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1 - Vie politique, organisation nouvelle de la capitale et murs des Fermiers Généraux :
    I - Les clubs et sociétés populaires
    II - Organisation des nouveaux pouvoirs?
    III - Les barrières de la colère?


2  et 5 - Chronologie de l'année 1789 de janvier au 18 juillet. (en deux parties)

3 - Plaintes des Dames de la Halle, M. Josse
(rajouté le 14/02/2020)
4 - Pétition personnelle d'un électeur parisien

5 - Le renvoi de M.  Necker, L.S. Mercier


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Vie politique, organisation nouvelle de la capitale et murs des Fermiers Généraux

Gravure du club des jacobins dans l'ancien couvent
Lionel Mesnard, 20 janvier 2016
I - Les clubs et sociétés populaires dans Paris

Si les salons ont influé, les clubs allaient intervenir directement dans la vie politique. « Après les journées d'octobre (1789), le club des députés bretons s'est transporté à Paris avec l'Assemblée. Il siègera dans la bibliothèque du couvent des jacobins de la rue Saint-Honoré, à deux pas du "Manège" où l'Assemblée tient ses séances. Il s'intitulera, la société des Amis de la Constitution. Il s'ouvre non plus seulement aux députés, mais aux bourgeois aisés qui y sont admis par cooptation. On y trouve des littérateurs et des publicistes, des banquiers et des négociants, des nobles et des prêtres. Le duc de Chartres, fils du duc d'Orléans, s'y fait admettre dans l'été de 1790. Le droit d'inscription est de 12 livres et la cotisation annuelle de 24 livres payables en quatre fois. Dès la fin de 1790 le nombre des membres dépasse le millier. Il correspond avec les clubs qui se sont fondés dans les principales villes et jusque dans les bourgs. Il leur délivre des lettres d'affiliation, il leur distribue ses publications, il leur passe des mots d'ordre, il les imprègne de son esprit, il groupe ainsi autour de lui toute la partie militante et éclairée de la bourgeoisie révolutionnaire. Camille Desmoulins, qui en fait partie, définit assez bien son rôle et son action quand il écrit : « Non seulement c'est le grand inquisiteur qui épouvante les aristocrates, c'est encore le grand réquisiteur qui redresse tous les abus et vient au secours de tous les citoyens. Il semble en effet que le club exerce le ministère public auprès de l'Assemblée nationale. » (Albert Mathiez, La Révolution française, tome I, pages 101 et 102)

La place des orateurs au sein des diverses assemblées a connu une importance certaine. Mirabeau, Barnave, Robespierre ou Saint-Just ont eu une grande capacité à fixer les auditoires et les mener à la force du verbe, interrogeant sur la plasticité et sur l’affirmation des convictions des uns et des autres. Ou de ce qui pouvait représenter une majorité. Dans les deux assemblées, celle de 1789 et celle de 1792, l’on voit l’émergence de forces politiques, mais pas de majorité claire autour d’un ou de partis rassemblés, comme nous pouvons le connaître de nos jours, et selon la nature des scrutins. De plus, s’il ne s’agit pas d’organisations constituées, la vie politique va se concentrer autour des clubs, et toute forme associative bannie avec la loi Chapelier en juin 1791. Elle toucha notamment les corporations, mais surtout empêcha la constitution de groupements à caractère civique.

Syndicats (1864) et partis (1902) ne purent se constituer, l’activité clubiste pallia cette absence, de quoi servir de lien entre les citoyens et les élus. « La terrible loi Chapelier, qui interdisait aux ouvriers, sous les peines les plus sévères, de se concerter pour faire hausser les salaires et punissait la grève comme un attroupement séditieux. Notez que la loi Chapelier restera en vigueur pendant soixante-quinze ans. Demandez-vous ce qui arriverait aujourd'hui, si un gouvernement enlevait à la classe ouvrière le droit de se syndiquer et de se mettre en grève, et mesurez par là le chemin parcouru ! » (La question sociale, Albert Mathiez, page 24)

Deux clubs ont marqué le processus révolutionnaire, le plus connu celui des Jacobins se trouvait en rive droite et les Cordeliers, qui se tenait dans un couvent désaffecté en rive gauche et portant le même nom. Il faut distinguer le club des Jacobins, du jacobinisme, non qui lui soit totalement étranger, mais ce qui va sous-tendre comme idéologie est à mettre au crédit des «néo-jacobins» incarnés après 1795 par Buonaparte. Les clubs jacobins, car ils existèrent dans toute la France, furent dans chaque ville avec leurs correspondants locaux, ils trouvaient à Paris un siège central et un haut lieu de débats sur les activités des assemblées.
« De là ces sociétés devinrent l'âme même de la Révolution. Par l'effet naturel de l'ancienne centralisation, la société mère des Jacobins rayonna sur tout le territoire. Elle eut sur chaque point, ville ou village, une succursale obéissante qui répéta au même moment le mot d'ordre, l'instruction partie du centre. La moindre de ces sociétés devint l'image parfaite de la société mère de Paris. Il y eut dans d'elles un petit Danton ou un petit Robespierre, suivant la différence des époques. Ainsi les idées de la Révolution se répandirent d'échos en échos par des milliers de bouches. Ces principes, qui seraient restés lettre morte dans les livres éclairèrent subitement une nuit de mille ans. Aucune puissance ne pouvait lutter avec ces sociétés. Elles s'imposèrent aux trois grandes assemblées législatives, elles venaient à la barre, et c'étaient des ordres qu'elles donnaient. La pensée sortie du club des Jacobins circulait en quelques jours à travers toute la France, et revenait à Paris éclater dans la Législative et la Convention, comme un plébiscite irrévocable. Là fut le caractère peut-être le plus nouveau de la Révolution. C'est ce qui projeta ses idées avec la rapidité de l'éclair. Les provinces, si mornes il y avait à peine deux ans, furent illuminées du feu qui éclatait à Paris. »

La révolution, tome 1, Edgar Quinet, pages 114 et 115
En juillet 1791, au sein des jacobins, une scission était organisée par Lafayette et ses proches, cela amèna à la création du Club des Feuillants qui allait constituer l’aile monarchiste de moins en moins libérale, en opposition aux aspirations « républicaines » qui se firent jour. Ils se rassemblaient à deux pas du « Manège » et du jardin des Tuileries. Pareillement les jacobins tenaient leur nom du couvent dans un lieu occupé à l’origine par des religieux, idem pour le couvent et le club des Feuillants se trouvant les uns et les autres dans la rue Saint-Honoré (aujourd’hui le premier arrondissement), qui servit d’espace d’accueil à ce courant en déroute, l’année suivante. « Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission, le 16 juillet, et avait fondé un nouveau club dans le couvent des Feuillants. A peu près seuls parmi les députés, Robespierre, Anthoine, Pétion, Coroller restèrent aux jacobins, mais furent assez heureux pour maintenir dans leur sillage la plupart des clubs des départements. » (La RF, tome I, Albert Mathiez, page 176). Il faut aussi préciser que le général Lafayette se montra sous un jour répressif et bien avant « la Terreur », lui-même aurait pu répondre de quelques crimes, comme à Paris avec la fusillade du Champ de Mars, le 17 juillet. Cette répression sera dévastatrice auprès de l’opinion, tout comme la fuite quelques semaines auparavant des époux royaux à Varenne. Le tout se cumulera avec les refus de Monsieur « Véto » de signer certaines lois et les représailles contre l’aile minoritaire jacobine. Peu à peu le climat de tension se retournera aux crédits d’un changement radical de régime.
« Les sections parisiennes siégeaient en permanence. Elles formaient entre elles un Comité central. Plusieurs admettaient à délibérer dans leurs assemblées les citoyens passifs, elles les autorisaient à entrer dans la garde nationale et elles les armaient avec des piques. Aux Jacobins Robespierre et Anthoine, à l'Assemblée le trio cordelier prenaient la direction du mouvement populaire. Le rôle de Robespierre surtout fut considérable. Il harangua les Fédérés aux Jacobins dès le 11 juillet, il les colérât : « Citoyens, êtes-vous accourus pour une vaine cérémonie, le renouvellement de la Fédération du 14 juillet? » Il leur dépeignit la trahison des généraux, l'impunité de Lafayette : « L'Assemblée nationale existe-t-elle encore ? Elle a été outragée, avilie et ne s'est point vengée ! » Puisque l'Assemblée se dérobait, c'était aux Fédérés à sauver l'État. Il leur conseilla de ne pas prêter serment au roi. La provocation était si flagrante que le ministre de la justice dénonça son discours à l'accusateur public et demanda contre lui des poursuites. Robespierre, sans s'intimider, rédigea les pétitions de plus en plus menaçantes que les Fédérés présentèrent coup sur coup à l'Assemblée. Celle du 17 juillet réclamait la déchéance. Sous son impulsion, les Fédérés nommaient un directoire secret ».

(La Rev. Fr. tome I, par Albert Mathiez page 268)
Le club des Jacobins va représenter un centre nerveux, non loin du siège du Parlement, n’existant plus de nos jours. Après Versailles, qui servit dans un premier temps de cadre d’accueil aux parlementaires de la première génération, l’Assemblée nationale se situait en plein sur la rue de Rivoli et a été rasée lors du tracé de la rue sous Napoléon 1er et ses aménagements urbains. Ce fut un ancien centre équestre sous Louis XV, désigné sous le nom de Manège en raison de sa forme circulaire.  Le bâtiment se trouvait à peu chemin, des locaux du couvent des Jacobins et après octobre 1789, ce qui fut de nouveau le lieu de résidence de la famille Capet, le « Palais Royal » (détruit en 1871) ou ce qui est devenu, le musée du Louvre plus tardivement.

A ne pas confondre avec les jardins du même nom où exista et préexista à la révolution un certain nombre de salons. A quelques encablures du grand Louvre, jouxtant le Conseil d’Etat, il existe toujours cet ensemble avec son jardin et immeubles entourant ce qui fut la propriété du duc d’Orléans (Philippe Egalité). Et représenta un des lieux de rencontre du tout Paris : cafés, commerces, théâtres et lieu de promenade. Cet investissement et ces immeubles de rapport furent très décriés à la cour, voire jalousés. Cet ensemble commercial a connu un grand succès et attrait auprès des parisiens de toutes les couches sociales. Ce fut de là que s’engagèrent les premières saillies de Camille Desmoulins et appels à la révolte générale en juillet 1789 contre déjà l’invasion étrangère, comme référence aux troupes Suisses et Allemandes, membres des armées de Louis XVI en station autour et circulant au sein de la capitale.

L’ancien quatrième arrondissement (il y en avait 12 quand et ils furent créés en 1795) était un quartier hautement politique, où se concentra une bonne part du devenir de pays, avant et après la destitution du monarque. Le Palais Royal allait servir d’annexe du Parlement, désigné sous la Convention après la prise des Tuileries. En partant du 17 au 20 juin 1789, des premiers conventionnels, ceux de la Constituante, la terminologie la plus fréquemment utilisée pour désigner l’Assemblée est à distinguer, de ce que nommèrent Jean Jaurès ou Edgar Quinet - la « Législative » - allant du 3 septembre 1791 à septembre 1792.

Dans le fonctionnement des Assemblées successives et leurs dénominations : Constituante, Législative puis Convention, comme aujourrd'hui, le public pouvait assister, et le faire un peu plus bruyamment. Mais l’on remarque dans les débats, l’intervention de simples citoyens et des questions posées aux députés sur diverses affaires par l’intermédiaire des pétitions. Des quidams appelés à témoigner et élus tenus à délibérer; le droit de pétition allait aussi fortement influer et être une cause des révoltes éparses, mais régulières des Parisiens. L’autre club, celui des Cordeliers ne fut pas seulement en retrait, il représenta plus, le Paris « populaire » ou du franc-parler se trouvant un premier temps dans une partie de la capitale très modeste, et à proximité du faubourg Saint-Marcel (ou Saint-Marceau). Un des gros poumons de population, comme Saint-Antoine, deux faubourgs qui allaient avoir une place importante dans les colères collectives. Les Cordeliers néanmoins déménageront, après avoir connu des périodes clandestines, le club sur lequel fera main basse Danton s'intallera toujours en rive gauche, à proximité de la Seine dans l'actuel 6ème arrondissement de Paris.
« Le parti démocratique (Ndr ou note du rédacteur : comprendre les premiers républicains avant d’être représentés ou dominés par les jacobins sociaux) accentue ses progrès. En octobre 1790 le franc-maçon Nicolas de Bonneville, directeur de la Bouche de Fer, groupe au cirque du Palais-Royal, une fois par semaine, les Amis de la Vérité, devant qui l'abbé Fauchet commente le Contrat social. Les Amis de la Vérité sont cosmopolites. Ils rêvent d'éteindre les haines entre les nations et entre les classes. Leurs idées sociales paraissent très hardies aux jacobins eux-mêmes. A côté des grands clubs, les clubs de quartier apparaissent. Dans l'été de 1790, l'ingénieur Dufourny, le médecin Saintex, l'imprimeur Momoro fondent dans l'ancien district des Cordeliers, devenu la section du Théâtre français, la société des Amis des Droits de l'homme et du citoyen, qu'on appelle aussi d'un nom plus court le club des Cordeliers, parce qu'il siège d'abord dans le couvent des Cordeliers avant d’en être chassé par Bailly et d’émigrer dans la salle du Musée, rue Dauphine.

Les Amis des Droits de l'homme ne sont pas une académie politique, mais un groupement de combat, ou Leur but principal, dit leur charte constitutive, est de dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents pouvoirs et toute espèce, d'atteinte aux Droits de l'homme. » Ils se donnent pour les protecteurs des opprimés, les redresseurs des abus. Leur mission est de surveiller, de contrôler et d'agir. Sur leurs papiers officiels ils arborent « l'œil de la surveillance », grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des fonctionnaires. Ils visitent dans les prisons les patriotes persécutés, ils entreprennent des enquêtes, ils ouvrent des souscriptions, ils provoquent des pétitions, des manifestations, au besoin des émeutes. Par leur cotisation minime, 2 sols par mois, ils se recrutent dans la petite bourgeoisie et même parmi les citoyens passifs. C'est ce qui fait leur force. Ils peuvent à l'occasion toucher et émouvoir les masses. »

(La Rev. Fr., tome I, par Albert Mathiez, page 163)



illustration des résidents hommes du Val de Grace au XVIIIe siècle


Le couvent des Cordeliers avait été vidée de ses attributs religieux et ressemblait au dépouillement des habitants, simple avec peu de mobiliers et ouverte à quatre vents, où se tinrent de nombreuses discussions des volontés du moment. Le club en tant que tel vit le jour en avril 1790 : « La presse ne savait quel conseil donner; il n'y avait point encore de ces chefs reconnus qui devaient plus tard organiser les insurrections. Pris de la fièvre et du délire, Marat demandait en vain un tribun. Ses fureurs étaient alors sans échos. Danton, président des Cordeliers, ignorait sa puissance. La Révolution populaire n'avait pas encore de tête. Ce fut le cri de la famine qui mit fin aux incertitudes et, comme dans toutes les occasions de ce genre où l'imagination tient une si grande place, les femmes se montrèrent longtemps seules, au milieu de l'étonnement et de l'inertie des hommes ». (La révolution, tome I par Edgar Quinet, page 151). Ce fut de là, du club des Cordeliers que partit un des premiers appels à destituer le roi, que se formèrent les prémices d’un idéal égalitaire. Sur la place des femmes, elles furent là toujours présentes dans les coulisses, ou aux tribunes du public, attentives, occupées ou invectivant, si besoin allaitant le dernier-né, elles savaient que les bouches à nourrir étaient nombreuses et que la lâcheté des hommes n’était pas que légendaire. Elles ont été l’œil, si ce n’est l’avant-garde, les hommes toujours pour en tirer de vaines gloires.
« Les Cordeliers ont bientôt derrière eux d'autres clubs de quartier qui se multiplient dans l'hiver de 1790 et 1791 sous le nom de sociétés fraternelles ou de sociétés populaires. La première en date, fondée par un pauvre maître de pension, Claude Dansard, tenait ses séances dans une des salles du couvent des Jacobins où siègent déjà les Amis de la Constitution. Dansard rassemblait à la lueur d'une chandelle qu'il apportait dans sa poche les artisans, les marchands de légumes, les manœuvres du quartier et il leur lisait les décrets de la Constituante qu'il leur expliquait. Marat, toujours clairvoyant, comprit combien ces clubs à l'usage des petites gens pouvaient rendre de services aux démocrates. Il poussa de toutes ses forces à leur création. Il y en eut bientôt dans tous les quartiers de Paris. C'est par eux que se fit l'éducation politique des masses, par eux que furent levés et embrigadés les gros bataillons populaires. Leurs fondateurs, Tallien. Méhée, Latouche, Lebois, Sergent, Concedieu, l’abbé Danjou, étaient tous Cordeliers. Ils joueront un rôle important sous la Terreur. Pour l’instant ils appuient de toutes leurs forces la campagne démocratique contre Lafayette, contre les prêtres réfractaires, et contre la Cour. Leur idéal emprunté à Jean-Jacques Rousseau est le gouvernement direct. »
 (Albert Mathiez, La Révolution française, tome I, page 164)

II - Fonctionnement des pouvoirs, de l’ancien au nouveau ?

L’organisation et la structure du nouveau régime partaient d’abord de la commune. Elle a été l’unité de base, environ 42.000 municipalités pour tout le pays. A Paris, le nouveau Maire M. Bailly devait répondre au fonctionnement de 60 districts, en remplacement des paroisses. Avant la création des départements, qui réduiront son nombre à 48, s’y calqueront les sections ou comités révolutionnaires. Nés à l’origine des Etats Généraux et de la rédaction des cahiers de doléance. Paris devint ainsi une commune et un département à la fois, les districts laissèrent place en premier aux cantons comme appellation, puis devenaient 12 arrondissements en 1795, puis 20 en 1860 sous Napoléon III.

Un certain nombre de pouvoirs qui étaient dévolus au Lieutenant-général de Police et au Secrétaire d’état du Roi allait devenir de la responsabilité de la Ville et du Conseil général, le ravitaillement entre autres en vivre et surtout en blé. Mais aussi la gestion courante des hôpitaux, de la police, des prisons, ou tout ce avait un lien avec le fonctionnement d’une collectivité. L’Hôtel de Ville que l’on nomma aussi la « Maison Commune » (à partir de l’insurrection de 92) a été maintes fois le théâtre de manifestations ou bien d’attroupements populaires à l’extérieur et en son sein. Sous l'ancien régime la Mairie centrale se trouvait quai des orfêvres, à la place de la préfecture de Police de la capitale.

Les journées des 13 et 14 juillet 89 font de ce lieu central de la vie municipale un espace d’expression politique de premier plan. Ce fut là que convergèrent les forces populaires en recherche de fusils, canons et poudres, et de comment de Flesselles allait accumuler les bourdes et promener les quémandeurs sur l’existence d’armement disponible dans la ville. Malgré ses démarches auprès des autorités militaires l’avis fut de taire les emplacements  provoquant en retour l’attaque des Invalides le 14, pris d’assaut par 40.000 personnes. C’est en réalité le fait le plus significatif de la révolte populaire de la journée.

Le départ précipité de Monsieur Jean Charles Lenoir pour l’étranger dès après le 14 juillet 89 et la mort du dernier Prévost de Paris M. de Flesselles le même jour, donne une idée des craintes et des haines que certains fonctionnaires d’état ont pu représenter. M. Lenoir l’avant-dernier responsable en fuite et parti avec les émigrés de la première heure, la Lieutenance-générale de Police, allait connaître ses derniers jours comme administration royale. Dans la cité, ses locaux seront attaqués et pillés, et ce n’était pas le moindre des emblèmes des mécanismes de l’absolutisme qui tomba. Cette administration verra ses immenses pouvoirs transférés aux autorités politiques déjà évoquées, et aux normes judiciaires et juridiques nouvelles, qui seront dans l’ensemble assez peu évolutives.

Néanmoins, cette avancée légale n’a pas été négligeable et conditionna la prise directe des sections parisiennes sur la vie politique, qui plus est dans le prolongement de l’activité municipale et départementale, où siégea Robespierre, un temps au département. Avec la Commune insurrectionnelle d’août 92, l’Hôtel de ville est récupéré au profit des 48 sections. Il deviendra le théâtre de l’activité politique. Si le terme de démocratie directe a pris toute sa valeur, il faut rester prudent sur son effectivité et sur le nombre de participants concernant ce système basique et souvent trompeur. Non point sur le nombre de participants, mais sur les procédures de vote, pas toujours vraiment démocratiques comme le vote par acclamation, voire à main levée sous tension sans recours au vote secret, des tactiques politiques de noyautages des assemblées, qui n'ont guères changé depuis.

Une chose importante résida en la disparition des charges judiciaires : juges, avocats, etc., mettant une fin ainsi à l’ancien mille feuille administratif et juridique de l’ancien régime et à ses privilèges, la charge était héréditaire ou payante et se limitait à une juridiction le plus souvent. Donc réservée à une élite sociale, et l’on portait de la sorte une particule sans avoir à porter des quartiers de noblesse. Dans la forme, le changement peut sembler radical, sur le fond, c’est tout autre problème et le transfert des hôpitaux notamment généraux et des prisons une préoccupation qui tardera à se mettre en œuvre et dans le cas des lieux carcéraux. L’on allait beaucoup débattre et peu agir, avant que cela ne tourna aux drames et aux délires "paranoïaques".

Beaucoup de fantasmes et de préjugés comme les complots ou conjurations des prisons (au moins deux épisodes) ont été inventés de toutes pièces par la rumeur publique ou les autorités politiques. Le sort des prisonniers et pas seulement des embastillés n'allait pas vraiment évolué, les conditions de vie au sein des geôles avaient peu changé depuis le Moyen Âge. L’administration pénitentiaire était loin d’être un exemple de vertu, souvent le petit personnel ressemblait à ceux que l’on enfermait, et comme partout, chacun jouissait de son petit pouvoir et tentait de le monnayer. Et ceci, se reproduisant sur une bonne part de la hiérarchie et offrit à certains de vivre de rentes et trafics de toutes sortes.

A noter, quelques petites avancées sur les hôpitaux ont débouché sur des réalisations et furent mises en oeuvre à partir de 1793. Les syphilitiques allaient disposer de leur hôpital du côté du faubourg Saint-Jacques sur la rive gauche, même si les traitements médicaux n'avaient guères variés. Fait notable, nombre de médecins ont eu un rôle spécifique, quand ce ne fut pas un mandat de député ou d’élus locaux. La place des sciences et leurs évolutions seront considérables le siècle suivant. Mais tout était en préfiguration depuis au moins 1785 sur la fonction hospitalière. L’on découvre ainsi quelques figures remarquables comme le docteur Tenon, député la première année et un petit bonhomme par sa taille. Philippe Pinel qui fit évoluer la pratique à l’adresse des fous ou insensés. Notamment depuis que Madame Necker découvrit l’état général du système hospitalier et contribua à certaines améliorations. Diverses contributions médicales et de longs rapports dans les années 1780 jusqu’en 1791 visèrent à le réformer, et l’ouverture de nouveaux hôpitaux commença à se préciser.

Un des lieux les plus problématiques fut l’Hôtel Dieu, le plus vieil hôpital parisien. Il avait la charge de tout centraliser et de répartir les malades en fonction de leur état. Il avait quelques années avant la révolution connu deux incendies et provoqua des rapports sur le fonctionnement global des hôpitaux destinés à ceux qui n’avaient aucun moyen de se payer un médecin à domicile et s’il en avait un. L’on pouvait vous ramasser à même le sol et vous conduire dans des salles bondées en l’attente d’une guérison improbable, quatre par lits et par rotation, sur des paillasses infestés de vermine et dans un air vicié. Il y eut peut-être là aussi quelques raisons de se révolter sur l’inégalité des sorts?



Porte d'Enfer - restant de la barrière d'octroi - place Denfer-Rochereau (Paris 14ème ar.)


III - Le mur des Fermiers Généraux ou les barrières de la colère ?
« Le service de la dette publique absorbe, en 1789, 300 millions par an, c'est-à-dire plus de la moitié de toutes les recettes de l'État. La Compagnie des fermiers généraux, qui perçoit pour le compte du roi le produit des impôts indirects, aides, gabelle, tabac, timbre, etc., compte à sa tête des financiers de premier ordre qui rivalisent de magnificence avec les nobles les plus huppés. Il circule à travers la bourgeoisie un énorme courant d'affaires. Les charges d'agents de change doublaient de prix en une année. Necker a écrit que la France possédait près de la moitié du numéraire existant en Europe. Les négociants achètent les terres des nobles endettés. Ils se font bâtir d'élégants hôtels que décorent les meilleurs artistes. Les fermiers généraux ont leurs "folies" dans les faubourgs de Paris, comme les grands seigneurs. »

(La Rev. Fr., tome I, A. Mathiez, page 23)
Un des éléments importants et architectural de la capitale furent ses barrières d’octroi, elles expliquent pour bonne part le ressentiment qui se transforma en colère.

La plupart des entrées ou portes ont été incendiées, saccagées ou en partie détruites. Passage obligé depuis le règne de Louis XV pour entrer dans la cité, elles furent l’oeuvre d’un des grands architectes du siècle, Nicolas Ledoux. Des travaux qui prirent presque fin en 1786. Pour son organisation propre, les barrières étaient de la responsbilité des Fermiers dits Généraux, l’autre nom des murs d’enceinte. Les fermiers généraux étaient des collecteurs d’impôts, ils se chargeaient des droits d’entrée des marchandises. Ils étaient à Paris les percepteurs de tous les transports commerciaux, notamment routiers acheminant par exemple le grain ou le vin. Ils prélevaient ainsi une part numéraire ou en nature et pour la couronne l'assurance des revenus quasi garantis, et prélevaient pour eux des bénéfices, faisaient d’eux des partis très convoitables. Ils agissaient « à ferme », c'est-à-dire, ils assumaient le recouvrement des impôts indirects et l'exploitation des monopoles fiscaux et reversaient le produit normalement au trésor royal.

« La suppression de l’octroi fut aussi populaire chez les ouvriers que l’abolition de la dîmes chez les paysans». (La Question Sociale, A. Mathiez, page 27)  Il reste à Paris quelques traces comme la Rotonde de la Villette, qui fut en premier une halle ou un entrepôt à grain. Cette puissance financière a eu de fait de quoi se faire entendre et défendre ses intérêts. A Paris, ce furent les fermiers généraux qui poussèrent  à ceinturer la ville d'un mur pour mieux percevoir et éviter les contrebandes, une activité connue depuis le XVIe siècle en périphérie de la capitale. La nouvelle Assemblée nationale encore conventionnelle supprima « l'affermage » en mars 1791 (la 1ère constitution sera approuvée le 3 septembre 1791). La Convention mettait aux arrêts trente-deux fermiers généraux en novembre 1793 et vingt-huit parmi eux furent guillotinés.

De plus, les barrières ont été aussi un filtre de police, chaque entrée était surveillée par un prompt renfort de la maréchaussée. Par ailleurs sous l’ancien régime, chaque arrivée dans les hôtels était par exemple relevée et transmise aux commissaires des vingt paroisses. Dans le cas de l’administration des postes, il en allait de noter les échanges de correspondance, si le régime royaliste n’avait pas d’argent pour remplir les ventres, elle en trouvait pour espionner ses sujets et entretenir l’armée la plus puissante d’Europe. Pour clore ce rapide portrait des administrations royales, les barrières d’octroi concentrèrent les amertumes populaires et être un des vecteurs du haut niveau corruption du régime écoulé. Ce que pouvait toucher les employés des barrières ne pouvaient être suffisant et il entraînait des surcoûts faisant monter les prix au sein de la capitale, d’où l’existence d’un nombre important de débit de boisson (guinguettes, estaminets, auberges) hors des enceintes, le vin comme le blé ont leur histoire particulière en région parisienne et un rôle singulier dans la vie quotidienne. Ce mécanisme a fini par coûter plus cher qu’il ne rapportait et avant sa suppression son déficit selon Mathiez était de plus 100 millions.
« A la mort de Louis XV le service de la dette exigeait 93 millions, en 1790 il en exige environ 300 sur un budget de recettes qui dépassait à peine 500 millions. Mais tout a une fin. Calonne fut obligé d'avouer au roi qu'il était aux abois. Son dernier emprunt avait été difficilement couvert. II avait mis en vente de nouveaux offices, procédé a une refonte des monnaies, augmente les cautionnements, aliénés des domaines, entoure Paris d’un mur d'octroi, il avait tire des fermiers généraux 255 millions d'anticipations, c'est-à-dire d'avances a valoir sur les exercices financiers à venir, il s'apprêtait a emprunter, sous prétexte de cautionnement, 70 millions encore a la Caisse d'Escompte, mais tous ces expédients n'empêchaient pas que le déficit atteignait 101 millions. Par surcroît, on était à la veille d'une guerre avec la Prusse à propos de la Hollande. Le ministre de la guerre réclamait des crédits pour défendre les patriotes de ce petit pays auxquels le roi avait promis main-forte contre les Prussiens. »
(La Rev. Fr., tome I, A. Mathiez, page 35)

Chronologie du 1er janvier au 30 avril 1789

Le Pont Neuf de Paris au XVIIIe siècle
I - Le mois de janvier 1789

Jeudi 1er janvier : Depuis la fin novembre de l’année 1788 le temps est glacial et la Seine s’est mise à geler. La température affiche moins 17 degrés sur le thermomètre, soit moins 21 degrés Celsius. La traversée entre Calais et Douvres est bloquée, de même le port de Marseille est sous la glace. Les moulins ne fonctionnent plus. Cela provoque une pénurie de farine dans toutes les régions. Dans le Dauphiné, se tiennent les élections des députés. Ces dernierss iront siéger pour les États Généraux du 5 mai.

2 janvier :  Publication du Résultat du Conseil d'État du Roi tenu à Versailles et du Rapport de Necker, le 27 décembre 1788, ce dernier pose les principes de la convocation aux Etats Généraux avec le doublement des élus du Tiers-Etat. A Paris ont lieu des manifestations joyeuses et des illuminations se déroulent pendant deux jours.

3 janvier : Un arrêt du Conseil (du roi) suspend les États de Bretagne durant un mois. Ils étaient ouverts depuis le 30 décembre dernier. Mais ils ne sont pas acceptés par le Tiers, tant que ses doléances ne seront pas prise en compte. De son côté, la petite noblesse locale manifeste et fait entendre ses désaccords avec les grands féodaux.

4 janvier : Charles Maurice de Talleyrand devient évêque d’Autin, et sera élu au titre du clergé pour les Etats Généraux (acronyme : E.G.). A lui seul, il traverse nombres d’épisodes des années à venir. Par la circonstance des dates, il s’agit d’une des grandes figures historiques et  une des intelligences les plus marquantes de son temps. Il réchappera à tous les régimes allant se succéder. Où il trouvera presque toujours sa place, hors un petit exil londonien nécessaire en 1792, puis aux Etats-Unis avant de revenir sur le devant de la scène. Son admirable adaptabilité aux circonstances, sa connaissance des affaires du pays et de ses secrets d’états, il a été ce que l’on nomme un grand serviteur de l’Etat. Il sera une figure du changement dans la continuité…

5 janvier : A Caen, une émeute éclate en raison de l’arrêt du partage en ce début d’année du « gâteau des rois » aux pauvres. La Normandie comme le nord de la France sont les régions les plus prospères du royaume, tout comme sa démographie.

6 janvier : Les Etats de Franche-Comté protestent contre la volonté de doubler le nombre de députés du Tiers aux EG.

7 et 8 janvier : Suspension des Etats de Bretagne déclenche une vague de protestation de la noblesse. Le lendemain, le Tiers de Bretagne se retire. (lire, les Mémoires d’Outre Tombe » de Chateaubriand). A Calais, la circulation maritime est arrêtée par le gel.

9 janvier : A Paris, le curé de Saint-André-des-Arts suggère une taxe sur les spectacles et d’augmenter « les ateliers de charité » : un système de l’ancien régime qui permettait de donner du travail aux pauvres et par ailleurs de combattre la mendicité.

10 janvier : Premières élections présidentielles outre-Atlantique, le processus s’engage jusqu’à la cérémonie d’investiture de Georges Washington (ci-contre). Il sera élu deux fois et Adam Smith sera son vice-président et le deuxième président de la République des Etats-Unis. A Paris, l’ambassadeur est Thomas Jefferson depuis 1785. Ce dernier sera présent jusqu’en novembre et proche du franco étasunien, Gilbert de Lafayette. Jefferson sera, lui aussi président des Usa, le troisième en titre en 1801. L’influence de cette nouvelle République, de 3 millions de personnes est à la fois réelle et relative, une expérience pour nombres de Français qui ont combattu ou soutenu les idées pour l’indépendance de cette toute jeune nation aux vastes étendues et voisine de la « Louisiane ». Notamment chez les « Girondins », comme Jacques-Pierre Brissot de « Ouarville » qui usa d’un hameau français à consonance anglaise pour sa particule, qui devint de Warville.


Petit rappel : Sur le plan économique, les caisses du royaume ont été vidées en raison de la guerre ; elle perdura de la déclaration du 4 juillet 1776 à Philadelphie, jusqu’en 1783, signature d’un traité de paix entre les différentes parties. L’Angleterre comme la France auront à la veille de la révolution une dette abyssale à rembourser, en France, la valse des grands argentiers ou ministres des finances dans les années 1780 tombent sur l’impossibilité de réformer ou libéraliser les finances royales. Le premier poste de dépense est le pain et il peut représenter 90% des achats quotidiens pour un foyer modeste. L’objet de Louis XVI fut de trouver de nouveaux impôts, pas de toucher aux équilibres très complexes de l’ancien régime. Le despotisme éclairé dont se prévalaient les monarques prussiens, autrichiens, fut très prisé à Versailles et dans l’entourage royal. Louis XVI va naviguer entre les "libéraux" et les "conservateurs", ne sachant sur quel pied danser pour plaire à tous.

11 janvier : Arrêt du Conseil, celui-ci favorise des primes à l'importation des blés et des farines, néanmoins la pénurie perdure et les convois de grain circulent peu ou pas, chaque Province puisant dans ses réserves, le commerce et la circulation des marchandises est à mal. A Caen, le curé d'une paroisse distribue chaque jour de la soupe aux plus pauvres.

12 janvier : Forte agitation, à Besançon, où s'opposent le Parlement et une partie de la noblesse favorable au Tiers. La population menace de s’en prendre au Palais. A Montauban la municipalité embauche des chômeurs pour l’entretien des rues.

Du 13 au 18 : Début du dégel. À Londres le cours de la Tamise déborde et draine énormément d’eau. Le lendemain, même scénario sur le Rhône à Lyon, la Seine sur̀ Paris et pour la Loire à Tours et Orléans, le dimanche du 18, inondations ou flots importants. Dans la capitale, le prêtre de Sainte-Marguerite donne plusieurs milliers de repas aux indigents.

21 janvier : Décès du fortuné baron Paul Thiry d'Holbach,
ancien ami de Diderot, philosophe matérialiste et athéiste dans son hôtel parisien de la rue Royale-Saint-Rocheures. D'Holbach n'a jamais publié sous son nom de son vivant, mais sous des pseudonymes (exemple Mirabaud). Se tient l’Assemblée générale de la noblesse de Provence, il est demandé à ses élus de voter par ordre (au lieu du vote par tête plus favorable au Tiers), Mirabeau est présent à cette réunion et le même jour se produisent des troubles à Aix (la sénéchaussée où il se fera désigner en tant qu’élu du Tiers et non comme aristocrate).

23 janvier : Les premières secousses de la révolution se dérouleront en Bretagne. La Bretagne, comme d’autres régions disposent de sa propre organisation, celle-ci est féodale sur tout son territoire et ce n’est qu’un exemple dans le puzzle administratif du pays et de ses relations avec des régions comme l’Alsace protestante, ou tout simplement pour un habitant du Dauphiné de ne pouvoir se rendre en Ile de France sans « passe-port » et à des périodes autorisées. Un autre exemple, les Savoyards sont des étrangers et soumis à des règles précises.

24 janvier : Lettres de convocation pour les élections aux états généraux avec divers règlements (Cf. Archives Parlementaires). Publication du règlement électoral : le nombre des élus du tiers-état est doublé, l’assemblée des trois ordres sera composée de 1.200 élus. Ce seront les derniers E.G. qui se tiendront à Versailles.

25 janvier : Lancement des E.G de Provence à Aix-en-Provence. Le Tiers dit non aux débats pour faire entendre ses propres revendications.

26 janvier : A Rennes, manifestation des petits métiers ou artisans, contre la cherté du pain pour pousser la municipalité à baisser le prix du blé, et grâce à des rassemblements devant le Parlement de Bretagne, ils trouvent le soutien de la noblesse locale.

27 janvier : A Rennes, des heurts violents se produisent au Champ-Montmorin, après la journée organisée par la noblesse : 4 morts et plus de 30 blessés, cette fois entre aristocrates en armes et étudiants, venus en nombre. Il en ressort deux tués chez les nobles, dont un ami d’enfance de Chateaubriand, celui-ci ayant participé aux heurts et donne récit à un affrontement social avec des jeunes bourgeois. (cf. à Mémoires d’outre-tombe) Cette opposition sociale grandissante va prédominer tout le processus révolutionnaire. De son côté, la ville Etat de Genève fait face à des émeutes sanglantes, causées par le prix du pain. A Paris, un Cahier de doléances de la colonie de Saint-Domingue est présenté au roi, les colons ou "grand blancs" y exposent leurs revendications autonomistes, et un plan pour la formation d'assemblées coloniales, provinciales et des comités permanents aussi bien dans la Colonie qu'à Paris. Des assemblées provinciales qu'ils imposeront à Saint-Domingue.

28 janvier au 31 janvier : Plus de 2.000 jeunes Nantais se réunissent, pour aller secourir leurs « frères » de Rennes. Le parlement de Bretagne veut confier l’enquête sur l’émeute au parlement de Bordeaux : colère des avocats, deux membres délégués partent pour Versailles. Le lendemain, les Nantais s’en vont pour Rennes menés par le graveur François Omnès et rassemblent d’autres citoyens sur la route. Deux jours après, les jeunes de Nantes, de Caen et d'Angers parviennent à Rennes. En réaction, des troupes sont envoyées pour le maintien de l'ordre. A Aix et en Languedoc, des troubles éclatent, la population se révolte et elle caillasse un archevêque dans la cité provençale.

Précisions sur janvier : de nombreuses brochures paraissent, les auteurs : l’Abbé Sieyès, le comte de Mirabeau, Camille Desmoulins, Maximilien de Robespierre, etc… L’hiver a été rude et les prix du blé vont augmenter fortement durant le mois de janvier et représente la dépense première ou principale des foyers modestes. Si les raisons économiques pèsent pour beaucoup, les raisins de la colère sont aussi liés à l’absence de travail et des lois très contraignantes en matière de liberté publique.



Paris vue des hauteurs de Chaillot au XVIIIe siècle


II - Le mois de février 1789


Dimanche 1er février : A Romans, M. Mounier est accusé de trahison par le Tiers-état du Dauphiné.

4 février : Publication des Lettres du roi pour la convocation des États Généraux (datées du 24 janvier) et du Règlement fait par le roi pour l'exécution des lettres de convocation, fixant le mode d'élection et les circonscriptions. A Rennes la diète des jeunes de Bretagne vote un pacte d’union et de secours mutuel contre la noblesse.

5 février : Aux Etats de Bretagne le Tiers refuse de voter l’impôt.

6 février : A Genève, le Conseil des Deux-Cents adopte les articles proposés par le peuple : rappel des exilés, renvoi des régiments étrangers.

7 février :
Le Parlement de Paris entend les frères Leleu, minotiers (marchands de farine) à Corbeil, accusés d’augmenter le prix des grains par les boulangers de Paris. Ordre est conféré pour la rédaction des cahiers de doléances. Si pour les élus du tiers, la circonscription « fiscale » était représentée par la sénéchaussée ou le baillage, la rédaction des Cahiers se fit à l’échelle des paroisses, et elles existaient au sein de 139 évêchés à l’échelle du pays. Si l’on retrouvera des demandes assez souvent communes de la part des citoyens, c’est aussi en raison de modèles qui ont pu circuler. Un village égalait à une paroisse, il en ressortira plus de 40.000 communes participantes. Une paroisse dans la capitale représentait l’équivalent d’un quartier ou plus (plan Juinié) avant 1789. Les votes s'organiseront au sein de 60 districts, puis 48 districts ou sections Parisiennes au sein de ce qui sera en 1790 le département de la Seine ou de Paris.

8 février : La noblesse de Provence exclue Mirabeau, qui ne possède pas de fief.

10 février : Le Parlement de Paris condamne l'Histoire secrète de la Cour de Berlin de Mirabeau, fils et comte, à ne pas confondre avec son frère ou père. Tous les trois seront membres de l'Assemblée nationale.

13 février : Le président du parlement de Grenoble signale à Necker que les paysans refusent de payer les rentes seigneuriales depuis début février. Au Parlement, réquisitoire de l'avocat général Séguier contre les écrits du Tiers Etat de Bretagne (La Sentinelle du peuple de Volney) et d'autres brochures.

14 février : Début de l'envoi des lettres de convocation pour les pays d'État (jusqu'au 19 mars). A Rennes le Tiers vote l’impôt à la demande de Villedeuil et de Necker.

16 février : Les villageois de Saint-Veran dénoncent la politique d’union du Tiers et de la noblesse aux Etats du Dauphiné.

21 février : L’abbé Jean-Félix Duperey est roué en place de grève (place de l’Hôtel de Ville) pour assassinat. A la demande de l’archevêque de Paris, le Parlement autorise la consommation d’œufs pendant le carême. Coup d'état royal en Suède, arrestation de sénateurs et de membres de l'ordre équestre.

24 février : Mardi gras et carnaval !

25 février : Un arrêt du conseil du roi interdit les délibérations hors des assemblées paroissiales ou des corps de métiers. A Granville, les rentiers du Tiers désignent leurs délégués aux assemblées secondaires.

28 février : Election à Lyon des 36 électeurs des maîtres marchands et ouvriers en étoffes précieuses. Les 36 sont ouvriers.

Note sur Février :

Rédaction des cahiers de doléances, soit environ 60.000 manuscrits vont être rédigés dans le royaume. Il peut aussi s’agir de groupes « corporatifs » ou sociaux, l’on retrouve par exemple les cahiers des comédiens du « Théâtre Français » (la Comédie française), les femmes du quartier des Halles, etc. Nombres d’archives départementales permettent de découvrir en ligne le contenu de ces manuscrits, ou sur le site de la BNF, ou des archives nationales. Il est important de noter que le roi n’est jamais remis en cause, mais ses pouvoirs doivent être limités, représente la préoccupation générale. L’objet n’est pas dans l’esprit des rédacteurs pour un renversement de la royauté, tout se fera au cri assez unanime de « Vive le roi! » tout au long de l’année et plus encore. Il en va d’unifier un corps légal très éclaté, de faire nation commune, là chaque ensemble social redonne souffle et voix à un pays qui ne peut se résumer à la capitale. 

Dans la perspective des Etats Généraux, G.C. de Lamoignons de Malesherbes (1721-1794, en portrait ci-contre), sera le futur avocat de Louis XVI. Il rédige un manuscrit sur la liberté de la presse (par un ministre d'Etat), en six questions. Il est considéré comme l'ami des philosophes et a subi sous Louis XV un exil à résidence suite à une lettre de cachet. Malesherbes préconisait que seule la justice puissse décider en cas de litiges, comme la diffamation (les libelles), à l'exemple de l'Angleterre et d'autres pays ! (...) La Nature ne produit pas souvent des Montesquieu et des J.J. Rousseau, et il est rare que des familles opprimées aient, comme celle des Calas, le bonheur de trouver un Voltaire pour défenseur. (source Gallica-Bnf - manuscrit original de février 1789)

III - Le mois de mars 1789


Dimanche 1er mars : Dans le Dauphiné, les habitants de Saint-Vallier (Drôme), souhaitent que les pauvres exclus des élections puissent tenir un cahier séparé.

5 mars : Retour triomphal de Mirabeau à Aix, sa terre future d’élection...

6 mars :  Le Parlement de Paris prohibe la diffusion des publications sur les événements en Bretagne.

11-12 mars : A Reims (Champagne), la faim pousse les ouvriers du textile à piller les greniers à blé.

14 mars : A Manosque en Provence, l’évêque est lapidé par la foule l’accusant d’accaparement.

15 mars : La municipalité de Saint-Vallier (Drôme) organise une réunion de protestation contre l’éventuelle indemnisation des biens des possesseurs nobles. Création d’une liaison maritime postale entre Bordeaux et les Etats-Unis. A Saint-Domingue, François Raimond, et son frère Julien demandent aux colons ou "grands blancs" de Saint-Domingue, l'égalité citoyenne des "gens de couleur
libres" et de disposer d'une représentation aux États Généraux. Ce qui leur sera refusé.

16 mars : L’archevêque d’Embrun demande, au nom du clergé et de la noblesse, que l’élection des députés du Dauphiné soit annulée. Est publié le règlement électoral pour la Bretagne. En Normandie, se tiennent les élections aux EG, 1.200 personnes se réunissent dans une église de Caen pour discuter.

17 mars : Dauphiné, le parlement de Grenoble décide que les officiers municipaux doivent aider à la circulation des grains.

18 mars : A Marseille, Mirabeau est fêté, l’on danse jusque devant chez lui. A Caen, l’évêque de Bayeux (et son équipage) quitte l’assemblée du clergé, le règlement électoral du 24 janvier lui semble défavorable au haut clergé.

20 mars : Mirabeau est accompagné en musique jusqu’à Aix…

23-24 mars : Agitation dans toute la Provence. A Marseille et à Toulon éclatent de violentes émeutes de la faim et des pillages se produisent. Les ouvriers de l’arsenal n’ont rien perçu depuis deux mois. Mise en place d'une milice bourgeoise.

25 mars : Les émeutes à Aix débouchent sur la création d’une garde ou milice bourgeoise.

26 mars : A Aups (Var) des paysans révoltés tuent un noble.

28 mars : Il est publié le règlement pour les élections de Paris et de sa prévôté. Disette et misère; les révoltes agraires éclatent un peu partout, jusqu'en mai, et des troubles graves sont signalés dans de nombreuses villes : Reims, Nancy, Besançon, Avignon, etc.

Ps : De Mars à mai : Révoltes agraires en Provence, en Cambrésis et en Picardie.

IV - Le mois d’avril 1789

Mercredi 1er Avril : A Rennes le Tiers commence à élire ses députés et se méfie des anoblis. Le Chapelier est exclu.

2 avril : Mirabeau est élu par le Tiers État d'Aix. Calonne retourne en Angleterre, après avoir essayé de se faire élire à Bailleul. Empire Turc, décés du Sultan Achmet IV, auquel lui succède Sélim III.

8 avril : A Saint-Etienne, l’hôtel de ville est envahi par la population et elle exige la vérification des poids et mesures des boulangers, tous ont faussé leurs instruments sous contrôle des juges locaux (échevins).

Le 10 avril : Création du journal « Le Patriote français » de Jacques Pierre Brissot (fin de parution, le 2 juin 1793).

11 avril : Normandie, éclate une émeute de la faim à Dunkerque.

12 avril : Dimanche de Pâques.

13 avril : Bretagne, à Rennes, Michel Gérard est le seul député paysan du Tiers élu.

14 avril :  En Ile de France, à Montlhéry les manifestants imposent aux marchands de blé à diminuer le prix.

17 avril : Dans le Dauphiné il est demandé de lire aux curés une déclaration demandant à la population de respecter la propriété et la tranquillité publique.

18 avril : Assemblée improvisée du Parlement de Paris, certains membres tentent des « remontrances » au roi concernant la convocation des EG.

19 avril : En Bretagne, la noblesse et le clergé assemblés à Saint-Brieuc, veulent s’en tenir aux formes juridiques anciennes.

21 avril : Premières assemblées du Tiers parisien, par districts, pour le choix des électeurs, des précautions importantes sont prises pour le maintien de l'ordre.

23-24 avril : A Caen, une émeute de la faim éclate et conduite par les femmes. Elle est réprimée par la garnison et la milice bourgeoise.

25 avril : A Versailles, les 20 députés de Paris font leur entrée aux États Généraux. Les conférences de conciliation prennent fin sans résultats.

Entreprise Réveillon - émeute et répression au sein  du faubourg Saint-Antoine
27-28 avril : A Paris, émeutes contre Réveillon, patron d’une manufacture de papiers peints employant 300 ouvriers au sein du faubourg Saint-Antoine à Paris, il voulait baisser les salaires quand le prix des denrées augmentent et le blé en particulier circule mal dans la pays. Cette révolte ouvrière fit 300 morts suite à une intervention de l’armée et plusieurs centaines de blessés. « A Paris, le 27 avril, la grande fabrique de papiers peints Réveillon est pillée au cours d'une sanglante émeute. Le mouvement n'est pas seulement dirigé contre les accapareurs de denrées alimentaires, contre le vieux système d'impôts, contre les octrois, contre la féodalité, mais contre tous ceux qui exploitent le populaire et qui vivent de sa substance. Il est en rapport étroit avec I'agitation politique. A Nantes, la foule assiège l’Hôtel de Ville au cri de Vive la Liberté ! A Agde,elle réclame le droit de nommer les consuls. Dans bien des cas, I'agitation coïncide avec l’ouverture des opérations électorales ». (La Révolution Française, tome I, A. Mathiez)

29 avril : En Picardie éclate une émeute de la faim à Amiens.

30 avril  : A Versailles, c'est la création du Club breton, (le futur Club des jacobins) duquel participent notamment : Le Chapelier, Lanjuinais, Defermon, Coroller, Kervélégan, Mounier et Robespierre. A Marseille, des habitants s’emparent de trois places forte et tuent un officier. A Paris, deux émeutiers de la manufacture Réveillon sont pendus place de Grève.

à suivre...

Cahier des plaintes des Dames
de la Halle et des marchés, &c.



Vue des Porcherons proche de Paris

Le texte ci-après, rédigé au mois d’avril 1789, est une synthèse des demandes des Dames des Halles pour les Etats Généraux et de leurs convocations. C'est l'expression des marchandes de poisson (et des marchés), les « poissardes » qui ont tenu une place particulière dans la grogne populaire de l’année, celle de tous les changements (?) et au plus près des conditions des femmes de la toute petite bourgeoisie de la capitale et de leurs difficultés journalières.


Ce texte a été adapté en un langage plus contemporain, pour les mots qui n’ont plus d’usages, il a été apporté des précisions utiles pour la compréhension. Mais pas pour tous, certains idiomes restent plus ou moins usités et facilement compréhensibles. Difficile de cacher la verdeur du langage, quoi que, certaines formes ne manquent pas de vocabulaires à leur arc, et des expressions qui ont un charme propre, révélateur d’un quotidien animé et de quoi observer les chalands, leurs comportements avec attention. Mis dans une forme plus actuelle, il a été conservé la formulation originale du rédacteur, un homme, qui a trouvé une déclinaison linguistique assez particulière, où le « je et le nous » se confondent, et peuvent faire une troisième personne du pluriel.

 

Sinon son contenu est d’un vif intérêt, rares sont les textes pouvant traduire les colères populaires, ou en être une émanation directe. Il y est question du vin, du pain, de la misère ambiante, de l’octroi au passage des barrières ceinturant la capitale, de la police et ses triste-à-pattes, des hôpitaux et ses conditions infâmes, des taxes prélevées par les procureurs fiscaux, comme des remarques sur les gens de la « haute » ou du clergé, très critiqués ; seuls, le roi et M. Necker trouvent grâce à leurs yeux, avec ces Messieurs des Etats Généraux, quoi que… et elles précisent leurs déceptions devant les reculs du Parlement. Soit une ribambelle de personnages, de réalités à l’exemple des gourgandines, ou « filles de mauvaise vie » qui donnent à cet écrit toutes ses "saveurs" et épreuves à protéger les « jeunesses ». Les « filles de joie » dont les occasionnelles ont pu représenter un quart des femmes de Paris, c’est-à-dire entre 60 et 80.000 prostituées régulières ou occasionnelles en estimation haute, des travaux récents sur le genre sont de l'ordre de 10 à 15.000 "femmes publiques" pour la seule capitale ; et donnent le là de la misère ambiante, des vicissitudes et « corruptions » nombreuses de l’ancien régime.

 

Note de Lionel Mesnard du 14/02/2020

 

Des plaintes & doléances des Dames de la Halle & des marchés de Paris rédigé au grand salon des Porcherons, le premier dimanche de Mai,

pour être présenté à Messieurs les Etats généraux.

NOS CHERS MESSIEURS,

 

Je ne savons que depuis quelques jour, que je pouvons vous faire à savoir notre façon de penser sur les affaires en question. C’est M. Josse (ou Joffe) écrivain à la pointe Saint-Eustache qui nous a appris ça. Les libraires & autres marchands d’esprit qui nous fournissent (en payant s’entend) du papier pour empaqueter le beurre nous ont envoyé une charretée de livres écrits en blanc touchant ce qui a rapport aux états généraux & mille autres gaudrioles semblablement égales. J'ont voulu savoir ce que contenait toute cette écriture, pour afin de nous instruire de quoi y retourne & nous mettre même de connaître la matière de la dispute. J'avons envoyé cherché M. Josse à cet effet, c'est un garçon d'esprit, il fait nos comptes ; il écrit nos lettres, nos mémoires tout courant ; c'est lui qui nous dresse la plainte que j’avons l’honneur de vous faire & vous porter. Il nous a donc fait la triaille (le tri) de cette fourmilière de livres, & nous a débrouillé dans toute cette écriture que la robinaille (le monde judiciaire), la finance, les calotins (ecclésiastiques) & les talons rouges (noblesse) voulaient en manière de persévérance faire toujours endêver les pauvres gens qu'ils appellent par dérision, le tiers-état & de leur mettre comme de coutume, le pied sur le col. Mais j'avons aussi appris que notre bourgeois de Versailles n'entend pas ça. M. Josse nous a dit, en lisant qu'il a permis a tout le monde de se plaindre, & de lui faire à savoir, ou bien à vous, nos chers Messiers, toutes les rubriques par lesquelles on bouscule tant le pauvre monde. C’est tout justement pour en venir à bout, que j'allons vous décharger notre rate, sans craindre ni mouchards, ni lieutenant de police, ni commissaire, encore moins les triste-à-pattes (police parisienne). Où y a de la gêne n'y a point de plaisir.

 

J'allons tout d'abord pour commencer, dégueuler contre la ferme & les fermiers généraux ; car aussi en vérité, être obligés de payer une pauvre bouteille de vin douze sous, tandis que sans cette engeance je pourrions l'avoir pour encore moins de six sous, ça nous met en indignation : encore s'il y avait de la justice dans leur perception des droits de barrières, mais non, une sacrée bouteille de misérable vin d'Argenteuil baptisé, & frelaté de mille histoires pardessus le marché, paie aussi cher qu'une bouteille de leur bon vin de Beaume (du Rhône) : en conscience c’est-il juste çà ? Qu'ils payent eux les autres richards six sous par bouteille de vin de Bourgogne, de Malaga, de Champagne, à la bonne heure, ils en ont le moyen, & ce serait bien fait, mais que le pauvre monde soit grugé comme ça en buvant de la ripopée (mélange de vins), ça n'est pas pardonnable ; & je nous récrions contre cette injustice criante. N'est-il pas bien en devant de ne pouvoir se mettre sur la conscience un pauvre poisson de rogomme (liqueur) sans débourser quatre sous, & que je ne puisons en lamper à moins, sans aller courir la ̃piétantaine (faire une promenade) au-delà des barrières, & ce qui est bien plus fichant, planter-là nos affaires ! Il faut cependant en flûter (boire) quelques demi-setiers par-ci par-là, & quand je sommes à la belle étoile exposées au froid dans la halle & les marchés faut-il pas se ravigoter le cœur, & s’échauffer en avalant la goutte de cette affaire ? cependant pas moins, si on se trouve le dimanche aux Porcherons (quartier de la capitale), à Vaugirard, à Gentilly, on est tenté d'en faire une petite provision pour la semaine ; eh bien, si on a le malheur d'en entrer tant seulement une topette (petite bouteille) dans sa poche, ces furets de commis, qui ne demandent que plaies & boues, la sentent à travers vos habits cette canaille des fermiers généraux, vous farfouillent par indécence, ils veulent fourrer leurs mains partout, aussi ils attrapent souvent de bonnes tornioles (coups) dont ils ne se vantent pas, mais avec tout ça, s'ils découvrent la marchandise, vous êtes encoffré, & faut payer une forte amende. Aussi quand on est le dimanche dans tous ces endroits-là, faut s'en mettre dans le ventre pour huit jours, au risque de se faire mal ou ne pas s'en mêler. Je ne finirions pas, si je voulions vous mettre dans cette plainte toutes leurs mangeries. Pas moins je ne pouvons nous taire d’un autre droit que le grand diable d'enfer leur a chié ; ils l’appellent comme ça le Pied fourché avec cette invention : ils sont sur la viande comme pour le vin. C’est bienheureux quand le boucher nous la donne pour dix sols la livre, & des gens savants nous ont dit, que sans ce sacré droit, je ne la payerions pas cinq sous. C’est-il pas dépitant des choses aussi noires ? Et faut-il pas avoir les entrailles d'une âme damnée pour traiter des chrétiens comme ça ? Et le beurre, les œufs, le poison salé, &c. &c. Je vous le répétons nos chers Messieurs faudrait que toutes ces victuailles, qui sont pour le monde du tiers-état ne payassions rien, ou tout au moins peu de chose & bien saler celles qui sont pour les autres du haut parage. A présent, c’est tout au contraire ; je payons tous les droits rubis sur l'ongle ; on ne nous fait pas grâce d'un liard, tandis que les richards trouvent le moyen de ne rien payer par leurs exemptions, leurs privilèges & encore les grandes facilités qu'ils ont pour entrer tout ce qu'ils veulent en contrebande & dont ils ne manquent pas de se bien servir. Faut-il avouer que tout ça fait dresser les cheveux sur la tête. Il était encore bien nécessaire de reculer les barrières jusqu'au diable, & de faire entrer les Porcherons dans Paris ! & tout ça pour afin de nous faire, faire plus de chemin les dimanches & fêtes, & nous faire user plus de souliers. Ils ne savent que s'imaginer pour nous gruger ; si vous les laissiez faire, bientôt poseraient des régiments de gardes aux barrières pour nous empêcher de sortir ; ils seraient couvrir tout Paris comme l'hôtel Soissons, de peur que je ne passions par-dessus les murailles. Ah Messieurs les états généraux, vous devriez bien faire couper le col à toutes ces horreurs & abattre les murs qui sont tout à l'entour, qui rendent Paris comme Clamart. Qu'ils nous font rire avec leurs murailles ! ça vous a dépensé un argent qui fait trembler pour bâtir un mur qu'on ferait dégringoler à coups de pommes cuites. Et tous leurs beaux châteaux de pierre qu'ils y ont mis à chaque pas, pour loger des je ne sais qui ! Ne vaudrait-il pas mieux en faire des hôpitaux? Mais non, ces sacrés chiens de fermiers généraux, ces nouveaux parvenus, cette crapule d'hier, voulaient toujours nous faire porter le collier de force. Ils ont trouvé le moyen, eux, de s'enrichir d'avoir des hôtels d'une façade à perte de vue, une vingtaine de chevaliers grimpants pour le moins aussi insolents que leurs maîtres, autant de femmes qu'ils entretiennent pour les autres, car il y a gros qu'ils n'y mettent pas le pouce, & je ne pouvons obtenir qu'on nous fasse une halle commode, couverte & à l'abri du froid de la saison ! Dame, c'est que je sommes du tiers-état, nous que je sommes des malheureux faits pour travailler pour avoir de la peine & je sommes regardés moins que des zéros en chiffre. C'est à force de voleries qu'ils en ont conté au roi, ce pauvre cher homme avait besoin de noyaux, & il a pris ceux que lui ont offert les fermiers généraux pour avoir la permission de faire ce vilain mur. II voulait tant seulement leur donner un petit dédommagement, mais il n'entendait pas qu'ils amassent & s'enrichissent en faisant mourir les pauvres gens de faim & de soif. Et puis on nous a dit comme ça, qu'il a été aussi trompé par le contrôleur des finances d'alors, qui avait reçu une grosse somme de ces sangsues publiques, pour afin de les soutenir. Je connaissons son bon coeur, j'avons des preuves qu'il nous aime, & je l'aimons bien aussi. Je savons tout comme vous que le roi ne peut pas vivre de l'air du temps, qu'il lui faut des espèces pour son ménage & entretenir de pied en cap tout un royaume de soldats, je savons encore qu'il a été pillé que combien a été gaspillé par les Calonne, les Brienne, les &c. &c. Aussi je consentons à lui donner de l'argent selon nos moyens ; mais il faut aussi que les richards lui en donnent selon les leur, il n'est pas de la justice que les pauvres payent tout & les autres rien, vous en conviendrez, vous qui êtes la crème des braves gens de tout le royaume. Et puis mettez des impôts sur les carrosses les cabriolets sur le trop grand nombre de Valetaille sur les jardins anglais & un autre tas de fariboles qui font mal au cœur, & vous trouverez l'ingrédient d'avoir autant d'argent que celui de la ferme, ou bien de faire diminuer le nombre des éclabousseurs, des écraseurs, & des écrasés. On sera obligé de payer quand on voudra avoir des jasmins, ou de les renvoyer dans leur village pour trimer la galère ; les jardins anglais paieront, ou bien on y plantera des gros choux pommés & d'autres légumes.

 

La prêtaille, nos chers messieurs, ne mérite pas moins que vous lui rogniez les ongles. Oh pour le coup, c’est bien là que vous trouverez de la besogne, & j'ont bien peur qu'avec toute votre faïence, vous ne puissiez pas en venir à bout. Je savons bien que vous y ferez de votre mieux, mais y a trop affaire, faudrait trop les taper, & les messeigneurs ont les bras trop longs. J'allons cependant vous défiler notre chapelet à leur égard ; je vous prévenons par avance de ne pas scandaliser vos oreilles des bonnes vérités qui pourront nous échapper dans la fureur de notre emportement. Je sommes d'aussi bonnes chrétiennes que le pape de Rome, je savons respecter notre mère la sainte église, mais je ne pouvons voir tout ce qui se passe sous nos yeux, ni tant seulement penser au libertinage, à la gourmandise, à l'avarice, à l’orgueil de ces gens d'église sans nous transporter d'indignation. Je sommes de franches poissardes (marchandes de poisson) & j'allons vous décoiffer tout ce qui nous viendra à la bouche : Je vous le demandons, nos bons messieurs pourquoi t’est-ce que les évêques ont des cent mille des vingt mille livres de rente ? ce n'est-il pas pour distribuer aux pauvres après qu'ils ont pris leur nécessaire là dessus ? Ils en font bien un autre usage, eux, vous le savez aussi bien que nous & j'espérons que vous y mettrez bon ordre. Ils achètent de beaux carrosses, des beaux habits encore bien souvent ils les prennent à crédit, à ne jamais payer. Ils engraissent un tas de valetaille qui ne finit plus. Quand j'allons porter quelque chose dans leurs grands hôtels, la tête nous en tourne tant j'y voyons de monde. Ils ont une table mille fois plus friande que celle du roi, je le savons bien s'il y a un beau & bon morceau sur la place, dame, faut voir, coûte qui coûte, c'est toujours le maître d'hôtel d'un de ces monseigneur qui l'emporte. Ils entretiennent des filles d'opéra qu'ils couvrent de joyaux & à qui ils donnent des petites maisons ; si je voulions personnaliser, je pourrions vous en désigner plus de cinquante aux alentours de Paris, & je pourrions vous nommer telles actrices des Français, des Italiens, & des Boulevards qui ont ruiné plus de violets qu'elles n'ont faits de rôles. Ils jouent un jeu d'enfer, & cette passion est si engrainée chez eux qu'ils joueront, comme on dit, le cul dans l'eau. Ce n'est pas tout, ils ont une séquelle (kyrielle) de parents qu’il faut faire subsister, des oncles, des tantes, des frères, des sœurs, des neveux, des nièces, & puis encore d'autres neveux & d'autres nièces que leurs frères ou leurs sœurs n'ont jamais faits, il faut nourrir tout ça pour voir toute cette graine. Tant y a qu'avec leurs cent mille livres de rente, ils ne donnent pas cent liards aux pauvres dans l'année, ils en verraient crever de misère & de faim à leurs portes, qu'ils ne leurs feraient pas porter un verre d'eau, encore bien souvent ils mourront banqueroutiers, & faut que leurs héritiers abandonnent leur succession. Je ne pouvons aussi nous taire de leur orgueil, ils sont plus fiers que les marguilliers (laïc chargé de l’entretien du lieu de culte) de parole quand ils sont dans leur banc ; ils méprisent le petit monde, ils se le regardent tant seulement pas & le traitent de canaille, ils croient, Dieu nous le pardonne, qu'ils sont d'une autre pâte que nous. Faut voir quand ils nous donnent la confirmation, on dirait qu'ils ont peur de prendre la gale. Sarpedié (exclamation), c'est par trop fort aussi ; & si j'osions, je vous les confirmerions de la bonne manière je vous leurs appliquerions une emplâtre qui n'aurait pas besoin de bandage. Je ne vous parlerons pas des gros abbés, des chanoines, c'est tout comme, & le proverbe est bien vrai qui dit comme ça : tel maître, tel valet : ils sont comme qui dirait les singes des évêques selon leurs moyens. Pour ces petits abbés farauds (vaniteux), à la frisure à la monte-au-ciel & à badine que je voyons passer si souvent dans la place Maubert, ils nous font tant seulement rire, je ne pouvons digérer qu'ils fassent quelque chose de bon, ça va vous porter son écu chez la gueule, ou bien chercher à débaucher quelque honnête fille, & puis voilà tout. Vous devriez bien nos chers messieurs nous débarrasser de cette vermine, en les claquemurant dans leurs séminaires, jusqu’à ce qu'ils fussent curés ou vicaires. Il ne devrait pas y avoir d'autres prêtres que ceux-là, & faudrait bien les choisir ; comme aussi, pour afin de les empêcher de penser à cocufier les maris, & à débaucher les filles de leurs paroissiens, je croyons qu'il ne serait pas mal de leur permettre d'avoir une femme, & des enfants légitimes par mariage. Car enfin, faut être juste, ils sont de chair & d'os comme nous, & on ne leur coupe rien quand on les fait prêtres. Faudrait donc, sauf meilleur avis, retrancher plus des trois quarts des revenus des évêques, dont ils font un mauvais usage ; en donner une petite partie aux curés & aux vicaires, d'une autre partie faire des maisons de charité d'éducation pour la pauvre jeunesse, de retraite pour les bons vieillards & les attaqués d'infirmités, & donner le reste au roi pour les besoins de son royaume. Il faut pourtant dire la vérité, à tout seigneur tout honneur. Monseigneur notre archevêque de Paris est assez bon vivant, tout comme son premier garçon monsieur de Senès ; aussi quand je vous les rencontrons dans leur voiture, je vous leurs baillons (présenter) une révérence qui, parlant par respect, sent la civilité d'un quart de lieue à la ronde. Je voudrions bien savoir, par exemple, s'il commande aux curés, de se faire payer pour la moindre bagatelle de sacrement ; ils trouvent de quoi tondre sur un œuf. Arrive-t-on, en ce monde? Ils vous font payer plus cher l'eau du baptême que si c'était du bon vin. Lorsqu'on en part, il faut payer le voyage, sans quoi vous vous en iriez dans l'autre monde comme des péteux, on vous emballerait dans un sac comme un paquet de linge sale, point de chemise de bois, point de chandelle, un petit crucifix de bois & à peine vous régaleraient-ils, en courant, d'un misérable de profundis. Lorsqu'on veut se prendre par le mariage, encore de l'argent, autrement il a faudrait faire un mariage à la détrempe (médiocre) & des enfants bâtards. Pour le bon Dieu, ils vous en rognent la moitié, si on ne met pas la pièce sous le chandelier. Ils sont si chiches de messe, que si l’on veut en faire dire une à la bonne sainte Geneviève, ils vous fichent de côté tout le profit d'une journée. Enfin de tout pour finir, ils vous font donner de l'argent pour aller au ciel, comme pour aller chez Nicolai. Je n'aimons pas non plus que ces abbés fassent le catéchisme à nos filles ; ils leurs apprennent toujours la malice, ils ne cherchent qu'à les déniaiser & nous les renvoyons souvent avec un pucelage de moins.

 

J’avons encore messieurs, à vous faire savoir que l'Hôtel-Dieu n’étant pas fait peur les chiens, les gens nécessiteux comme nous sommes quelquefois obligés d'y aller pour nous faire guérir des maladies. Eh bien pour une colique on vous flanque dans un lit à quatre, un qui a la gale, l'autre mourant, l'autre mort, & on se met comme ça toutes ces maladies dans l’âme. Ce n'est que quand on est à l’agonie, qu'il vient un chevalier de la lancette & une autre tête à perruque (personne incapable de penser), pour drogailler votre mal malgré vents & marée. Je ne sommes pas endurantes, il arrive parfois que la cuisson du mal nous fait lâcher un f…., faut voir alors la soeur du pot s'enfuir, & vous laisser-là comme une âme damnée. La bonne pièce ! elle n'a pas quelquefois autant de peur de la chose avec un carabin (médecin) ou un aumônier. Si on pouvait encore se plaindre au bureau, mais les administrateurs ne pensent la plupart qu'à eux, & qu'à pêcher en eau trouble. C'est encore bien pis aux Incurables, & aux Petites-Maisons, les administrateurs de ces endroits-là sont des gros seigneurs, qui ne veulent pas se ravaler (se rabaisser) jusqu'à écouter les pauvres gens, ils laissent ce soin-là à leurs valets, & il faut graisser la patte à ceux-ci pour avoir une place dans ces maisons. Tout ça, messieurs, ne crie-t-il pas vengeance? Et le dépôt de Saint-Denis, je voulons vous en dire un petit mot en passant ; ça fait horreur. Je convenons qu'il est bien de renfermer les mauvais sujets & les feignants, qui font métier de la gueuserie, mais aussi ne faut pas que les bons pâtissent pour les méchants, & c’est pourtant ce qui arrive. Les mouchards n'y cherchent pas tant de façon ; pour gagner leur sacrée pièce de trois livres, ils prennent tout ce qu'ils rencontrent bons & mauvais sujets, sains & malades, jeunes & vieux, & qui plus est les petits enfants. Ils entassent tout ça pêle-mêle ensemblement. Ceux qui se portent bien, y deviennent malades, ceux qui n'ont qu'une maladie y en prennent dix ; aussi ils y mourront drus comme mouches. Mais ces pauvres petits enfants ! ah ça nous fend le coeur quand j’y pensons. Ils arrivent dans cette chienne de maison purs d'âme & de corps, ni plus ni moins que des petits anges ! eh bien ils y apprennent toutes sortes de malices ils y contractent tous les vices les plus infâmes avec les mauvais sujets, & ils attrapent toute espèce de vilaines maladies avec les malades, en telle sorte que quand ils en sortent, ils ont le cœur, l’âme & le sang tout gâtés & corrompus.

 

Parlons maintenant du pain qu'il faut manger à quinze fois. Je pensions tout d'abord que c’était parce que les mitrons renchérissent d'eux-mêmes pour empocher, & qu'à regard de ça ils avaient graissé la patte à la police, mais y a gros qu’ils en sont innocents & que la famine ne vient pas de la grêle, ni du roi encore, bien moins de M. Necker. Ils avaient pourtant l’impertinence d'en accuser ce pauvre cher homme, qu'est notre bon ange gardien & notre sauveur, il aime le tiers-état, lui, je ne croyions pas qu'avec celui-là il y ait quelque anguille sous roche, quoique ça, je disons, ne faut jurer : faudrait être pis que forcer pour deviner ce que ces grands ministres ont dans l'âme. Je savons bien toujours d'où vient la cherté du pain, & puisque nous voilà en train, faut une bonne fois nous décharger le cœur ; ce faut pas tant de beurre pour faire un quartron (mesure ou dose). C’est vous messieurs les chatte-mités (hypocrites) de parlement, & vous calotins qui tous voyant votre dernier soupir, joué de votre reste en accompagnant le bled (les céréales), pour afin de nous faire révolter contre notre bon maître, & par après lui en revendre en lui disant, que tant qu'il aurait pour bras droit M. de Necker, il y aurait du tintamarre (bruit). Mais vous avez eu beau faire, ça n'a pas pu prendre & j'aimons encore mieux mourir de faim & de soif, que de nous révolter contre notre bon roi. Il est bien vrai en cas de ça qu'il y a eu tout plein de bruit (rumeur) au faubourg Saint-Antoine ; mais je pouvons bien dire en bonne conscience, que ce n'était pas une véritable révolte, en tant qu'il n'y était pas question de pain, ni de vin, ni du roi. Vous savez bien, messieurs les états généraux, que c'étaient des gens qui avaient été payés, qui six francs, qui douze francs pour faire du mal, & par après causer une véritable révolte, mais ils ont eu un pied de nez, personne n'a bougé que ceux qui avaient reçu de l'argent. Ce n'est pas pour des prunes, qu'on a mis en cage cet abbé qui porte un si beau nom, qui est gueux comme un rat d'église, & pourtant a semé bien des noyaux. Ces chiens d'abbés, ils se fourrent partout ! Mais chut…, j'espérons que vous prendrez connaissance de toute cette manigance-là, & que vous les punirez tous, comme ils le méritent, pour avoir été la cause de la mort de tant de pauvre monde. Quant à l’égard de ça, faut avouer suffit qu'il y a bien de la faute de la police ; huit jours avant que tout ce tapage éclate, ils en avaient connaissance & ils auraient bien pu empêcher tant de tuerie. Ils méritent bien que vous leur donniez l’or les doigts pour cette négligence-là, & pour tout plein d'autres choses dont je vous parleront par après, si j'y pensons. Qu’est-ce qui aurait cru, par exemple que ce poison de parlement, qui semblait prendre notre avantage, il y a un an, ne le faisait pas tout de bon? ah, messieurs les bons apôtres, vous faisiez la patte de velours, pour nous mieux écorcher, & monter vous mêmes sur des échasses ; mais je savons aujourd'hui le fin mot de votre pensée, & les états généraux rabattront votre caquet de plus d'un cran. Vous en avez la foire, mes enfants, & y a gros que vous en serez les dindons. Quand on ne pisse pas clair, le médecin fait peur. Que j'étions bêtes de prendre votre parti & de vous exposer pour vos beaux yeux aux baïonnettes des triste-à-pattes ! aussi aujourd'hui qu'on vous casse, qu'on vous rompe, qu'on pende tous vos chiens de procureurs, nous nous en fichons comme de ça.

 

Puisque nous touchons cette corde, il faut, messieurs les états généraux, que je vous découvrions le pot au rose. Si vous avez bonne souvenance, vous devez vous souvenir de l'année passée quand on faisait faire amende honorable au guet, qu'on faisait des cendres de leurs casemates, qu'on était prête dans la place Dauphine comme des harengs, & qu'on se tuait comme des mouches, & bien c'était la robinaille qui envoyait la valetaille sans faire semblant de rien pour débaucher nos maris & nos enfants, pour afin de mettre le feu aux étoupes (mèches). Le lendemain, ils rendent pour la frime un arrêt en papier affiché contre les attroupements, là où ils-nous gueulaient qu'ils voulaient notre bien ; Mais je voyons clair à présent, & ils ne nous en compteront plus je savons que dans tout ça, ils ne pensent qu'à eux, & se fichent de nous comme de Colin tampon. Leur opiniâtreté à rencontre des volontés du roi n'était que pour leur intérêts. Ils faisaient le diable à quatre pour des édits qui attaquent leur pouvoir, leurs privilèges, ou qui les exposaient à payer quelque impôt, mais pour les autres qui pouvaient leur faire du profit, en faisant tout plein de mal au pauvre, tiers-état du peuple, ils ne soufflent pas le mot, & le laissaient bien vite passer. Témoin l'exportation du bled qu'ils ont permis d'eux-mêmes, pour afin de le faire renchérir & par ainsi mieux vendre celui dont leurs greniers regorgent, quand la famine serait venue. Sarpedié, si avions su cette hypocrite, comme je vous les aurions soutenus de la bonne manière. De combien de malheurs n'ont-ils pas été la cause, avec le froid de l'hiver qu'il a fait, combien de pauvres mères de famille, qui n'avaient que la misère à mettre sous la dent, ont été obligées de mettre tout au Mont-de-Piété & même de vendre leurs propres filles, pour afin d'acheter un pain de quatre livres, & quelques falourdes (fagots de bois) pour se réchauffer. Et voilà, la raison pourquoi on voit tant de gourgandines (filles légères) au coin des rues ; si la plupart avaient du pain ; elles ne se mettraient pas à faire ce vilain métier, & puis quand elles en ont une fois tâté et les s'y acoquinant par après deviennent des catins au litron ; elles empoisonnent nos garçons & donnent des exemples critiques à nos filles. Je vous le demandons, nos chers messieurs, que voulez vous que pense une petite jeunesse en les voyant raccrocher, & leur entendant dire les termes du métier ? ça leur trotte dans la tête, & à force de penser à ce que ça peut être, une jeunesse y met tout justement le doigt dessus, elle en joue d'un air, & puis elle augmente bientôt le nombre de ces dévergondées. Encore s'il était possible de pouvoir les retirer du vice malgré leurs dents, mais non elles sont retenues par la police, elles sont protégées par les commissaires & les mouchards, avec qui elles partagent le profit du commerce, le moyen d'en venir à bout. Je voudrions bien, Messieurs les états généraux, que vous fassiez une bonne défense à ces vierges de contrebande de se planter comme des bornes sur les portes des allées dans les rues ou à pour afin de faire monter les passants. Vous devriez bien surtout faire empaler les sacrées vieilles marchandes de chair humaine, qui viennent nous enlever nos filles à notre barbe & presque sous notre cotte (jupe paysanne), sans que ç'a y paraisse. Je n'ignorons pas que vous n'aurez pas les bras assez longs pour empêcher qu'on ne déniche les pucelages, & qu'on n'en fige métier & marchandise ; que les grandes dames de noblesse, les marquises, les baronnes s'en donneront toujours malgré vous & malgré vos dents. Je savons aussi qu'il faut de ce gibier-là pour les financiers, les abbés & mille autres parrains, si je ne vous demandons pas l'impossible ; ôtez tant seulement les abus & les mauvais exemples ; empêchez qu'on ne tire le monde dans les rues, qu'on ne raccroche dans les promenades publiques, pour afin que les jeunesses ne le voyant pas sous leurs yeux. Mais de quoi est-ce que j'allons nous aviser de parler des promenades publiques ? ça ne nous regarde pas, je ne sommes pas de ces beaux endroits-là, & ne faut pas se méconnaître. Si je voulons le dimanche chanter le mauvais air de la halle, & respirer tant soit peu le frais, je ne pouvons pas même entrer dans le jardin du roi, parce que je n'avons pas de grands chapiaux (chapeaux) enharnachés de plumes & de rubans, parce que je n'avons pas de robe et de mantelet (manteau), parce que je sentons le poisson. Eh sacré chiens, si j'étions entretenues comme beaucoup de celles qui y entrent ; j'aurions, aussi bien qu'elles de tous ces affiquets (ornements), mais je pouvons aller la crête levée ; toutes nos hardes nous appartiennent, tandis que la plupart de ceux qui vont y faire la belle jambe ont loué les leurs ou n'ont pas de chemine à leur derrière. J'aimons mieux encore sentir le poisson, que le mercure, & j’ons plus d'honneur dans le bout de nos ongles qu'eux autres dans tout leur sacré crâne de personne.

 

Je voulions vous lâcher quelques mots sur les procureurs (fiscaux), ces catins nous ont déroutées ; mais à tout bon compte revenir, & j'allons vous en entretenir sur le moment. On dit comme ça, Procureurs voleurs. Je ne savons pas si le proverbe ment, mais combien ne voyons-je pas de petits clériots (clercs) qui n'ont pas cinq sols vaillant acheter une boutique de procureur à crédit & puis au bout de moins de six ans être riches comme des Crésus? Faut donc qu'ils volent les pauvres nigaudes qui se servent à eux ou que leur commerce soit furieusement bon. Je savons bien qu'avec un procès de six liards, ils en se font tout de fuite un de cent écus qu'ils embrouillent & obscurcissent l'affaire la plus simple & la plus claire, & qu'ils ont l'intrigue de la faire traîner plus de vingt ans pendant qu'en bonne conscience ils auraient pu la faire finir en moins de vingt jours. Je savons aussi qu'ils ne sont pas gauches pour ruiner les débiteur & les créanciers ; j'avons souvent vu des gros banqueroutiers laisser presque de quoi payer toutes leurs dettes, les procureurs savent toujours mettre le nez dans ces bonnes affaires ; ils font des écritures que ça ne fini plus : si bien que quand ça vient pour compter, ils ont tout & les créanciers n'ont plus rien, c'est encore bienheureux s'ils ne leurs font pas payer des frais. J’avons encore connaissance de la manière que sont faites leurs écritures ; ça fait rire ! Avec un mot ils font une ligne ; ils barbouillent un main de papier marqué, & s'ils avaient bien voulu il ne leur en aurait pas fallu une feuille. Et bien quoi que ça, je ne pouvons comprendre, comment il est possible qu'ils puissent faire tant vite une si grande fortune ; ça nous (dé)passe. Je vous prions, Messieurs les états généraux, de tirer tout ça au clair, d'empêcher tous ces artifices, & encore tous ceux que je ne connaissons pas. Je vous faisons pareillement une semblable prière touchant les huissiers, les sergents & les commissaires, les mouchards & toute leur séquelle en bonne vérité, je croyons qu'ils s'entendent tous comme larrons en foire.

 

Je savons, nos chers Messieurs, qu'il y a de bien braves gens parmi les nobles de qualité ; j'en connaissons qui valent plus que leur pesant d'or, eux aussi je leur portons respect, ni plus ni moins qu'à nos père & mère. Mais, quoi que, je ne voulions pas les nommer, pour afin de ne pas désigner ceux qui sont tout au rebours, ça ne doit pas nous empêcher de faire notre plainte contre ceux-ci. Qui se sent morveux se mouche. Par ainsi, en conséquence, j’entendons vous signifier ces nobles de qualité qui tant les fendants, qu'il semblait que tout le royaume de France n'était pas assez grand pour eux. Ça s’est mis dans la cervelle que tous les bons morceaux leur reviennent, comme si on les avait tout exprès mâchés pour eux, mais je sommes chrétiens comme eux autres, faits de chair & d'os ; & si je n’avons pas tant d'aisance, j'avons du coeur & du sentiment dans notre manière de voir, & je pouvons dire plus de charité, qu’eux autres pour notre prochain quoi que je soyons pauvres, ou gueux comme ils disent. Tiens, il est bien forcé d'être riche, quand on l'a trouvé tout gagné, qu'on ne paie rien au roi qu'on a les meilleurs emplois, sans les avoir méritées, quand on acheté toujours & qu'on ne paie jamais qu'on vit & s'entretient aux dépens des pauvres marchands & artisans. J'avons toutes connu un duc qui est mort il y a aux environs de trente ans ; quand il est parti pour aller faire sa révérence au père éternel, il devait vingt mille francs à son cordonnier seulement. Il n'y a pas jusqu'à leur gibier qu'ils nourrissent avec le bien des autres ! Aussi ces pauvres gens de la campagne qui nous apportent des légumes à la halle quand je leur demandons : « Un tel ou une telle (comme ça se rencontre) pourquoi vos choux sont-« ils rongés à faire peur »? Ils nous répondent que c’est une fourmilière de lièvres qui dévorent tout jusqu'à la moelle des os. Si, je leur conseillons de leur tordre le col : « C’est bon à dire, disent-ils, je ne sommes pas si hasardeux, pour payer une forte amende ou aller en galère. Notre seigneur n'entend pas raillerie sur ça ; il aimerait mieux qu'on couche avec Madame, qu'un lièvre enjoué. Ce n'est pas la fin de l'histoire, une vingtaine de chiens de chasse qui vont toute la vie arpenter les champs, & s'y flairer au cul, puis après les laquais, puis encore les gardes-chasse, puis ensuite un tas d'autres bêtes de même espèce, ravagent tout, détruisent la moisson, la vendange, s'emparent de tout le beau fruit, dont je pourrions faire de bel & bon argent, & sont si bien que quand je sommes à la récolte, après avoir payé la taille, le taillon, la capitation, le vingtième, la dîme, &c. &c. à peine nous reste-t-il la paille pour vivre ». Oh par exemple Messieurs les états généraux, ça mérite bien de faire rasoir, & vous devez, en conscience de Dieu vous mettre dans la tête qu'un gâteau bien partagé ne fait mal à personne. Et que dirons-nous de cette noblesse à six liards le litron, qui s'est décrassée avec une savonnette à vilain ? Elle nous la baille belle avec sa hauteur, c'est quasiment aussi fier qu'un commissaire, & se croit plus que monseigneur le comte d'Artois. Dites donc nos gentilshommes manqués votre noblesse de rebut est à son extrême-onction, & pourra faire le saut périlleux, quoique vous soyez venus l'autre jour dans les églises pour afin de caponner les états généraux du tiers-état : nos petits choux, il fallait mettre les pouces plutôt ; mais aujourd’hui je vous en ratifions. A chien brûlé eau tiède fait peur. On n'a pas été assez nitouche pour donner dans le panneau de votre parolis.

 

J'aurions encore une grande litanie de plaintes à vous faire par rapport à la milice, par rapport aux racoleurs qui engueulent nos enfants sur le quai de la ferraille pour les engager dans un régiment. Je pourrions vous demander pourquoi on ne pend que les petits voleurs, pourquoi on tranche la tête a la noblesse de qualité & on casse les os au tiers-état quand il sont assassins ? pourquoi il nous faut payer des dispenses au pape de Rome pour épouser un parent ? s'il y a du mal à coucher avec un oncle, un neveu, un cousin, le grand diable d'enfer ne nous ferait pas entendre que l'argent peut l'ôter. Pourquoi ci ? pourquoi ça ? Mais comme à toutes choses faut une fin, j'allons d'abord finir, en vous priant de dire à ceux des prêtres & des nobles, qui veulent juger les affaires par bande & non pas par tête, que si je délibérions par bras, ils seraient bien attrapés, & qu'en cas de ça je n'en aurions pas le démenti.

 

Si vous venez à bout, Messieurs les états généraux de nous faire compter pour quelque chose dans ce monde, je prierons le bon Dieu pour vous ; j'irons faire les neuf tours de la châsse de la bonne Sainte Geneviève, à l'intention que vos femmes puissent s'en passer pendant toute votre absence, & ne vous en plantent pas dans votre pays, pendant que vous êtes attroupés à Versailles ; je brûlerons encore une bonne chandelle à Notre-Dame de Consolation ; pour afin qu'elle sache le miracle que vous soyez toujours gaillards auprès de ces pauvres chères femmes.

Source : Gallica-Bnf - Cahier des plaintes & doléances des dames de la Halle & des marchés de Paris, rédigé au grand salon des Porcherons, le premier dimanche de mai, pour être présenté à messieurs les Etats généraux (édité en1789) - Identifiant : ark:/12148/bpt6k47803q


PÉTITION PARTICULIÈRE
D'UN HABITANT DU DISTRICT DE SAINT-MARCEL

Mr Aclocque, marchand brasseur, électeur du district

Pour réunir au Cahier du Tiers État de la Ville de Paris

Article premier. — Aucune proposition ne sera reçue dans aucune assemblée par acclamation, mais il sera donné au moins un jour pour en délibérer et elle ne sera admise ou rejetée que par la voie du scrutin, afin que le suffrage soit libre.

« Art. 2. — Eu égard aux circonstances actuelles de la cherté et de la disette du blé, les États généraux s'occuperont avant tout d'assurer la subsistance des peuples, en leur procurant l'abondance de toutes les denrées de première nécessité et ne permettront, dans aucun cas, l'exportation des grains qu'autant que toutes les provinces en seront approvisionnées au moins pour deux ans.

« Art. 3. — Sa Majesté sera suppliée de rendre l'Assemblée des États généraux aussi durable que les assemblées des provinces dont elle est le centre, et de constituer cette assemblée de manière que le tiers des Députés soit renouvelé chaque année, sans qu'aucun d'eux ne puisse y reparaître qu'au bout de trois ans.

« Art. 4 — Sera pareillement suppliée d'établir dans Paris, à l'instar des assemblées de province, une assemblée de la Ville, composée des Députés de chaque quartier, et des assemblées de quartier également permanentes, à l'instar de celles des bailliages, parce que cette capitale du royaume, avec ses quartiers, n'est pas moins considérable qu'une province avec ses districts ; il souhaite, d'ailleurs, qu'il n'y ait à l'avenir qu'un seul Ordre de citoyens dans Paris, puisqu'il n'y a qu'un intérêt commun avec tous ses habitants et que tel est le vœu même de la Noblesse, dans ses assemblées à Paris, du 20 de ce mois.

« Art. 5. — Le quartier de Saint Marcel demande, avec les autres assemblées des communes du royaume, la liberté individuelle des Français, la liberté de ta presse, le secret des lettres, la réforme de la justice civile et criminelle, la suppression de la vénalité des charges, qui empêche les gens de mérite pauvres de parvenir aux emplois et dignités, l'abolition de l'esclavage des noirs aux colonies, de la servitude mainmortable des serfs du mont Jura; l'abolition de la taille, celle de la corvée, de la milice, de la gabelle, des capitaineries et de tous les autres fléaux des campagnes parce qu'il est possible de subvenir, par des impositions plus équitables, aux divers besoins de l'État qui ont nécessité ces servitudes sous le régime féodal; et supplie Sa Majesté, par l'amour paternel qu'elle porte à ses peuples, de commencer l'ouverture des États généraux par un acte de bienfaisance qui doit attirer sur elle les bénédictions du ciel, en délivrant des galères les infortunés qui ont été les victimes de ces lois désastreuses.

« Art. 6. — Il demande également l'abolition des péages des rivières, de la presse des matelots que l’on enlève en temps de guerre, l'abolition de toutes les entraves du commerce; celle, par exemple, du second droit que payent les nourrisseurs de bestiaux, lors de la vente de leurs vaches, quoi qu'ils en aient acquitté les entrées aux barrières; celle encore des droits de gros et droits d'entrées perçus sur les bières de cette capitale, à leur arrivée dans les villes de province, quoique les brasseurs de Paris aient déjà payé le double des droits que payent ceux de province; celle enfin des droits excessifs dont sont charges les amidonniers, ce qui les fait recourir à des ruses pernicieuses pour le commerce : en effet, il est prouvé qu'ils consomment annuellement, pour leur fabrication, un tiers de grains de plus qu'il ne leur en faudrait pour rendre le même produit d'amidon; et qu'il n'y ait à l'avenir qu'un même poids, mesure et aunage dans tout le royaume.

« Art. 7. — Que la dette nationale soit reconnue et acquittée par une imposition générale, également supportée par les citoyens de tous les Ordres.

« Art. 8. — Qu'il soit fait une Constitution nouvelle et établi une éducation nationale qui y soit conforme, afin que les enfants apprennent à devenir des citoyens.

« Art. 9. — Les maux publics étant réparés, les États généraux sont priés de s'arrêter sur ceux qui affectent en particulier ledit faubourg, et qui ont la plus grande influence sur la capitale du royaume; il demande qu'on arrête l'exécution du projet de détourner les eaux de la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, ce qui réduirait à la mendicité au moins trente mille habitants qui n'ont d'autre existence que leurs manufactures, moulins et usines sur cette rivière, sur laquelle d'ailleurs ils ont une propriété légale par des arrêts du conseil de la plus respectable antiquité.

« Art. 10. — Que le droit de la marque des cuirs soit supprimé, comme étant, de toutes les impositions fiscales, une de celles qui ont engendré le plus de crimes et de délits secrets, en dépravant à la fois les mœurs des fabricants par l'attrait de la fraude et celles des commis du fisc, en les excitant à faire aux redevables des procès insidieux et  ruineux sur le moindre prétexte. C'est au seul droit de la marque des cuirs qu'il faut attribuer l'extinction de la moitié des tanneries du royaume, laquelle n'a commencé qu'à l'époque de l'établissement de ce droit, qui a fait dégénérer à un tel point la bonne et ancienne fabrication de nos cuirs, que les Anglais se sont enrichis de notre ruine en fournissant les nations voisines qui, jadis, s'approvisionnaient en France.

« Art. 11. — Que les ports aux blés soient régis et inspectés par des marchands choisis par les assemblées de quartier demandées ci-dessus, pour obvier aux grands abus qui s'y commettent, et qu'il y ait des officiers préposés pour le mesurage des grains, comme il y en a dans les chantiers pour le cordage des bois.

« Art. 12. — Si les États n'avisent point à la suppression des barrières, qu'au moins les entrées des vins des environs de Paris et autres de pareille qualité ne soient pas taxés comme ceux de Bourgogne, Bordeaux et autres ; que chaque vin soit imposé à proportion de son prix, afin que le pauvre ne paye pas au Roi des droits aussi grands pour sa consommation que le riche.

Art. 13. — Que tous les privilèges de l'Hôtel soient supprimés, par le tort qu'ils font à l'État et aux commerçants, dont ils partagent le bénéfice sans supporter le même poids de capitation.

« Art. l4. — Que le quartier Saint-Marcel soit déchargé de l'impôt mis sur les maisons pour le logement des soldats, ainsi que de l'impôt qu'une partie de ce quartier paye pour le logement des ouvriers des Gobelins.

« Art. 15 et dernier. — Que l’on applique les revenus et les fonds de quelques abbayes au soulagement des pauvres du faubourg Saint-Marcel, qui n'ont d'autres secours que la charité des habitants de ce quartier, les moins fortunés de Paris, et celle de leurs pasteurs, dont les cures sont très modiques, et que ces secours soient distribués par les assemblées permanentes de quartier dont il a fait la pétition ; au reste, il souhaite que ces secours et cet ordre, qu'il désire pour lui-même, s'étendent a toutes parties de la capitale et du royaume qui ont les mêmes besoins.

« Signé : Aclocque, marchand brasseur, un des électeurs du district.»
Source : Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (Pour lire l'original, cliquez ici). Les assemblées primaires et les cahiers primitifs – Texte recueillie et annoté par Charles-Louis Chassin, Éd. scientifique - Publié par C. Noblet (1888-1889) Gallica-Bnf

Chronologie du 1er mai au 18 juillet


Jardins et gallerie du Palais-Royal au XVIIIe siècle
V - Le mois de mai 1789

Vendredi 1er mai : le fabriquant de papier peint Réveillon demande à être mis sous protection à la Bastille.

2 mai :  A Versailles, présentation des députés des États Généraux au roi. En Normandie, à Saint-Lô, les habitants sillonnent et réquisitionnent les campagnes pour leurs besoins en grain.

2 au 7 mai : Honoré Gabriel de Mirabeau édite un journal nommé « Etats Généraux ». Son autre publication
le Courrier de Provence sera l’objet d’une censure, idem, pour le journal de J.P. Brissot, toute publication étant soumise à une autorisation. La question de la liberté de la presse se retrouvera au sein des cahiers de doléances, comme nombres de sujets relatifs aux libertés. (Cf. « Lettres du comte Mirabeau à ses commettants » publiées du 10 mai au 25 juillet 1789, puis sous le titre du Courrier de Provence, jusqu'en septembre 1791).

5 mai : Versailles, ouverture des États Généraux à l'Hôtel des Menus Plaisirs, discours du roi, du garde des sceaux Barentin, de Necker, et les colonies d'outremer y sont exclues de toute représentation. L'ouverture des États Généraux à Versailles se fait en présence des députés du clergé, de la noblesse et du tiers-état. La cérémonie débute avec la présentation à Louis XVI des députés : ils sont 1139 députés ainsi répartis : 291 du Clergé : 208 curés, 47 évêques, 35 abbés ; 270 de la Noblesse ; 578 du Tiers Etat (dont 200 avocats parmi 400 hommes de loi).

6 mai : Versailles, les députés de la noblesse et du clergé siègent dans des salles respectives. Le Tiers reste dans la salle affectée aux E.G. au sein de l'hôtel des Menus-Plaisirs, les délégués présents proposent une vérification des pouvoirs et refuse de se constituer. Les députés du Tiers se donnent en leur sein le nom de « Communes ». Un arrêt du Conseil d'Etat interdit toute publication, sauf permission expresse.

7 mai : Un Arrêt du Conseil d'État interdit les écrits de Mirabeau sur les États Généraux, dont 2 numéros paraissent les 6 et le 7.

8 mai : A Versailles, les électeurs du Tiers-état de Paris sont contre les arrêts précédents et réclament la liberté de la presse.

11 mai : La Chambre de la noblesse se déclare constituée.

12 mai : A Versailles, il est tenu un service religieux à la mémoire de Louis XV y assistent des députés des trois ordres. A Paris, les électeurs du Tiers commencent les élections du premier corps électoral, Jean-Sylvain Bailly (futur maire en juillet) est élu dans son district.

18 mai : A Versailles, première intervention de Robespierre. Ce même jour décède l'ancien garde des sceaux Lamoignon. (Lire l’année 1788)

19 mai : Les journaux « autorisés » peuvent rendre compte des E.G. en se limitant à des comptes-rendus, sans aucun commentaire. A Paris, les élections sont terminées. Le clergé renonce à toute exemption fiscale.

22 mai : L’aristocratie accepte le principe de l'égalité devant l'impôt. Dans le Nord à Armentières éclate une émeute de la faim, réprimée par le prince de Bourbon-Condé.

23 mai : Nicolas Ledoux, architecte des barrières d'octroi est révoqué par Necker.

26 mai: Les articles de la Gazette de Leyde sont dénoncés par la noblesse.

27 mai : Agitation à Paris et à Versailles, au moins 2.000 personnes se mêlent aux élus du Tiers. De son côté, le bas du clergé, s'opposent aux évêques, et se déclarent prêts à rejoindre les élus de la bourgeoisie. Pour les élus de l’aristocratie, d'Eprémesnil devant l’ordre rappel le sort de Charles 1er d'Angleterre (décapité en janvier 1649).

28 mai : Lettre du roi, il demande la reprise des conférences devant des commissaires royaux. La noblesse déclare que la délibération par ordre est « constitutive de la monarchie ». Aux élus du Tiers, les députés bretons demandent que la chambre se constitue sur le champ et soit déclarée « essentiellement nationale ».

29 mai : Après de longs débats, les trois ordres acceptent la reprise des conférences et ils votent une adresse de Mirabeau au roi.

31 mai : Dimanche de Pentecôte.

VI - Le mois de juin 1789

Lundi 1er juin : Michel-François d'Ailly, député de Chaumont-en-Vexin, est élu doyen des «Communes» ou du Tiers.

3 juin : M. Bailly succède à M. d’Ailly démissionnant. Lors de la conférence de conciliation, la noblesse refuse le terme de « communes », et ne signe pas le procès-verbal.

4 juin : Mort du dauphin à Meudon. Necker propose une « ouverture de conciliation » entre les ordres.

6 juin : La noblesse accepte un plan de conciliation, mais des amendements rendent le texte sans effet. Une députation du clergé invite le Tiers à délibérer sur les « besoins pressants du peuple ». Le Tiers y voit une manœuvre, et invite le clergé à se réunir à lui, pour se constituer en chambre nationale.

7 juin : Il est rédigé un projet provisoire de règlement des « Communes » vers une assemblée unique.

9 juin : Dernière conférence de conciliation, la noblesse refuse de signer.

10 juin : Les Communes ou élus du Tiers acceptent la motion de Sieyès de se constituer en « assemblée active », d'appeler une dernière fois la noblesse et le clergé à les rejoindre, et de commencer la vérification des pouvoirs.

11 juin :  Le jour de la « Fête-Dieu », des députés des ordres assistent à la procession.

12 juin : Une délégation des élus du Tiers se rend auprès des deux autres ordres. La séance des députés attire une grande affluence. La Chambre de la noblesse nomme son président, le duc de Luxembourg, celui-ci s'adresse au roi le suppliant de « conserver l'ancienne constitution du royaume ».

13 juin : Funérailles du dauphin, les trois ordres suivent l’enterrement. Le roi reçoit la délibération du 10. Trois ecclésiastiques se joignent aux élus du Tiers.

15 juin : Les élus du tiers s’interrogent sur le titre de leur constitution: « représentants de la nation, connus et vérifiés », ou « Assemblée du peuple français », ou « Assemblée de la plus grande partie de la nation »?

16 juin : Dans sa réponse à l'adresse du Tiers, envoyée depuis Marly (département des Yvelines), le roi désapprouve l'expression de « classes privilégiées » pour désigner les deux premiers ordres, et demande la confiance. 4 000 personnes emplissent la salle dès 7 heures du matin. Plus de 20 prêtres tiennent encore séance. M. Legrand propose le nom d'« Assemblée nationale » ; 83 opposants empêchent la résolution.

17 juin : Les députés du tiers-état, qui se voient refuser le vote par tête (1 vote par député) au nom du vote par ordre, se proclament « Assemblée nationale ». Mirabeau et d’autres élus vont complètement changé la donne en faisant attention à ne pas sortir du cadre légal, la peur d’une scission avec la noblesse et le clergé leur semble une erreur à ne pas commettre. Leur objet est d’y inclure, la Nation dans son ensemble ou sa majorité. Cet âpre débat donnera un débat vif entre les partisans d’une ligne légitimiste et souverainiste, entre Mirabeau et Sieyès. Après un ajournement de nuit avant de laisser place à un vote, il y aura surtout des concessions de Mirabeau, permettant à la motion de Sieyès d’être approuvée par une très confortable majorité de 491 pour et 90 contre. « Ce serment est prêté par 600 membres environnés de 4.000 spectateurs, excite la plus grande émotion et forme une cérémonie auguste et imposante ». (Le Moniteur - 17 juin 1789)

L’Assemblée nationale est née. Il en sort un casse-tête juridique, mandat impératif ou mandat libre pour les élus? Le mandat impératif aurait pu tout bloquer et devenant élu de la nation, la nature des mandats n’est plus dans la stricte observation des cahiers de doléance. Ils deviennent des élus dans un ensemble commun effaçant toute forme de disparité sociale (en apparence), et aussi les coupant de leurs bases, ce à quoi ils devaient à l’origine s’en tenir sans accord préalable, ou établi dans le mandat. Un coup de canif dans le contrat, donnant du poids aux députés du tiers, qui n’ont pas dit leur dernier mot. Du moins, selon les souhaits de Sieyès et une volonté d’en découdre avec l’aristocratie. Celle-ci est vue comme un agent de l’étranger et un désir affiché de les voir partir.



Serment du jeu de  Paume avec au milieu et
sur la table M. Bailly la main lévee pour le serment

19 juin : Fondation du journal Le Point du Jour de Bertrand Barère de Vieuzac (avocat et député du Tiers pour les états de Bigorre), il est  paru de ce jour jusqu'au 1er octobre 1791. Ce périodique rendait compte des discussions de l'Assemblée et ne paraIssait qu'en fonction des débats.

20 juin : Serment du Jeu de Paume
(tableau ci-dessus), les élus du Tiers jurent de ne pas se séparer sans donner une constitution à la France. Puis dans les jours suivants, le Clergé puis la Noblesse acceptent l’idée d’égalité devant l’impôt au conseil du roi, Necker propose alors le vote par tête, deux chambres, le veto absolu. Les députés du Tiers trouvent la salle fermée, et gardée par les troupes, sur ordre du roi envoyé de Marly en prévision d'une séance royale le 22. Sous la pluie, ils gagnent le Jeu de Paume. Le serment est « de ne pas se séparer jusqu'à l'affermissement de la constitution », voté à l'unanimité, moins une voix. L'Assemblée nationale admet dans ses rangs 9 députés non élus de Saint-Domingue, à leur tête le marquis de Gouy d'Arsy. La députation sera réduite à 6 membres, le 4 juillet.

21 juin : Rejet du plan de M. Necker au Conseil du roi. Ce dernier annonce à un groupe d’aristocrates qu'il gardera toute son autorité.

22 juin : La séance royale est renvoyée au lendemain. L'Assemblée nationale se réunit dans l'Eglise Saint-Louis de Versailles, où se joint la majorité du clergé, soit, 150 membres du Clergé et 2 de la Noblesse se joignent au Tiers-état.

23 juin : Le roi ordonne aux députés de se disperser, il se voit opposer de nouveau un refus d’obtempérer des députés. Au cours de la séance, sur proposition de Mirabeau, les « Communes » se déclarent inviolables.

24 juin : Le carrosse de l'archevêque de Paris est caillassé. A Versailles, des cris se manifestent pour protester contre les gardes armés, interdisant à la foule l'entrée de la salle. Surgit une motion de Mounier demandant au roi d'éloigner les troupes.

25 juin : Une députation calme les curieux voulant forcer l'entrée de la salle. 47 représentants de la Noblesse ce jour s’unissent aux élus du Tiers. Une assemblée unique va ainsi se créer avec les élus du Tiers et des membres du clergé, ils deviennent majoritaires. Toutefois l’assemblée des 1.200 députés sera conservée, ils seront ramenés au nombre de 745 au sein de la « Législative », plus tardivement. La minorité de la noblesse est menée par  le duc d'Orléans, et ils sont reçus sous ses acclamations. A Paris, on tire des fusées dans les jardins du Palais-Royal.

26 juin : Les évêques d'Orange et d'Autun (Talleyrand), trois curés, puis l'archevêque de Paris rejoignent eux aussi l'Assemblée. L’ordre est donné à six régiments de se mettre en mouvement.

27 juin : Le roi engage le clergé et la noblesse à se réunir au tiers (réunion des 3 ordres).  Les nobles font leur entrée à 5 heures du soir, dans un silence glacial. A Paris se soulève une allégresse et des, « Vive le roi, vive Necker », « vive M. de Montmorin! » A Versailles, un grand nombre de députés et la foule se rendent sous les fenêtres du roi, il se présente au balcon avec la reine. Suivront des illuminations pendant trois nuits.

28 juin : La foule  parisienne fraternise avec la troupe.

30 juin : Du côté de l'Assemblée, nombreuses protestations de députés nobles contre tout ce qui s'est fait sans leur concours. Les adresses de félicitations commencent à arriver des provinces. A Paris, le peuple force la prison de l’Abbaye Saint-Germain et délivre des gardes-françaises détenus pour indiscipline. Et ils sont invités, alimentés et logés, au-dessus du café de Foy aux jardins du Palais Royal. Pendant plusieurs jours, ils seront une attraction pour le tout Paris "chic" et populaire. Les jardins rassemblant chaque jour plusieurs milliers de personnes, et toutes classes confondues.

VII - Le mois de juillet 1789

Mercredi 1er juillet : De nouveaux régiments prennent position autour de Paris, sous les ordres du maréchal de Broglie, et le roi fait appel à un régiment suisse présent à Metz. Vingt jeunes gens parisiens viennent demander à l'Assemblée la grâce des gardes-françaises et s'ensuit une députation de l'Assemblée au roi pour implorer sa clémence.

2 juillet : Lecture à l'Assemblée de la lettre de grâce du roi. A Lyon, la célébration d'un Te deum provoque la colère chez les habitants, en raison des nouvelles qui parviennent de la capitale, face aux demandes des E.G non reconnues par la prévauté royaliste lyonnaise, ceux-ci s'attaquent en retour aux barrières d'octroi de la ville (pillages et destructions diverses). L'émeute populaire durera jusqu'au 5 juillet et sera réprimée avec force jusqu'au 14 juillet  par l'armement d'une milice bourgeoise dite des Muscadins et l'envoi d'un régiment des Dragons.

3 juillet : Dans la capitale, le duc d'Orléans refuse la présidence de l'Assemblée, l'archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, le remplace. La noblesse se réunit encore à part, pour demander la conservation des droits constitutionnels de la monarchie.

Petits métiers de Paris - ci-contre



4 juillet : L'Assemblée, après de longs débats, décide que Saint-Domingue aura 6 députés. En Bretagne à Fougères, les ouvriers cloutiers et tisserands se révoltent contre les propriétaires fonciers vendant leur blé hors de la ville.

6 juillet : En Bretagne, Artisans et compagnons de Vitré accusent la municipalité de favoriser la hausse du prix du blé.

7 juillet :
A Lyon, un savoyard est condamné à mort pour avoir incendié la barrière de Perrache.

8 juillet : L'adresse de Mirabeau sur l'éloignement des troupes est applaudie, et acceptée à la quasi-unanimité, sauf l'article sur l'établissement d'une garde bourgeoise à Paris. (Lire les journées du 12 au 14 juillet 1789)

9 juillet : L’assemblée se déclare Assemblée nationale constituante. Mémoire de Mounier sur les travaux et leur répartition entre trente bureaux qui élaboreront la constitution.

10 juillet : A Versailles, le roi reçoit la députation lui portant l'adresse de Mirabeau, il déclare ne vouloir que le maintien de l'ordre, et propose à l'Assemblée son transfert à Noyon ou à Soissons. Lafayette présente son projet de déclaration des droits.

11 juillet : Louis XVI renvoie Necker et fait rappeler la troupe, s'ensuivent des troubles dans Paris. Suite au départ un nouveau ministère est dirigé par M. de Breteuil. Mort du marquis Victor Mirabeau, le père. En Seine Maritime, à Rouen éclate une émeute de la faim déclenchée par les ouvriers du textile.



Scène d'émeute du 12 juillet  - la charge de Lambesc aux Tuileries - Dessin de Prieur

12 et 13 juillet : En Bourgogne, soulèvement à Autun contre la hausse du prix des céréales. A Paris, c'est l'édition du premier numéro de l'hebdomadaire des Révolutions de Paris de Louis-Marie Prudhomme, qui selon Camille Desmoulins reçut un grand succès dès sa première vente (parution sans discontinuité jusqu'en avril 1794). Des troubles éclatent aux jardins du Palais-Royal et suivie d'une charge du Royal-Allemand dans la nuit, les émeutes se propagent et les portes de Paris sont attaquées. Quarante des cinquante enceintes ou entrées de la capitale seront incendiées par la fureur populaire, qui va se déchaîner dans la capitale durant ces deux journées. Les barrières d’octrois étaient l’équivalent d’un péage, elles vont disparaître jusqu’en 1798 et n’exercer qu’un contrôle sur les entrées et les sorties des voyageurs ou résidents. Les barrières ou l’équivalent de portes imposantes ceinturaient la ville et en permettaient l’accès, et elles furent construites à l’origine sur un plan délimitant l’espace de la capitale fait par l’architecte Nicolas Ledoux. Les élus des districts prennent place au sein de l’Hôtel de Ville et commencent à tenir siège. Pour indication, jusqu’alors les locaux de la Mairie (centrale) se trouvait en lieu et place du fameux Quai des Orfèvres...

14 juillet
: Île de France, il n’est pas possible de faire état d’une scène précise, mais de plusieurs qui vont rassembler quelques dizaines de milliers de citoyens en colère et désireux d’avoir des armes. Ils vont se voir depuis le 13 juillet promener par les manœuvres du prévôt Monsieur de Flessel depuis l’Hôtel de Ville qui tentera de retarder ou de calmer les ardeurs collectives. Attaque des Invalides, 40 à 50.000 parisiens s’emparent des lieux et rudoient quelques anciens militaires, les scènes tournent au pillage, au final des canons sont saisis et au moins 28.000 fusils, mais sans la poudre. Pour la  prise de la Bastille, seul un petit millier d’assaillants seront reconnus comme des héros ayant fait tomber le symbole. Ils gagneront une reconnaissance pour avoir été présents sur les lieux et assisteront à la Fête de la fédération en grande pompe l’année suivante sur la place gagnée de l'ancienne forteresse.

15 juillet : C'est une « Révolution municipale », Mr Bailly devient le nouveau et premier Maire de Paris effectif depuis Etienne Marcel. Lafayette prend la tête de la garde nationale d’abord parisienne (milice bourgeoise). A Versailles, au sein du compte-rendu des débats, il est expliqué que
« l'Assemblée nationale, trop profondément affectée et trop vivement inquiète sur les malheurs publics, pour arrêter ses pensées sur d'autres objets, n'a pas pu suivre le plan ordinaire de ses délibérations et au lieu de commencer, comme les autres jours, par la lecture des adresses des mis en délibération quel parti il y avait actuellement à prendre pour rétablir la tranquillité dans Paris. Plusieurs membres de l'Assemblée ont fait différentes propositions. Quelques-uns ont présenté des projets d'adresse au Roi. » Mirabeau propose comme adresse : « Sire, Henri IV, lorsqu'il assiégeait Paris, fai-sait passer secrètement les blés à la capitale; et aujourd'hui, en temps de paix, on veut réduire cette même ville aux horreurs de la famine sous le nom de Louis XVI. » Le roi se rend à l'Assemblée à midi, lui déclare sa confiance et annonce l'éloignement des troupes. Il est raccompagné dans l'enthousiasme général. Au début de l'après-midi, une députation de 60 députés se rend à I‘Hôtel-de-Ville de Paris, pour annoncer la démarche du roi. Bailly est proclamé maire et Lafayette commandant de la milice. Un Te Deum d'action de grâce est joué à la cathédrale Notre-Dame. Au Havre, la population s’empare de la tour François 1er.

16 juillet : Rappel de Necker, troisième ministère et le roi renvoie la troupe. Heurt à l'Assemblée entre Mirabeau et Mounier, à propos d'un projet d'adresse du premier pour demander au roi le renvoi des ministres. Le roi fait annoncer le rappel de Necker, et son intention d'aller à Paris. Déclaration de la noblesse et du clergé, ils renoncent aux mandats impératifs et au vote par ordre. L'assemblée des électeurs décide la démolition de la Bastille. S'ensuit la formation de comités permanents et de milices dans de nombreuses villes de province.



Hôtel de Ville, arrivée du roi le 17 juillet 1789



17 juillet : à Paris, le colon et député Martiniquais Moreau de Saint-Méry, devenu président de l'Assemblée des électeurs de la ville et M. Bailly, nouveau maire de la capitale accueillent Louis XVI et le haranguent. Puis le roi est reçu à l’Hôtel de Ville de Paris et il reçoit des mains des mains de Lafayette une cocarde tricolore. Les grands du royaume fuient la France, comme Condé, le comte d'Artois, qui part pour Turin en Italie, alors commence les débuts de l'émigration. Deux villes notoires accueilleront les contre-révolutionnaires : Coblence (ou Coblentz) et Mayence en Allemagne. A Saint-Germain-en-Laye, il éclate une émotion populaire, le meunier Sauvage est accusé d'accaparement et décapité. A Rouen s’installe une nouvelle municipalité.

18 juillet : Ile de France, émeute à Poissy, le fermier Thomassin est sauvé de justesse. L'Assemblée décide d'envoyer une députation sur place.

à suivre...



Le renvoi de M. Necker

(11 juillet 1789)



Louis Sébastien Mercier (ci-contre en gravure)

« Le livre des grands événements par les petites causes n'est pas encore seulement commencé, et c'est parce que je l'ai longtemps médité, que je ne vais pas chercher bien loin ce qui a engendré un fait quelconque,lorsque le jour d'hier est quelquefois son véritable générateur. Les ordres privilégiés qui avaient bien voulu par condescendance n'employer que la mauvaise foi, la ruse et quelques petites menées pour répandre dans les provinces la division, la disette et même la famine, et opérer la dissolution de l'Assemblée nationale, voyant qu'elle se familiarisait jusqu'à vouloir établir les droits de l'homme, résolurent d'associer le plaisir de la vengeance avec l'orgueil de l'empire, d'en imposer tout à la fois à la capitale et de braver l'armée entière.

Ils traitèrent de bourgeois six cents pauvres députés presque écrasés sous le poids de la calamité nationale, et tout étonnés que le tiers état ne fût point disposé à endurer les humiliations qu'on lui avait fait tant de fois essuyer dans les assemblées des règnes antérieurs, ils décrétèrent dans leur comité secret que le ministre des finances serait chassé avec éclat, qu'on se rendrait maître de Paris et de cette bourgeoisie assemblée ; que s'il s'y trouvait des mutins, ils seraient dispersés, n'importe comment ; enfin que les mots d'Etats généraux, d'Assemblée nationale seraient désormais effacés de tous les dictionnaires français. Vingt-cinq à trente mille hommes à cheval et à pied eurent ordre de se rendre aux environs de Paris et de Versailles; mais était-on bien sûr des militaires qui raisonnaient le commandement et qui s'indignaient qu'on ne voulût faire d'eux que des instruments de servitude?

Il fut dit qu'on ferait une répétition de cette sanglante tragédie. On souleva les ouvriers d'une manufacture au faubourg de Saint-Antoine, on y fit mettre le feu afin d'avoir occasion de faire marcher les gardes-françaises et les gardes suisses contre les prétendus révoltés, et de paraître protéger les propriétés et les maisons contre les incendiaires. La répétition se fit à merveille: on fit feu, on en blessa autant qu'on en voulut, et l'incendie des barrières fut aussi ordonné pour servir de prétexte à la formidable introduction des troupes. Cependant les grands enfants étaient si appliqués à tromper, qu'ils ne s'aperçurent pas qu'ils se trompaient eux-mêmes. Ils n'eurent pas la patience, dans toute cette belle entreprise, d'attendre l'arrivée de toutes les troupes. Ils précipitèrent le renvoi de M. Necker le samedi au soir du 11 juillet. Il eut ordre de sortir du royaume sous vingt-quatre heures et à petit bruit. C'était donner le signal de la banqueroute, et à la suite de la séance royale et de la cour plénière, c'était rallier tous les esprits à l'insurrection.

L'armée des agioteurs se rassembla au Palais Royal ; l'on vit un homme monter sur une table, animé de cette audace du moment, de cette audace qui fait tout, tirer deux pistolets de ses poches, haranguer le peuple, lui crier : « Notre ruine est prononcée ; voyez ce qui se passe aux Champs Elysées; les troupes s'emparent de tout l'espace qui se trouve entre l'Étoile de Chaillot et les Tuileries, elles s'y rangent en bataille; nous avons assez délibéré , dé libérons par bras,nous sommes les plus nombreux et nous serons les plus forts: armons-nous; que tous nos citoyens s'arment, partons! » Et ils sortirent en foule. Il avait détaché un rameau de l'arbre qui l'ombrageait ; ce rameau se transforma en une cocarde verte ; chaque boutonnière d'habit eut un ruban vert. C'était la couleur de l'espérance. Mais bientôt on fit la réflexion que les couleurs d'Artois étaient vertes ; on prit les couleurs des armes de la ville de Paris : de là la cocarde tricolore, qui fera le tour du monde à raison des obstacles qu'on lui opposera.

On sonne le tocsin, on dépouille les boutiques des armuriers et des fournisseurs, on cherche partout des armes, on établit des ateliers, on organise des districts. Le marteau résonne, étend ou courbe le fer ; tous les instruments de cuisine sont emmanchés ; une foule innombrable se porte aux Invalides, y prend tous les fusils, et, au grand étonnement des militaires, ne commet point de désordre ; on traversa des caves pleines de vins sans y toucher: on ne voulait que des armes, on traînait les canons du plus gros calibre, et ils marchèrent comme par enchantement. Des canonniers experts auraient demandé deux jours pour opérer ce qui fut fait en trois heures.

Tandis que M. Necker s'éloignait tranquillement dans sa chaise de poste, son renvoi avait décidé le plus grand soulèvement et le plus rapide dont l'histoire fasse mention. Quelle nuit du lundi au mardi! Des patrouilles qui se succédaient et se croisaient de quinze en quinze pas! une multitude agitée par la crainte, l'incertitude et l'indignation! un murmure vague accompagné de coups qu'on frappait sans objet déterminé sur les portes et les boutiques ! ce son triste, monotone et continu de toutes les cloches d'une immense capitale! ce tocsin au milieu des ténèbres semblait appeler la colère et la vengeance d'un grand peuple pour briser un trône.... Quelle nuit!... et vous tous, princes, ministres et administrateurs des empires, qui n'avez pas entendu ce tocsin, attendez-vous à l'entendre sonner au premier attentat contre la liberté.

Hé! ce tocsin de la capitale se fit entendre d'un bout de l'empire à l'autre. Une puissance invisible frappait partout sur cette terre d'oppression,et partout l'on voyait sortir de son sein des hommes tout armés. Et à quoi tenait ce grand mouvement ? Le dirai-je? A une divinité qu'on appelle la peur! La cour avait épouvanté la capitale par un appareil de guerre : il en naquit cette journée mémorable, qui fut toute grande, toute sublime et la plus majestueuse dont parlera l'histoire ».
Source : Paris pendant la révolution (1789-1798),
tome I, chapitre XII, édité par Poulet-Malassis en 1862. Gallica-bnf


Suite sur la Révolution française...
Journées du 12, 13 et 14 juillet 1789

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