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Sommaire de la page,

1 - Filippo Buonarroti, conseiller de l’ombre et premier théoricien du mouvement social ?

2 - Décret de naturalisation du citoyen Buonarroti

3 - Extraits du « Discours prononcé devant la Haute Cour de justice » en 1795

4 -  Les disciples de Buonarroti






Filippo Buonarroti,

conseiller de l’ombre
et
premier théoricien
du mouvement social ?

Par Lionel Mesnard, le 3 janvier 2016

« Et les cœurs purs, dirigés par des esprits droits, durent nécessairement s'intéresser au triomphe complet de l'ordre d'égalité. » FB

Buonarroti après avoir été « Exilé par le grand-duc Léopold (Ndr de Toscane), dans les premières années de la révolution, il se réfugia en Corse, où il publia un journal, l’ami de la liberté italienne (Ndr L’amico della libertà italiana et le journal patriotique Corse) (…) peu de temps après son arrivée (dans la capitale), la Convention, par un décret solennel, lui décerna la qualité de Français. En 1793, il fut envoyé en Corse avec des pouvoirs extraordinaires. La réaction du 9 thermidor (fin juillet 1794 : chute des partisans de Robespierre) lui devait être fatale : en effet, il fut arrêté et détenu à la prison du Plessis jusqu'au 17 vendémiaire an IV. (Ndr : 9 octobre 1795) ». Ses références sur la Corse sont en lien avec ce qu’il a lu du combat fédérateur des « 12 peuples Corse » de Hyacinthe Paoli (père) en 1729, sur l’organisation d’une résistance nationaliste forte aux oppresseurs génois. Puis un demi-siècle plus tard se traduisit par des milliers de morts et une guerre de plusieurs années avec les troupes de Louis XVI, à l’époque où naquit un certain Napoléon Buonaparte et devint à quelques mois près un petit Français.

Notre homme est né à Pise en 1761 et il y fit ses études, héritier d’une grande famille, page à la cour de Toscane, son destin sera quelque peu contradictoire avec des origines aisées et mondialement connue. Il arrive, un peu tardivement à Paris fin 1792 avec son ami Saliceti (député), après avoir été nommé la même année « commissaire de l’arrondissement » Corse, il vient pour dénoncer le fédéralisme, après s’être opposé au régionaliste Corse Pascal Paoli (fils). Un général qui combattit les "républicains" Génois et les troupes d’occupation françaises royalistes, lors de la vente de l’île à la France, et il fut aussi l’introducteur local de la pomme de terre. Personnage à qui l’on prête d’avoir inspiré certains pans de la constitution des Etats-Unis d’Amérique a été le rédacteur d’une constitution Corse en 1755, terreau des droits universaux démocratiques, dont le droit de vote pour les femmes et d’inspiration « bourgeoise » (ou en rapport à la question de la propriété privée). Cette constitution fut saluée par Voltaire et Rousseau de leur vivant. (Projet de constitution pour la Corse, 1769, par J.J Rousseau - Uqac)

Un certain nombre de ressortissants étrangers vont au sein de la RF tenir une place non négligeable. Buonarroti est un personnage qui pourrait passer inaperçu, d’origine italienne, descendant de Michel-Ange, et membre, selon Mr Mathiez, du groupe maçonnique des Illuminés de Bavière, plus exactement il a crée la Société maçonnique des Philadelphes en 1805, afin de rassembler les sociétés patriotiques secrètes. Nous avons là, déjà quelques ingrédients pour sensation forte, pour lecteur en quête de conspirateur ou d’espionnage et complots en tout genre… Toutefois cet homme peu connu va avoir une influence très importante dans le camp Montagnard ou jacobin centralisateur, il connaîtra bien Bonaparte pour avoir été « son camarade de chambre et de lit ». (Gracchus Babeuf et la Conjuration des égaux de Buonarroti, préface et notes d’Arthur Ranc, 1869) Faut-il préciser, il se trouvera dans l’entourage et comme proche de Robespierre en 1793, ainsi qu’au procès des Babouvistes en 1796, qui furent aussi de ses amis. Lors de son séjour parisien, il a vécu à Belleville, qui n’était encore qu’un village ceinturant Paris et ses enceintes. Il finira avant la fin du siècle par être déporté, puis expulsé en Suisse, puis se réfugier en Belgique pour ne revenir en France qu’après l’année1830. Il décédera à Paris en 1837.

« Aujourd'hui, pressé par l'âge, je me décide à le faire paraître, avec d'autant plus d'assurance, que d'un côté, les hommes de l'époque ont presque disparu, et que de l'autre, les doctrines politiques actuelles étant à une distance infinie de celles que professaient les démocrates de l'an IV de la république française (1796), nul rapprochement dangereux n'est plus à redouter. D'ailleurs il est juste que le parti démocratique soit enfin connu sous ses véritables couleurs. » (Avant-propos de Buonarroti dans Conspiration dite de Babeuf publié, en 1828)

En 1789, porté par le mouvement insurrectionnel, Buonarroti vient vivre en France et ira s’installer en Corse comme propagandiste révolutionnaire. Il deviendra sous la révolution citoyen français, qui en ce domaine s’avèrera, un temps, une terre d’asile et d’accueil libérale dans ses lois (vous trouverez ci après sur cette même page son acte de naturalisation). Philippe Buonarroti est un homme clef et un des premiers « communistes » du monde contemporain, et analysant le mouvement social et révolutionnaire avec des critères sociaux et économiques comme grille de lecture politique de ce qu’il nomme « les sectes » (les partis ou groupements au sein de la Convention). Qui plus est, encore un rousseauiste, dont l’éditeur posthume de sa prose remarque l’incohérence religieuse et déiste - dans une note de bas de page du texte de Buonarroti - source selon lui, des divisions et de la victoire des royalistes sur le camp républicain.

« Voilà où se marque bien la détestable influence de Rousseau, promoteur de la réaction religieuse contre la philosophie du dix-huitième siècle. Imbu des principes religiositaires de Rousseau, Buonarroti ne se rend pas compte qu'en instituant la fête de l'Etre suprême et en frappant l'athéisme dans la personne des hébertistes, Robespierre a frappé la libre pensée elle-même et donné le signal de la contre-révolution ». Ce qui est en soit une perception athéiste et voltairienne, ne cadrant en tout point pas avec les aspirations populaires et n’étant pas la raison centrale de la chute de Robespierre, comme le pense l’auteur se réclamant de la libre-pensée, surtout s’il objecte à l’autre sa propre foi de croire ou pas. Des auteurs libéraux et pas le moins incisif comme Edgar Quinet,  dont la chute est terrifiante, nous dit : "Malgré tout ce génie évasif, on en vint aux décrets sur la déportation des prêtres perturbateurs mais ces décrets lancés contre des individus furent aussi odieux aux croyants qu'une mesure générale, ils n'avaient ni la force ni la grandeur d'un système même en frappant, on avait l'air de craindre. Ce fut assez pour hâter la guerre religieuse, et trop peu pour s'assurer de vaincre" .(La Révolution précédée de la critique de la Révolution, page 271). Quinet voyait lui aussi une lutte non achevée contre l’édifice religieux, alors que ce fut le fait d’objecter une foi qui sembla intolérable à beaucoup et la raison du basculement dans le camp opposé (ou supposé) de nombreux chrétiens.

La mise en place d’un clergé d’Etat, va engager une coupure et une irréparable et absurde division, faisant de tous les Catholiques des suppôts royalistes. Gommant toute la complexité d’un pays, ou beaucoup était encore source de superstition, de prêche ou de confessions, mais pas pour autant sourd aux idées de progrès ou d’égalité. Ce mouvement urbain et centraliste nous renvoyant toujours à Rome… ou à Sparte, le militaire, avec un petit doigt sur la couture d’un monde pure, sans croyance, ne ressemble pas au culte qui a pu être porté à Marat par de nombreuses citoyens parisiens après sa mort. Des cultes ou lieux de recueillement parfois communs ont pu exister entre partisans royalistes et républicains, le monde des dévotions est en ce domaine insondable, sauf à remarquer des syncrétismes ; ou la reprise par de rite avec son cérémoniale quasi religieux avec la République, comme le baptême républicain ! Une tradition peu connue et que tout citoyen français peut obtenir de sa municipalité, une communion civile avec le maire et non plus le curé, au même titre que le mariage devenu un acte civil grâce à la révolution et aussi une des premières mesures de la République, le droit au divorce.

Du symbolisme maçonnique en veux-tu, en voilà, ne manque pas et permet aux nostalgiques et aux paranoïaques de nos temps de construire du complot à tous les coins de rue et à toutes les sauces. Réalités fantasmées, dont il faudra prendre en compte dans la volonté de brouiller les cartes et d’instruire à la maçonnerie des faux procès. Oui, les loges maçonniques ont eu un rôle dans la venue de cette révolution et ses influences, nombre de personnages de ce mouvement s’illustreront et à commencer par Robespierre qui n'était pas maçon, mais intime avec Buonarroti, qui l'était (pour précisions). De là à croire que la maçonnerie est le centre nerveux du nouveau «système» laissons aux incrédules, le choix de leurs ignorances. Cependant, plutôt que d’évacuer la question, il suffit de comprendre que tous ne partageaient pas les mêmes idées sociales, à minima sur l’état politique en 1789. Et si l’on cherche un lien avec d’autres maçons comme Buonaparte, ce qui en découla est le triomphe de la bourgeoisie possédante et très éloigné des aspirations de Robespierre et Buonarroti. Les sociétés secrètes sont un domaine difficilement résumable, mais voir une intervention directe des loges, ce n’est rien comprendre à ce que peut être un rite initiatique, et leurs différents rôles au sein de la société. Les illuminés de Bavière avaient pour objectif non affiché pour les profanes de faire tomber les royalismes européens et de combattre la religion. Entre le vœux et la réalisation d’un idéal, ce sont d’autres mécanismes qui interfèrent et donnant à la révolution son caractère pas vraiment organisé. C’est la leçon que semble tirer Buonarroti plus de trente ans après la mort de ses amis Babeuf et Robespierre. Dont il a permis la continuité et s’en sortir miraculeusement d’un procès, suivi d’un exil forcé. (lire un extrait de son plaidoyer sur cette même page)

Ce n’est pas le contenu des consciences qui pesaient, mais d’apporter de nouvelles réponses à la fois sociétales et sociales comme l’éducation, le travail pour tous et des justes salaires, quand le prix du kilo de pain pouvait absorber les 9/10ème des besoins journaliers d’un foyer. Oui, cette foi en un meilleur monde a servi de moteur. Et il n’y avait pas lieu à trier entre les bons et les mauvais pauvres, comme au temps de l’ancien régime. Qu’ils soient croyants et incroyants n’en faisaient pas de meilleurs ou moins mauvais citoyens et incapables ou pas d’être libres de penser par eux-mêmes. Les clichés, les raccourcis de la pensée sont toujours des pièges. La réalité est infiniment plus belle et par ailleurs elle finie par se retourner toujours au profit d’une minorité de puissants.

Ce mystérieux personnage est-il un chaînon manquant dans l’histoire du mouvement ouvrier ? 

Et si le terme communiste est à prendre avec précaution, il en a néanmoins toutes les préfigurations, et une prise en compte des étapes à franchir avant de parvenir à l’idéal d’une société sans classe, notamment concernant l’abolition sur une perspective lointaine de la propriété privée. Conscient que l’on ne change pas une société d’un trait de plume, il porte les caractéristiques d’une grande modernité, et sa lecture bien qu’un peu allégée par son éditeur  de 1869 pour des raisons de longueur ou de répétition, cet ouvrage ouvre à une lecture politique très claire des événements et vécu par ce dernier aux premières loges. « Parmi les partis qui firent prendre à la révolution française tant de couleurs diverses, il en est un qui doit fixer les regards du sage, par le dévouement constant avec lequel il consacra ses efforts à la délivrance réelle de l'humanité. Tandis que l'ambition, la jalousie, l'avidité et l'amour irréfléchi des innovations entretenaient une lutte déplorable entre des hommes dont les uns combattaient pour rétablir l'ancienne monarchie, d'autres pour placer sur le trône de France une dynastie nouvelle, d'autres enfin pour transporter le pouvoir d'une caste à une autre caste, les uns et les autres pour s'attribuer exclusivement l'autorité et les jouissances dont elle est la source, il se forma lentement une classe de citoyens qui, mus par des principes bien différents, désiraient aussi un grand changement politique ».

Son entrée en matière ne laisse pas de doute son analyse est en bien contradictoire avec ce qui va être produit pendant tout le XIX° siècle, il sera un des rares textes datant des années 1820 et de sa première publication « épuisée » selon Ranc, il contredit la grande messe pourtant anti-cléricale et la vision très bourgeoise des faits, qu’en feront la plupart des historiens jusqu’à Mathiez et ses héritiers. Sa production intellectuelle, le positionna comme le théoricien du mouvement naissant ou son légataire. A un bémol près, faut-il partager des vocables et les tournures de l’époque sur le patriotisme et surtout nier le fédéralisme, comme autre voie de la République. Même si, il est tout à fait compréhensible que le centralisme face aux assauts répétés des « factions » internes et la guerre aux frontières représenta la seule voix possible du changement. Il n’en demeure pas moins, ce qui ne représenta qu’une année d’exercice politique, les vieux rêves et articles de la constitution républicaine de l’an I se sont brisés sur le réel et « l’avidité » que Buonarroti dénonce avec justesse.

« Ce qui se passa en France immédiatement après la création de la république, est à mes yeux l'explosion de la discorde toujours subsistante entre les partisans de l'opulence et des distinctions, d'un côté, et les amis de l'égalité ou de la nombreuse classe des travailleurs, de l'autre. » Nous ne sommes pas encore à la « lutte des classes », mais bel et bien à celle des places ! Même encore timorée sur le droit de propriété, la constitution offre des droits jusqu’alors inconnus de tous, notamment la lutte contre la pauvreté (Projet de Constitution de Robespierre, du 21 avril 1793 en ligne sur la BNF). Trop de puissances adverses, politiques et financières ne pouvaient que s’opposer à ce dessein égalitaire. A commencer par la juste répartition des terres des émigrés en fuite aux plus démunis. Néanmoins cet accès modeste à la propriété va se retourner contre la classe des travailleurs sans propriété et habitants des villes. Une des explications de pourquoi les campagnes, une fois libérée des vieux privilèges nobliaux et mieux assurée de produire pour leur compte vont être en opposition avec les classes laborieuses citadines et parfois abusivement classées dans le camp conservateur, voire réactionnaire, ce qui est réducteur et s’avérer faux selon le régions.

Reconnaissons à l’auteur de ne pouvoir faire ce type de réserve et de défendre ses propres opinions, plus de trente années après les faits, en rajoutant seulement, car avant d’arriver à une compréhension sociale, combien de traités moraux et mémoires d’excuses publiés à la même époque ? Quelle limpidité et cohérence, autre surprise des recherches, ce conseiller de l’ombre est un théoricien, du moins un analyste critique qu’il fait bon de lire :  « Il est impossible aux âmes honnêtes de ne pas reconnaître profonde sagesse avec laquelle la nation française fut alors dirigée vers un état où, rendue à l'égalité, elle eût pu jouir paisiblement d'une constitution libre. On ne saurait assez admirer la prudence avec laquelle d'illustres législateurs, mettant habilement à profit les revers et les victoires, surent inspirer à la grande majorité de la nation l'abnégation la plus sublime, le mépris des richesses, des plaisirs et de la mort, et l'amener à proclamer que tous les hommes ont un droit égal aux productions de la terre et de l'industrie. »

Quelques pages avant il précise : « Dès qu'on eut placé le bonheur et la force de la société dans les richesses, on fut nécessairement conduit à refuser l'exercice des droits politiques à tous ceux qui n'offrent pas, par leur fortune, une garantie de leur attachement à un pareil ordre, réputé le bien par excellence. Dans tout système social de ce genre, la grande majorité des citoyens, constamment assujettie à des travaux pénibles, est condamnée de fait à languir dans la misère, dans l'ignorance et dans l'esclavage. Rousseau proclama les droits inséparables de la nature humaine; il plaida pour tous les hommes sans distinction; il plaça la prospérité de la société dans le bonheur de chacun de ses membres, et sa force dans l'attachement de tous aux lois. La richesse publique est pour lui dans le travail et dans la modération des citoyens, et la liberté réside dans la puissance du souverain, qui est le peuple entier, et dont chaque élément conserve l'influence nécessaire à la vie du corps social par l'effet de l'impartiale répartition des jouissances et des lumières.Cet ordre social qui soumet à la volonté du peuple les actions et les propriétés particulières, encourage les arts utiles à tous, proscrit ceux qui ne flattent que le petit nombre, développe sans prédilection la raison d chacun, substitue à la cupidité l'amour de la patrie et de la gloire, fait de tous les citoyens une seule et paisible famille, assujettit chacun à la volonté de tous, personne à celle d'un autre, fut de tout temps l'objet des vœux secrets des vrais sages, et eut, dans tous les siècles, d'illustres défenseurs : tels furent, dans l'antiquité, Minos, Platon, Lycurgue et le législateur des chrétiens ; et dans les temps les plus rapprochés de nous, Thomas Morus (More), Montesquieu et Mably. On a nommé ordre d'égoïsme ou d’aristocratie celui des économistes, et celui de Rousseau ordre d'égalité. (les caractères en gras étaient en italique dans le texte original)»

Il y a de quoi être stupéfait par une telle analyse, et être étonné d’une telle concision, quand manifestement il a fallu couper dans la matière et ne pouvant savoir où les ciseaux ont pu opérer, il aurait fallu à l’éditeur le préciser. Chacun cherchant à accommoder les faits à son entendement, ce petit jeu des coupures est un exemple de ce qui peut altérer nombres d’ouvrages touchant à faire plus de la propagande, que de transmettre, ce qu’il y a à lire pour organiser une critique. Le plus ennuyeux est de découvrir - ce qui sera nommé par l’éditeur comme des répétitions, -  que celui-ci a tout simplement éliminé la moitié des écrits. Le texte d’origine faisant plus de 650 pages, il se voit réduit dans au moins, deux éditions postérieures, de moitié. Pour Arthur Ranc, l’éditeur dit scientifique, il n’existe pas d’avant-propos de l’auteur, ni même signalé et toute la démonstration rousseauiste est en partie tamisée ou ce qui constitue les débuts du document datant de 1828 et publié à Bruxelles.

Pour Arthur Ranc il précise à la fin de sa première note : « J'ai seulement abrégé quelques passages où ce grand citoyen, qui était plus homme d'action qu'écrivain, se répète. J'ai aussi ajouté quelques notes qui m'ont paru indispensables, en ayant soin de les distinguer de celles de Buonarroti lui-même. » En clair ce qui est le livre d’un homme conscient qu’il lui reste peu de temps d’écrire ou de transmettre l’héritage des « cœurs purs », il se voit passer à la moulinette des idées. Encore, il ne s’agit pas d’un opposant, Mr Ranc dans sa présentation est plutôt du bon côté du balancier, un républicain de gauche, sa tare l’athéisme brut ou le sectarisme, écartant ce qui ne convient pas à la doctrine et tue l’essence d’un texte. Si l’historiographie est un domaine passionnant, il comporte quelques fatigues et maladresses peu admissibles avec une vérité historique, que rien n’empêche de contester. La question n’étant pas de coller à ce qu’il a pu penser ou le faire rentrer dans une case improbable. Il est un des derniers, de cette histoire humaine et aventure inédite de la Révolution française, comment le réduire à ce point en n’y voyant qu’un homme d’action ?

Restons néanmoins sur la piste de ce personnage énigmatique, que je ne connaissais absolument pas. Néanmoins, il n’est pas un anonyme, et si je n’ai pas un mince intérêt pour la construction du mouvement socialiste au XIX° siècle, il va marquer les premières générations progressistes et être le porteur de témoin, le précurseur du socialisme organisé. « La Révolution française a fait germer des idées qui mènent au-delà des idées de tout l'ancien état du monde. Le mouvement révolutionnaire, qui commença en 1789 au Cercle social, qui, au milieu de sa carrière, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l'idée communiste que l'ami de Babeuf, Buonarroti, réintroduisit en France après la révolution de 1830. Cette idée, développée avec conséquence, c'est l'idée du nouvel état du monde. » (Karl Marx, la Sainte Famille).

La transmission du témoin n’étant plus à préciser en vient à s’interroger sur son oeuvre posthume. Rien d’étonnant qu’Albert Mathiez soit un des plus prolixes à son sujet et l’ayant identifié comme un acteur significatif du mouvement révolutionnaire. A ses écrits il adjoint des pièces complémentaire qui lui sembla utile d’apporter, comme un intervention de Saint-Just ; de même que pour lui l’après 9 thermidor fut acte « contre-révolutionnaire », un coup d’état pour Mathiez et si l’on peut résumer sa pensée : « C'était au maintien de l'inégalité et a l'établissement de l'aristocratie que tendaient évidemment, à cette époque, les efforts du parti dominant. Après avoir enlevé au peuple l'espoir d'une législation équitable, et l'avoir plongé dans l'incertitude et dans le découragement, ils songeaient à lui arracher jusqu'aux faibles restes de sa souveraineté. » (…) « Les réquisitions, disaient-ils, les taxes, les contributions révolutionnaires et pour déjouer la malveillance des riches; mais elles ne sauraient faire partie de l’ordre habituel de la société, sans en attaquer l’existence : car, outre qu’il serait impossible de les asseoir sans risquer d'enlever le nécessaire, elles entraîneraient le grave et irréparable inconvénient de tarir les sources de là reproduction, en enlevant aux propriétaires, a qui elles laisseraient la charge de la culture , l'encouragement de la jouissance, et seraient insuffisantes contre l'entassement sourd du numéraire, résultat inévitable du commerce vers lequel se tourneraient naturellement les spéculations de l’avidité. »


Références bibliographiques :

Les Grands Procès politiques. Gracchus Babeuf et la conjuration des égaux, par Philippe Buonarroti. Préface et notes par Arthur Ranc (1869)

Conspiration pour l'Egaité - dite de Babeuf par Philippe Buonarroti, première édition à Bruxelles à la librairie Romantique (1828).

Discours Prononcé par Buonarroti devant la Haute Cour de justice et adresse aux soldats (1795)

Observations sur Maximilien Robespierre, par Philippe Buonarroti
, avec une introduction par Charles Vellay (Chalons-sur-Saône-1912)

La politique de Robespierre et le 9 Thermidor expliqués par Buonarroti, par Albert Mathiez, extraits des Annales Révolutionnaires (Oct et déc. 1910)

Annales historiques de la Révolution française, Numéro 321, Jean- Marc Schiappa : La Conjuration de Corse
(juillet-septembre 2000)


Décret de naturalisation
 du citoyen Buonarroti
Archives Parlementaires de la Révolution Française
Le citoyen Buonarroti, député extraordinaire de Vile de la Liberté, ci-devant Saint-Pierre, dans la Méditerranée, est admis à la barre (*). Il présente le procès-verbal de la séance, dans laquelle les habitants, de cette île ont voté leur réunion à la République française et demande pour elle de prompts secours.

Le pétitionnaire dit ensuite : « Hommes libres, je suis né en Toscane. Dès mon adolescence, un instituteur, ami de Jean-Jacques et d'Helvétius, m'inspira l'amour des hommes et de la liberté. J'agis, je parlai, j'écrivis conformément à ces préceptes, et j'en reçus la récompense. Les grands me décrièrent comme un scélérat ; les imbéciles me traitèrent de fou. Les Français se souvinrent qu'ils étaient hommes : aussitôt je volai en Corse avec toute ma famille. Les bons sans-culottes de Corse vous diront si j'y ai rempli les devoirs de citoyen ; ils m'ont regardé comme Français, mais pour mon malheur, je ne le suis pas. Votre constitution de 1790 prescrit à un étranger cinq ans de domicile, et une épouse française, ou une propriété en France. J'ai à peine quatre ans de domicile ; mon épouse est née d'un père italien et d'une mère anglaise. Mes biens sont en Toscane ; je ne suis pas Toscan, puisque ces gens-là ne veulent pas de patrie. Je viens demander aux représentants de 25 millions d'hommes un décret de naturalisation, qui me permette d'exercer parmi eux les droits inhérents à tous les êtres de notre espèce. »

Le Président répond au pétitionnaire et lui accorde les honneurs de la séance.

La Convention renvoie la demande à la défense de l'île de la Liberté aux comités de marine et des colonies, et celle particulière au citoyen Buonarroti, au comité de législation, pour en faire un prompt rapport.

Sources archives Parlementaires :

- site de l'Université de Stanford,
tome 63, page 548 (du 28 avril 1793)

Complément : Archives parlementaires, tome 65, page 368 (du 28 avril 1793)


« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport  de son comité de législation décrète ce qui suit (**) :

« Philippe Buonarroti natif de Toscanne, après avoir rendu service à la République ainsi qu'il est constaté par les autorités constituées dans le département de la Corse, est déclaré citoyen français, et les droits attachés à cette qualité lui sont assurés du jour de la déclaration de son domicile sur le territoire français. »

La Convention adopte ce projet de décret.

Notes :


(*) P.V., tome 10, page 192
(**) Collection Baudouin, tome 29, page 228 et P.V., tome 12, page 192



Extraits
du « Discours prononcé
devant
la Haute Cour de justice »

par Philippe Buonarroti (1795)
"Vous savez déjà, citoyens jurés, que je ne suis pas né français, mes parents vivent encore, je le présume, à Florence en Toscane. Je dus à leurs soins les développements de mon esprit et de mon cœur : je dois surtout aux études qu'ils m'ont fait faire cet attachement inviolable à la vérité, cet amour ardent des droits des hommes, cette haine irréconciliable de l'oppression qui m'exposa à tant de dangers, qui m'entraîna sur ces bancs, qui me coûtera peut-être la vie, qui cependant m'est encore si chère parce qu'elle agrandit mon âme, parce qu'elle m'assure que le crime ni habita jamais, parce qu'elle me fait trouver dans l'amour de la vertu un charme puissant contre les fers, et les supplices qui m'entourent. Pusse-je sécher de même les larmes de la tendre amitié qui sème des fleurs sur mes cicatrices saignantes.... De cette amitié dont les alarmes sont le seul tourment de ma captivité.

C’était sous le despotisme le plus dur que mon Être se nourrissait dans le silence des pensées
de la liberté. Rousseau fut mon maître. Les dogmes de l'égalité et de la souveraineté populaire enflammèrent mon esprit : Dès lors j'eus la profonde persuasion qu'il était du devoir d'un homme de bien de concourir au renversement du système social qui opprime l'Europe civilisée (texte illisible). Je crois nécessaire de vous mettre sous les yeux les éléments de ma doctrine morale et politique. Au moment où je courus en Franc embrasser la cause de la révolution : Vous y verrez la source de ce que j'ai fait ensuite pour me rendre digne du nom français : Car dans un procès où il s'agit de prononcer sur des maximes qui furent solennellement prêchées, et depuis solennellement proscrites, il faut que l'âme du juge soit éclairée sur les mobiles secrets de ceux qui paraissent en être pénétrés et les avoir défendues.

Je réduis cette doctrine aux maximes suivantes :

1°. Le silence certain de l'Etre éternel, dont les attributs sont un problème, nous fait un devoir de chercher dans les lois de notre organisation les règles de notre conduire.

2°. Le bonheur est le besoin de tous : Le bonheur, est donc la condition essentiel de toute société.

3°. Le bonheur se compose nécessairement de certaines actions: Les facultés correspondantes sont donc les droits naturels et imprescriptibles auxquels nul pacte social ne peut déroger.

4°. La conservation du bonheur est la loi sociale. L'intelligence qui en indiquent les citoyens ne peut être que celle de tous, car si quelques-uns en étaient exclus, son but ne serait que le bonheur d'une partie ; le peuple est donc le souverain ; il a seul le droit de donner des lois à la société.

5°. Les déterminations publiques se rapprochent davantage du bonheur social à mesure crue chaque volonté individuelle conserve un poids plus égal dans la formation de la volonté générale (texte illisible)

6°. C'est pour avoir méconnu ces lois, qu’un petit nombre d'hommes s'est emparé des biens, des lumières, de la considération et du pouvoir. C'est la cause du despotisme des rois, des grands, de l'avarice et de l'orgueil qui font partout la désolation du globe.

7°. Le devoir de l'homme juste qui veut faire aux autres ce qui voudrait qu’on lui fit, est de travailler a ramener par l'égalité le règne du véritable souverain. Il doit donc combattre la force, démasquer la ruse et sur tout éclairer l'ignorance.

Je conformais, citoyens jurés, ma conduite à ces principes et j'en recevais en récompense la haine et la persécution des grands lorsque la révolution française éclata.

Son impétuosité ébranla les trônes, étonna la multitude, et fit luire un rayon d'espérance dans l'âme d'un petit nombre d'amis de la malheureuse humanité. Je dévorais les nouvelles de France et comparais les discours des patriotes de l'assemblée constituante avec les préceptes de J. J. (Ndr Rousseau), et je me disais, est-ce tout de bon que commence le règne de la justice?

J'attendais depuis longtemps le signal, il fut donné : quelques articles de la première déclaration des droits de l'homme et du citoyen confirmèrent mes espérances et achevèrent de m'enflammer: les voici :

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme ; ces droits sont la liberté; la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans le peuple. »

Source BNF-Gallica : Discours de Buonarroti


 
Les disciples de Buonarotti

Histoire Socialiste
de la France contemporaine (1789 – 1900)


Par Eugène Fournier
et dirigé par Jean Jaurès
Un sous-chapitre du tome VIII est consacré à l’influence de Philippe Buonarroti dans les années 1830 sous le règne de Louis-Philippe (Chapitre IV, page 172 et 173 - dans le texte original une petite faute était sur le nom et a été corrigée).

« Le socialisme commençait à percer dans le parti républicain. Philippe Buonarroti avait amené au communisme un certain nombre de jeunes gens. Louis Blanc lui-même avoue l’influence morale qu’exerça sur lui l’ami de Babeuf, le survivant de la conjuration des Égaux, dont l’austérité même « était d’une douceur infinie ». Il parle avec une émotion profonde et communicative de l’admirable sérénité de cet homme élevé par l’énergie de son âme « au-dessus des angoisses de la misère » ; il admire en lui « cette mélancolie auguste qu’inspire au vrai philosophe le spectacle des choses humaines ».

De fait, nulle existence plus digne ne pouvait imposer la vénération que ces paroles expriment. Qui nous redira les entretiens passionnés et graves où le vieillard, qui vécut les heures tragiques d’une révolution à laquelle il voulut donner un caractère social, formait la pensée du jeune Blanqui ? Celui-ci n’était pas un disciple docile et passif, acceptant sans examen la doctrine qu’on lui apportait et puisée directement dans l’ardente pensée de Jean-Jacques Rousseau.

Mais si Blanqui n’accepte pas le mysticisme de Buonarroti, qui dépasse même l’admiration de Louis Blanc, puisqu’il déclare que ses opinions étaient d’origine céleste, mais devaient être difficilement comprises dans un siècle abruti par « l’excès de la corruption », il reçoit de lui la triple empreinte qui le caractérisera toute sa vie : la démocratie, le patriotisme et le communisme. Sans doute Blanqui lut avidement le livre que, deux ans avant la révolution de juillet, Buonarroti avait publié à Bruxelles : La Conspiration de Babeuf, mais c’est surtout de la bouche du vieux révolutionnaire qu’il reçut la tradition fondée sur l’échafaud du 8 prairial. (Ndr exécution de Babeuf le 27 mai 1797)

Voyer d’Argenson, descendant d’une illustre famille parlementaire, était lui aussi un disciple de Buonarroti, et ce fut lui qui assura les derniers jours du proscrit. Mais ce fut un disciple de moindre envergure, et par conséquent plus docile. Dès les premiers jours du nouveau régime, il avait posé la question sociale à la Chambre en demandant l’impôt sur le revenu et l’assistance aux ouvriers sans travail. Ce qui lui avait attiré cette apostrophe de ses collègues effarée : « Vous parlez comme un saint-simoniste ». Voyer d’Argenson parlait en réformiste, mais il pensait en communiste révolutionnaire.

Déjà, sous la Restauration, il avait annoncé que la question économique allait prendre le pas sur la question politique, grâce à la science économique nouvelle ; c’est-à-dire « la science de la justice sociale, destinée à enseigner un jour à toute l’espèce humaine, sans distinction de contrées et de nations, comment elle doit s’agglomérer, s’associer, se partager les dons de la nature, et se régir ensuite dans l’intérieur de chaque société ».

Ici, en effet, on sent bien l’influence de la pensée de Saint-Simon, dont nous verrons que la grande originalité fut de donner le pas aux questions économiques, et de faire de celles-ci le pivot de l’activité politique. Mais dans une brochure qui lui valut d’être déféré au jury, qui l’acquitta, c’est bien la pensée révolutionnaire et égalitaire de Babeuf qui a pris le dessus. Cette brochure, intitulée Boutades d’un homme riche à sentiments populaires, constate que, sur huit milliards de revenus produits par la France, deux vont « aux riches et aux oisifs qui », dit-il au peuple, « rejettent sur vous toute la charge ». Et il ajoute :

« Vous manquez à tous vos devoirs envers Dieu, envers vous-mêmes, envers vos femmes, envers vos enfants, les auteurs de vos jours, s’ils vivent encore, et surtout envers vos enfants si, après un soulèvement suivi de succès, vous êtes assez lâches et assez ignorants pour vous borner à exiger une amélioration de tarif ou une élévation de salaires ; car ceux-ci, fussent-ils triplés, ne représenteraient pas encore votre portion virile dans l’héritage social ; et de plus, tant que vous laisserez les riches en possession de faire seuls les lois, quelques concessions qu’ils vous fassent, ils sauront bien vous les reprendre avec usure. »

Charles Teste, son ami, qui avait été poursuivi en même temps que lui comme imprimeur de cette brochure, vivait pauvrement en donnant des leçons. La librairie qu’il dirigea pendant quelque temps était nommée la Petite Jacobinière. Nous avons vu qu’en 1830 il fut de ceux qui essayèrent d’empêcher La Fayette de se prêter à la réédification du trône. Il devait être avec Buonarotti, Voyer d’Argenson et Blanqui un des plus ardents propagandistes du communisme dans le parti républicain.

Son « projet de constitution » qu’il publia, instituait la démocratie directe et organisait la répartition de la propriété par les soins du peuple. Mystique, lui aussi, il voulait donner à sa constitution une base religieuse ; mais il lui fallut ménager sur ce point les sentiments de plusieurs de ses amis, dont fut certainement l’athée et matérialiste Blanqui, et y renoncer. Tout au moins l’esprit de Jean-Jacques et de Robespierre revit-il dans le passage où il déclarait que « l’oisiveté doit être flétrie comme un larcin fait à la société et comme une source intarissable de mauvaises mœurs », et surtout dans l’institution de comités de réformateurs chargés de veiller sur les mœurs publiques, afin que les droits de citoyen ne fussent accordés qu’à des hommes irréprochables. »



Suite sur la Révolution française...
Francisco de Miranda, citoyen du monde

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