sourire, sur ce que peut représenter une réécriture, si ce n’est la contradiction d’un aristocrate qui fit le choix et lutta pour le camp républicain en 1848, sans être pour autant un militant de la sociale. Simplement pour remarquer qu'il n'existe pas un parcours politique type et que l'origine sociale n'est pas un déterminant.

Toute la difficulté pour la Révolution française, tient à son impressionnante historiographie ou « l’histoire de l’histoire » reposant sur 220 ans d'écrits de toute nature. Cette matière est tellement dense et sujette aux interprétations diverses et contradictoires, dans ce cas comment trouver les bonnes sources? C’est en soit un casse-tête, si l’on commence par les premiers auteurs. Vous pourrirez me dire qu'il eut été plus habile de lire d’entrée de jeu Michel Vovelle, Albert Soboul ou François Furet, Mona Ozouf ou bien d’autres, plus contemporains. Mais la lecture passe par des chemins que je n’avais pas envisagés, et face à au moins 7 couches d’histoire avec x. auteurs à découvrir, les derniers écrits depuis la seconde guerre mondiale demanderaient une approche différente et ne permettant pas toujours de saisir tous les débats et controverses du passé. Avant de pouvoir lire ces autres pavés de lecture, remontés les origines jusqu’à une écriture historique plus rigoureuse est en soit une cheminement obligé, et suffisant pour nourrir ses faims ou manques sur la première et seconde Révolution.

Quant à notre héroïne, elle signait ses correspondances dans les années 1790 par Mme Roland, « née Phlipon » (parfois écrit Philipon), ce qui fut son nom insolite d’auteure et n’était pas une coquille, mais bien volontaire, son nom de famille véritable. "Elle n’avait pas dix ans qu’elle avait déjà épuisé les armoires de la maison paternelle, dévorant, au hasard de l’occasion, tout ce qui lui tombait sous la main : la Bible, Appien, un Théâtre de la Turquie, le Roman comique de Scarron, les Mémoires de Pontis et ceux de Mlle de Montpensier, un Traité de l’art héraldique, un Traité des contrats, dérobant aux apprentis, le soir ou aux heures de repas, quand il n’y avait plus personne à l’atelier, les livres qu’ils déposaient dans une cachette : les Voyages de Regnard, les Comédies du jour, le Plutarque de Dacier, que, pendant le carême de 1765, elle emportait à l’église en guise de Semaine-Sainte, Télémaque, la Jerusalem délivrée, Candide" (L’Éducation des femmes par les femmes, Octave Gréard, 1889)

Il y a peu en 2012, Siân Reynolds, a rédigé "Mariage et Révolution" (en anglais), c'est une biographie croisée de Mr et Mme Roland. Cette historienne britannique est venue tordre le cou à l’idée d’un mariage de raison chez Manon avec Jean-Marie de la Platière (article sur le livre de Mme Annie Jourdan). Fille d’un graveur parisien résidant quai de l'horloge à Paris (premier arrondissement), elle est la seule survivante de la fratrie, et si elle se lie à cet homme plus âgé, ce n’est pas pour sa fortune et bien par amour. Adolescente, l’écriture avait pris une place importante, elle tomba dans l’encrier très tôt, dès ses treize ans. Son premier texte, féministe de surcroît date de 1777 ("Comment l'éducation des femmes pourrait rendre les hommes meilleurs"), elle avait tout juste vingt-trois ans. Ses interrogations furent tout aussi personelles, que sociales, que politiques, la précocité intellectuelle, ses aptitudes littéraires et son goût de la liberté, la prédestinait tout autant que son époux à un rôle majeur. Et à savoir, à qui pouvait bien dominer l'autre, la question des auteurs du XIXe siècle peut sembler une question bien masculine. Humaine plus que politique, à contrario de beaucoup d'autres, ses attachements furent sincères, sa faille ou sa force, je vous laisse juge !


Trois Portraits de Manon Roland : jeune adulte , femme, et à 39 ans à la Conciergerie


Parmi les rééditions de ses mémoires et de ses correspondance, les historiens que l’on peut qualifier de sérieux ou d'utile, l'on trouve notamment Claude Perroud. Il a été un des premiers à rendre à Marie-Jeanne Phlipon, sa cohérence et sa place dans la révolution. Il fut aussi le rédacteur d'une biographie sur Brissot de Warville, un personnage central du pouvoir girondin et proche de cette dernière. Mr Aulard dans ses écrits relevaient entre autres toutes les erreurs ou inexactitudes de Charles Aimé Dauban (Étude sur Madame Roland et son temps de 1864, Gallica-Bnf). Il s’agit d’un contenu, sans grande objectivité et tout bonnement au service de son employeur Napoléon III.

Son intérêt n'est pas à rejeter, quoi qu'écrit par un homme, l'ouvrage relate la part la plus intime, les lettres de Buzot omises par Bosc et permet de trouver des fac-similés des courriers de Manon Roland. On y apprend plein de petits détails sur l'édition de ses mémoires, sur son enfance ou sa vie de femme. Du très conforme, un style très bourgeois que nous connaissons encore avec certains programmes télévisuels,
et en arrière plan une révolution idéoligiser à souhait, avec les méchants montagnards, dont le sieur Dauban précise que cela pouvait être un des traits noirs de la personnalité de Manon... sa part obscure pourrait-on ironiser.

Ce conservateur adjoint à la Bibliothèque impériale et son étude est un bel exemple de commande ou le produit des différentes idéologies en concurrence. Qui plus est de la difficulté d'accéder aux archives, si l'on n'était pas un officiel, ou habilité par les pouvoirs politiques pour y avoir accès. Cette situation perdura jusqu'à la venue de la troisième République et il n'est pas étonnant de découvrir tant de textes passés au filtre de la morale des régimes en quête de symboles et d'une histoire à leur image à raconter, plutôt que de chercher à pousser l'examen des contradictions et le travail historique.

Si je n’avais pas, fait quelques recherches sur les prisons à cette période, Madame Roland aurait pu passer pour presque inaperçue. Quelle erreur il eût été de ne pas savoir, qui elle était et son rôle spécifique, et la surprise fut immense. S’il faut prendre son témoignage avec des pincettes ou avec un regard d’historien, c’est une donne qu’il ne faut pourtant pas négliger. Ses mémoires ont été rééditées, préfacées et annotées plusieurs fois, par différents auteurs au cours du dix-neuvième siècle, ces apports apportent des informations, mais il est conseillé de lire ses textes de prison attentivement, ceux-là même faisant le plus référence à la période révolutionnaire. (Claude Perroud  : Mémoires de Mme Roland & ses correspondances de 1780 à 1793)

Son mari ayant été un élu de la région de Lyon, elle ne revint s'installer à Paris qu'en 1791, et son rôle comme actrice à part entière des événement de mars 1792 (le premier ministère) dura jusqu'en octocbre 1793 avec ses derniers heures à la Conciergerie. Manon Roland dresse des portraits, certes subjectifs de tous ceux qu’elle cite, mais elle permet aussi, et c’est là sa force, pour mieux comprendre les psychologies des uns et des autres. L’ambiance générale qu’elle décrit et ses états d’âmes donnent à ses mémoires une âme à un récit que l’on a probablement négligé. Il faut y adjoindre  ce qu’elle a pu écrire et échanger comme missives avec ses amis: notamment Dubosc, sa fille unique Eudora, son mari, Buzot, etc., dans son entourage politique Brissot de Warville, Pétion, Bancal des Issarts et aussi Robespierre. Trois lettres se trouvent sur cette même page, mais ne disposant pas des réponses de l'intéressé.

Toute l’étendue de ses écrits ou ce qu’elle a pu rédiger avec d’autres, notamment dans le cadre de la nouvelle République, ouvre sur maintes archives, et il semble que commencer par cette femme peut éviter le piège de l’histoire officielle et en ce domaine en faire presque qu'exclusivement une histoire d'homme. Plusieurs figures féminines ont tenu une place conséquente aux côtés de maris "libéraux" et il faut citer à ce sujet Lucille Desmoulins. Si l’on prend d’autres héroïnes, ou simplement le rôle des femmes dans les mouvements parisiens, elles ont été un moteur bien négligé. Même si Manon Roland était d’un autre monde social et lointaine du quotidien des femmes des faubourgs, ses origines n’en firent pas une grande bourgeoise superficielle.

Le tout se dispersant en de multiples espaces de débats, à l’origine tous dans le giron de la noblesse pro ou anti Constitution, dans la simplification qu’il soit bien entendu, nous ne sommes pas face à une Germaine de Staël fer de lance de la propriété privée, un autre salon que fréquenta le petit monde parisien. Ce cabinet des songes de la bourgeoisie possédante a connu son apogée sous le Directoire. Dans le cas de Madame Roland, il s’agit plus d’un réseau politique et de contribuer à faire gagner ses chères idéaux républicaines et de libertés pour le «genre humain».

Dans ses écrits, Manon Roland est à coeur ouvert et il n’y a pas de honte à se laisser emporter dans ce récit exaltant, sa nature humaine ne fait pas doute et donne une fraîcheur là où, elle n’est guère attendue. On ne peut imaginer le nombre d’ouvrages et d’écrivains ayant vu le jour dans les prisons, elle a déjà fait de sa plume son prolongement ou sa confidente, bien avant pour d’autres textes et une abondante correspondance. Dans ses mémoires, elle raconte avec tendresse les relations qu’elle a pu établir au sein de ses différents lieux d’incarcération à Paris (L'Abbaye, Sainte Pélagie, sa dernière geôle étant le Conciergerie où elle fut amenée avant son exécution publique), et en premier avec les concierges. Elle y retrouvera aussi des amis comme un certain Francisco de Miranda, qui en est à son deuxième enfermement après avoir été déjà été blanchi après la dénonciation du général Dumouriez, son supérieur.

Tous ses proches ont appartenu à la mouvance girondine, elle en fut une des têtes pensantes pour le pire, comme pour le meilleur. Manon Roland n’a pas été qu’un personnage innocent ou pur. Son engagement n’a jamais été neutre, tout au contraire, elle n’a jamais renié ses premières convictions. On peut même penser que son exigence l’a poussé à s’appliquer en tout point les principes qu’elle défendait. Un point commun qui peut étonner, mais qui prend sens si l’on pense à Robespierre, proche sur le plan des idées et éloigné dans le combat. Elle fut moins politique, mais tout aussi idéaliste. (La guerre des dieux ou l'héroïsme révolutionnaire chez Madame Roland et Robespierre, un article de Mme Annie Jourdan)

Elle n’a pas toujours su mesurer la colère populaire et participa à la venue de la première République sans pouvoir en limiter la casse. Pour les girondins, tout comme les montagnards, il ne s’agit pas de deux blocs politiques sans contradictions internes et l’on ne pas parler d’un parti « girondin », si ce n’est l’addition des sensibilités ou d’individualités forts différentes. Pareillement pour la Montagne, il exista de très fortes personnalités, mais pas vraiment un sentiment commun, la concurrence fut rude et puis détail crucial beaucoup s’est joué dans le silence ou le basculement des élus du marais ou des centres, les plus nombreux au sein de l'Assemblée nationale.

Il existe une réalité tragique sur une période courte de l’histoire de France de septembre 1792 à  juillet 1794. Le drame qui se joua, sur le fond des aspirations politiques des grands acteurs de la Convention, qu’ils aient été sur les bancs des montagnards ou des girondins, ils partageaient grossièrement les mêmes aspirations et firent le constat : Louis Capet avait trahi et devait être destitué. De plus, la menace des armées étrangères se précisa depuis la déclaration de guerre en avril 1792 à l’Autriche par le cabinet ministériel composé de girondins et feuillants (monarchistes modérés) jusqu’en juin. Comprendre comment tout ce monde allait finir par se cannibaliser est l’interrogation posée? si l’on l’évite le grandiose et le médiocre des penchants humains, la réponse peut relèver de l’absurde. Sinon des mœurs d’une classe sociale n’hésitant pas à sacrifier ses meilleurs éléments, ou simplement s'interroger sur un suicide collectif?

Par ailleurs, rien de très étrange, que les femmes aient été en général les grandes oubliées de la Révolution française. Ce qui est le plus surprenant, pourquoi Madame Roland a été si rarement prise en compte, quand on lui doit un éclairage, et un rôle incontournable dans la «seconde révolution». Elle rédigea et fit publier un appel public à la destitution du roi et en accord avec son mari. Pour bien saisir qui elle fut, elle avait reçu à l’âge de raison ou petite fille, une éducation où le livre tenait une place conséquente. Elle-même explique, qu’elle ne pouvait se séparer de son gros ouvrage de Plutarque. Plus encore, elle s'est nourrie des auteurs grecs et latins, mais aussi une bonne part de son corpus intellectuel et philosophique, en fait une rousseauiste convaincue.

Une perception spartiate de l’ordre républicain où les vertus formaient une colonne vertébrale ou un niveau d’idéalisme tellement haut qu’elle en oublia parfois le réel et l'implacable. Elle fut animée d’une foi inébranlable et se plia à la règle du sacrifice. Cependant elle ne pouvait correspondre à l’air de son temps. L’idéalisme et la pratique du politique démontrèrent les limites et dangers. Si ce n’est pour préciser que si, elle fit partie des charrues des Girondins guillotinés. Elle enclencha par ailleurs une mécanique de division au sein du camp limité des républicains. Sa rage devant les massacres de septembre 1792 fit exploser l'entente du mois d'août. Pour autant ses responsabilités, si elles ont tenu un rôle dans la division, elle et son époux n'ont porté aucune charge directe dans ce qui suivit après la mort de Louis XVI en 1793. Jean-Marie Roland fut dans l'obligation de prendre la fuite à partir de mars, et elle a répondu à sa place des raisons de son départ, le fit sans défaillir un instant.

Les républicains de la dernière heure furent les plus nombreux, le plus souvent par opportunisme ou par peur de n’être dénoncé comme de mauvais citoyens et pouvait valoir la prison à ceux se réclamant encore du roi. Et comment cacher les nombreuses dérives et parcours d’intrigants qui se bousculèrent au portillon du nouveau pouvoir. Sous les derrières de la vertu combien d’hypocrites, de sophistes comme Garat, succésseur de Jean-Marie Roland. Sans parler de l’art de retourner sa veste d'un régime à l'autre. Portrait peu clinquant d’une révolution pris en tenaille entre ses mythes et légendes, et tout particulièrement politique et idéologique, la rendant opaque en bien des moments.

S’agissant de son mari et sa relation avec Jean-Marie Roland de la Platière, Manon Phlipon l’épousa juste avant la révolution et avec vingt ans de différence entre eux, elle étant la plus jeune. Jean-Marie Roland ne fut, ni plus ni moins, que le premier des ministres de l’intérieur républicain. Sa première responsabilité ministérielle a commencé en mars de l’année1792, elle sera suivie de sa démission en juin et il reprendra après le 10 août son ancien portefeuille dans un gouvernement composé cette fois-ci principalement de girondins et du montagnard timoré Danton. Son épouse tint un rôle clef au sein du ministère et servit de porte-plume, elle rédigea de nombreux actes légaux courriers,
et actes des décisions communes, car les bons rédacteurs étaient rares et ses talents s’avérèrent importants.

La proximité intellectuelle entre les deux époux fut très forte, elle a été emportée par des considérations visant à affaiblir son mari. Il fut considéré comme étant sous influence. Elle a eu un rôle décisif à ses côtés, mais ne semble pas avoir cherché à avoir eu le dessus. Malgré ses tourments amoureux, elle lui resta fidèle jusque dans la mort. Jean-Marie Roland de même ! il se suicida quelques jours après. Ce n'étaient pas ses vertus qui étaient en cause, il en aurait fallu plus d’une comme elle pour pouvoir changer les destinés morbides d’une génération. En plus, il faut souligner que Manon et Jean-Marie Roland étaient sur la même longueur d’onde, et qu’en matière d’argent et de dépense des deniers publics ou de leur propre train de vie, ils ont été dès plus transparents, contrairement à d’autres.

Ce fut un de leur point de défense, quand ils furent poursuivis, les comptes du ministère avaient été publiés, contrairement à Danton et Manon en sa charge d’épouse donna l’état de ses dépenses dans sa correspondance. En clair pas une trace d’enrichissement, quand on ne peut pas dire que les appétits furent minces. Manon Roland contribua à la fuite de son mari, elle sentit la menace imminente de son arrestation. Jean-Marie laissa sa femme à Paris et alla se cacher en province, et c’était ensemble qu’ils organisèrent le stratagème. Puis elle attendit la venue à son domicile des autorités policières. Faute de mari, ce fut elle qui alla une première fois séjourner en prison en mars-avril 1793, puis une seconde fois en juin et jusqu’à sa décapitation.

Socialement les Roland étaient des bourgeois aisés, mais ils n’appartenaient pas à la sphère des plus riches de la société, néanmoins le train de vie de la famille, n’avait rien à voir avec la population des faubourgs, comme je l’ai déjà précisé. Hébert député et rédacteur du Père Duchesne fit un portrait ravageur dans son journal. Une visite de sa part au moment d’un déjeuner au ministère provoqua des écrits aigres-doux et des calomnieuses considérations. Elles allaient faire des Roland des cibles de premier choix dans un monde où tout le monde critiquait l’enrichissement, tout en cherchant à se faire sa place au soleil.

Parler du faste de la réception, ce fut un "festin" auquel Hébert ne participa pas cette fois là, quant à quelques encablures, le pain était une denrée rare ou chère. Cela ne put que provoquer son lot de rumeur et de haines sociales. La presse allait tenir une place importante et servir aussi à des délations publiques, dans un moment ou tout le monde devenait un suspect potentiel, un conspirateur ou conjurateur en puissance. Les origines sociales sont à prendre en considération, tout en précisant que le « Peuple » est la grande donnée absente. Il n’existe que par le reflet ou les écrits, les discours d’un monde fait essentiellement de gens du même milieu, des bourgeois et aristocrates gommant la particule.

Le couple fut pris en grippe par Marat, rédacteur en chef de l’Ami du Peuple, qui après le 10 août tenta auprès de Jean Marie Roland de trouver une aide financière. Ce dernier refusa pour des raisons juridiques et surtout morales et l’adressa à Danton. Marat obnubilé ou désireux d’être à la tête d’une entreprise de presse, faute d’avoir été soutenu, en garda une rancœur certaine au ministre et à sa femme. On a tenté de faire un lien entre elle et Charlotte Corday, la meurtrière de Marat et activiste girondine de la ville de Caen. Il existe une différence majeure Manon Roland n'aurait jamais usé de la mort comme réponse politique et pire assassiner quelqu'un en pleine conscience. Si elle a pu être assassine dans les mots, l'idée de tuer ou de donner la mort n'entrèrent pas dans ses pensées.



Portrait allemand du XIXème siècle


L’on découvre dans ses mémoires ce qui ressemble à une « comédie humaine », tragique et comique. Comme ces deux charmants petits-bourgeois, les Robert, qu’elle ne parvint pas vraiment à éconduire en raison de leurs insistances à obtenir ses faveurs et surtout celle du ministre Brisssot. Le monsieur Robert se voyait à la tête d’une ambassade à Constatinople en raison des services rendus ou prétendus. Sa gentillesse et son écoute est ce qui désarçonne dans sa narration, mais aussi sa capacité à repérer les tartuffes se présentant au seuil de son domicile, comme Fabre d'Eglantine. Intelligence vive, torturée en bien des points, en prison, son altérité rejaillit et son écriture fait plonger dans une dimension de la Révolution à ne pas négliger. Et qui peut échapper à tous ceux qui n’ont pas une connaissance poussée du sujet.

Ce qui est le plus intéressant dans la nature des portraits qu’elle nous donne est sa relation avec Maximilien Robespierre. Autant, comme je l’ai déjà mentionné, elle voua une abjection profonde à Danton. Un acharnement qu’il n’est pas possible de détailler dans un article. Je ne serai pas le premier à le penser, la relation avec « l’incorruptible » a été distante, mais pas sans influence sur le cours des idées. Manon Roland décrit l’homme qui venait à son salon sans ouvrir la bouche et écoutait attentivement les échanges. Elle précise même, que la tournure de certains de ses discours y trouve source. Même, que ses idées républicaines prirent corps dans ses murs.

Une extravagance ou un mensonge de sa part? Il semble bien que non, et que très peu de temps encore avant la « seconde révolution » Robespierre commença tout juste à évoquer l'idée de la république. Pas avant le troisième trimestre de l’année 1792, pour ce qu’il reste de trace à ce sujet. Elle le dit en des termes, pouvant amener à croire, que ce fut elle qui lui apprit la notion de république, ce en quoi il faut rester sur la réserve, mais son inspiration, son savoir et celles de ses invités débatteurs étaient liés à ce choix. Ce qui est certain, c’est que l’un et l’autre vouait un culte à Rousseau, et qu’en matière de philosophie politique, l’un et l’autre y ont puisé cet esprit républicain ou communauté d’esprit.

Les paradoxes de cette révolution sont nombreux, les mémoires de Manon Roland, si elles ne sont pas en soit une vérité historique, elles contribuent à éclairer ce qui a constitué et depuis ses débuts la légende noire de la Révolution française. L’objet n’est pas de lui porter crédit en tout, mais comment a-t-on pu minimiser un personnage si considérable de la mémoire commune? Concernant cet article, il en va de souligner l’importance des mémoires historiques, elles ne sont pas source à repousser d’un revers de la main. Même, si l’on doit les examiner de manière critique, pour ce qui est une narration avec ses aspects hautement subjectifs. Toutefois, ne pas se pencher sur la perception de Madame Roland revient à poser comme un manque et une vraie difficulté, quand on découvre le rôle des femmes, dans un mouvement ou l’émancipation tarda pour celles-ci, et a disparu au seul profit du genre masculin.

Si quelques héroïnes sont plus ou moins connues, comme Olympe de Gouge (déclaration des droits des citoyennes), les femmes du peuple, sans droit de vote ou en de très rares occasions sous la république, sont celles qui ont portées l’impulsion dès 1788 à Grenoble dans le Dauphiné. Les mois de mai et juin, elles se dressèrent contre les armées du « Roy » et en appelèrent au Parlement local. En ce qui pourrait être une carence, la censure d’une œuvre testamentaire, et ses mémoires en particulier, l’on comprend que dans un monde rempli de mâle assoiffé de pouvoir, le genre féminin passa pour partie négligeable. Et que les chants d’amour à un amant sublimé avait de quoi ternir son héroïsme et semblait à bien des égards un souci d’homme. De toute façon, il conforte l’idée de l’oppression masculine, et aussi de ce qui confine au plus proche d’une vérité parmi tant d’autres.

J’ai déjà été amené sur ce site à faire des recherches sur d’autres périodes historiques, et je dois l’avouer étant confronté à tant d’information sur la Révolution française, il faut à certains moments faire des choix d’autant que légendes et mythes se bousculent, et que les surprises sont aussi nombreuses. Notamment la naissance de la première République et ce que l’on nomme la « seconde révolution » de comment la population parisienne a du faire face à l’adversité, et même si l’on peut avoir un œil très critique sur Danton, sans lui, le pouvoir politique aurait capitulé et la mobilisation citoyenne ne se serait pas mis en mouvement face aux attaques royalistes internes et externes.

Ensuite Manon "l’écorchée vive" n'allait pas supporter son cynisme et lui tenir une détestation totale après les premiers jours de septembre 1792. Depuis la fuite de Varenne plus personne à Paris n’était dupe, les époux Capet avaient franchi la ligne rouge de la trahison et les preuves ne firent qu'aller en s’amplifiant. Les monarques ont su acheter les complaisances, les soutiens, et allaient démontrer que Louis XVI n’a jamais été un roi faible et surtout ne s’était jamais accommodé de la première constitution. Il souhaitait un retour à un passé absolutiste. Qui connaîtra encore quelques balbutiements au XIXe siècle.

Les époux Roland furent un peu le contre miroir ou le contre-jour  des deux monarques déchus, l’idéalisme et la vertu poussée à son point ultime et le contrepoint d’une société bourgeoise et aristocratique soumise à une seule valeur : l’argent; les idéaux comptant pour somme insignifiante, le pouvoir étant l’objet moteur de l’opportunisme et de la bêtise. Il ne s’agit pas de les épargner de critiques, ni de les encenser, quoi que dans un tel cataclysme Me Roland fit office de courage et d’humanité. Voilà ce qu’elle disait à son sujet en 1777 : « Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaînes ».

PS : Manon Roland a été aussi une collaboratrice de presse, pour le journal Le Patriote François de Brissot, le Courrier de Lyon et le Républicain.


MADAME ROLAND


Tableau de Me Roland fait en 1787, ou portrait d'une femme d'Adélaïde Labille-Guiard  (1749–1803)


Jules Michelet (1796-1874)

Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez d'un noble cœur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang, cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi.

 

Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées, mais d'habitudes et de mœurs républicaines ; avoir en soi la république intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la république politique ; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même, sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir... Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme, vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fît sortir d'elle-même, la lançât dans l'action.

 

Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison où ces deux choses ne manquaient jamais : maison modeste, le petit hôtel Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes travaillant ensemble, M. et Madame Roland, venus récemment de Lyon. Le petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la chambre à coucher, entrouverte, laissait voir deux lits. Roland avait près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins ; il semblait le père de sa femme.

 

C'était un homme assez grand et maigre, l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la gloire de sa femme (1), était un ardent citoyen qui avait la France dans le cœur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public. Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages, et divers traités ou mémoires relatifs à certains métiers. Sa belle et courageuse femme, sans se rebuter de l'aridité des sujets, copiait, traduisait, compilait pour lui. L'Art du tourbier, l'Art du fabricant de laine rase et sèche, le Dictionnaire des manufactures, avaient occupé la belle main de Madame Roland, absorbé ses meilleures années, sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant qu'elle ait eu (Une fille : Eudora). Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari, elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer souvent ses aliments elle-même ; une préparation toute spéciale était nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le travail.

 

Roland rédigeait lui-même, et n'employait nullement la plume de sa femme à cette époque ; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras, de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience d'écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite, elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l'éloquence, aussi bien que la beauté.

 

Quand les politiques venaient, Madame Roland ne se mêlait pas d'elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des lettres ; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait alors avec une vivacité, une propriété d'expressions, une force gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. « L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait ; mais il n'y avait pas moyen ; c'était tout simplement une nature trop parfaite. »

 

Au premier coup d'œil, on était tenté de croire qu'on voyait la Julie de Rousseau (2) ; à tort, ce n'était ni la Julie ni la Sophie, c'était Madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci n'était pas comme les deux autres une noble demoiselle ; Manon Phlipon, c'est son nom de fille (j'en suis fâché pour ceux qui n'aiment pas les noms plébéiens), eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple ; on le voyait aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu'on a beaucoup moins dans les classes élevées ; elle avait la main belle, mais non pas petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille élégante, d'une cambrure marquée fortement ; une richesse de hanches et de seins que les dames ont rarement.

 

Elle différait encore en un point des héroïnes de Rousseau, c'est qu'elle n'eut pas leur faiblesse Madame Roland fut vertueuse, nullement amollie par l'inaction, la rêverie où languissent les femmes (sic) ; elle fut au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le gardien de la vertu. Une idée sacrée, le devoir, plane sur cette belle vie, de la naissance à la mort ; elle se rend ce témoignage au dernier moment, à l'heure où l'on ne ment plus : « Personne, dit-elle, moins que moi n'a connu la volupté. » - et ailleurs : « J'ai commandé à mes sens. »

 

Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de là jusqu'aux Champs-Élysées ; - pure à la table de son sérieux époux, travaillant infatigablement pour lui ; pure au berceau de son enfant, qu'elle s'obstine à allaiter, malgré de vives douleurs ; - elle ne l'est pas moins dans les lettres qu'elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui l'entouraient d'une ami lié passionnée (3) ; elle les calme et les console, les élèvent au dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent fidèles jusqu’à la mort, comme à la vertu elle-même.

 

L'un d'eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir d'elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie. Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que l'arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées ; elles le sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force du grand cœur qui les écrivit (4)

 

Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de cette femme ; et, sans preuve, sans le moindre indice (5), ils ont imaginé qu'au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame Roland avait le temps, le cœur d'écouter les galanteries et de faire l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de l'amant favorisé.

 

Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse absolue de ses volontés, de ses actes. N'eut-elle aucune émotion? cette âme forte, mais passionnée, n'eut elle pas son orage?... Cette question est tout autre, et sans hésiter je répondrai : Oui.

 

Qu'on me permette d'insister. - Ce fait, peu remarqué encore, n'est point un détail indifférent, purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur Madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme, jusque-là calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans action au-dehors.

 

Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend, avec toute la France, le canon de la Bastille : son sein s'émeut et se gonfle ; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce qu'elle a lu des anciens, imaginé, espéré ; voilà qu'elle a une patrie. La Révolution s'épand sur la France; Lyon s'éveille, et Villefranche, la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale, de la Corse à la Lorraine. Dès le matin, Madame Roland était en extase sur l'admirable quai du Rhône, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé, fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez eux, emportèrent, sans le savoir, l'âme de Madame Roland.

 

Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert au clos de la Platière, qui lui parut, plus qu'à l'ordinaire encore, stérile et aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari, elle lisait le Procès verbal, si intéressant, des électeurs de 89, la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut justement qu'un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M. Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à Clermont, y avait été notaire ; il venait de quitter cette position lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur et de sensibilité, un cœur bon et charitable. Il avait eu une éducation fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu'il s'essayait à lire en hébreu.

 

Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois, travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l'image, cela formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se convinrent si bien, qu'ils se demandèrent s'ils ne pourraient continuer de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait ; mais elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les Roland, en réunissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apportera l'association soixante mille livres ; Lanthenas en avait vingt ou un peu plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens nationaux, alors à vil prix.

 

Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi à l'amitié, à la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute idée : « Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu notre manière franche et ronde : ce n'est point à mon âge qu'on change, quand on n'a jamais varié... Nous prêchons le patriotisme, nous élevons l'âme ; le docteur fait son métier ; ma femme est l'apothicaire des malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires, » etc.

 

La grande affaire de Roland c'était de catéchiser les paysans de la contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré son âge, parfois, le bâton à la main, il s'en allait jusqu'à Lyon avec son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile, un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des miracles. Habitué à voir l'assiduité désintéressée du jeune Lanthenas près de Madame Roland, il ne lui venait pas même à l'esprit que Bancal, plus âgé, plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondément, il avait un peu oublié qu'elle fût une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent, l'œil ferme et limpide, Madame Roland était la plus rassurante image de la force et de la vertu. Sa grâce était bien d'une femme, mais son mâle esprit (sic), son cœur stoïque, étaient d'un homme. On dirait plutôt, à regarder ses amis, que, près d'elle, ce sont eux qui sont femmes; Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et le plus femme de tous par le cœur peut-être, le plus faible, c'est celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austère Roland, faible d'une profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l'autre ; il n'y paraîtra que trop à la mort.

 

La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats,d'orages. C'était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c'était la barque en péril aux rochers de la Meillerie. Il n'y eût pas eu naufrage, croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.

 

C'est ce que Madame Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse, mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la pureté de Madame Roland, de son inexpérience, de la virginité de cœur qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'à genoux.

 

Rien ne m'a jamais plus surpris, touché... Quoi! ce héros fut donc vraiment une femme? Voilà donc un moment (l'unique) où ce grand courage a fléchi. La cuirasse du guerrier s'entrouvre, et c'est une femme qu'on voit, le sein blessé de Clorinde.

 

Bancal avait écrit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il disait de cette union projetée : « Elle fera le charme de notre vie, et nous ne serons pas inutiles à nos semblables. » Roland, alors à Lyon, envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne ; l'été avait été très-sec, la chaleur était très-forte, quoiqu'on fût déjà en octobre. Le tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution... De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu d'événements qui devaient bientôt bouleverser les cœurs et les destinées ; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers que c'est pour lui que Dieu tonne.

 

Madame Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à table sans savoir ce qu'elle écrirait ; elle écrivit son trouble même, ne cacha point qu'elle pleurait. C'était bien plus qu'un aveu tendre. Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son espoir, se faisait l'effort d'écrire : « Non, je ne suis point assurée de votre bonheur, je né me pardonnerais point de l'avoir troublé. Je crois vous voir l'attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que je dois interdire. » Tout le reste est un mélange bien touchant de vertu, de passion, d'inconséquence ; de temps à autre, un accent mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin : « Quand est-ce que nous nous reverrons?... Question que je me fuis souvent et que je n'ose résoudre... Mais pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer ; nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans doute : c'est de préparer son bonheur par le sage emploi du présent... » Et plus loin : « Il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prête à nos campagnes, elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle n'inspirerait pas plus d'effroi... »

 

Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l'hiver, il passa en Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps peut-être que Madame Roland ne l'eût voulu elle-même. Telle est l'inconséquence du cœur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues attentivement, offrent une fluctuation étrange : elle s'éloigne, elle se rapproche; par moments elle se défie d'elle-même, et par moments se rassure.

 

Qui dira qu'en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrète de se retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir? Mais c'est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours. La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer. Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'était trouvée faible et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique ; Madame Roland se retrouve elle-même et n'aime plus que la France.

 

S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauvée d'elle-même parla Révolution, par la République, par le combat et la mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation commune aux événements de l'époque. Ce mariage de travail devint un mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts héroïques. Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l'échafaud, à la gloire.

 

Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où devait s'agiter la question de la République ; elle y apportait deux forces, la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque-là dans son désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse d'esprit, une fraîcheur d'idées, de sentiments, d'impressions, à rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las ; elle, elle naissait de ce jour.

 

Autre force mystérieuse. Cette personne très-pure, admirablement gardée par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable, le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le cœur, longtemps contenu, s'épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion inconnue. Nul scrupule ne la retardait ; le bonheur voulait que, le sentiment personnel s'étant vaincu ou éludé, l'âme se tournât tout entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant que l'honneur, se lançât à pleines voiles sur ce nouvel océan de la révolution et de la patrie.

 

Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu près Rousseau, lorsque après sa passion malheureuse pour Madame d'Houdetot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un foyer immense de cette inextinguible flamme où s'embrasa tout le siècle ; le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur.

 

Rien de plus sévère que le premier coup d'œil de madame Roland sur Paris. L'Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise dans les tribunes de l'Assemblée ou des Jacobins, elle perce d'un œil pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les tergiversations, l'indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et léger, ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel « elle voit bien qu'il y a un prêtre.» A peine fait-elle grâce à Pétion et Robespierre ; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais, d'obstacles; elle les somme d'être hommes et d'agir.

 

Au triste spectacle de la liberté entrevue,espérée, déjà perdue, selon elle, elle voudrait retourner à Lyon, « elle verse des larmes de sang... Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous sommes perdus pour le bonheur ou la liberté ; mais je doute qu'il y ait assez de vigueur dans le peuple. La guerre civile même, tout horrible qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos mœurs... - Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret. »

 

La génération dont Madame Roland désespère si aisément avait des dons admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes, l'amour ardent du bien public ; elle a étonné le monde par la grandeur des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces caractères, formés sous l'ancien régime, ne s'annonçaient pas sous un aspect mâle et sévère. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du génie ne fut alors chez personne ; je n'excepte pas Mirabeau, malgré son gigantesque talent.

 

Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d'événements entassés! Que de réformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La vie des hommes importants de l'Assemblée, de la presse, avait été si laborieuse, qu'elle nous semble un problème ; deux séances de l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs, jusqu'à onze heures ou minuit ; puis les discours à préparer pour le lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes ; ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entière d'esprit ni de force ; quelque sincères que fussent ses convictions, elle n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la foi.

 

Le 22 juin, au milieu de l'hésitation universelle des politiques, Madame Roland n'hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province, pour qu'à l'encontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les assemblées primaires demandassent une convocation générale : « pour délibérer par oui et par non s'il convient de conserver au gouvernement la forme monarchique. » - Elle prouve très-bien, le 24, que toute régence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI, » etc.

 

Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils balançaient les considérations d'intérêts, d'opportunité, s'attendaient les uns les autres, se comptaient. « Nous n'étions pas douze républicains en 89, » dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui l'étaient sans le savoir ; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes. Ceux-là seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer. En tête de cette avant-garde marchait Madame Roland ; elle jetait le glaive d'or dans la balance indécise, son courage et l'idée du droit.

 

* 

(Suite…) Madame Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en propres termes : « La chute du trône est arrêtée dans la destinée des empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle à penser, nous ne saurions être régénérés que par le sang. »

 

Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la république furent fusillés sur l'autel, lui parut la mort de la liberté. Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l'on croyait en péril. Elle alla, à onze heures. du soir, rue de Saintonge, au Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et Madame Roland allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l'Assemblée. Buzot refusa ; mais Grégoire qui était présent s'engagea à le faire.

 

Ils étaient venus à Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude. Immédiatement (27 septembre 91), Madame Roland écrivit à Robespierre une fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne, mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et l'intention politique. Elle était visiblement frappée de l'élasticité prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'être brisée, se relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de l'homme qui se trouvait le centre de la société. J'y remarque les passages suivants :

 

« Lors même que j'aurais suivi la marche du Corps législatif dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux, fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'énergie n'a cessé de... etc. J'aurais voué à ces élus l'attachement et la reconnaissance. - (Suivent des choses très-hautes : Faire le bien comme Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'âmes élevées qui seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir pour agir de concert... - (Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux, la sécheresse extraordinaire. -  Lyon aristocrate. – A la campagne, on croit Roland aristocrate ; on a crié : A la lanterne ! etc.) - Vous avez beaucoup fait, monsieur, pour démontrer et répandre ces principes ; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge où tant d'autres ne savent point quelle carrière leur est réservée... Si je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais abstenue de vous écrire ; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l'âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être justes et le bonheur d'être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué, attristé... » etc.

 

Nous ne voyons pas qu'il ait répondu à ces avances. Du Girondin au Jacobin il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée, différence d'espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles, effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus vives antipathies : avoir un même défaut. Sous l'héroïsme de l'une, sous la persévérance admirable de l'autre, il y avait un défaut commun, disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, ils étaient nés scribes. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires, ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant ; dans les plus terribles crises, et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle éminemment littéraire et bellétriste, pour dire comme les Allemands, ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d'un autre âge. Madame Roland, d'un cœur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses fenêtres : « La mort de la femme Roland ! » Robespierre, la veille du 9 thermidor, entre la pensée de l'assassinat et celle de l'échafaud, arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester bon écrivain.

 

Comme politiques et gens de lettres, dès celte époque, ils s'aimaient peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop parfaite entente de l'unité de file nécessaire aux grands travailleurs, pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de Madame Roland, qu'eût été la vie d'un ami? ou l'obéissance, eu l'orage.

 

M. et Madame Roland ne revinrent à Paris qu'en 92, lorsque la force des choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires. Madame Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l'intérieur, ce qu'elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle donnât les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les pétitions de mots sévères qui écartaient les solliciteurs.

 

Les deux ministères de Roland appartiennent à l'histoire plus qu'à la biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre du roi, à propos de laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa femme.

 

Roland, ministre républicain d'un roi, se sentant chaque jour plus déplacé aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'à la condition positive qu'un secrétaire, nommé ad hoc expressément, écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour qu'il en restât témoignage, et qu'en cas de perfidie on pût, dans chaque mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité qui revenait à chacun.

 

La promesse ne fut pas tenue ; le roi ne le voulut point. Roland alors adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est l'âme d'un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le Thermomètre, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du conseil ; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au public, si le roi se moquait de lui.

 

Cette lettre n'était point confidentielle ; elle ne promettait nullement le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement à la France autant qu'au roi, et disait en propres termes que Roland n'avait recouru à ce moyen qu'au défaut du secrétaire et du registre qui eussent pu témoigner pour lui. Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait jouer contre l'Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante, où l'on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes nationaux, que l'appel des vingt mille fédérés des départements était un outrage à la garde nationale de Paris.

 

Le 11 - ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la suprême protestation d'une loyauté républicaine, qui pourtant montre encore au roi une dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime : « Non, la patrie n'est pas un mot ; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes et qu'on aime autant parce qu'il coûte que parce qu'on espère... » Suivent de graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances terribles de la résistance, qui forcera la République de s'achever dans le sang.

 

Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l'auteur. Elle le fit renvoyer.

 

Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland, l'hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l'approche de l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle on repoussa les avances de Danton. Quant au reproche de n'avoir point accéléré la vente des biens nationaux, d'avoir laissé la France sans argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le mériter ; mais les administrations girondines de départements restèrent sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.

 

Dès septembre 92, M. et Madame Roland coururent les plus grands périls pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard ; on employa les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant, nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire saisir les fils d'un grand complot girondin ; Roland en était, et sa femme. Marat tomba sur l'hameçon avec l'âpreté du requin ; quand on jette au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s'il en fut, avec de l'esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse ; il se dépêcha de croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour à examiner elle-même, à se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que le respectable témoin produit par Chabot et Marat était un espion qui probablement travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta Madame Roland, qui toucha toute l'Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat, furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre ridicules.

 

Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'éloignèrent ou se cachèrent, les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni la prison ni la mort ; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel, et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aux Tuileries, dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs, de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d'arracher à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu'on croirait souvent moins écrits d'une plume de femme que du poignard de Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas! n'en était pas moins tendre.

 

Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres. Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le poison qu'elle avait, et voulut mourir au grand jour. Elle croyait honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu'elle était toujours belle, pleine de charme, jeune à trente-neuf ans ; une jeunesse entière et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux. Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans l'irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'était amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien, mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre. La nature dépouillée et morne exprimait l'état des coeurs ; la Révolution aussi s'enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de l'échafaud, à la place où est l'obélisque, monta légèrement les degrés, et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans reproche : « Ô Liberté ! que de crimes commis en ton nom ! »

 

Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n'avait pas peu contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme antique, enthousiaste et austère, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut un moment l'idée de s'empoisonner, elle lui écrivit pour s'excuser près de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant plus profond qu'il le contenait.

 

Quand on la jugea, elle dit : « Roland se tuera.» On ne put lui cacher sa mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très-sûres, il se déroba, et, pour faire perdre sa trace, voulut s'éloigner. Le vieillard, par cette saison, n'aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise diligence qui allait au pas ; les routes de 93 n'étaient que fondrières. Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anéantissement de toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes ; des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas plus loin ce qu'il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit une allée qui tourne pour conduire à un château ; il s'arrêta au pied d'un chêne, tira sa canne à dard et se perça d'outre en outre. On trouva sur lui son nom, et ce mot : « Respectez les restes d'un homme vertueux. » L'avenir ne l'a pas démenti. Il a emporté avec lui l'estime de ses adversaires, spécialement de Robert Lindet.


Nous ne résisterons pas au plaisir de copier le portrait que Lémontey fait à Madame Roland :

« J'ai vu quelquefois, dit-il, Madame Roland avant 1789 : ses yeux, sa taille et sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans ses Mémoires ; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parce que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. le me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que je m'étais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourné tant de têtes, de la Julie de J. J. Rousseau; et, quand je l'entendis, l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait; mais il n'y avait pas-moyen : c'était simplement une nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, raison piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents d'ivoire et des lèvres roses ; force était de s'y résigner. Dans le cours de la Révolution, je n'ai revu qu'une seule fois Madame Roland ; c'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité ; son mari ressemblait à un quaker dont elle eut été la fille, et son enfant voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'à la ceinture ; on croyait voir des habitants de la Pennsylvanie transplantés dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son cœur restait doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des symptômes d'anarchie commençait à poindre, et elle promettait de la combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont elle m'annonça qu'elle porterait quand il le faudrait sa tête sur l'échafaud ; et j'avoue que l'image de cette femme charmante abandonnée au glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée, car la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumés à ces effroyables idées. Aussi dans la suite, les prodiges de la fermeté de Madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre ; ce ne fut pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de notre Révolution ; l'histoire ne la dédaignera pas, et d'autres nations nous l'envieront. »

une illustration de Manon Roland jeune


Notes de l’auteur : 


(1) Avant son mariage avec Roland, Mademoiselle Phlipon avait été obligée, par l'inconduite de son père, de se réfugier dans un couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes, petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que Spartiate, et semblant déjà s'exercer aux vertus de la République.

 

(2) Voyez les portraits de Lémontey, Riouffe, et tant d’autres ; comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la première édition des Mémoires (an VII). Elle est prise peu avant le temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu maman, et, si on ose le dire, très-sereine, ferme et résolue, avec une tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas seulement à sa polémique révolutionnaire ; mais tels sont en général ceux qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.

 

(3) Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d'elle et triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris : « Assise au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent fidèles jusqu'à la mort, comme à la vertu elle-même, et moi causant avec l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur leur sort, » etc - Doux tableau d'intérieur, sérieux bonheur de la vertu, montré au jeune homme pour calmer son cœur, l'épurer, l'élever... Demain pourtant le vent de la tempête aura emporté ce nid !...

 

(4) Ce fut lui aussi, l'honnête et digne Bosc, qui, au dernier moment, s'élevant au-dessus de lui-même, pour accomplir en elle l'idéal suprême qu'il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne point dérober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais d'accepter l'échafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage la République et l'humanité. Il la suit à l'immortalité, pour ce conseil héroïque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d'aimables, d'irréprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux, Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.

 

(5) Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux passages des Mémoires de Madame Roland, lesquels ne prouvent rien du tout. Elle parle des passions, « dont à peine, avec la passion d'un athlète, elle sauve l'âge mûr. » Que conclurez-vous de là? - Elle parle des « bonnes raisons » qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il est bien extraordinaire! absolument hardi d'induire que ces bonnes raisons ne peuvent être qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.

Les Femmes et la Révolution, Jules Michelet – chez Calmann-Lévy (Paris, 1898)
Chapitres XIV et XV : MADAME ROLAND et Suite, pages 151 à 186.

                                Source : Gallica-Bnf (Identifiant :  ark:/12148/bpt6k96139188)

Lettre à Robespierre (N°1)


Retour de Varennes, 21 juin 1791


Le 27 septembre 1791
- du CIos Laplatière, paroisse de Thésée
Au sein de cette capitale, foyer de tant de passions, où votre patriotisme vient de fournir une carrière aussi pénible qu’honorable, vous ne recevrez pas, Monsieur, sans quelque intérêt, une lettre datée du fond des déserts, écrite par une main libre, et que vous fait adresser ce sentiment d'estime et de plaisir qu’éprouvent les honnêtes gens à se communiquer. Lors même que je n'aurais suivi le cours de la Révolution et la marche du corps législatif que dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux toujours fidèles aux principes, et, parmi ces hommes mêmes, celui dont l'énergie n'a cessé d'opposer la plus grande résistance aux prétentions, aux manœuvres du despotisme et de l'intrigue; j'aurais voué à ces élus l'attachement et la reconnaissance des amis de l'humanité pour ses généreux défenseurs. Mais ces sentiments acquièrent une nouvelle force lorsqu'on a vu de près la profondeur dès manœuvres et l'horreur de la corruption qu'emploie le despotisme pour asservir et dégrader l'espèce, pour conserver ou augmenter la stupidité des peuples, égarer l'opinion, séduire les faibles, effrayer le vulgaire et perdre les bons citoyens. L'histoire ne peint qu'à grands traits l'action et les suites de la tyrannie, et cet affreux tableau est plus que suffisant pour faire haïr violemment tout pouvoir arbitraire; mais je l’imagine rien d'aussi hideux, d'aussi révoltant que ses efforts, ses ruses et son atrocité déployés en cent façons pour se maintenir dans notre Révolution. Quiconque est né avec une âme et l’a conservée saine ne peut avoir vu Paris, dans ces derniers temps, sans gémir sur l'aveuglement des nations corrompues et l'abîme de maux dont il est si difficile de les sortir.

J'ai fait dans cette ville un cours d’observations dont le triste résultat ressemble à celui qu'on tire presque toujours de l'étude des hommes; c'est que leur plus grand nombre est infiniment méprisable et qu'il est rendu tel par nos institutions sociales; c'est que l’on doit travailler au bien de l'espèce, à la manière de la Divinité, pour le charme de l'opérer, le plaisir d'être soi, de
remplir sa destination et de jouir de sa propre estime, mais sans attendre ni reconnaissance, ni justice de la part des individus; c'est enfin que le peu d'âmes élevées qui seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la terre et commandées par les circonstances, ne peuvent presque jamais se réunir pour agir de concert.

J'ai trouvé sur la route, comme à Paris, le peuple trompé par son ignorance ou par les soins de ses ennemis, ne connaissant guère ou jugeant mal l'état des choses. Partout la masse est bonne; elle a une volonté juste parce que son intérêt est celui de tous, mais elle est séduite ou aveugle. Nulle part, je n'ai rencontré de gens avec qui je pusse causer ouvertement et d'une manière utile de notre situation politique; je m'en suis tenue à laisser, dans tous les  lieux où j'ai passé, des exemplaires de votre adresse (1); ils auront été trouvés après mon départ, et fourni un excellent texte aux méditations de quelques personnes.

La petite ville où j’ai une demeure et dans laquelle je me suis arrêtée durant quelques jours, Villefranche, n’a que des patriotes à la toise, qui aiment la Révolution parce qu'elle a détruit ce qui était au-dessus d'eux, mais qui ne connaissent rien à la théorie d'un gouvernement libre, et qui ne se doutent pas de ce sentiment sublime et délicieux qui ne nous fait voir que des frères dans nos semblables, et qui confond la bienveillance universelle avec l’ardent amour de cette liberté seule capable d'assurer le bonheur du genre humain. Aussi tous ces hommes-là se hérissent-ils au nom de République, et un Roi leur parait fort essentiel à leur existence.

J'ai embrassé mon enfant avec transport; j'ai juré, en versant de douces larmes, d'oublier la politique pour ne plus étudier et sentir que la nature, et je me suis hâtée d'arriver à la campagne.

Une sécheresse extraordinaire avait ajouté tout ce qu'il est possible d'imaginer à l'aridité d'un sol ingrat et pierreux, à l'aspect assez triste d’un domaine agreste que l'œil du maître peut seul vivifier et qui avait été abandonné depuis six mois ; le moment de la récolte exigeait ma présence et augmentait mes sollicitudes, mais les travaux rustiques portent avec eux la paix et la gaieté, et je les aurais goûtés sans mélange, si je n avais découvert que les calomnies, inventées à Lyon pour éloigner mon mari de la législature, avaient pénétré jusque dans ma retraite et que des hommes, qui n’ont jamais eu lieu que de sentir notre dévouement au bien général et au leur en particulier, attribuaient notre absence à l'arrestation supposée de M. Roland, comme contre-révolutionnaire ; enfin j’ai entendu chanter derrière moi « Les aristocrates à la lanterne ».   

Je ne redoute pas les suites de ces absurdes préventions qui n'ont pu gagner la majorité; d'ailleurs, notre seule présence et la reprise de cette vie simple et bienfaisante à laquelle nous sommes habitués, fera bientôt disparaître jusqu'à leurs moindres traces ; mais comme il est aisé d'égarer le peuple et de le tourner contre ses propres défenseurs !

Quant à Lyon, cette ville est dévouée a l'aristocratie; ses élections sont détestables; les députés ne sont que des ennemis de la liberté, des agioteurs, des gens nuls ou malfamés; il n'y a pas un talent, même médiocre; son département est composé à peu près comme sa députation à la législature: quelques patriotes ont été poussés au district où ils ne sauraient faire.grand bien, ni empêcher beaucoup de mal (2).

S'il faut juger du gouvernement représentatif par le peu d'expérience que nous en avons déjà, nous ne devons pas nous estimer fort heureux.

La masse du peuple ne se trompe pas longtemps grossièrement; mais on achète les électeurs, puis les administrateurs, et enfin les représentants qui vendent le peuple. Puissions-nous, en appréciant les vices que les préjugés et les ambitieux ont fait introduire dans notre Constitution, sentir toujours davantage que tout ce qui s'écarte de la plus parfaite égalité, de ta plus grande liberté tend nécessairement à dégrader l'espèce, la corrompt et l'éloigne du bonheur!

Vous avez beaucoup fait, Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge où tant d'autres ne savent point encore quelle carrière leur est réservée ; il vous en reste une grande à parcourir pour que toutes les parties répondent au commencement et vous êtes sur un théâtre où votre courage ne manquera pas d'exercice.

Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès ; j'appelle ainsi vos soins pour le triomphe de la justice, car la publication des vérités qui intéressent la félicité publique est toujours un succès pour la bonne cause.

Si je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l’âme est faite pour vous sentir et qui aiment à vous exprimer une estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout, la gloire d'être juste et le bonheur d'être sensible.

Mr Roland vient de me rejoindre,  fatigué, attristé de l'inconséquence et de la légèreté des Parisiens; nous allons ensemble suivre nos travaux champêtres, entremêlés de quelques occupations de cabinet, et chercher dans la pratique des vertus privées un adoucissement aux malheurs publics, s'il nous est réservé d'être témoins de ceux que peuvent faire une Cour perfide et de scélérats ambitieux.

Accueillez, comme nous vous les offrons, nos sentiments et nos vœux.

Roland, née Phlipon.

Notes de Claude Perroud :

(1) C’est l’Adresse de la Société des Amis de la Constitution séante aux Jacobins de Paris, aux Sociétés affiliées, sur les événements du Champ de Mars, 17 juillet 1791. Elle est datée du 7 août, et avait été rédigée par Robespierre, assisté de Pétion, de Roederer, Brissot et Buzot.

(2) Les élections pour le district venaient d'avoir lieu à Lyon.


Lettre à Robespierre (N°2)


L
e 25 avril 1792, à 10 heures du soir, à Paris
J'ai désiré vous voir, Monsieur, parce que, vous croyant un ardent amour pour la liberté, un entier dévouement au bien public, je trouvais, à vous entretenir, le plaisir et l'utilité que goûtent les bons citoyens en exprimant leurs sentiments en éclairant leurs opinions. Plus vous me paraissiez différer sur une question intéressante avec des hommes dont j'estime les lumières et l'intégrité, plus il me semblait important de rapprocher ceux qui, n'ayant qu'un même but, devaient se concilier dans la manière de l'atteindre. Quand l'âme est fière, quand les intentions sont droites et que la passion dominante est celle de l'intérêt général, dépouillée de toute vue personnelle, de toute ambition cachée, on doit s'entendre sur les moyens de servir la chose publique.

Je vous ai vu, avec peine, persuadé que quiconque avec des connaissances pensait autrement que vous sur la guerre n'était pas un bon citoyen.

Je n'ai point commis la même injustice à votre égard ; je connais d'excellents citoyens qui ont une opinion contraire à la vôtre, et je ne vous ai pas trouvé moins estimable pour voir autrement qu'eux. J'ai gémi de vos préventions, j'ai souhaité, pour éviter d’en avoir aucune en moi-même, de connaître à fond vos raisons. Vous m'aviez promis de me les communiquer, vous deviez venir chez moi... Vous m'avez évitée, vous ne m'aviez rien fait connaître, et, dans cet intervalle, vous soulevez, l'opinion publique contre ceux qui ne voient pas comme vous! Je suis trop franche pour ne pas vous avouer que cette marche ne m’a pas paru l'être.

J'ignore qui vous regardez comme vos ennemis mortels : je ne les connais pas; et certainement je ne les reçois pas chez moi de confiance, car je ne vois à ce titre que des citoyens dont l'intégrité m'est démontrée et qui n’ont d’ennemis que ceux du salut de la France.

Rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous exprimais la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir : soutenir la Constitution, la faire exécuter avec popularité, voilà ce qui me semblait devoir être actuellement la boussole du citoyen, dans quelque place qu'il se trouve. C’est la doctrine des hommes respectables que je connais, c'est le but de toutes leurs actions, et je regarde vainement autour de moi pour appliquer la dénomination d’intrigants dont vous vous servez (1).

Note de Claude Perroud :


(1) « La Cour et les intrigants dont la Cour se sert » avait dit Robespierre aux Jacobins le 20 avril (Alphonse Aulard)


Lettre à Robespierre (n°3)



Le 14 octobre 1793, de l’infirmerie de Sainte Pélagie.
Entre ces murs solitaires, ou depuis tantôt cinq mois l'innocence opprimée se résigne en silence, un étranger paraît. - C'est un médecin que mes gardiens amènent pour leur tranquillité; car je ne sais et ne veux opposer aux maux de la nature, comme a l'injustice des hommes, qu'un tranquille courage. En apprenant mon nom, il se dit l'ami d'un homme que peut-être je n'aime point. - Qu'en savez-vous, et qui est-ce? - Robespierre. - Robespierre! je l’ai beaucoup connu et beaucoup estimé; je l'ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. - Eh! ne l’est-il plus? — Je crains qu'il n'aime aussi la domination, peut-être dans l’idée qu'il sait faire le bien ou le veut comme personne ; je crains qu'il n'aime beaucoup la vengeance, et surtout à l'exercer contre ceux dont il croit n'être pas admiré ; je pense qu'il est très susceptible de préventions, facile à se passionner en conséquence, jugeant trop vite comme coupable quiconque ne partage pas en tout ses opinions. - Vous ne l'avez pas vu deux fois! - je l'ai vu bien davantage! Demandez lui ; qu'il mette la main sur sa conscience, et vous verrez s'il pourra vous dire du mal de moi.

Robespierre, si je me trompe, je vous mets à même de me le prouver, c'est à vous que je répète ce que j’ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d'une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée.

Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l'imaginez bien : je n'ai jamais prié personne, et certes! ce n'est pas d'une prison que je commencerais de le faire à l'égard de quiconque me tient en son pouvoir. La prière est faite pour les coupables ou les esclaves; l'innocence témoigne, et c'est bien assez ; ou elle se plaint, et elle en a le droit, dès qu'elle est vexée. Mais la plainte même ne convient pas ; je sais souffrir et ne m'étonner de rien. Je sais d'ailleurs qu'à la naissance des républiques, des révolutions presque inévitables, qu'expliquent trop les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent mieux leur pays à demeurer victimes de leur zèle et de l'erreur de leurs contemporains. Ils ont pour consolation leur conscience, et l'histoire pour vengeur.

Mais par quelle singularité, moi, femme, qui ne puis faire que des voeux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissants, et quel sort m'est donc réservé?

Voilà deux questions que je vous adresse. Je les regarde comme peu importantes en elles-mêmes et par rapport à moi personnellement. Qu'est-ce qu'une fourmi de plus ou de moins, écrasée par le pied de l'éléphant, considérée dans le système du monde! Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays; car si l'on confond indifféremment avec ses ennemis déclarés ses défenseurs et ses amis avoués, si l’on assimile au même traitement l'égoïste dangereux ou l'aristocrate perfide avec le citoyen fidèle et le patriote généreux, si la femme honnête et sensible qui s’honore d'avoir une patrie, qui lui fit dans sa modeste retraite ou dans ses différentes situations les sacrifices dont elle est capable, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l’égalité, assurément la justice et la liberté ne règnent point encore, et le bonheur à venir est douteux !

Je ne parierai point ici de mon vénérable mari; il fallait rapporter ses comptes lorsqu'il les eut fournis, et ne pas lui refuser d'abord justice pour se réserver de l'accuser quand on l'aurait noirci dans le public. Robespierre, je vous défie de ne pas croire que Roland soit un honnête homme : vous pouvez penser qu'il ne voyait pas bien sur telle et telle mesure; mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à son civisme. Il faut peu le voir pour le bien connaître; son livre est toujours ouvert et chacun peut y lire; il a la rudesse de la vertu, comme Caton en avait l'âpreté; ses formes lui ont fait autant d’ennemis que sa rigoureuse équité; mais ces inégalités de surface disparaissent à distance, et les grandes qualités de l'homme public demeureront pour toujours. On a répandu qu'il soufflait la guerre civile à Lyon; on a osé donner ce prétexte comme sujet de mon arrestation! Et la supposition n'était pas plus juste que la conséquence. Dégoûté des affaires, irrité de la persécution, ennuyé du monde, fatigué de travaux et d’années, il ne pouvait que gémir dans une retraite ignorée et s'y obscurcir en silence pour épargner un crime à son siècle.

— Il a corrompu l'esprit public, et je suis sa complice! — Voilà le plus curieux des reproches et la plus absurde des imputations. Vous ne voulez pas, Robespierre, que je prenne ici le soin de les réfuter; c'est une gloire trop facile, et vous ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient une chose parce qu'elle est écrite et qu'on la leur a répétée. Ma prétendue complicité serait plaisante, si le tout ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel on l’a présenté au peuple, qui, n'y voyant rien, s'y fabrique un je ne sais quoi de monstrueux. Il fallait avoir une grande passion de me nuire pour m'enchaîner ainsi d'une manière brutale et réfléchie dans une accusation qui ressemble à celle, tant répétée sous Tibère, de lèse-majesté pour perdre quiconque n'avait pas de crime et qu'on voulait pourtant immoler!

D'où vient donc cette animosité? —  C’est ce que je ne puis concevoir, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui ne sais pas même en vouloir à ceux qui m'en font.

Élevée dans la retraite, nourrie d'études sérieuses qui ont développé chez moi quelque caractère, livrée à des goûts simples qu'aucune circonstance n'a pu altérer, enthousiaste de la Révolution et m'abandonnent à l'énergie des sentiments généreux qu'elle inspire, étrangère aux affaires par principes par mon sexe, mais m’entretenant d'elles avec chaleur, parce que l'intérêt public devient le premier de tous dès qu'il existe, j'ai regardé comme de méprisables
sottises les premières calomnies lancées contre moi; je les ai crues le tribut nécessaire, prit par l'envie, sur une situation que le vulgaire avait encore l’imbécillité de regarder comme élevée, et à laquelle je préférais l'état paisible où j'avais passé tant d'heureuses journées!

Cependant ces calomnies se sont accrues avec autant d'audace que j'avais de calme et de sécurité : je suis traînée en prison; j'y demeure depuis bientôt cinq mois, arrachée des bras de ma jeune fille (Jany) qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fut nourrie, loin de tout ce qui m'est cher, privée de toute communication, en butte aux traits amers d'un peuple abusé, qui croit que ma tête sera utile à sa félicité; j'entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me veille s'entretenir quelquefois de mon supplice; je lis les dégoûtantes bordées que jettent sur moi des écrivains qui ne m'ont jamais vue, non plus que tous ceux qui me haïssent.



Prison de Paris - Sainte Pélagie et plan du quartier


Je n'ai fatigué personne de mes réclamations; j'attendais du temps la justice, avec la fin des préventions. Manquant de beaucoup de choses, je n'ai rien demandé; je me suis accommodée de la mauvaise fortune, fière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenant pressant et craignant de compromettre ceux à qui je pourrais m'adresser, j'ai voulu vendre les bouteilles vides de ma cave, ou l'on n'a point mis les scellés parce qu'elle ne contenait rien de meilleur : grand mouvement dans le quartier! On entoure la maison; le propriétaire est arrêté; on double chez moi les gardiens et j'ai à craindre peut-être pour la liberté d'une pauvre bonne qui n'a d'autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans, parce que je lui rendais la vie douce; tant le peuple égaré sur mon compte, étourdi du nom de conspirateur, croit qu'il doit m’être appliqué !

Robespierre, ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis, et qui m'offenserait peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci; c'est pour votre instruction.

La fortune est légère, la faveur du peuple l'est également: voyez le sort de ceux qui l'agitèrent, lui plurent, ou le gouvernèrent, depuis Viscellinus jusqu'à César, et depuis Hippon, harangueur de Syracuse, jusqu'à nos orateurs parisiens! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout, même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marius et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers, un grand nombre de sénateurs, une foule de malheureux, — ont-ils étouffé l'histoire, qui voue leur mémoire à l'exécration, et goûtèrent-ils le bonheur?

Quoi qu'il me soit réservé, je saurai le subir d'une manière digne de moi, ou le prévenir s'il me convient. Après les honneurs de la persécution, dois-je avoir ceux du martyre? Ou bien suis-je destinée à languir longtemps en captivité, exposée à la première catastrophe qu'on jugera bon d'exciter? Ou serai-je déportée soi-disant, pour essuyer à quatre lieues en mer cette petite inadvertance de capitaine qui le débarrasse de sa cargaison humaine au profit des flots? Parlez; c'est quelque chose que de connaître son sort, et, avec une âme comme la mienne, on est capable de l'envisager.

Si vous voulez être juste et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile, et dès lors, elle pourrait ne pas l'être à mon pays. Dans tous les cas, Robespierre, je le sais, et vous ne pouvez éviter de le sentir : quiconque m'a connue ne saurait me persécuter sans remords.

Roland, née Phlipon.

Nota. L'idée de cette lettre, le soin de l'écrire et le projet de l'envoyer se sont soutenus durant vingt-quatre heures; mais que pourraient faire mes réflexions sur un homme qui sacrifie des collègues dont il connaît bien la pureté? Dès que ma lettre ne serait pas utile, elle est déplacée; c'est me compromettre sans fruit avec un tyran qui peut m’immoler, mais qui ne saurait m’avilir. Je ne la ferai pas remettre.

Son ordre d'exécution avec un autre condamné
 signé par Fouquier-Tinville, le 8 novembre 1793





« Il y a deux patriotismes :
il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grossières antipathies que les peuples, abrutis, par des gouvernements intéressés à les désunir, nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines ou rivales de la mienne; donc je suis bien patriote ! Voilà, messieurs, l'axiome brutal de certains hommes d'aujourd’hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu ; il suffit d'ignorer, d'injurier et de haïr.


Il en est un autre qui se compose au contraire de toutes les vérités, de toutes les facultés, de toutes les idées que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie, laisse déborder sa sympathie au delà des races, des langues, des frontières, et qui considère les nationalités diverses comme les unités partielles de cette grande unité générale, dont les peuples divers ne sont que les rayons, mais dont la civilisation est le centre. C'est le patriotisme des religions, c'est celui des philosophes, c'est celui des plus grands hommes d'Etat, ce fut celui des hommes de 89, de vos pères, celui qui par la contagion des idées a conquis plus d'influence à notre pays que les armées, mêmes de votre époque impériale et qui l'a mieux conservée. Oui, vos pères de 89 montrèrent en 92 comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur patrie ! (*). »

(*) Banquet pour l'abolition de l'esclavage, Paris, le 16 mars 1842.
Ecrits politiques de Lamartine, tome Il, page 25. Hachette (Paris, 1878)

Suite sur la Révolution française...
L' énigmatique Philippe Buonarroti

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