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Sommaire de la page,

1 - Manon Roland de la Platière, née Marie-Jeanne Phlipon ou Philipon (1750-1793), avec ouvrages & sources à consulter, dont deux articles de Me Annie Jourdan, historienne

2 - Trois lettres à Maximilien Robespierre :
  Le 27 septembre 1791 - du CIos Laplatière    
  Le 25 avril 1792 - à Paris
  Le 14 octobre 1793 - Prison de Sainte Pélagie
  Ordre d'exécution signé par Fouquier-Tinville


Manon Roland de la Platière,
 née Marie-Jeanne Phlipon

Buste de François Masson
  Lionel Mesnard, le 22 décembre 2015

"Que les lâches ont la vue courte ! Ils ne s'aperçoivent pas que c'est la faiblesse des poltrons qui fait toute la force des audacieux !" Manon Roland (appendice Mémoires)
Née à Paris en mars 1754, fille de Gatien Phlipon graveur résidant au quai de l''horloge à Paris, Manon est un dimunitif qu'on lui donne dans son enfance. Et qu'elle gardera comme prénom tout au long de sa vie. Cette femme est un personnage singulier, et ce qu'il nous reste de ses mémoires et de sa correspondance, nous ouvre sur un témoignage poignant et très instructif sur le climat et les tensions politiques de la Révolution française. Difficile de ne pas succomber au style de son écriture, Manon Roland est considérée comme une préromantique et a été avec son salon de la rue Guénégaud (Paris rive gauche), une promotrice des idées républicaines. Il faut préciser que ses mémoires ont été rédigés en prison de juin à octobre 1793 et fut à l'adresse de sa fille unique.

Elles ont été publiée peu de temps après sa mort. Une première fois en 1795, sous le titre "Appel a l'impartiale postérité, par la citoyenne Roland" en quatre volumes par son ami fidèle Louis Augustin Bosc, mais certains pans ont été retirés, notamment ce qui a pu toucher à une partie de son intimité et sa relation sublimée avec un député de la Convention, le dénommé Buzot (député Girondin de l'Eure). Celui-ci se suicidera
en juin 1794 en compagnie de Pétion de Villeneuve, ancien maire de Paris. Les mémoires seront rééditées plusieurs fois au XIX° siècle et accompagnées de longues notes explicatives.

En un jet synthétique, sa maîtrise de l’écrit et ses connaissances, la range comme une des grandes figures intellectuelles de la Révolution française et une très grande plume. Sous des dehors romantiques, passionnels, elle fut surtout un personnage très influent et emblématique des convictions républicaines. Elle participa en 1791 à l’édition d’un journal « le Républicain » qui ne connu que quatre numéros. Elle a été une femme active observatrice et militante issue de la société civile, et, une politique au sens plein, qui dans ses mémoires règlent certains comptes et en particulier avec Danton.

Elle sera plus compatissante avec Robespierre. Même si dans ses derniers courriers, près de trois semaines avant son exécution, elle rédige une lettre (sur cette page, la troisième) à ce dernier, qui ne lui sera jamais adressé. Elle l'égratigne un peu dans ses mémoires, précise ses régrets et se rappelle celui en qui elle a cru, mais que les tensions et désaccords poltiques vont éloigner. Dans la dernière lettre le ton est moins aimable et le renvoie à sa propre culpabilité, très loin de la lettre qu’elle lui adressa en 1791. L’on devine en avril 1792, une légère prise de distance de Robespierre, dont la cause probable devait être son refus de la guerre et la dénonciation du pouvoir et du cabinet ministériel auquel appartient son époux. Néanmoins elle parle de Robespierre et de sa présence à ses côtés quelques jours avant la révolte populaire des Tuileries du 10 août. Le décrivant se rongeant les ongles et s'inquiétant d'une arrestation qui n'aura pas lieu.
Les trois lettres de sa correspondance destinées à Robespierre se trouvent à la suite de cet article.

« Cependant, bien que ce livre soit adressé, en apparence, à la postérité, on sent, à certains signes d'intelligence, qu'il s'adressait surtout à l'âme d'un confident inconnu. Madame Roland espérait qu'après sa mort un œil ami déchiffrerait son âme, et retrouverait plus claires, dans ces pages, les allusions, les soupirs et les révélations de sa pensée. Ces Mémoires sont comme une conversation à voix basse, dont le public n'entend pas tout. Ils ont un intérêt de plus : c'est un entretien suprême, c'est l'adieu d'une grande âme à la vie. A chaque mot on craint que la confidence ne soit interrompue par le bourreau. On croit voir la hache suspendue sur l'écrivain, prête à couper la pensée avec la tête. » (Alphonse de Lamartine: Histoire des Girondins, tome IV, livre cinquante et unième, chapitre IV)

S’il y a de quoi partager l’idée d’une « confidence », de « partage d’âme », l’entrée en matière sonne juste, néanmoins Lamartine, tout comme Jules Michelet vont surtout produire un personnage de légende, et dans ce type de situation la  tendance à citer revient à se transformer en perroquet. Lamartine, si convaincu par nombres d’écrits de propagande de l’époque, n’est surtout pas fiable comme historien. Il est par ailleurs une plume de premier plan, et sa lecture un grand plaisir des mots, le langage confine à des sommets. Son engagement, ses paradoxes et la morale prennent le dessus, sauf qu’au final, il s’agit d’un beau roman fleuve, qui rendit le terme « Girondin » populaire.

Le grand Michelet figure comme l’alpha et l’oméga de l’histoire officielle et maintes confusions sont possibles sur le contenu historique, révolutionnaire proprement dit, ce qui est en soit l’apport idéologique des « libéraux », le récit de la bourgeoisie par excellence. Pour autant à ne pas rejeter, sa perception des dernières années de l’ancien régime, dans son dernier tome de l’Histoire de France, et son amour pour Mirabeau valent le détour. Il est beaucoup plus rigoureux que tous ceux s’installeront dans ses chaussons, ou s'aventureront à narrer l'Histoire sans règle ou méthode et quoi que nous le voulions, il est un auteur incontournable de la Révolution française. Et comme pour toute lecture, elle est à la lumière de son temps et demande à le mettre en relation avec ses opinions plutôt conventionnelles, en fait, un auteur très modéré et partisan lui aussi de la cause girondine. Un historien toutefois, certes contestable, c'est de même une grande plume romantique sachant entraîner ses lecteurs.

Une analyse critique ne peut se fonder sur une seule source et la somme des lectures est considérable, mais à force de lire x. fois la même chose et surtout les mêmes erreurs, il y a de quoi s’arracher les cheveux. Concernant Mme Roland, que de copiés dans la nature de leurs erreurs par nombre d’auteurs et même par certains historiens jusque dans les années 2000. Lamartine si attentif au texte ira jusqu’à changer le nom d’un dignitaire romain dans une lettre de Manon Roland, une appropriation pouvant faire sourire, sur ce que peut représenter une réécriture, si ce n’est la contradiction d’un aristocrate qui choisira et luttera pour le camp républicain en 1848, sans être pour autant un militant de la sociale. Simplement pour remarquer qu'il n'existe pas un parcours politique type et que l'origine sociale n'est pas un déterminant.

Toute la difficulté pour la Révolution française, tient à son impressionnante historiographie ou «l’histoire de l’histoire » reposant sur 220 ans d'écrits de toute nature. Cette matière est tellement dense et sujette aux interprétations diverses et contradictoires, dans ce cas comment trouver les bonnes sources ? C’est en soit un casse-tête, si l’on commence par les premiers auteurs. Vous pourrirez me dire qu'il eut été plus habile de lire d’entrée de jeu Michel Vovelle, Albert Soboul ou François Furet, Mona Ozouf ou bien d’autres, plus contemporains. Mais la lecture passe par des chemins que je n’avais pas envisagés, et que face à au moins 7 couches d’histoire avec x. auteurs, à découvrir, les derniers écrits depuis la seconde guerre mondiale demanderaient une approche différente et ne permettant pas toujours de saisir tous les débats et controverses du passé. Avant de pouvoir lire ces autres pavés de lecture, remontés les origines jusqu’à une écriture historique plus rigoureuse est en soit, une cheminement obligé et suffisant pour nourrir ses faims ou manques sur la première et seconde révolution.

Quant à notre héroïne, elle signait ses correspondances dans les années 1790 par Mme Roland, « née Phlipon », ce qui fut son nom insolite d’auteure et n’était pas une coquille, mais bien volontaire, c'est son nom de famille véritable. "Elle n’avait pas dix ans qu’elle avait déjà épuisé les armoires de la maison paternelle, dévorant, au hasard de l’occasion, tout ce qui lui tombait sous la main : la Bible, Appien, un Théâtre de la Turquie, le Roman comique de Scarron, les Mémoires de Pontis et ceux de Mlle de Montpensier, un Traité de l’art héraldique, un Traité des contrats, dérobant aux apprentis, le soir ou aux heures de repas, quand il n’y avait plus personne à l’atelier, les livres qu’ils déposaient dans une cachette : les Voyages de Regnard, les Comédies du jour, le Plutarque de Dacier, que, pendant le carême de 1765, elle emportait à l’église en guise de Semaine-Sainte, Télémaque, la Jerusalem délivrée, Candide" (L’Éducation des femmes par les femmes, Octave Gréard, 1889)

Il y a peu en 2012, Siân Reynolds, a rédigé "Mariage et Révolution" (en anglais), c'est une biographie croisée de Mr et Mme Roland. Cette historienne britannique est venue tordre le cou à l’idée d’un mariage de raison chez Manon avec Jean-Marie de la Platière (article sur le livre de Mme Annie Jourdan). Fille d’un graveur parisien résidant quai de l'horloge à Paris (premier arrondissement), elle est la seule survivante de la fratrie, et si elle se lie à cet homme plus âgé, ce n’est pas pour sa fortune et bien par amour. Adolescente, l’écriture va prendre une place importante, elle tombe dans l’encrier très tôt, dès ses treize ans. Son premier texte, féministe de surcroît date de 1777 ("Comment l'éducation des femmes pourrait rendre les hommes meilleurs"), elle avait tout juste vingt-trois ans. Ses interrogations seront tout aussi personelles, que sociales que politiques, la précocité intellectuelle, ses aptitudes littéraires et son goût de la liberté, la prédestine tout autant que son époux à un rôle majeur. Et à savoir, à qui pouvait dominer l'autre, la question des auteurs du XIX° siècle peut sembler une question bien masculine. Humaine plus que politique, à contrario de beaucoup d'autres, ses attachements furent sincères, sa faille ou sa force, je vous laisse juge !


Trois Portraits de Manon Roland : jeune, femme et à la Conciergerie


Parmi les rééditions de ses mémoires et de ses correspondance, les historiens que l’on peut qualifier de sérieux ou d'utile, l'on trouve notamment Claude Perroud. Il sera un des premiers à rendre à Marie-Jeanne Phlipon, sa cohérence et sa place dans la révolution. Il sera aussi le rédacteur d'une biographie sur Brissot de Warville, un personnage central du pouvoir girondin et proche de cette dernière. Mr Aulard dans ses écrits relèvent entre autres toutes les erreurs ou inexactitudes de Charles Aimé Dauban sur son : "Étude sur Madame Roland et son temps"   (de 1864 sur le site Gallica-BNF). Il s’agit d’un contenu, sans grande objectivité et tout bonnement au service de son employeur Napoléon III.

Son intérêt n'est pas à rejeter, quoi qu'écrit par un homme, l'ouvrage relate la part la plus intime, les lettres de Buzot omises par Bosc et permet de trouver des fac-similés des courriers de Manon Roland. On y apprend plein de petits détails sur l'édition de ses mémoires, sur son enfance ou sa vie de femme. Du très conforme, un style très bourgeois que nous connaissons encore avec certains programmes télévisuels,
et en arrière plan une révolution idéoligiser à souhait, avec les méchants montagnards, dont le sieur Dauban précise que cela pouvait être un des traits noirs de la personnalité de Manon... sa part obscure pourrait-on ironiser.

Ce conservateur adjoint à la Bibliothèque impériale et son étude est un bel exemple de commande ou le produit des différentes idéologies en concurrence. Qui plus est de la difficulté d'accéder aux archives, si l'on n'était pas un officiel, ou habilité par les pouvoirs politiques pour y avoir accès. Cette situation perdura jusqu'à la venue de la troisième République et il n'est pas étonnant de découvrir tant de textes passés au filtre de la morale des régimes en quête de symboles et d'une histoire à leur image à raconter, plutôt que de chercher à pousser l'examen des contradictions et le travail historique.

Si je n’avais pas, fait quelques recherches sur les prisons à cette période, Madame Roland aurait pu passer pour presque inaperçue. Quelle erreur il eût été de ne pas savoir, qui elle était et son rôle spécifique, et la surprise fut immense. S’il faut prendre son témoignage avec des pincettes ou avec un regard d’historien, c’est une donne qu’il ne faut pourtant pas négliger. Ses mémoires ont été rééditées, préfacées et annotées plusieurs fois, par différents auteurs au cours du dix-neuvième siècle, ces apports apportent des informations, mais il est conseillé de lire ses textes de prison attentivement, ceux là même faisant le plus référence à la période révolutionnaire. (Claude Perroud  : Mémoires de Mme Roland & ses correspondances de 1780 à 1793)

Au mieux, une chronologie de la révolution détaillée des années allant de 1789 à 1793 vous aidera à mieux cerner les événements, son mari ayant été un élu de la région de Lyon, elle ne revint s'installer à Paris qu'en 1791, et son rôle comme actrice à part entière des événement ira de mars 1792 (le premier ministère) jusqu'en octocbre 1793 et ses derniers heures à la Conciergerie. Manon Roland dresse des portraits, certes subjectifs de tous ceux qu’elle cite, mais elle permet aussi, et c’est là sa force, pour mieux comprendre les psychologies des uns et des autres. L’ambiance générale qu’elle décrit et ses états d’âmes donnent à ses mémoires une âme à un récit que l’on a probablement négligé, adjoint à ce qu’elle a pu écrire et échanger comme missives avec ses amis, notamment Dubosc, sa fille unique (Eudora), son mari, Buzot, etc., dans son entourage politique Brissot de Warville, Pétion, Bancal et aussi Robespierre. Trois lettres se trouvent sur cette même page, mais ne disposant pas des réponses de l'intéressé.

Toute l’étendue de ses écrits ou ce qu’elle a pu rédiger avec d’autres, notamment dans le cadre de la nouvelle République, ouvre sur maintes archives, et il semble que commencer par cette femme peut éviter le piège de l’histoire officielle et en ce domaine en faire presque qu'exclusivement une histoire d'homme. Plusieurs figures féminines vont avoir une place conséquente aux côtés de maris "libéraux" et il faut citer à ce sujet Lucille Desmoulins. Si l’on prend d’autres héroïnes, ou simplement le rôle des femmes dans les mouvements parisiens, elles ont été un moteur bien négligé, même si Manon Roland est d’un autre monde social et lointaine du quotidien des femmes des faubourgs, ses origines n’en font pas une grande bourgeoise superficielle.

Le tout se dispersant en de multiples espaces de débats, à l’origine tous dans le giron de la noblesse pro ou anti Constitution, dans la simplification qu’il soit bien entendu, nous ne sommes pas face à une Germaine de Staël fer de lance de la propriété privée, un autre salon que fréquenta le petit monde parisien. Ce cabinet des songes de la bourgeoisie possédante sera à son apogée sous le Directoire. Dans le cas de Madame Roland, il s’agit plus d’un réseau politique et de contribuer à faire gagner ses chères idées républicaines et de libertés pour le « genre humain ». Les deux époux confrontés à la question de la peine de mort, ils la rejetteront au nom de leurs principes et seront perçus comme des complices de l’ordre monarchique.

Dans ses écrits, Manon Roland est à coeur ouvert et il n’y a pas de honte à se laisser emporter dans ce récit exaltant, sa nature humaine ne fait pas doute et donne une fraîcheur là où, elle n’est guère attendue. On ne peut imaginer le nombre d’ouvrages et d’écrivains ayant vu le jour dans les prisons, elle a déjà fait de sa plume son prolongement ou sa confidente, bien avant pour d’autres textes et une abondante correspondance. Dans ses mémoires, elle raconte avec tendresse les relations qu’elle a pu établir au sein de ses différents lieux d’incarcération à Paris (L'Abbaye, Sainte Pélagie, sa dernière geôle étant le Conciergerie où elle fut amenée avant son exécution publique), et en premier avec les concierges. Elle y retrouvera aussi des amis comme un certain Francisco de Miranda, qui en est à son deuxième enfermement après avoir été déjà été blanchi après la dénonciation du général Dumouriez, son supérieur.

Tous ses proches ont appartenu à la mouvance girondine, elle en sera une des têtes pensantes pour le pire, comme pour le meilleur. Manon Roland n’a pas été qu’un personnage innocent ou pur. Son engagement n’a jamais été neutre, tout au contraire, elle n’a jamais renié ses premières convictions. On peut même penser que son exigence l’a poussé à s’appliquer en tout point les principes qu’elle défendait. Un point commun qui peut étonner, mais qui prend sens si l’on pense à Robespierre, proche sur le plan des idées et éloigné dans le combat. Elle fut moins politique, mais tout aussi idéaliste. (La guerre des dieux ou l'héroïsme révolutionnaire chez Madame Roland et Robespierre, un article de Mme Annie Jourdan)

Elle n’a pas toujours su mesurer la colère populaire et va participer à la venue de la première République sans pouvoir en limiter la casse. Pour les girondins, tout comme les montagnards, il ne s’agit pas de deux blocs politiques sans contradictions internes et l’on ne pas parler d’un parti « girondin », si ce n’est l’addition des sensibilités ou d’individualités forts différentes. Pareillement pour la Montagne, il exista de très fortes personnalités, mais pas vraiment un sentiment commun, la concurrence fut rude et puis détail crucial beaucoup s’est joué dans le silence ou le basculement des élus du marais ou des centres, les plus nombreux au sein de l'Assemblée nationale.

Il existe une réalité tragique sur une période courte de l’histoire de France de septembre 1792 à  juillet 1794. Le drame qui se jouera, sur le fond des aspirations politiques les grands acteurs de la Convention, qu’ils aient été sur les bancs des montagnards ou des girondins, ils partageaient grossièrement les mêmes aspirations et firent le constat : Louis Capet avait trahi et devait être destitué. De plus, la menace des armées étrangères se précise depuis la déclaration de guerre en avril 1792 à l’Autriche par le cabinet ministériel composé de girondins et feuillants (monarchistes modérés) jusqu’en juin. Comprendre comment tout ce monde va finir par se cannibaliser est l’interrogation posée ? si l’on l’évite le grandiose et le médiocre des penchants humains, la réponse peut relèver de l’absurde. Sinon des mœurs d’une classe sociale n’hésitant pas à sacrifier ses meilleurs éléments, ou simplement s'interroger sur un suicide collectif ?

Par ailleurs, rien de très étrange, que les femmes aient été en général les grandes oubliées de la Révolution française. Ce qui est le plus surprenant, c’est pourquoi Madame Roland est si rarement prise en compte, quand on lui doit un éclairage, et un rôle incontournable dans la « seconde révolution ». Elle rédigera et fera publier un appel public à la destitution du roi et en accord avec son mari. Pour bien saisir qui elle est, elle va recevoir à l’âge de raison ou petite fille, une éducation où le livre va tenir une place conséquente. Elle-même explique qu’elle ne pouvait se séparer de son gros ouvrage de Plutarque. Plus encore, elle va se nourrir des auteurs grecs et latins, mais aussi, si ce n’est une bonne part de son corpus intellectuel et philosophique, en fait une rousseauiste convaincue.

Une perception spartiate de l’ordre républicain où les vertus tiennent de colonne vertébrale ou un niveau d’idéalisme tellement haut qu’elle en oublia parfois le réel et l'implacable, elle est animée d’une foi et se pliera à la règle du sacrifice. Cependant elle ne pouvait correspondre à l’air de son temps. L’idéalisme et la pratique du politique vont en démontrer les limites et dangers. Si ce n’est pour préciser que si, elle fait partie des charrues des Girondins guillotinés. Elle enclencha par ailleurs une mécanique de division au sein du camp limité des républicains, sa rage devant les massacres de septembre 1792 va faire exploser l'entente du mois d'août. Pour autant ses responsabilités si elles vont avoir un rôle dans la division, elle et son époux ne portent aucune charge directe dans ce qui va suivre après la mort de Louis XVI en 1793. Lui prendra la fuite à partir de mars, et elle devra répondre à sa place des raisons de son départ, le faisant sans défaillir un instant.

Les républicains de la dernière heure seront les plus nombreux, le plus souvent par opportunisme ou par peur de n’être dénoncé comme de mauvais citoyens et pouvait valoir la prison à ceux se réclamant encore du roi. Et comment cacher les nombreuses dérives et parcours d’intrigants qui se bousculeront au portillon du nouveau pouvoir. Sous les derrières de la vertu combien d’hypocrites, de sophistes comme Garat, succésseur de Jean-Marie Roland. Sans parler de l’art de retourner sa veste d'un régime à l'autre. Portrait peu clinquant d’une révolution pris en tenaille entre ses mythes et légendes, et tout particulièrement politique et idéologique, la rendant opaque en bien des moments.

S’agissant de son mari et sa relation avec Jean-Marie Roland de la Platière, Manon Philipon l’épousa juste avant la révolution et avec vingt ans de différence entre eux, elle étant la plus jeune. Jean-Marie Roland ne fut, ni plus ni moins, que le premier des ministres de l’intérieur républicain. Sa première responsabilité ministérielle a commencé en mars de l’année1792, elle sera suivie de sa démission en juin et il reprendra après le 10 août son ancien portefeuille dans un gouvernement composé cette fois-ci principalement de girondins et du montagnard timoré Danton. Son épouse va jouer un rôle clef au sein du ministère et servir de porte-plume, elle rédigera de nombreux actes légaux courriers,
et actes des décisions communes, car les bons rédacteurs sont rares et ses talents vont s’avérer importants.

La proximité intellectuelle entre les deux époux fut très forte, elle va être emporté par des considérations visant à affaiblir son mari. Le désignant comme étant sous influence. Elle a joué un rôle décisif à ses côtés, mais ne semble pas avoir cherché à avoir le dessus. Malgré ses tourments amoureux, elle lui sera fidèle jusque dans la mort. Lui de même ! en se suicidant quelques jours après. Ce ne sont pas ses vertus qui sont en cause, il en  aurait fallu plus d’une comme elle pour pouvoir changer les destinés morbides d’une génération. En plus, il faut souligner que Manon et Jean-Marie Roland étaient sur la même longueur d’onde, et qu’en matière d’argent et de dépense des deniers publics ou de leur propre train de vie, ils ont été dès plus transparents, contrairement à d’autres.

Ce fut un de leur point de défense, quand ils furent poursuivis, les comptes du ministère avaient été publiés, contrairement à Danton et Manon en sa charge d’épouse donna l’état de ses dépenses dans sa correspondance. En clair pas une trace d’enrichissement, quand on ne peut pas dire que les appétits furent minces. Elle va aussi contribuer à la fuite de son mari, sentant la menace imminente de son arrestation. Jean-Marie va laisser sa femme à Paris et aller se cacher en province, et c’est ensemble qu’ils ont organisé le stratagème. Puis elle attendra la venue à son domicile des autorités policières. Faute de mari, c’est elle qui ira une première fois séjourner en prison en mars-avril 1793, puis une seconde fois en juin et jusqu’à sa décapitation.

Socialement les Roland sont des bourgeois aisés, mais ils n’appartiennent pas à la sphère des plus riches de la société, néanmoins le train de vie de la famille, n’a rien à voir avec la population des faubourgs, comme je l’ai déjà précisé. Hébert député et rédacteur du « Père Duchesne » fit un portrait ravageur dans son journal. Une visite de sa part au moment d’un déjeuner au ministère va provoquer des écrits aigres-doux et des calomnieuses considérations. Elles vont faire des Roland des cibles de premier choix dans un monde où tout le monde critique l’enrichissement, tout en cherchant à se faire sa place au soleil.

Parler du faste de la réception auquel Hébert ne prendra pas part, quant à quelques encablures, le pain est une denrée rare ou chère. Cela ne put que provoquer son lot de rumeur et de haines sociales. La presse va tenir une place importante et servir aussi à des délations publiques, dans un moment ou tout le monde devient un suspect potentiel, un conspirateur en puissance. Les origines sociales sont à prendre en considération, tout en précisant que le « Peuple » est la grande donnée absente. Il n’existe que par le reflet ou les écrits, les discours d’un monde fait essentiellement de gens du même milieu, des bourgeois et aristocrates gommant la particule.

Le couple sera pris en grippe par Marat, rédacteur en chef de « l’Ami du Peuple », qui après le 10 août va tenter auprès de Jean Marie Roland de trouver une aide financière, ce dernier refusa pour des raisons juridiques et surtout morales et l’adressa à Danton. Marat obnubilé ou désireux d’être à la tête d’une entreprise de presse, faute d’avoir été soutenu, va en garder une rancœur certaine au ministre et à sa femme. On a tenté de faire un lien entre elle et Charlotte Corday, la meurtrière de Marat et activiste girondine de la ville de Caen. Il existe une différence majeure Manon Roland n'aurait jamais usé de la mort comme réponse politique et pire assassiner quelqu'un en pleine conscience. Si elle a pu être assassine dans les mots, l'idée de tuer ou de donner la mort n'entrèrent pas dans ses pensées.


portrait allemand du XIX° siècle


L’on découvre dans ses mémoires ce qui ressemble à une « comédie humaine », tragique et comique, comme ces deux charmants petits-bourgeois, les Robert, qu’elle n’arrive pas vraiment à éconduire en raison de leurs insistances à obtenir ses faveurs et surtout celle du ministre Brisssot. Le monsieur Robert se voyait à la tête d’une ambassade à Constatinople en raison des services rendus ou prétendus. Sa gentillesse et son écoute est ce qui désarçonne dans sa narration, mais aussi sa capacité à repérer les tartuffes se présentant au seuil de son domicile, comme Fabre d'Eglantine. Intelligence vive, torturée en bien des points, en prison, son altérité rejaillit et son écriture fait plonger dans une dimension de la révolution à ne pas négliger. Et qui peut échapper à tous ceux qui n’ont pas une connaissance poussée du sujet.

Ce qui est le plus intéressant dans la nature des portraits qu’elle nous donne est sa relation avec Maximilien Robespierre. Autant, comme je l’ai déjà mentionné, elle vouera une abjection profonde à Danton, qu’il n’est pas possible de détailler dans un article. Je ne serai pas le premier à le penser, la relation avec « l’incorruptible » est distante, mais pas sans influence sur le cours des idées. Manon Roland décrit l’homme qui venait à son salon sans ouvrir la bouche et écoutait attentivement les échanges. Elle précise même, que la tournure de certains de ses discours y trouve source. Même, que ses idées républicaines y prendront corps dans ses murs.

Une extravagance ou un mensonge de sa part? Il semble bien que non, et que très peu de temps encore avant la « seconde révolution » Robespierre commencera tout juste à évoquer la République. Pas avant le troisième trimestre de l’année 1792, pour ce qu’il reste de trace à ce sujet. Elle le dit en des termes, pouvant amener à croire, que c’est elle qui lui apprit la notion de république, ce en quoi il faut rester sur la réserve, mais son inspiration, son savoir et celles de ses invités débatteurs sont liés à ce choix. Ce qui est certain, c’est que l’un et l’autre vouait un culte à Rousseau, et qu’en matière de philosophie politique, l’un et l’autre y ont puisé cet esprit républicain ou communauté d’esprit.

Les paradoxes de cette révolution sont nombreux, les mémoires de Manon Roland, si elles ne sont pas en soit une vérité historique, elles contribuent à éclairer ce qui a constitué et depuis ses débuts la légende noire de la Révolution française. L’objet n’est pas de lui porter crédit en tout, mais comment a-t-on pu minimiser un personnage si considérable de la mémoire commune? Concernant cet article, il en va de souligner l’importance des mémoires historiques, elles ne sont pas source à repousser d’un revers de la main. Même, si l’on doit les examiner de manière critique, pour ce qui est une narration avec ses aspects hautement subjectifs. Toutefois, ne pas se pencher sur la perception de Madame Roland revient à poser comme un manque et une vraie difficulté, quand on découvre le rôle des femmes, dans un mouvement ou l’émancipation tarda pour celles-ci, et a disparu au seul profit du genre masculin, et encore dans la catégorie dominante sur le plan social et économique.

Si quelques héroïnes sont plus ou moins connues, comme Olympe de Gouge (déclaration des droits des citoyennes), les femmes du peuple, sans droit de vote ou en de très rares occasions sous la république, sont celles qui vont porter l’impulsion dès 1788 à Grenoble dans le Dauphiné. Les mois de mai et juin, elles se dressèrent contre les armées du « Roy » et en appelèrent au Parlement local. En ce qui pourrait être une carence, la censure d’une œuvre testamentaire, et ses mémoires en particulier, l’on comprend que dans un monde rempli de mâle assoiffé de pouvoir, le genre féminin passe pour partie négligeable. Et que les chants d’amour à un amant sublimé avait de quoi ternir son héroïsme et semble à bien des égards un souci d’homme. De toute façon, il conforte l’idée de l’oppression masculine, et aussi de ce qui confine au plus proche d’une vérité parmi tant d’autres.

J’ai déjà été amené sur ce site à faire des recherches sur d’autres périodes historiques, et je dois l’avouer étant confronté à tant d’information sur la Révolution française, il faut à certains moments faire des choix d’autant que légendes et mythes se bousculent, et que les surprises sont aussi nombreuses. Notamment la naissance de la première République et ce que l’on nomme la « seconde révolution » de comment la population parisienne va faire face à l’adversité, et même si l’on peut avoir un œil très critique sur Danton, sans lui, le pouvoir politique aurait capitulé et la mobilisation citoyenne ne se serait pas mis en mouvement face aux attaques royalistes internes et externes.

Ensuite Manon "l’écorchée vive" ne va pas supporter son cynisme et va lui tenir une haine totale après les premiers jours de septembre 1792. Depuis la fuite de Varenne plus personne à Paris n’était dupe, les époux Capet avaient franchi la ligne rouge de la trahison et les preuves ne vont aller qu’en s’amplifiant. Ils ont su acheter les complaisances, les soutiens, et vont par là démontrer que Louis XVI n’a jamais été un roi faible et surtout ne s’était jamais accommodé de la première constitution. Il souhaitait un retour à un passé absolutiste, qui connaîtra quelques balbutiements au XIX° siècle.

Les époux Roland sont un peu le contre miroir ou le contre-jour  des deux monarques déchus, l’idéalisme et la vertu poussée à son point ultime et le contrepoint d’une société bourgeoise et aristocratique soumise à une seule valeur : l’argent ; les idéaux comptant pour somme insignifiante, le pouvoir étant l’objet moteur de l’opportunisme et de la bêtise. Il ne s’agit pas de les épargner de critiques, de les encenser, quoi que dans un tel cataclysme Madame Roland fait office de poumon et d’humanité. Voilà ce qu’elle disait à son sujet en 1777 : «  Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaînes ».

PS : Manon Roland a été aussi une collaboratrice de presse, pour le journal  "Le Patriote François" de Brissot, le Courrier de Lyon et le Républicain.


Lettre à Robespierre (N°1)


Retour de Varennes, 21 juin 1791

Le 27 septembre 1791
- du CIos Laplatière, paroisse de Thésée
Au sein de cette capitale, foyer de tant de passions, où votre patriotisme vient de fournir une carrière aussi pénible qu’honorable, vous ne recevrez pas, Monsieur, sans quelque intérêt, une lettre datée du fond des déserts, écrite par une main libre, et que vous fait adresser ce sentiment d'estime et de plaisir qu’éprouvent les honnêtes gens à se communiquer. Lors même que je n'aurais suivi le cours de la Révolution et la marche du corps législatif que dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux toujours fidèles aux principes, et, parmi ces hommes mêmes, celui dont l'énergie n'a cessé d'opposer la plus grande résistance aux prétentions, aux manœuvres du despotisme et de l'intrigue; j'aurais voué à ces élus l'attachement et la reconnaissance des amis de l'humanité pour ses généreux défenseurs. Mais ces sentiments acquièrent une nouvelle force lorsqu'on a vu de près la profondeur dès manœuvres et l'horreur de la corruption qu'emploie le despotisme pour asservir et dégrader l'espèce, pour conserver ou augmenter la stupidité des peuples, égarer l'opinion, séduire les faibles, effrayer le vulgaire et perdre les bons citoyens. L'histoire ne peint qu'à grands traits l'action et les suites de la tyrannie, et cet affreux tableau est plus que suffisant pour faire haïr violemment tout pouvoir arbitraire; mais je l’imagine rien d'aussi hideux, d'aussi révoltant que ses efforts, ses ruses et son atrocité déployés en cent façons pour se maintenir dans notre Révolution. Quiconque est né avec une âme et l’a conservée saine ne peut avoir vu Paris, dans ces derniers temps, sans gémir sur l'aveuglement des nations corrompues et l'abîme de maux dont il est si difficile de les sortir.

J'ai fait dans cette ville un cours d’observations dont le triste résultat ressemble à celui qu'on tire presque toujours de l'étude des hommes; c'est que leur plus grand nombre est infiniment méprisable et qu'il est rendu tel par nos institutions sociales; c'est que l’on doit travailler au bien de l'espèce, à la manière de la Divinité, pour le charme de l'opérer, le plaisir d'être soi, de
remplir sa destination et de jouir de sa propre estime, mais sans attendre ni reconnaissance, ni justice de la part des individus; c'est enfin que le peu d'âmes élevées qui seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la terre et commandées par les circonstances, ne peuvent presque jamais se réunir pour agir de concert.

J'ai trouvé sur la route, comme à Paris, le peuple trompé par son ignorance ou par les soins de ses ennemis, ne connaissant guère ou jugeant mal l'état des choses. Partout la masse est bonne; elle a une volonté juste parce que son intérêt est celui de tous, mais elle est séduite ou aveugle. Nulle part, je n'ai rencontré de gens avec qui je pusse causer ouvertement et d'une manière utile de notre situation politique; je m'en suis tenue à laisser, dans tous les  lieux où j'ai passé, des exemplaires de votre adresse (1); ils auront été trouvés après mon départ, et fourni un excellent texte aux méditations de quelques personnes.

La petite ville où j’ai une demeure et dans laquelle je me suis arrêtée durant quelques jours, Villefranche, n’a que des patriotes à la toise, qui aiment la Révolution parce qu'elle a détruit ce qui était au-dessus d'eux, mais qui ne connaissent rien à la théorie d'un gouvernement libre, et qui ne se doutent pas de ce sentiment sublime et délicieux qui ne nous fait voir que des frères dans nos semblables, et qui confond la bienveillance universelle avec l’ardent amour de cette liberté seule capable d'assurer le bonheur du genre humain. Aussi tous ces hommes-là se hérissent-ils au nom de République, et un Roi leur parait fort essentiel à leur existence.

J'ai embrassé mon enfant avec transport; j'ai juré, en versant de douces larmes, d'oublier la politique pour ne plus étudier et sentir que la nature, et je me suis hâtée d'arriver à la campagne.

Une sécheresse extraordinaire avait ajouté tout ce qu'il est possible d'imaginer à l'aridité d'un sol ingrat et pierreux, à l'aspect assez triste d’un domaine agreste que l'œil du maître peut seul vivifier et qui avait été abandonné depuis six mois ; le moment de la récolte exigeait ma présence et augmentait mes sollicitudes, mais les travaux rustiques portent avec eux la paix et la gaieté, et je les aurais goûtés sans mélange, si je n avais découvert que les calomnies, inventées à Lyon pour éloigner mon mari de la législature, avaient pénétré jusque dans ma retraite et que des hommes, qui n’ont jamais eu lieu que de sentir notre dévouement au bien général et au leur en particulier, attribuaient notre absence à l'arrestation supposée de M. Roland, comme contre-révolutionnaire ; enfin j’ai entendu chanter derrière moi « Les aristocrates à la lanterne ».   

Je ne redoute pas les suites de ces absurdes préventions qui n'ont pu gagner la majorité; d'ailleurs, notre seule présence et la reprise de cette vie simple et bienfaisante à laquelle nous sommes habitués, fera bientôt disparaître jusqu'à leurs moindres traces ; mais comme il est aisé d'égarer le peuple et de le tourner contre ses propres défenseurs !

Quant à Lyon, cette ville est dévouée a l'aristocratie; ses élections sont détestables; les députés ne sont que des ennemis de la liberté, des agioteurs, des gens nuls ou malfamés; il n'y a pas un talent, même médiocre; son département est composé à peu près comme sa députation à la législature: quelques patriotes ont été poussés au district où ils ne sauraient faire.grand bien, ni empêcher beaucoup de mal (2).

S'il faut juger du gouvernement représentatif par le peu d'expérience que nous en avons déjà, nous ne devons pas nous estimer fort heureux.

La masse du peuple ne se trompe pas longtemps grossièrement; mais on achète les électeurs, puis les administrateurs, et enfin les représentants qui vendent le peuple. Puissions-nous, en appréciant les vices que les préjugés et les ambitieux ont fait introduire dans notre Constitution, sentir toujours davantage que tout ce qui s'écarte de la plus parfaite égalité, de ta plus grande liberté tend nécessairement à dégrader l'espèce, la corrompt et l'éloigne du bonheur!

Vous avez beaucoup fait, Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge où tant d'autres ne savent point encore quelle carrière leur est réservée ; il vous en reste une grande à parcourir pour que toutes les parties répondent au commencement et vous êtes sur un théâtre où votre courage ne manquera pas d'exercice.

Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès ; j'appelle ainsi vos soins pour le triomphe de la justice, car la publication des vérités qui intéressent la félicité publique est toujours un succès pour la bonne cause.

Si je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l’âme est faite pour vous sentir et qui aiment à vous exprimer une estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout, la gloire d'être juste et le bonheur d'être sensible.

Mr Roland vient de me rejoindre,  fatigué, attristé de l'inconséquence et de la légèreté des Parisiens; nous allons ensemble suivre nos travaux champêtres, entremêlés de quelques occupations de cabinet, et chercher dans la pratique des vertus privées un adoucissement aux malheurs publics, s'il nous est réservé d'être témoins de ceux que peuvent faire une Cour perfide et de scélérats ambitieux.

Accueillez, comme nous vous les offrons, nos sentiments et nos vœux.

Roland, née Phlipon.

Notes de Claude Perroud:

(1) C’est l’Adresse de la Société des Amis de la Constitution séante aux Jacobins de Paris, aux Sociétés affiliées, sur les événements du Champ de Mars, 17 juillet 1791. Elle est datée du 7 août, et avait été rédigée par Robespierre, assisté de Pétion, de Roederer, Brissot et Buzot.

(2) Les élections pour le district venaient d'avoir lieu à Lyon.


Lettre à Robespierre (N°2)



L
e 25 avril 1792, à 10 heures du soir, à Paris
J'ai désiré vous voir, Monsieur, parce que, vous croyant un ardent amour pour la liberté, un entier dévouement au bien public, je trouvais, à vous entretenir, le plaisir et l'utilité que goûtent les bons citoyens en exprimant leurs sentiments en éclairant leurs opinions. Plus vous me paraissiez différer sur une question intéressante avec des hommes dont j'estime les lumières et l'intégrité, plus il me semblait important de rapprocher ceux qui, n'ayant qu'un même but, devaient se concilier dans la manière de l'atteindre. Quand l'âme est fière, quand les intentions sont droites et que la passion dominante est celle de l'intérêt général, dépouillée de toute vue personnelle, de toute ambition cachée, on doit s'entendre sur les moyens de servir la chose publique.

Je vous ai vu, avec peine, persuadé que quiconque avec des connaissances pensait autrement que vous sur la guerre n'était pas un bon citoyen.

Je n'ai point commis la même injustice à votre égard ; je connais d'excellents citoyens qui ont une opinion contraire à la vôtre, et je ne vous ai pas trouvé moins estimable pour voir autrement qu'eux. J'ai gémi de vos préventions, j'ai souhaité, pour éviter d’en avoir aucune en moi-même, de connaître à fond vos raisons. Vous m'aviez promis de me les communiquer, vous deviez venir chez moi... Vous m'avez évitée, vous ne m'aviez rien fait connaître, et, dans cet intervalle, vous soulevez, l'opinion publique contre ceux qui ne voient pas comme vous! Je suis trop franche pour ne pas vous avouer que cette marche ne m’a pas paru l'être.

J'ignore qui vous regardez comme vos ennemis mortels : je ne les connais pas; et certainement je ne les reçois pas chez moi de confiance, car je ne vois à ce titre que des citoyens dont l'intégrité m'est démontrée et qui n’ont d’ennemis que ceux du salut de la France.

Rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous exprimais la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir : soutenir la Constitution, la faire exécuter avec popularité, voilà ce qui me semblait devoir être actuellement la boussole du citoyen, dans quelque place qu'il se trouve. C’est la doctrine des hommes respectables que je connais, c'est le but de toutes leurs actions, et je regarde vainement autour de moi pour appliquer la dénomination d’intrigants dont vous vous servez (1).

Note de Claude Perroud :

(1) « La Cour et les intrigants dont la Cour se sert » avait dit Robespierre aux Jacobins le 20 avril (Alphonse Aulard)


Lettre à Robespierre (n°3)



Le 14 octobre 1793, de l’infirmerie de Sainte Pélagie.
Entre ces murs solitaires, ou depuis tantôt cinq mois l'innocence opprimée se résigne en silence, un étranger paraît. — C'est un médecin que mes gardiens amènent pour leur tranquillité; car je ne sais et ne veux opposer aux maux de la nature, comme a l'injustice des hommes, qu'un tranquille courage. En apprenant mon nom, il se dit l'ami d'un homme que peut-être je n'aime point. — Qu'en savez-vous, et qui est-ce? — Robespierre. — Robespierre! je l’ai beaucoup connu et beaucoup estimé; je l'ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. — Eh! ne l’est-il plus? — Je crains qu'il n'aime aussi la domination, peut-être dans l’idée qu'il sait faire le bien ou le veut comme personne ; je crains qu'il n'aime beaucoup la vengeance, et surtout à l'exercer contre ceux dont il croit n'être pas admiré ; je pense qu'il est très susceptible de préventions, facile à se passionner en conséquence, jugeant trop vite comme coupable quiconque ne partage pas en tout ses opinions. — Vous ne l'avez pas vu deux fois! — je l'ai vu bien davantage! Demandez lui ; qu'il mette la main sur sa conscience, et vous verrez s'il pourra vous dire du mal de moi.

Robespierre, si je me trompe, je vous mets à même de me le prouver, c'est à vous que je répète ce que j’ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d'une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée.

Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l'imaginez bien : je n'ai jamais prié personne, et certes! ce n'est pas d'une prison que je commencerais de le faire à l'égard de quiconque me tient en son pouvoir. La prière est faite pour les coupables ou les esclaves; l'innocence témoigne, et c'est bien assez; ou elle se plaint, et elle en a le droit, dès qu'elle est vexée. Mais la plainte même ne convient pas; je sais souffrir et ne m'étonner de rien. Je sais d'ailleurs qu'à la naissance des républiques, des révolutions presque inévitables, qu'expliquent trop les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent mieux leur pays à demeurer victimes de leur zèle et de l'erreur de leurs contemporains. Ils ont pour consolation leur conscience, et l'histoire pour vengeur.

Mais par quelle singularité, moi, femme, qui ne puis faire que des voeux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissants, et quel sort m'est donc réservé?

Voilà deux questions que je vous adresse. Je les regarde comme peu importantes en elles-mêmes et par rapport à moi personnellement. Qu'est-ce qu'une fourmi de plus ou de moins, écrasée par le pied de l'éléphant, considérée dans le système du monde! Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays; car si l'on confond indifféremment avec ses ennemis déclarés ses défenseurs et ses amis avoués, si l’on assimile au même traitement l'égoïste dangereux ou l'aristocrate perfide avec le citoyen fidèle et le patriote généreux, si la femme honnête et sensible qui s’honore d'avoir une patrie, qui lui fit dans sa modeste retraite ou dans ses différentes situations les sacrifices dont elle est capable, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l’égalité, assurément la justice et la liberté ne règnent point encore, et le bonheur à venir est douteux !

Je ne parierai point ici de mon vénérable mari; il fallait rapporter ses comptes lorsqu'il les eut fournis, et ne pas lui refuser d'abord justice pour se réserver de l'accuser quand on l'aurait noirci dans le public. Robespierre, je vous défie de ne pas croire que Roland soit un honnête homme : vous pouvez penser qu'il ne voyait pas bien sur telle et telle mesure; mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à son civisme. Il faut peu le voir pour le bien connaître; son livre est toujours ouvert et chacun peut y lire; il a la rudesse de la vertu, comme Caton en avait l'âpreté; ses formes lui ont fait autant d’ennemis que sa rigoureuse équité; mais ces inégalités de surface disparaissent à distance, et les grandes qualités de l'homme public demeureront pour toujours. On a répandu qu'il soufflait la guerre civile à Lyon; on a osé donner ce prétexte comme sujet de mon arrestation! Et la supposition n'était pas plus juste que la conséquence. Dégoûté des affaires, irrité de la persécution, ennuyé du monde, fatigué de travaux et d’années, il ne pouvait que gémir dans une retraite ignorée et s'y obscurcir en silence pour épargner un crime à son siècle.

— Il a corrompu l'esprit public, et je suis sa complice! — Voilà le plus curieux des reproches et la plus absurde des imputations. Vous ne voulez pas, Robespierre, que je prenne ici le soin de les réfuter; c'est une gloire trop facile, et vous ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient une chose parce qu'elle est écrite et qu'on la leur a répétée. Ma prétendue complicité serait plaisante, si le tout ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel on l’a présenté au peuple, qui, n'y voyant rien, s'y fabrique un je ne sais quoi de monstrueux. Il fallait avoir une grande passion de me nuire pour m'enchaîner ainsi d'une manière brutale et réfléchie dans une accusation qui ressemble à celle, tant répétée sous Tibère, de lèse-majesté pour perdre quiconque n'avait pas de crime et qu'on voulait pourtant immoler!

D'où vient donc cette animosité? —  C’est ce que je ne puis concevoir, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui ne sais pas même en vouloir à ceux qui m'en font.

Élevée dans la retraite, nourrie d'études sérieuses qui ont développé chez moi quelque caractère, livrée à des goûts simples qu'aucune circonstance n'a pu altérer, enthousiaste de la Révolution et m'abandonnent à l'énergie des sentiments généreux qu'elle inspire, étrangère aux affaires par principes par mon sexe, mais m’entretenant d'elles avec chaleur, parce que l'intérêt public devient le premier de tous dès qu'il existe, j'ai regardé comme de méprisables
sottises les premières calomnies lancées contre moi; je les ai crues le tribut nécessaire, prit par l'envie, sur une situation que le vulgaire avait encore l’imbécillité de regarder comme élevée, et à laquelle je préférais l'état paisible où j'avais passé tant d'heureuses journées!

Cependant ces calomnies se sont accrues avec autant d'audace que j'avais de calme et de sécurité : je suis traînée en prison; j'y demeure depuis bientôt cinq mois, arrachée des bras de ma jeune fille (Jany) qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fut nourrie, loin de tout ce qui m'est cher, privée de toute communication, en butte aux traits amers d'un peuple abusé, qui croit que ma tête sera utile à sa félicité; j'entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me veille s'entretenir quelquefois de mon supplice; je lis les dégoûtantes bordées que jettent sur moi des écrivains qui ne m'ont jamais vue, non plus que tous ceux qui me haïssent.


Prison de Paris - Sainte Pélagie et plan du quartier

Je n'ai fatigué personne de mes réclamations; j'attendais du temps la justice, avec la fin des préventions. Manquant de beaucoup de choses, je n'ai rien demandé; je me suis accommodée de la mauvaise fortune, fière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenant pressant et craignant de compromettre ceux à qui je pourrais m'adresser, j'ai voulu vendre les bouteilles vides de ma cave, ou l'on n'a point mis les scellés parce qu'elle ne contenait rien de meilleur : grand mouvement dans le quartier! On entoure la maison; le propriétaire est arrêté; on double chez moi les gardiens et j'ai à craindre peut-être pour la liberté d'une pauvre bonne qui n'a d'autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans, parce que je lui rendais la vie douce; tant le peuple égaré sur mon compte, étourdi du nom de conspirateur, croit qu'il doit m’être appliqué !

Robespierre, ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis, et qui m'offenserait peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci; c'est pour votre instruction.

La fortune est légère, la faveur du peuple l'est également: voyez le sort de ceux qui l'agitèrent, lui plurent, ou le gouvernèrent, depuis Viscellinus jusqu'à César, et depuis Hippon, harangueur de Syracuse, jusqu'à nos orateurs parisiens! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout, même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marius et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers, un grand nombre de sénateurs, une foule de malheureux, — ont-ils étouffé l'histoire, qui voue leur mémoire à l'exécration, et goûtèrent-ils le bonheur?

Quoi qu'il me soit réservé, je saurai le subir d'une manière digne de moi, ou le prévenir s'il me convient. Après les honneurs de la persécution, dois-je avoir ceux du martyre? Ou bien suis-je destinée à languir longtemps en captivité, exposée à la première catastrophe qu'on jugera bon d'exciter? Ou serai-je déportée soi-disant, pour essuyer à quatre lieues en mer cette petite inadvertance de capitaine qui le débarrasse de sa cargaison humaine au profit des flots? Parlez; c'est quelque chose que de connaître son sort, et, avec une âme comme la mienne, on est capable de l'envisager.

Si vous voulez être juste et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile, et dès lors, elle pourrait ne pas l'être à mon pays. Dans tous les cas, Robespierre, je le sais, et vous ne pouvez éviter de le sentir : quiconque m'a connue ne saurait me persécuter sans remords.

Roland, née Phlipon.

Nota. L'idée de cette lettre, le soin de l'écrire et le projet de l'envoyer se sont soutenus durant vingt-quatre heures; mais que pourraient faire mes réflexions sur un homme qui sacrifie des collègues dont il connaît bien la pureté? Dès que ma lettre ne serait pas utile, elle est déplacée; c'est me compromettre sans fruit avec un tyran qui peut m’immoler, mais qui ne saurait m’avilir. Je ne la ferai pas remettre.

Son ordre d'exécution avec un autre condamné
 signé par Fouquier-Tinville, le 8 novembre 1793




Suite sur la Révolution française...
L' énigmatique Philippe Buonarroti

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