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Six étapes historiques
pour découvrir Paris


Les étapes comprennent
3 ou 4 pages de lecture
(elles sont toutes dans un ordre chronologique)

Présentation et raisons à l'origine de ce travail !



L'objectif de ce site n'est pas d'apporter une vision grandiose ou globale de la capitale. Ou la chance d'être parisien sur le reste de la France et du monde, simplement s'interroger sur une ville en perte d'âme. Justement c'est à la croisée des pouvoirs politiques et des évolutions sociales, économiques, urbaines que se dessine une histoire propre à Paris. Certes prestigieuse, connue mondialement, mais le plus souvent dont on ne fait que présenter un aspect carte postale : la fameuse Ville Lumière.

Si vous prenez un bateau mouche sur la Seine, on peut entendre ce type de choses rigolotes : "sur la droite vous découvrirez la plus vieille maison de la capitale", "là-bas en flèche la statue de sainte Geneviève qui repoussa Atilla des portes de Paris". Une histoire parcellaire et souvent fausse. On peut se dire qu'il suffit pour visiter Paris de connaître un peu la généalogie des rois de France ? Oui, c'est vrai ou utile, ils ont laissé pour quelques uns une empreinte. Mais c'est oublié que Paris est aussi une ville comme les autres. Elle a connu aussi des heures sombres, difficiles. Que l'on soit du côté des rois ou empereurs ou du peuple de Paris, la voix légitime fut souvent discordante avec les pouvoirs en place. Il y a forcément moins d'éclat, moins d'éléments clinquants ou de faste sur le pouvoir à faire découvrir.       

D'autre part, ce travail n'a pas en soit de valeur historique ou de label universitaire. Pour autant, certains travaux ont servi pour réponses à des hypothèses. Comme toute recherche, c'est une accumulation de lecture sur le sujet, avec ce que l'on peut dire la volonté de venir bousculer certaines idées fausses. Quand certaines histoires de Paris n'ont fait que répeter ou amplifier les erreurs d'origines, comment rétablir un peu de vérité ou de cohérence?

 Ce travail de recherche est parti d'un bout de territoire de la capitale, d'un quartier de Paris. Et face à une certaine démesure historique, l'accumulation des mythes et histoires érronées, le but fut de limiter le travail à une artère, dans un premier temps. Ensuite ce fut affaire de curiosité et de patience. La topologie a servi de base et a permis de remonter au plus loin dans les ères géologiques, pour se donner une idée d'un terrain nu. Comment alors se forma le bassin parisien? Et les surprises furent grandes et sont venues bousculer pour bonne part l'évolution de la rive droite parisienne. Comme si un cours d'eau oublié pouvait avoir des conséquences sur une implantation humaine?   

Ce fut comme un défi de faire ce travail que l'on peut qualifié de pluri-disciplinaire. Un seul type d'analyse ne pouvait vraiment suffire, car de l'étude des temps protohistoriques à la Commune de Paris, les outils ne sont pas les mêmes. Et il ne s'agit pas de confondre ou comparer, mais de rechercher ce qui a été oublié, ou moins mis en lumière.   

L'anteriorité permet toujours de suivre une évolution chronologique, mais chaque période marque une évolution, un tournant et l'on explique mieux en quoi les unes apportent aux autres des passerelles. Anthropologie, paléontologie, géo-politique, etc..., pourquoi limité sont regard quand la recherche peut être aussi une question pour amateur éclairé? Comment filé le virus, au mieux transmettre quelques pistes? Ouvrir à d'autres des possibilités de faire de la recherche, sans pour autant être universitaire !

Il faut souligner la responsabilité d'un certain Monsieur Sigmund Freud. C'est à la lecture de son ouvrage "malaise dans la civilisation", que la question de la mémoire s'est posée. Comment une ville comme Rome s'est constituée sur plus de 2500 ans. Comment ce qui fut une ville d'un million d'habitants, et demeure la capitale de l'Italie a pu accumuler comme couche de mémoires ? Et il compare comment notre propre mémoire peut agir comparément. Sans entrer dans des questions psycho-neurologiques, comment alors restituer un peu de vraissemblance dans ce qui n'est qu'une illustration de notre égo ou de notre perception du temps ?

Paris est une ville d'essence latine, bien qu'un peu perdue au nord de la France. Mais elle doit sans égard à l'Italie une bonne part de ce qu'elle est dans ses fondations. Et si les romains ont aimé Lutèce, ce fut en raison de ses sept colines, rappelant Rome en plus petite. Paris est une petite ville si l'on prend en compte sa dimension. Elle est très densifiée (plus au nord, qu'au sud). Elle reste encore énigmatique sur ses premières heures. Recouvrement du temps et surtout le bétonnage intensif de ces quarante dernières années, ont laissé peu de place ou de temps aux archéologues. Toutefois l'on peut se douter qu'en certains points de la capitale, il reste ou restera en ses sous-sols des restes ignorés, comme la mémoire humaine.        

Paris vaut bien mieux que d'être une ville musée, mais on peut souligner que dans un musée, il y a matière à l'imaginaire. Paris est une ville froide, peu accueillante, et si l'on connaît les parcours touristiques, l'on évite la masse de voyageurs qui viennent voir et se perdre dans un Paris qui n'a rien à voir avec le quotidien de sa population. Les besoins des résidents d'une ville sont des enjeux urbanistiques. Quelle ville voulons-nous? Le drame de de cette cité est probablement d'être la capitale politique de la France et quel bien nous ferait de voir les administrations partir ailleurs et laisser Paris et sa région, moins sous le joug du centralisme. Mais cette ville (et ceux qui en ont eu la gestion) s'est embourgeoisée et à chasser en banlieue ou mis en ghetto ses populations les plus pauvres.

On parle de mixité, mais l'on sait que les vrais parigots (têtes de veaux) sont en Seine Saint Denis ou dans le Val de Marne, en périphérie. On se demande alors qui réside dans Paris et dans sa banlieue? Il y a une lecture de Paris et de sa région qui souvent échappe. Une lecture Est-Ouest,des territoires pauvres-riches que l'on ne soupçonne pas. Il y a aussi le gag de découvrir que la géographie de cette ville ressemble à une coquille d'escargot. Une carapace, un centre fermé sur lui-même et tournant en spirale. Et quand un parisien vous répond à un renseignement sur une rue, "c'est tout droit", il a une notion des angles qui lui sont propres. Nous avons aussi la pire des enceintes fortifiées qui soit et qui ne permet pas d'articuler cette ville à ses liens évidents que sont les villes de la petite ceinture et au delà.

Le politique pense cercle, donc il délimite son espace selon un ordre très ancien. Le périphérique, lui tourne autour de la spirale et comment rendre fou un anglo-saxon, simplement lui expliquer que la ligne droite n'existe pas vraiment dans cette ville. Sauf pour les architectes et les urbanistes qui eux sont venus surajoutés une touche propre, où l'on se demande si ce n'est pas la folie de ces derniers qui fait de Paris une ville étouffante. Quoi qu'on veuille la capitale a perdu son âme populaire. Cause de la démesure des réalisations s'entassant et ne répondent finalement qu'aux questions de circulation quand tout est pensé, pour et à partir de la voiture.

Les vieux parisiens du Paris populaire sont quasiment des reliques, et ceux qui font aujourd'hui la ville sont au delà du périphérique.

         

Ô que nous avons de quoi maudire Pompidou de n'avoir pas su respecter les populations et rendre cette ville à elle même. Dans les années 1990, nous en étions encore a penser une petite éxode vers Paris et sa région de plusieurs millions de personne (le SDRIF, pour les experts). Où comment nous devions passer de onze à quinze millions d'habitants sur ce territoire. Avec 12 millions d'âmes, on ne sait pas loger correctement une somme non négligeable de la population. Et à Paris, la crise du logement sert à pousser depuis les années 1980 à la hausse et rendre quasi impossible l'accès à des logements à des prix comparables, à tout le reste du pays. Et encore moins un accès aux logements sociaux, ils sont plus de 100.000 en liste d'attente, dont 50.000 prioritaires : c'est à dire disposant de moins de quatre mètres carrés par personne...

L'état sanitaire de cette ville a toujours été au centre du problème. Et pour de diverses raisons historiques et sociales, il est diificile de maintenir une population sur si peu d'espace. Se pose la question d'une crise urbaine qui peut annoncer un déclin de civilisation? Qui sont les parisiens, la plupart des "non" parisiens. A Paris, le mouvement est impressionnant entre la province d'une part, et le reste du monde d'autre part. De plus, une métropôle sans communauté urbaine, donne à penser des relations plutôt déséquilibrées entre le centre et sa périphérie. Le centralisme n'a pas vraiment évolué depuis Monsieur Colbert. A la lecture des différentes étapes de cette ville, tout commence depuis au moins le Moyen-âge: les pouvoirs royaux n'ont cessé de renforcer leurs legislations dans une volonté de contrôle du clergé, de l'aristocratie, des masses, puis de la Nation toute entière.

LM - juin 2005


 Journée
des Barricades
de 1648


Extraits du cinquième chapitre
des Mémoires,

 de Mademoiselle de Montpensier
 


« Le vendredi 28 août (1648), étant à Amboille, je reçus les particularités de la bataille de Lens, et voulant revenir à Paris, j'appris en chemin que les barricades étaient telles dans le quartier de la porte Saint-Antoine, que je ne pouvais passer, de sorte que je retournais à Amboille, d'où je revins le lendemain matin à Paris, où tout était apaisé. Restait seulement quelques coins des rues dépavés et quelques tonneaux pleins de pierres.

J'appris de plusieurs les particularités de tout ce qui était arrivé, savoir que, le samedi 22 août, le parlement avait donné arrêt, qu'il serait informé contre Catelan, Tabouret, Lefebvre et autres, et à cette fin commissaires nommés. Cet arrêt fit remuer tous les traitants, qui, s'étant assemblés, jugèrent qu'ils ne seraient jamais en repos qu'en ruinant le parlement ; furent se plaindre de cet arrêt à M. de La Meilleraye ; lui promirent fournir tout l'argent nécessaire qu'il désirerait, pourvu que l'on fit cesser le parlement.

» Cela l'émut beaucoup pour résoudre de pousser le parlement à bout. Les nouvelles de la victoire lui firent prendre cette résolution, outre que la facilité serait de prendre les prisonniers, le jour du Te Deum, que les gardes seraient en armes. Bautru, Senneterre, le commandeur de Jars, le maréchal d'Estrées, intéressés beaucoup dans les prêts, l'y poussèrent encore et firent mettre la reine en colère par le moyen de la Beauvais (2) sur le dernier arrêt du parlement. Ils résolurent de faire arrêter MM. de Broussel, quoiqu'il n'eût point été d'avis du dernier arrêt, de Blancmesnil, Charton, Laisné, La Nauve, Loisel, et de l'exécuter le jour du Te Deum.

» La résolution dernière en fut prise le mardi au soir, et les ordres donnés.

» Le mercredi matin 26 août, le Te Deum fut chanté ; le roi y fut avec la reine et M. le cardinal. Tout le peuple était en joie ; les gardes étaient par les rues, sous les armes, et y demeurèrent après le Te Deum chanté. Le matin, Cebret (3) fut porter à M. de Broussel des papiers de la part de M. le chancelier, et M. Des Fontaines-Bouère y fut, de la part de la reine, lui dire qu'à deux heures les traitants iraient chez lui, pour travailler, et qu'il mit papiers sur table. Ils ne savaient point le dessein de l'arrêter.

» A midi, Comminges, lieutenant des gardes de la reine, alla chez M. Broussel, le trouva sortant de table, le pressa de le suivre avec quelques paroles rudes, et l'emmena en pantoufles et en manteau, et ce parce qu'il craignaient la rumeur ; il l'empêcha de prendre aucun livre. Le peuple courut après le carrosse, qui rompit près du Palais.(4) Là, on le menaça du poignard, s'il parlait, en disant que l'on en avait ordre. Comminges fit descendre une damoiselle qui passait en carrosse, fit monter M. de Broussel dedans sa voiture et l'emmena vers le Palais-Royal.

Le peuple, qui suivait, fut arrêté par les gardes. Au Palais-Royal, ils trouvèrent un autre carrosse, avec lequel ils menèrent à Madrid, (5) où ils le firent chausser, et de là à Saint-Germain-en-Laye, d'où il partit le jeudi, et le ramenèrent par la France, (6) pour le conduire à Sedan. Ils évitaient de passer dans les villages, de crainte d'émotion ; il était accompagné de gardes à cheval. DuBois, exempt des gardes de la reine, fut chez M. de Blancmesnil, qui était avec madame de Marillac. Après l'avoir cherché, ils le prirent et l'emmenèrent avec plus de civilité, mais fort promptement au bois de Vincennes ; MM. Charton et de la Nauve se sauvèrent. L'enlèvement de ces deux prisonniers fit grand bruit dans le peuple, qui commença à s'armer et à tendre les chaînes.

» Le jeudi matin 27 août, le parlement étant assemblé, M. le chancelier ayant ordre d'y aller pour lui défendre de s'assembler, et, en cas de désobéissance, les interdire enfin faire ce qu'il jugerait à propos sur l'heure, partit de chez lui avec M. de Meaux, (7) mesdames de Sully (8) et de Ligny, dans son carrosse ; ils ne s'étaient pu retirer la veille à cause des chaînes. A la croix du Tiroir, (9) il trouva une chaîne, que l'on ne voulut point baisser pour lui. Il alla par une autre rue sur le Pont-Neuf, où il trouva une chaîne, au quai des Orfèvres, qu'on refusa encore de baisser, avec de rudes paroles. Nonobstant ce qu'on lui put dire, il alla par le quai des Augustins ; étant averti que les carrosses ne passaient point sur le pont Saint-Michel à cause des chaînes, il mit pied à terre pour passer sur ce pont.


    

» A la première, il fut reçu avec injures, et le petit peuple commença à l'appeler maltôtier et à lui jeter des pierres ; il fut obligé de fuir. Le maître d'une hôtellerie lui refusa sa maison. Il fut contraint d'aller jusqu'à l'hôtel de M. Luynes, (10) où il trouva heureusement la porte ouverte. Il y entra, fit fermer la porte si vite qu'un de ses gardes fut laissé dehors. le peuple lui ôta sa hallebarde ; il se sauva chez M. de Bernières.

» M. le chancelier demeura quelque temps sur la montée, sans trouver qui lui pût ouvrir les portes : tout le monde dormait encore. Enfin il monta au galetas, où il se renferma dans une cloison de sapin, avec M. de Meaux, mesdames de Sully et de Ligny, et se confessa. Le peuple enfonce la porte de la rue, cherche par la maison. Au bruit, M. de Luynes (11) se réveille, et madame. Il sort en chemise au-devant du peuple, qui lui dit qu'on ne lui ferait point de tort ; qu'il fit détourner ses meubles, de crainte des fripons ; mais qu'ils voulaient avoir le chancelier, le chef des maltôtiers. Il leur ouvrit toute sa maison.

Ils cherchèrent partout, furent dix fois à la porte de la chambre, où il était ; mais ne s'avisèrent jamais d'y entrer. C'est un miracle visible. Cependant M. de Bernières y vint, fit avertir au Palais-Royal de ce qui se passait et fut au parlement dire ce qu'il avait vu. On lui répondit : Nihil ad curiam; que l'on avait à délibérer d'affaires plus pressées, et beaucoup de particuliers dirent que c'était justice de l'assommer, et que ce devrait être déjà fait. Enfin la haine parut tout entière.

» Les compagnies des gardes françaises et suisses y vinrent et firent retirer le peuple après quelque résistance, où un capitaine suisse fut tué et trois ou quatre soldats. M. de La Meilleraye monte à cheval avec les chevau-légers et vint délivrer M. le chancelier, qui descendit et fut conduit à pied par deux hommes, le tenant sous les bras, jusque devant les Augustins, où il trouva le carrosse de M. le lieutenant civil, dans lequel il se jeta, avec madame de Sully, et se sauva bien vite, la cavalerie faisant main basse sur le peuple.

Ce fut ce qui l'anima davantage, et il se mit à tirer contre le carrosse ; une balle frappa madame de Sully à l'épaule et la lui meurtrit. Un archer, qui était à la portière, eut une balle amortie contre l'estomac et une autre effleura son côté. Le fils de Sanson, le géographe, (12) reçut, tenant la portière, un coup dans la cuisse, dont il est mort. Picot, l'exempt, qui courait après le carrosse, étant chu, fut percé de deux coups d'épée, dont il alla mourir chez M. de Montbazon. M. de La Meilleraye tua de sa main un marinier ; ce qui aigrit extraordinairement tout le peuple contre lui ; aussitôt on tira contre lui, et il courut grand hasard. Il avait été suivi à cheval par La Rallière, (13) Montauron et quelques autres partisans.

» S'étant tous retirés au Palais-Royal, le peuple retourna à la maison de M. Luynes, où il pilla quelque chose, et commença à se barricader avec tant de promptitude et d'industrie, que ceux qui ont été aux armées disent que les gens de guerre n'auraient pas si bien fait les barricades. Elles furent faites jusqu'auprès du Palais-Royal, et les sentinelles étaient proches celles du roi. Jamais rien ne parut plus furieux, toutes les boutiques fermées, tout le peuple en armes, aux fenêtres et dedans les rues. Le parlement s'étant assemblé, alla en corps, à pied, au Palais-Royal, redemander leurs confrères.

Le peuple les laissa passer, leur disant qu'ils ramenassent M. de Broussel. Le premier président ayant fait sa harangue, la reine leur répondit qu'elle ne le rendrait point. Le premier président insista ; elle demeura ferme. Le président de Mesmes prit la parole et dit qu'il croyait qu'elle n'était pas avertie du péril, où elle était ; que présentement elle ne pouvait plus dire : « Je ne veux pas, » et que de sa réponse dépendait ou la ruine ou le bien de l'État. Nonobstant, elle les refusa et se retira dans son cabinet. Quelques-uns racontent qu'elle dit qu'elle ferait plutôt prendre M. de Broussel que de le rendre.

» Le parlement fort étonné, sort pour retourner au palais, étant deux heures. Ils passèrent toutes les barricades jusqu'à la croix du Tiroir, que le premier président fut arrêté, et un rôtisseur lui porta un pistolet à la tête : « C'est toi, b. . . . ., qui es cause de tout le mal ; tu trahis ta compagnie ; je te devrais tuer présentement. » Le président, fort étonné de cette résistance, demanda conseil à M. de Mesmes, qui lui dit qu'il fallait retourner au Palais-Royal faire connaître le péril, et aussitôt ils retournèrent. Mais tous les autres présidents se retirèrent chez eux, et quelques conseillers fort éperdus.

Viole-D'Osereau se déguisa en jacobin, un autre prit un manteau rouge et un chapeau gris. Le parlement retournant au Palais-Royal, le peuple cria qu'ils n'en sortiraient point, s'ils ne ramenaient M. de Broussel. Étant entrés, la reine leur dit qu'ils délibérassent. M. le cardinal entra en conférence, témoignant qu'ils fissent quelque chose pour obtenir leurs confrères et conserver l'honneur du roi. On les mit dans la galerie, où on leur apporta à manger. La difficulté fut s'ils pouvaient délibérer et donner arrêt hors le parlement, la conséquence en étant très-grande ; que l'on dirait qu'ils n'avaient pas été libres, et que ce serait un moyen d'obtenir à l'avenir tout ce que l'on voudrait d'eux.

» Néanmoins, la nécessité les obligeant de prendre avis devant que de sortir, l'État étant perdu, s'ils ressortaient, sans obtenir leurs confrères, il fallait terminer toutes ces affaires ; il passa à délibérer sur-le-champ. Ce qu'ils firent et donnèrent arrêt que la reine serait très-humblement suppliée d'accorder le retour de leurs confrères ; que ce qui avait été ordonné serait exécuté ; qu'ils continueraient à délibérer sur le fait des rentes et du tarif, et que le surplus des délibérations serait remis au lendemain de la St-Martin. M. le duc d'Orléans délibéra avec eux, ainsi que M. le chancelier et M. d'Elbuf ; ils étaient six vingts délibérant.

Il y eut un jeune conseiller, qu'on m'a nommé Martineau, qui dit en opinant que son avis était d'accorder au peuple ce qu'il demandait, puisqu'il le demandait de bonne grâce. Monsieur répliqua, s'il appelait demander de bonne grâce, les armes à la main. M. le chancelier para très-bien, et ne parut rien à son discours de la frayeur qu'il avait eue le matin. M. de Mesmes parla aussi très-bien et fortement. Les sièges furent disposés comme dans le parlement. Aussitôt la reine leur accorda leurs prisonniers et les remercia.


   

                 Illustration en 3 parties ou découpes  de  l'arrestation de Broussel le 26 août 1648

» L'on expédia incontinent les lettres de cachet et on les donna à M. Boucherat, le conseiller, pour porter à M. de Broussel, et à MM. de Thou et du Coudray, pour porter à M. de Blancmesnil. Les carrosses du roi furent aussitôt prêts, et ils s'y mirent. Le peuple eut grand peine à les laisser passer, et chacun de ces messieurs courut grand hasard. Ils furent obligés de montrer leurs lettres de cachet et furent cinq heures devant que sortir la porte St-Antoine ; ils y furent avec leur robe et leur bonnet. M. de Lamoignon y fut avec sa femme et madame de Marillac ; ce qui facilita la sortie du carrosse du roi, dont le cocher fut bien battu. Pour M. de Blancmesnil, il rentra à minuit. M. de Broussel, qui était au Mesnil-Madame-Rance, ne put revenir que le lendemain matin.

» Cependant le parlement sortit du Palais-Royal à sept heures, leur arrêt à la main, assurant le peuple que M. de Broussel leur était accordé ; ce qu'ils avaient grand' peine à persuader. Enfin ils passèrent, et le peuple dit qu'il resterait sous les armes, jusqu'à ce que M. de Broussel fût revenu. La nuit se passa ainsi jusqu'au lendemain matin ; le peuple ne voulut pas ôter les barricades avant le retour de M. de Broussel, qui arriva sur les neuf heures. Il entra par la rue Saint-Denis, et le peuple le reçut avec des acclamations de : Vive le roi ! vive de Broussel ! telles qu'il ne se peut rien dire de pareil.

C'était un triomphe, chacun lui baisant les mains et la robe. Il fallut, pour satisfaire le peuple, le mener par les quartier les plus échauffés, où il fut reçu avec salve de mousqueterie. Il passa par la rue Saint-Honoré et de là sur le Pont-Neuf, et fut à Notre-Dame entendre la messe. Le peuple voulait faire chanter le Te Deum et en pressa M. le coadjuteur. de là, M. de Broussel fut chez lui envoya s'excuser au parlement, s'il n'y pouvait aller. Le parlement lui manda qu'il fallait qu'il y vînt, et lui envoya des huissiers. Il pensa être étouffé dans le palais, où il fut reçu avec grand applaudissement. Le parlement donna arrêt aussitôt pour faire ôter toutes les barricades ; ce qui fut exécuté, et en moins de deux heures tout fut apaisé, les boutiques ouvertes, le commerce rétabli, comme s'il n'y eût jamais eu de bruit.

» L'après-dînée, le tumulte recommença au quartier de la porte Saint-Antoine, sur un faux avis qu'il entrait par là deux mille chevaux et sur ce que l'on sortit de l'arsenal deux tonnes de poudre sur une charrette, avec des balles et des mèches, pour conduire, hors de la ville, au Palais-Royal. Le peuple s'en aperçut et pilla la poudre dans le faubourg. La rumeur se fit aussi dans l'Ile,14 sur un faux bruit que M. de La Meilleraye faisait mener du canon dans l'île Louviers (14) , pour la battre et s'en rendre maître ; mais tout cela fut apaisé le soir, et le samedi matin il n'y eut plus de bruit.

Ce qui fut un miracle visible, vu les méchants discours qui se firent parmi le peuple, pour les pousser à faire pis. L'on disait que M. de Broussel avait été tué et que l'on ne rendrait point M. de Blancmesnil ; que le cardinal se voulait sauver, et qu'il y avait de la cavalerie dans le bois de Boulogne. Ce qui était vrai ; mais c'était de la cavalerie qu'on avait fait venir d'Étampes, pour entrer dans Paris. Car ce dessein d'enlever M. de Broussel avait été concerté de longue main, et l'on avait fait venir des troupes. On ajoutait que l'on voulait emmener le roi, et il est vrai que tout fut prêt pour cela pendant vingt-quatre heures. Ce qui était le plus méchant conseil, que l'on pût prendre dans cette occasion.

» En quelques endroits, l'on disait tout haut qu'il fallait avoir le cardinal, les uns pour lui faire rendre les louis qu'il [avait] pris, les autres pour le châtrer ; qu'il fallait avoir le chancelier et le grand-maître.(15) Mais Dieu détourna toutes ces méchants pensées, qui étaient proposées malicieusement par quelques-uns, dont, si l'on eût exécuté la moindre, tout était perdu ; et je crois que Dieu a permis ce désordre pour faire connaître à la reine l'état des choses, dont on lui avait caché la vérité. Car, jusqu'à ce que le parlement retournât, l'on lui disait que ce n'était qu'une bagatelle et que trois gardes dissiperaient tout cela.

Je crois que Dieu a conduit les pensées de tout le peuple ; car c'est une merveille que, sans chef, sans conseil prémédité, les bourgeois aient eu, par tout Paris, une même pensée de ravoir M. de Broussel seulement, et qu'ils aient empêché le pillage des maisons ; qu'ils n'aient point été aux bureaux ; et que, dans leur émotion, ils aient conservé un esprit d'ordre et d'obéissance. Il n'a été fait tort à personne, hors chez M. de Luynes ; mais on lui reporte tous les jours ce qui a été pris. Par la douceur, ils ont ôté leurs barricades, lorsqu'ils étaient le plus animés. Il n'y a pas eu plus de vingt hommes de tués, dont la plupart par malheur ; et, de tout ce feu, il n'est resté qu'une haine grande des bateliers contre M. de La Meilleraye, pour avoir tué un des leurs.

» J'oubliais d'écrire que M. le coadjuteur, étant prié par les bourgeois d'aller remonter le désordre à la reine, y fut le mercredi, après-dînée, en rochet, camail et bonnet, à pied, sa croix devant lui, soutenu par deux gentilshommes. La reine le reçut très-mal, lui dit qu'elle savait ce qu'elle avait à faire et qu'il se mêlât de prier Dieu.



Sources et notes de Monsieur James Eason

2. Madame de Beauvais était première femme de chambre de la reine Anne d'Autriche.

3. Cebret, ou Ceberet, était un des secrétaires du chancelier.

4. Broussel demeurait rue Saint-Landry, près de Notre-Dame.

5. Château bâti par François Ier, près du bois de Boulogne.

6. L'île de France.

7. Dominique Séguier, frère du chancelier, mort en 1659.

8. Charlotte Séguier, fille du chancelier, avait épousé Maximilien-François de Béthune, duc de Sully.

9. La croix du Tirouer, ou du Trahoir, était à l'angle des rues Saint-Honoré et de l'Arbre-Sec.

10. Cet hôtel était situé sur le quai des Augustins, au coin de la rue Gît-le-Cur. Il a été démoli en 1672.

11. Louis-Charles D'Albert, duc de Luynes, mort en 1690.

12. Nicolas Sanson, né à Abbeville en 1600, mort en 1667.

13. La Rallière était fermier des aides. C'était, avec Montauron, un des plus riches financiers de l'époque.

14. Ce mot désigne l'île de la Cité ou probablement l'île Saint-Louis.

15. Le maréchal de La Meilleraye, grand maître de l'artillerie.

 

Suite de la promenade :
 Le Quartier de la Porte Saint-Denis

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Dernières modifications : 10/09/2017