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Sommaire de la page,
1 - La fin de la Bastille et prisons de Paris :
I - La chute d'un symbole, mais encore?
II - Les prisons de l'ancien régime
2 - Chronologie des journées du 12, 13 et 14 juillet 1789
3 - La journée d'un héros de la Bastille, raconté par lui-même, J.B. Humbert
4 - La Bastille : mémoires pour servir à l'histoire, Pierre-Joseph Dufey (1833)
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La fin de la Bastille et prisons de Paris

Forteresse de la Bastille - le plan de la citadelle est en bas de la page
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I - La chute d’un symbole, mais encore...?
La motion de Mirabeau, le comte Honoré Riquetti (à ne pas confondre
avec son frère vicomte, dit le jeune), ci-après dans l'encadré, du 9
juillet fut votée à l'unanimité moins
quatre voix, à l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de
Paris allaient se charger de mettre en application, lors de la journée
du
13 juillet, en s’emparant de l’Hôtel-de-Ville. Peu de temps
avant Louis XVI proféra des menaces, les armées stationnaient autour
de la capitale sous la conduite du Maréchal de Broglie. C’était à ces
ultimatums que répondit Mirabeau. Celui-ci allait s’éclipser quelque
temps de Versailles, il dut régler des
questions d’héritage, son père décéda dans ce laps de temps, lui-même
député éphémère et partisan de la noblesse, dit l'aîné.
Le grand commencement, car il faut bien un départ, débuta le 12 juillet
1789 en deux endroits, l'un des deux se trouvait dans les jardins du
Palais Royal avec l’harangue de Camille Desmoulins aux foules
présentes : « Ce soir tous les bataillons suisses et
allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous
reste qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des
cocardes pour nous reconnaître. » Sinon,
c’est à partir d’un détail, d’un événement qui se déroula bien ce jour
du 14, et non le 13 juillet, comme l’affirme Albert Mathiez dans au
moins deux de ses ouvrages. Que se tisse une journée dont le fil
conducteur des révoltes s’enclencha le 12 au soir et toute la nuit, les
émeutiers vinrent principalement des faubourgs populeux.
Cette nuit du 12 au 13 juillet, les foules disparates
s’en prenaient aux portes d’entrées de la capitale (dit le mur des Fermiers généraux). La situation
s’apaisa un peu le lendemain et reprit de vigueur le 14 juillet à
partir de l’Hôtel-de-Ville de Paris dans les premières heures du jour,
vers 8 heures du matin par une belle journée ensoleillée. Ce lieu
citoyen par excellence allait être l’épicentre des colères populaires
pendant deux jours. M. Mathiez mentionne dans son histoire de la Révolution,
l’attaque des Invalides le 13 au soir. Alors que l’événement débute
dans la matinée du 14. Cela ne bouleverse pas pour autant pas quoi ce
soit de son analyse éclairante et les autres faits cités, mais donne
une idée assez confuse de ce qui a bien pu se dérouler pendant ces
trois journées qui changèrent la face du monde, du moins de la
société française dans un premier temps.
Une fois que vous avez dit le 14 juillet, la première référence et
souvent la seule est la "chute" de la Bastille. Et si l’on reprend
certaines allégories picturales, le petit peuple parisien d’un seul
tenant marcha sur l’emblème du despotisme, nous sommes très loin de la
réalité du moment. C’est d’autant plus regrettable, car si l’on ne se
contentait pas que de fêter, il y aurait de quoi narrer la colère des
Parisiens et ne pas se limiter à un lieu. Ce qui fut en bout de
course, le symbole de la rupture, la fin d’un état passé.
Ce que voulue
signifier la seconde révolution, mais n'a pu véritablement l’appliquer
pour des raisons de temps, lorsque des élus d’une des commissions de la
Législative (de l’instruction civique) qui sous la Convention fusionna
avec celle de l’Education nationale. Ces membres, dont Michel Lepeletier de
Saint-Fargeau, s’occupèrent de mettre œuvre des écoles publiques et
républicaines. Certains textes ou propos avaient stipulé que
l’enseignement de l’histoire de la Révolution française devait être
transmis aux enfants scolarisés.
Faut-il y entendre ses
fondements ou préceptes moraux? Cette réalité du temps présent
prenant corps étrange avec le passé a été à l’image d’une conscience
politique affirmée. Ce qui ne fait pas œuvre d’histoire, mais
permet de voir comment ces hommes et femmes ont pu faire corps commun
et à son service. Ce fut un peu la particularité de ce mouvement
révolutionnaire, un peuple jusqu’alors méprisé allait devenir le moteur de
l’histoire nouvelle, la faire au sens plein, en être l’acteur principal. Cependant toute cette profusion textuel n’en permet pas
toujours d’établir les faits avec précisions. Les mémoires sont
faillibles et ceux qui peuvent être conduit à écrire son récit, parfois
se tromper.
« Les spectacles étaient fermés depuis plusieurs jours,
la Bourse était déserte, et des journaux imprimés exprès pour la cour,
annonçaient des représentations théâtrales de chaque soir, et un cours
des effets publics dont on haussait progressivement la cotte (le fait d'arme), depuis le
départ de Necker ; et le soir de cette journée du 14 juillet, si
féconde en évènements, le roi s'était endormi avec la même sécurité que
la veille. »
Source : La Bastille, PJ Dufey, page 256
Vivre dans un
mouvement un peu fou, à la limite du chaotique, ou demain tout était
encore possible, était-ce nécessairement une vue partagée? Il est
difficile de l'envisager qu’en dehors de localités très isolées. Le pays
précipité dans un mouvement confus et général, rares furent celles et
ceux ayant pu échapper aux circonstances, et de toute condition. Certes
les informations étaient longues à parvenir, mais elles arrivaient.
Si
Paris se trouva au centre de l’incendie, cela était presque
insignifiant, tant l’onde de choc toucha les bourgs ou villages
reculés. Depuis le mois de mai, il circulait la rumeur de bandes, de
«brigands» s’en prenant aux habitations, aux cultures et aux populations?
Celle-ci dura quelques mois et elles furent à l’origine de la
constitution des milices bourgeoises, qui se transformèrent en garde
Nationale. Le rôle des milices a été de répondre à cette incertitude,
mais pas seulement à Paris, la bourgeoisie allait agir en armant la «
populace » un temps, puis la désarmer dans un deuxième en
finançant la pression, qui visa à faire plier le monarque.
Quand
Louis XVI le jour du 14, nota qu’il ne s’était rien passé, il y a
certes le décalage de temps des nouvelles. Mais tout Versailles était
au
courant en fin de journée, mais lui ne l'était pas encore et alla se
coucher. Il y a de quoi s’interroger
sur la passivité, à la limite anodine, s’il ne lui avait pas été
précisé dans la nuit du 14 au 15, c’est-à-dire par François-Alexandre
de La Rouchefoucauld Liancourt, que c’était bel et bien une révolution
et pas un spasme de plus ou une habituelle émeute. Cependant, les
propos retenus lors de cette rencontre nocturne sont apocryphes, et
participent de la légende de cette journée sans équivalent.
On peut même
s’étonner de la réponse du duc de Liancourt, qu'a-t-il voulu lui
signifier? Pas seulement que cela tournait mal, mais de prendre en
compte le changement qui se dessinait : la donne nouvelle. On en devine les
conciliabules avant de prévenir le premier intéressé. Le rang de Secrétaire d'état et son statut de dignitaire permirent à Liancourt cette visite nocturne impromptue. Et contrairement à d’autres, il resta en France et ne rejoignit le
flot des émigrés que plus tardivement en 1792.
« Le duc de
Larochefoucauld Liancourt, membre de l'assemblée nationale, a résolu de
mettre un terme à tant de déceptions. Sa charge de grand maître de la
garde-robe, lui donnait le privilège d'entrer à toute heure dans
l'appartement du roi, il s'y rend au milieu de la nuit, et prend sur
lui de le faire éveiller ; il lui révèle la vérité entière. Paris n'a
plus d'intendant, ni de prévôt des marchands ; le lieutenant général de
police a donné sa démission, toute l'autorité a passé entre les mains
des électeurs. Cent mille citoyens sont armés, la Bastille est prise et
l'élite des troupes royales a été vaincue. Le roi, étonné, garde le
silence ; il le rompt enfin en s'écriant : C'est une révolte! Sire,
c'est une révolution, répond Larochefoucauld Liancourt. »
Source : La Bastille, PJ Dufey, 1833
Aussi mythifié qu’il a été, le 14 juillet fut une révolte contre la
vie chère. Ce fut au cri de « vive la nation », un peu au cri de « vive
le tiers état ! », mais aussi, au nom du monarque, avec des « vive le
roi ! », mais aussi à l'adresse du duc d'Orléans que les foules ont manifesté ces jours là la
volonté de rompre. Personne n’avait encore l’idée de renverser ce potentat,
ce n’était pas la résonance générale. Si les aristocrates, quelques éminences
du clergé se trouvèrent brocardés, vilipendés, bousculés et plus, le roi
n’était pas visé directement. Et à ce stade qui pouvait l’envisager?
Le
roi a
pu même servir d’alibi politique à la prise de la Bastille. D’abord
parce que l’activité de cette prison était très limitée et que cette
vieille forteresse en cas d’attaque d’une armée ennemie aurait été une
faiblesse dans le système de protection. D’une manière ou d’une autre
ce vieux symbole serait tombé et en matière de défense, de nouvelles
architectures avaient supplanté depuis longtemps ce vieil édifice. La
forteresse devait néanmoins en imposer à la porte de la ville, celle-ci
débouchant sur le faubourg
Saint-Antoine. La Bastille lors de sa démolition donna du travail, là
où les besoins étaient
cruciaux, mais jamais résorbés.
Du monument, ici ou là sur la place des traces non perceptibles
existent toujours, car des restants de fondation se retrouvent plutôt
en sous-sol comme à la station de métro, ou certaines caves des
alentours. La démolition fut l’objet d’une décision de destruction et
très
rapidement se dessina une des plus grandes places de Paris. En juillet
1790, le 14 l’on fêta en grande pompe le premier anniversaire de la
Fédération au Champ-de-Mars, et sur l'espace libéré de l'ancienne geôle
il fut organisé un bal à l'initiative de M. Pierre-François Palloy,
maître sculpteur, chargé de la destruction. Ceci se fit bien avant les thèses sur
le
développement durable et ses actions visant à recycler. L’existant, les
murs ou pierres de cette sinistre demeure allait se voir réutiliser,
entre
autres pour construire le pont de la Concorde. Celui-ci se situe face
au Palais Bourbon en rive gauche (l’actuelle Assemblée nationale).
Et la place de la Concorde, à l’époque, la place Louis XV, elle
fut rebaptisée place de la Révolution. Connue comme un des hauts lieu
d’exécution, elle n'a pas été la seule place ou l’on guillotina, les
autres lieux, dans une moindre mesure ce furent les places du Carroussel, de
la Bastille et le deuxième point important la place de Grève (ou de
l’Hôtel-de-Ville aujourd'hui), et la place de la Nation. Quelques exécution eurent
lieu en cette place de la Bastille, mais rien de très significatif
dans la masse des 3.000
guillotinés, soit un peu moins de 90 morts en tout.
Notes de Lionel Mesnard

« Sur tout ce qui se passa à l'Hôtel de Ville dans cette fameuse
journée, le meilleur instrument de vérification est le Procès-Verbal
des Électeurs. On sait que pour les élections des députés du Tiers-état, Paris avait été divisé en soixante districts; les citoyens
domiciliés dans chacune de ces circonscriptions, eurent à choisir un
certain nombre de délégués nommés électeurs, parce qu'ils devaient
élire les vingt députés de Paris et rédiger le cahier de doléances.
Quand cela fut fait, ces électeurs, qui étaient au nombre de plus de
300, auraient dû se séparer, puisque leur mandat était limité à ces
opérations. Cependant ils convinrent de se réunir en cas de nécessité
pour correspondre avec les députés aux États généraux.
(…)
« Le 25 juin ils s'étaient rassemblés au musée de la rue Dauphine.
Le 27 ils parvinrent à obtenir un local à l'Hôtel de Ville, où dès lors
ils tinrent séance presque chaque jour. Le 11 juillet ils s'étaient
ajournés au lundi 13 ; mais le dimanche, à la nouvelle du renvoi de
Necker et de l'agitation soulevée dans Paris par cet événement, ils se
réunirent spontanément pour aviser aux mesures à prendre. Le 13 ils
s'emparèrent de l'autorité que personne, depuis là veille, n'exerçait
plus dans Paris. Ils s'efforcèrent de rétablir l'ordre et de pourvoir
aux besoins du moment. C'est dans cette vue qu'ils organisèrent la
milice bourgeoise, nommée plus tard garde nationale. Ils formèrent un
comité permanent qui, jour et nuit, demeura à l'Hôtel de Ville pour
donner les ordres nécessaires pendant cette crise.
Le 14 juillet, ils envoyèrent d'abord aux Invalides le procureur de la
ville, Ethis de Corny, qui assista, impuissant, à l'invasion de l'hôtel
par la foule et à l'enlèvement des trente-deux mille fusils qui y
étaient conservés ; sur les dix heures il en vint rendre compte à
l'assemblée. Pendant l'après-midi, les électeurs ne cessèrent d'être
aux prises avec une multitude furieuse qui leur demandait des armes et
les moyens de s'emparer de la Bastille. Ils envoyèrent successivement
plusieurs députations parlementaires auprès du gouverneur, pour
l'engager à cesser le feu ; mais elles ne purent remplir leur mission
et elles durent se borner à faire à leur retour des rapports sur ce
qu'elles avaient vu et entendu. Ainsi les électeurs ne s'occupèrent pas
directement du siège et ils furent fort mal informés de ses péripéties;
par exemple ils ne surent rien ou presque rien des faits qui
amenèrent la reddition de la place; mais ils furent témoins du délire
de la foule ; elle réclamait impérieusement la mort des invalides et
des suisses de la garnison, que, dans le but de les sauver, les
vainqueurs avaient amenés jusque dans la grande salle, où étaient alors
la plupart des électeurs.
En un mot, les autorités provisoires, qui s'étaient constituées
d'elles-mêmes à l'Hôtel de Ville pendant cette révolution, n'exercèrent
qu'une très faible action sur les événements qui se passèrent au dehors
et elles n'en eurent qu'une connaissance indirecte et insuffisante.
»
Jules Flammermont archiviste spécialisé dans l’étude des manuscrits,
historien et professeur formé à l’École des Chartes, publia en 1891 La journée du 14 juillet 1789.
Après une longue introduction, dont
sont extraits ci-dessus des propos. Il appliqua comme dans ses
autres travaux une méthode très descriptive et prenant en compte des
mémoires, ou ce qui a pu être écrit et imprimé sur le sujet. Si à la
même époque, il exista une chaire à la Sorbonne avec Alphonse Aulard
depuis 1885, cette école nationale n'était en fonction que depuis 1821.
Elle a
donné des spécialistes notoires, dont son confrère Etienne Charavay,
et Frantz Funck-Brentano, le moins austère est aussi le moins fiable
des
trois. Chavaray se consacra à l’étude des manuscrits des Parlements ou
assemblées parisiennes, le siècle suivant. Pierre Caron apporta à la
Révolution des sommes non négligeables, notamment sur les massacres de
septembre 1792.
Nos écrivains de l'école des Chartes ont été au XIXe siècle les plus
rigoureux et plus
portés sur les temps courts. Mais attention si le travail est
magistral, les écrits sont loin d’être toujours synthétiques, s’ils ne
sont pas publiés dans des revues limitant un tant soit peu ses plumes
actives. Les ouvrages d’histoire de cette école peuvent être
volumineux, hautement détaillés et précis. Rien qu’avec ce livre, il
existe environ 360 pages sur les détails de la prise de la Bastille.
Les
mémoires manuscrites de Louis Guillaume Pitra (*) tiennent sur une
cinquantaine de pages, une brève préface le reste est introductif (290
pages) et fini par une longue table des matières. Cependant cette
méticulosité a plus que des charmes, chaque chose est pensée et
soupesée, et l’on détermine bien comment s’insère ce document manuscrit
et permet de faire lien avec les Etats Généraux et les membres élus
(300) qui désigneront 20 députés. Pitra, citoyen du tiers était de ces
300 électeurs, qui allaient le 13 tenter de pallier au vide du pouvoir
en
investissant l’Hôtel de Ville.
Dans sa conclusion Jules Flammermont remet l’événement à sa place et un
collègue archiviste de la Bibliothèque de l’Arsenal et auteur de
qualité, mais instructif sur la manière de gommer ce qui ne
l’arrangeait pas, et intéressant sur les altérations que l’engagement
politique produit ou provoque. Funck-Brentano, grand collecteur des archives de la Bastille reste
un historien à manier avec précaution et un peu trop attiré par le
sensationnel. Il fut désireux d’être lu par un large public, sous couvert
d’amitiés politiques plutôt conservatrices au sein des
républicains.
« Pour diminuer, autant que possible, la
grandeur historique de cette journée du 14 juillet 1789, qui a le
privilège d'exciter la colère et les rancunes des adversaires de la
Révolution, M. Taine est allé jusqu'à tirer du journal de Marat cette
citation : « Lorsqu'un concours inouï de circonstances eut fait tomber
les murs mal défendus de la Bastille, les Parisiens se présentèrent
devant la forteresse ; la curiosité seule les y amena. »
Source : La
Bastille oubliée, F.Funck-Brentano
M. Frantz Funck-Brentano a reproduit avec
empressement cette grossière boutade contre le peuple de Paris et il
n'a pas craint de dire :
« Ce n'est que plus tard et de loin que l'on
s'aperçut de l'importance que la prise de la Bastille aurait dû avoir. Rien de plus éloigné de la vérité. » (…) « Ainsi s'explique la haine
que cette victoire de Paris inspira tout de suite à tous ceux qui
vivaient des abus de l'ancien régime, aux aristocrates et à leurs
défenseurs, aux Rivarol et aux Restif de la Bretonne (surnommé l’anti
Sade était un fétichiste). Cette haine est encore aujourd'hui
soigneusement entretenue par les monarchistes et plus de cent ans après
le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille n'a pas cessé d'être la
pierre de touche des opinions politiques. On peut, sans crainte de se
tromper, ranger tous ceux qui en médisent parmi les adversaires de
l'ordre de choses que la Révolution a substitué à l'ancien régime ».
Nous sommes plus de 220 ans après et le problème réside, il suffit de
consulter internet pour découvrir, comment les règlements de compte - ou
des contes - sont toujours entretenus.
(*) Louis Guillaume Pitra, a été le Président du Comité provisoire de
Police jusqu’en 1791. Il était négociant, auteur dramatique et
librettiste. En tant que représentant de la Commune, il intervint
devant l’Assemblée constituante en décembre (le 18) sur la Caisse
d’Escompte (Source Gallica-Bnf)
II - Les prisons de l’ancien régime
Sur la chute du symbole, s’il ne fait nul doute, il est à noter les timides
tentatives de réforme à partir de 1780. Necker puis sous le baron de
Breteuil, ils eurent la charge de faire fermer certaines prisons et au
titre
des geôles de l’État, l’on ferma Vincennes et celle de For-l’Évêque (1783).
Elles étaient quatre en tout : Vincennes ne valait pas mieux que la
Bastille, parce qu’elle entrait dans l’usage des lettres de cachet.
Elles virent des hôtes célèbres et avaient pour fonction d’éloigner
ceux qui pouvaient faire ombre aux pouvoirs constitués. En clair, ce
furent notamment des prisonniers politiques, selon leurs rangs ou
origines sociales, qui se voyaient enfermés
sur des périodes limitées, voire très brèves pour les gens de la noblesse, l’objet
était de rappeler
à l’ordre les inconvenants. Toutefois, certains y restèrent de très
longues années, les plus récalcitrants ou indésirables, s'ils ne
mourraient pas oubliés, ou l'objet d'une corruption interne, de rares
individus survécurent plus de trente à quarante années consécutives.
Sur le
thème, « on n’enferme pas Voltaire » maxime que l’on doit à plusieurs
personnalités politiques, celui-ci connaîtra la Bastille sous la
Régence de Philippe d’Orléans, et deux fois la prison avant de fuir à Londres. Mais il n'a été nullement inquiété sous
Louis XV du temps de la Pompadour, et il fut plutôt accommodant avec le Lieutenant Général de
Police, Nicolas-René Berryer qui lui rendait visite sur certaines
affaires publiques ayant pu faire scandale et le concernant. Puis, il navigua comme d'autres en des terres moins hostiles où il échappa aux lois du royaume. Au sujet de
Louis Le Tonnelier de Breteuil, il faut mentionner, que c’est lui, qui
a été appelé en remplacement de M. Necker renvoyé le 11 juillet, il fut à
la source de la levée de bouclier de la bourgeoisie. Ce ministre pour sa part a été
de la première vague d’émigré s’enfuyant à partir du 15 juillet dans les traces du comte d’Artois, le futur Charles X.
Le
philosophe Diderot a connu Vincennes (mais pas Voltaire) tout
comme Sade et Mirabeau qui fit un séjour à For-l’Evêque destiné aux
endettés et aux comédiens, il y passa près de trois ans. Ce dernier y développa ses facultés d’écriture. Cependant, nous sommes
loin du statut de criminel courant, plus encore du sort réservé à
certaines catégories de prisonniers politiques comme les jansénistes.
Pouvaient aussi se retrouver des sorciers, des empoisonneurs ou
guérisseurs, les priorités d’une époque pouvant changer, sauf à l’égard
de l’homosexualité, qui finissait après un temps d’emprisonnement par
un bannissement, un exil de la région ou un retour au pays d’origine le
plus souvent (et après la mort la pire des peines).
S’il exista un personnage, maintes fois emprisonnés avant
de finir à l’hospice d’aliéné de Charenton fut le Marquis de Sade.
Ce dernier allait connaître la Bastille, y écrire quelques mémoires
sans rapport
avec
ses frasques, et qui plus est, pas uniquement sexuelles. Il aurait pu
être libéré le 14 juillet 1789 de la Bastille, cependant il allait
connaître son
premier
transfert chez les « insensés » dans le Val-de-Marne une dizaine de
jours avant. Il se retrouva à l'époque dans le département de la
Seine-et-Oise à la maison de santé de Charenton. Et il a vécu un petit
temps de liberté sous la première révolution, avant d’être à
nouveau pris dans les maillons de la justice. Dans un premier temps
il fut plutôt proche du mouvement populaire, puis garda ses distances
et
condamna la République, le marquis était proche des convictions des
royalistes
constitutionnalistes.
Sur les prisons de l’ancien régime, même le très réactionnaire Maxime
Du Camp dans la Revue des deux Mondes en 1889 en fit un portrait
abominable. Il ne cacha pas l’aspect repoussant et écrivit au sujet
de For-l’Évêque, reprenant son descriptif à un manuscrit, rédigé par un magistrat au
XVIIIe siècle :
« La cour ou préau n’a que trente pieds
de long sur dix-huit de large, et c’est dans cet espace qu’on enferme
quelquefois quatre et cinq cents prisonniers… Les cellules qui sont
sous les marches de l’escalier ont six pieds carrés ; on y place cinq
prisonniers… Les cachots sont au niveau de la rivière, la seule
épaisseur des murs les garantit de l’inondation, et toute l’année l’eau
filtre à travers les murs. Là sont pratiqués des réceptacles de cinq
pieds de large sur six pieds de long dans lesquels on ne peut entrer
qu’en rampant, et où l’on enferme jusqu’à cinq détenus. Même en été,
l’air n’y pénètre que par une petite ouverture de trois pouces, percée
au-dessus de l’entrée, et lorsqu’on passe en face, on est frappé comme
d’un coup de feu. Ces cachots, n’ayant de sortie que sur les étroites
galeries qui les environnent, ne reçoivent pas plus de jour que ces
souterrains, où l’on n’aperçoit aucun soupirail. Le Grand et le
Petit-Châtelet sont encore plus horribles et plus malsains. »
A part
quelques réclusions en « chambre d’hôte », un voire deux prisonniers
par cellule et souvent un valet ou un domestique, ce sort était limité à
une petite caste de privilégié. Sinon la description entre dans la
moyenne, il existait pire comme il a été précisé et pas seulement aux
prisons du Châtelet. L’état général des geôles était plus que vétuste
et le terme inhumain le reflet global des lieux
d’enfermement ou de réclusion.
Oui, la Bastille et Vincennes ont représenté des emblèmes de
l’absolutisme, d’autant plus qu’elles relevaient de l’Etat, tout comme
la prison de Bicêtre à Gentilly, dîtes celle des « voleurs ». Où
atterrissaient, aux vues de l’époque la pire des canailles, surtout le menu fretin, et en son sein une maison de correction pour
les mineurs. Néanmoins sous Louis XVI on chercha à faire oublier
les deux régimes précédents. Les pouvoirs ministériels cherchèrent à
être plus souple à la tête de l’état, mais à la base, si les potences
du gibet de Montfaucon disparurent vers 1750, il existait encore en
l’année 1789 quelques lieux dans la ville ou l’on condamnait les
criminels avec la même sévérité. Le plus souvent menant à la mort ou à la
torture, l’exécution de la sentence était déjà à l’exposition du
public, comme un spectacle, d’une violence extrême et
banalisée. Seule considération à porter, la mort était une réalité
prégnante du quotidien.
Concernant
les autres établissements carcéraux, l’administration des
choses varia peu. Les vagues tentatives d’amélioration de la vie des
prisonniers se firent sous les apparences de l'esprit
"philanthropique". Mais tout cela était encore très moralisant et
permettait de faire des
rapports très policé. Tout s’achetait, ou se payait et en particulier le
séjour sous clef, et sans le sou ou la pension, c’était le trou de
basse-fosse, ou une pièce bondée à plusieurs, des rations de misère,
plus
un
environnement insalubre. Plus une bonne chance, de mourir, aux prises
de la « fièvre des prisons » faisait le rude quotidien des geôles. Cela
évolua lentement quand l’administration pénitentiaire se structura
à partir du Consul Bonaparte, ainsi que sa nature carcérale
et de peines. C’est au dix-neuvième qu'ont été bâties de nouvelles prisons à Paris - que s’ouvrirent certains
lieux mémorables : la Santé, La Roquette et le petit Bicêtre pour les
jeunes délinquants, … Et aussi sous la révolution que Saint-Lazare
dans le faubourg St-Denis s'institua en prison d'état. Pour ce qui fut de l’emprisonnement,
on ne chôma pas et même atteindre des records (200 à 300.000 prisonniers), et ouvrir de nouveaux lieux de détentions.
La
plupart de ces souricières, à l’exemple de la prison du Châtelet, de
la grande et petite Force, etc. ne sont plus, mais donne une idée des
conditions d’incarcérations sous les anciens régimes et pendant le
processus révolutionnaire. C’est probablement le grand oubli de cette
révolution, mais la morale commune ou plutôt des élites, pour se
moquer est un peu à l’image du bloc, il n’existait pas fondamentalement
de grandes différences entre la pensée des nobles et des classes
bourgeoises à ce sujet. L’on peut penser qu’un crime est un crime, sans
aller à s’interroger sur toutes les composantes sociales d’une société
et leurs maux. L’histoire de la Bastille sous Louis XVI n’était plus
vraiment un sujet brûlant et son activité était plus que réduite.
Cependant il n'existait pas au sein des geôles de souplesses
démesurées, ni ne s'y engagea de véritables aménagements ou
améliorations des
conditions de vie des prisonniers.
Dire que rien n’avait été fait est un peu exagéré. Il y a à
distinguer le quotidien, le vécu de la loi, et saisir qu'après les
ombres, un peu de lumière faisait jour. Dans le domaine pénal durant la Révolution
française, il y a eu de vraies avancées, comme l’abolition de la
torture et l’apparition de la guillotine, les jurys populaires, la fin
des charges payantes et héréditaires etc. L’ensemble entrant aussi dans
ce processus d’égalité et de respect de l’humaine dignité. On peut en
contester les débordements, les fureurs révolutionnaires, mais sur le
plan légal, ce fut un changement radical (à la racine des maux). Avant que la loi ne puisse entrer
dans les mentalités, ou dans les faits, il existe souvent un décalage du
temps. En ce domaine, les premières réflexions étaient antérieures à la Révolution de 89
et furent l’objet des attentions dans toute l’Europe sur les populations
vagabondes et miséreuses. Un des grandes sources des criminalités pour les pouvoirs royaux, et les
approches ont été assez similaires. L’on combattait plus les miséreux, pour la
situation de vagabondage comme objet de désordre, que le crime ou le délit que cela représentait pour les autorités.
Il s’agissait à l’échelle européenne d’un ordre coercitif, il visait avec
plus ou moins de violence à inculquer une morale et mettre au travail
forcé si besoin était. Pour exemple, des travaux d’un anglais se
nommant, John Howard, et des français comme Tenon en 1787, puis
Honoré-Gabriel de Mirabeau, qui en 1788
fit publié clandestinement, sous le titre d’un voyageur anglais ses
impressions sur ce qu’il avait pu découvrir de l’intérieur ou visiter.
L’on
retrouve, de même les récits du journaliste Mercier et ses promenades
parisiennes, mais se limitant plus à des escapades qu’à des travaux
pouvant donner un état des lieux. Quand il n'écrivait pas sur le seul produit de
son
imagination. Ce qui ne fut pas le cas de MM. Howard et Tenon. Mirabeau
copia Howard pour la France et fit des comparaisons
approximatives avec l’Angleterre. Son travail est plutôt contestable, même s’il
livre des détails importants sur les conditions de vie.
John Howard s’agissant des années pour sa rédaction de 1777 à 1784,
il nous donne un aperçu plus général et global des prisons
Européennes, du bien plus concret. Il accompagne son tableau pays par
pays et par
villes visitées, des solutions qui visaient à améliorer le sort des
prisonniers Anglais. Tout a commencé par la visite de la prison de son
district ou comté. Il trouva aux Hollandais, une attitude certes
répressive, mais plus à même de réinsérer le déviant. A côté la France
était déjà très en retard, l’idée de réparation de la faute plus
intégrée dans ce petit pays protestant et vue par un calviniste,
esquisse
une différence majeure d’appréciation. Sans pour cela bousculer les
fondamentaux moraux, une logique plus inclusive, moins emprunte de
souffrances, ce qui n’était pas le cas de la Grande-Bretagne ou de
l’Allemagne et d’autres contrées. Ces États ont eu un système assez
similaire et variant peu sur la forme ou le fond. Il faut pour cela se
tourner vers le travail de Michel Foucault, qui à ce sujet représente une
des plus grandes sommes de connaissances et savoirs sur la question
asilaire et carcérale.
« Des abus inhumains m'ont fait écrire cet ouvrage ; c'est à la pitié
que m'inspiraient les prisonniers qu'on le doit. Elu shérif du comté de
Bedfort, j'ai vu ces abus de près, et ils m'ont inspiré le désir d'y
remédier. J'ai vu des hommes reconnus innocents par la décision des
jurés, d'autres contre lesquels on n'avait pas trouvé assez de
présomptions pour les soumettre à un jugement, ou dont les accusateurs
avaient abandonné la poursuite, traînés de nouveau dans les prisons, et
y être renfermés jusqu'à ce qu'ils eussent payé divers frais au
geôlier, au greffier, etc., je n’ai pu les voir sans les secourir.
»
Il s'agit des débuts de l’Introduction de John Howard, dans le tome 1 sur l’État des
prisons et des Maisons de Force, traduit de l’Anglois. (disponible sur le site Gallica de la Bnf) Cet ouvrage a été publié en 1788 à Paris, par la librairie Lagrange
située vis-à-vis du Palais Royal, rue Saint Honoré, précise la
jaquette de ce livre volumineux.
«
De cette présomption que tout mendiant est un vagabond, et tout
vagabond un individu suspect, provient ce bizarre enchevêtrement de
mesures d'assistance et de police que présente dans notre ancien droit
la législation des pauvres, véritable type de la matière mixte. On en
trouve le complet développement au seizième siècle dans l'institution
du Grand-Bureau des pauvres, qui est à la fois un organe administratif
charitable et un instrument de police ; cette juridiction passe en 1656
à l'Hôpital Général, qui obtint ainsi une véritable mainmise sur les
pauvres, soustraits à la justice ordinaire, et auxquels on infligeait
des peines sans forme ne figure de procès. Dans les provinces, la
police des vagabonds et malfaiteurs était confiée aussi à une
juridiction d'exception, les tribunaux de maréchaussée.
La Révolution française a proclamé la liberté personnelle, la liberté
du travail, la liberté de circulation et d'établissement. Mais, en
démolissant les vieilles barrières, elle enleva du même coup à
l'ouvrier les appuis séculaires qui soutenaient sa faiblesse ou son
isolement. En outre, cette réforme capitale a été bientôt suivie par
l'invention des machines, qui amena un excès momentané de population
ouvrière parce que le développement corrélatif de la consommation ne se
produisit pas immédiatement. De là provinrent des crises périodiques de
chômage et de misère, la nécessité pour le travailleur d'aller chercher
ailleurs l'occupation qui lui manquait sur place, la constitution enfin
d'une catégorie d'ouvriers secondaires, moins habiles, moins laborieux,
moins assidus, qui ne travaillent que quand la besogne presse et sont
les premiers congédiés dès que les commandes se ralentissent. C'est
cette sorte d'armée de réserve de l'industrie qui fournit les éléments
d'un vagabondage fonctionnel spécial d'ouvriers en quête de travail,
venant compliquer l'ancienne notion du vagabond qui ne travaille pas
parce que la bonne volonté lui fait défaut.
»
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Chronologie des journées

du 12, 13 et 14 juillet 1789
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Fin de matinée du dimanche 12 juillet
L’information dans tout Paris circule sur le renvoi de Necker intervenu
hier. À Midi, aux jardins du Palais-Royal, l’avocat et journaliste
Camille Desmoulins, grimpe sur une table du café de Foy et harangue la
foule des promeneurs et appel à porter dans un premier une cocarde
verte (qui sera celle du comte d’Artois). Voilà ce qu’a pu dire en
substance Camille Desmoulins :
« Je venais de sonder le
peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. Je ne
voyais pas les groupes, quoique vivement émus et consternés, assez
disposés au soulèvement. Je fus plutôt porté sur la table que je n'y
montai. A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une foule immense.
Voici ma courte harangue que je n'oublierai jamais « Citoyens ! Il n'y
a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles ; M. Necker est
renvoyé ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélemy de patriotes, ce
soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ de
Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource, c'est de
courir aux armes! ».
L’après-midi :
Le régiment de cavalerie, le Royal-allemand charge la foule des
Tuileries. En début de soirée, le baron de Bézenval à la tête de ses
troupes donne ordre d’intervenir aux soldats Suisses stationnés sur le Champ
de Mars. Le prince de Lambesc envahit le jardin des Tuileries. En
soirée, les manifestations envahissent les rues, la Lieutenance
Générale de Police est une des premières cibles et certaines prisons,
d’où en sortent quelques prisonniers. A noter que l’on cherche aussi où
se trouvent des vivres et si les murs des fermiers généraux vont être
l’objet des révoltes populaires, les boulangers sont de même l’objet de
pilage et de règlements de compte.
Lundi 13 juillet
La nuit :
À une heure du matin, quarante-huit des cinquante barrières d’octroi
qui permettent l’entrée dans Paris sont incendiées et tombent aux mains
des émeutiers. Il s’ensuit une nuit d’allégresse, et des débordements.
Où l’on mange, chante, danse, et l’on boit beaucoup dans les cafés ou
sur le pavé. Les réveils seront parfois brutaux, du moins les agapes
dans certains lieux ont pu dégénérer et effrayer les « bourgeois ». Et
servir à dénoncer les couches populaires, comme a pu le faire
l’historien et archiviste des registres, notes manuscrites et documents
de la Bastille, Frantz Funck-Brentano.
La matin jusque dans l’après-midi :
A six heures du matin est sonné le tocsin, à la même heure le domaine
de Saint-Lazare est attaqué, et pillé. A huit heures se tient une
réunion des « Électeurs » à l’Hôtel-de-Ville, ils investissent les
lieux où converges des foules, De Flesselles qui en prend la tête est
plus ou moins présent dans la matinée. Il est décidé d’un «comité
permanent» et de la création d’un «milice bourgeoise» de 12 puis de 48
000 hommes, soit 1000 environ par district intra-muros. Tous auront une
cocarde rouge et bleue. Ils organisent et mettent à sac le Garde-Meuble
pour récupérer des armes. Jacques de Flesselles ordonnera dans la
journée la fabrication de 50 000 piques en fer forgées. Il cherchera à
en être l’initiateur et jouera le meneur tout en étant l’informateur du
pouvoir, ce double jeu découvert, lui coûtera la vie et de se retrouver
sur un pique le lendemain soir.
Fin d’après-midi :
À 17 heures, une délégation de l’Hôtel-de-Ville se rend aux Invalides
pour réclamer les stocks d’armements s’y trouvant. Le gouverneur de
Sombreuil refuse et éconduit son petit monde, tout cela en lien avec de
Broglie. De son côté Mr de Flesselles s’amuse… il sait et promène
celles et ceux réclamant des armes et il va continuer son manège, il est
l’homme de la situation.
Mardi 14 juillet 1789, par un temps ensoleillé
Le matin :
Vers huit heures re-belote et dix-de-ders, les foules en colère ou
cherchant à s’informer convergent de nouveau à l’hôtel de ville,
nouveau spectacle du Prévost, de plus la Bastille fait parler d’elle et
des habitants du faubourg Saint-Antoine essaient de parlementer ou de se
faire ouvrir les portes, où commencent à s’agglutiner des passants et
curieux. On y trouve Jean-Paul Marat avec la comédienne du
Théâtre Français Me Contat et le citoyen Barras (futur Vice-consul). Ils
sont présents comme spectateurs célèbres. Pendant que deux agités
cherchent à avoir des armes auprès de l’Arsenal à quelques centaines de
mètres. Ils trouvent un canon qui leur explose à la face et échouent dans leur tentative. Pendant
des heures, il ne va rien se passer, les gens parlent et assistent
impuissants devant le colosse de pierre et ses fossés.
Vers 10
heures : après avoir pris connaissance du refus du gouverneur des
Invalides, une foule se masse de 10 à 50.000 personnes devant, puis
envahit les Invalides. Les armées en place pas très loin sur le
champ de Mars ne bouge pas, de tous les côtés des appels à la
fraternisation se font entendre. C’est un des grands évènements de la
journée. Finalement, la foule escalade les fossés, rompent les
grilles, s’engagent dans les caves et prennent 28 à 38.000
fusils, plus 12 pièces de canons et plus. Sauf qu’il manque l’essentiel :
les poudres et les munitions, et dans la confusion totale, c’est un
soldat des Gardes Françaises (M. Harné), qui pense à soutenir les assiégeants de
la Bastille et les rallier avec son régiment.
A partir de 10 heures 30,
du côté de l’Hôtel-de-Ville : poussés par les contestations populaires,
les électeurs de la ville de Paris siégeant à l’Hôtel-de-Ville
envoient une délégation au gouverneur M. de Launay, pour pourvoir à la
distribution des poudres et balles pour les besoins de la « milice
bourgeoise ». Cette délégation est reçue et repars sans suite.
Vers 11
heures 30 : Une deuxième délégation, conduite par Jacques Alexis
Thuriot de la Rozière et Louis Ethis de Corny. La députation n’obtient
rien après avoir déjeuner sur place. La foule s’impatiente, mais tient
bon.
L’après-midi :
A 13 heures 30 : Les invalides de la Bastille et les 32 gardes suisses
obéissent gouverneur de Launay et ouvrent le feu.
14 heures : La
troisième délégation, parmi cette nouvelle « députation », l’abbé
Claude Fauchet, futur co-fondateur et esprit du club des Cordeliers (Société des amis des droits de l'homme et du citoyen).
15
heures : une quatrième délégation, mais elle n’obtient toujours rien. Les
soldats de la garnison de la Bastille et les assiégeants se
tirent dessus et ne prend fin qu’au bout d’une heure trente.
La Prise de la Bastille, Charles Thévenin, 1793, Musée
Carnavalet
Vers 15
heures 30 : 61 Gardes Françaises arrivent devant la Bastille avec cinq
ou dix canons A sa tête, Pierre-Augustin Hulin, ancien sergent aux
Gardes-Suisses, il va avec son régiment au-devant avec les 5 ou 10
pièces d’armes des Invalides. Les canons sont rangés en batterie contre
les portes et le pont-levis du château.
A 17 heures : Capitulation de
Launay et "chute", ou plus exactement, il s'agit de la reddition de la Bastille au profit des assiégeants. 8 prisonniers
sortent de leurs cellules, dont un noble présent depuis 1759.
Vers18
heures : Il est donné ordre aux troupes d’évacuer Paris.
Le mercredi 15 juillet, « au
matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale, déclara qu'il avait
donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Le
lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il rappelait
Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait à
Paris, sanctionnant par sa présence, le fait accompli. Les
contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention du
duc de Liancourt ».
Le même jour Lafayette est nommé par Louis XVI commandant en chef des
gardes parisiennes, puis le 17, le roi se rendra à l’Hôtel-de-Ville et
ce n’est qu’un début… de l'histoire de la Révolution.
Notes de Lionel Mesnard
LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
« L'assemblée
des représentants de la commune de Paris, dans le but de récompenser
les vainqueurs, chargea une commission spéciale d'en dresser la liste
après une enquête. La commission siégea du 22 mars au 16 juin 1790 et
retint 954 noms. La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg
Saint-Antoine que Baudot surnommait le père nourricier de la
Révolution. Les Parisiens de Paris y figurent avec un très grand nombre
de provinciaux.
La majorité se compose d'ouvriers, mais toutes les catégories sociales
comptent des représentants : 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28
cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 25 ouvriers en
gaze, 14 marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de
chapeliers, de cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et
de teinturiers, et des quantités moindres des autres corps d'état. En
particulier, mentionnons des hommes de lettres, des étudiants, des
militaires et des abbés. L'horlogerie se trouve représentée par
plusieurs grands rôles : Hébert, J.-B. Humbert, les futurs généraux
Rossignol et Hulin.
»
M. Jaurès a commenté avec éloquence ces constatations :
« En cette héroïque journée de la Révolution bourgeoise, le sang
ouvrier coula pour la liberté. Sur les cent combattants qui furent tués
devant la Bastille, il en était de si pauvres, de si obscurs, de si
humbles que,plusieurs semaines après on n'en avait pas retrouvé les
noms et Loustalot dans les Révolutions de Paris gémit de cette
obscurité qui couvre tant de dévouement sublime : plus de trente
laissaient leur femme et leurs enfants dans un tel état de détresse que
des secours immédiats furent nécessaires. On ne relève pas dans la
liste des combattants les rentiers, les capitalistes pour lesquels en
partie la Révolution était faite. Il n'y eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de citoyens actifs et de citoyens passifs ».
Source : Les Grandes Journées de la Constituante
Albert Mathiez - Les Editions de la passion
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La journée
d'un héros de la Bastille, raconté par lui-même
De JEAN-BAPTISTE HUMBERT, HORLOGER
Il
est glorieux de s’arracher à un lâche repos, de s’exposer aux dangers,
de ne fuir ni la douleur ni la mort, de chercher les nobles aventures,
de purger la terre des monstres qui la désolent, & de la rougir de
leur sang.
Wieland
A Paris, le 12 août 1789,
Chez Volland, quai des Augustins, n°25 - De l’Imprimerie de Grange, rue de la Parcheminerie.
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Avertissement
Français, mes Compatriotes,
Je suis natif de Langres, j’ai appris l’horlogerie
en Suisse, et notamment à Genève où j'étais Compagnon, quand
cette République perdit sa liberté. Je dormais tranquillement sur un
lit de camp dans un corps-de-garde, lorsque les troupes Françaises
s’emparèrent de la Ville, dont plusieurs traîtres leur avaient ouvert
les portes.
Je fus témoin de la consternation des Bourgeois, & confident des
imprécations qu’ils firent contre un Ministre de France, qui ,
disaient-ils, avait trompé mon Roi ; j’entendis si souvent des soupirs,
des plaintes et des regrets, que je gardai longtemps dans mon cœur,
pour ce Ministre, une partie des mêmes sentiments qu’avaient
pour lui les malheureux Genevois (1). Je revins à Paris en
1787 ; là je m’habituai, sans le sentir, à porter le joug qui
paraissait si lourd à beaucoup de mes compatriotes, les braves
Parisiens.
Comme eux, le 12 Juillet, à la nouvelle, que la populace armée
attaquait les Bourgeois au lieu de les défendre, je me transportai à
St-André-des-Arcs pour y offrir mes services, me croyant de ce District
: l’attaque aux Tuileries, par le Prince de Lambesc, et plusieurs
autres circonstances connues de tout le monde, ayant augmenté les
alarmes des Bourgeois, et les ayant décidés à prendre les armes, je me
soumis aux Commandants qu’ils nommèrent.
Dans tous mes travaux, je croyais si fort n’avoir fait que mon devoir,
que je ne voulais tirer ni gloire ni avantage, content dans mon état de
gagner six francs par jour, jusqu’à que je m’établisse ; mais plus
content encore d’avoir aidé la France à recouvrer sa liberté, et
d’avoir causé quelques plaisirs à mes parents au récit de mes actions.
Ces parents informés, par une affiche, que MM. de la Ville demandaient
à connaître les Citoyens qui se sont signalés à la prise de la
Bastille, ces parents, dis-je, m’obligent d’aller détailler ma conduite
à MM. les Commissaires examinateurs à l'Hôtel-de-Ville. Je préfère
donner ces détails au Public je m’oppose à ce que la ville de Langres
ajoute aucune foi, à ce que mes parents y ont mandé, jusqu'à que j'aie
les certificats de tous ceux que je cite dans ma déclaration ; j’invite
chacun à me démentir, ou à me donner son approbation. J’ai l’honneur de
prier. Messieurs du Bureau de l’Hôtel-de-VilIe, de faire faire les
recherches que j’indique, avant d’enregistrer aucun des faits qui me
concernent, ni de me donner aucune des récompenses dont ils veulent
honorer ceux qui ont servi la Patrie.
Déjà quelques Citoyens combattants pour la liberté, m’ont reconnu à
l’Hôtel-de-Ville avec mon habit et ma giberne, ils m’ont fair l’honneur
de vouloir signer ma, déclaration, dont je leur ai fait lecture.
J'y ai consenti mais cela ne suffit pas. Tout ce que j’avance a eu des
témoins, ainsi il me faut la signature de tous ces témoins.
*
Journée de Jean-Baptiste Humbert, horloger,
qui, le premier, a monté sur les tours de la Bastille
Je me nomme J.B. Humbert, natif de Langres, travaillant et demeurant à
Paris chez M. Belliard Horloger du Roi, rue du Hurepoix (la rue
n'existe plus, elle fut intégrée au quai des Augustins, proche de la
Seine, dans l'actuel 6ème arrondissement).
Me croyant du District de Saint-André-des-Arcs, je me rendis à cette
paroisse, ce lundi matin, ainsi que tous les Citoyens, avec lesquels je
fis patrouille le jour et la nuit du lundi au mardi, mais avec des
épées, le District n'ayant point de fusils, ou n'en ayant que
quelques-uns.
Accablé de sommeil, de fatigue, et de besoin de nourriture, je quittai
le District à six heures du matin. J'appris dans la matinée qu'on
délivrait aux Invalides des armes pour les District ; je retournai
aussitôt en avertir les Bourgeois de Sainte André, qui étaient
assemblés vers les midi & demi. M, Poirier Commandant, sentit la
conséquence de cette nouvelle, et se disposait à y conduire des
Citoyens ; mais, retenu par les demandes des uns et des autres sur
différentes choses, il ne pouvait partir ; ne voyant, dans ces
différentes affaires, que peu d'importances auprès de l'avantage de
procurer des armes aux Bourgeois, je me saisis du sieur Poirier et
l’emmenai, comme de force, avec cinq ou six Bourgeois.
Nous arrivâmes aux Invalides environ à deux heures, et nous y trouvâmes
une grande foule, qui nous obligea de nous séparer. Je ne sais ce que
devint le Commandant, ni sa troupe. Je suivis la foule pour parvenir au
caveau où étaient les armes.
Sur l'escalier du caveau, ayant trouvé un homme muni de deux fusils, je
lui en pris un, et remontai, mais au haut de l'escalier, la foule était
si grande, que tous ceux, qui remontaient, furent forcés de se laisser
tomber jusqu'au fond du caveau. Ne me sentant que froissé et non blessé
par cette chute, je ramassai un fusil qui était à mes pieds, et je le
donnai à i’instant à une personne qui n’en avait point.
Malgré cette horrible culbute, la foule s’obstinait à descendre, comme
personne ne pouvait remonter, on se pressa tant dans le caveau, que
chacun poussa les cris affreux de gens qu’on étouffe. Beaucoup de
personnes étaient déjà sans connaissance alors tous ceux, dans le
caveau, qui étaient armés, profitèrent d'un avis donné de forcer la
foule non armée, de faire volte-face en lui présentant la baïonnette
dans l'estomac. L’avis réussit, alors nous profitâmes d’un moment de
terreur et de reculée pour nous mettre en ligne, et forcer la foule de
remonter.
La foule remonta, et l'on parvint à transporter les personnes étouffées
sur un gazon près du dôme et du fossé. Après avoir aidé et protéger le
transport de ces personnes, voyant l'inutilité de ma présence, armé de
mon fusil, je cherchai, mais vainement, mon Commandant ; alors je pris
le chemin de mon District.
J'appris en chemin qu'on délivrait de la poudre à l'Hôtel-de-Ville. J’y
portai mes pas, on m'en donna en effet environ un « quarteron », sans
me donner de balles, n'y « en ayant point », disait-on. En sortant de
l'Hôtel-de-Ville, j'entends dire qu’on assiège la Bastille. Le regret
de n'avoir point de balles me suggéra une idée que j'accomplis
aussitôt, c’était d’acheter des petits clous, ce que je fis chez
l'Epicier du coin du Roi, à la Grève. Là j'arrangeai, & graissai
mon fusil.
En sortant de chez l'Epicier, comme j’allais charger mon fusil, je fus
à côté d’un Citoyen qui m’annonça qu’on délivrait des balles à
l’Hôtel-de Ville, alors j’y courus et reçus en effet « six petites
balles appelées chevrotines ». Je partis aussitôt pour la Bastille, et
chargeai mon fusil en chemin. Arrivé par, les quais dans la seconde
cour de l'Arsenal je me joignis à quelques personnes disposées à aller
au siège.
Nous trouvâmes quatre soldats du Guet-à-pied armés de leurs fusils, je
les engageais à venir au siège ; sur leurs réponses qu'il n'avaient ni
poudre ni poudre ni plomb, on se cotisa pour leur en donner à chacun
deux coups. Alors ils suivirent de bonne volonté.
Au moment que nous passions devant l'Hôtel de la Régie, on venait de
briser deux caisses de balles, qu'on donnait à discrétion
j'emplis mes poches de mon habit, afin d’en donner à ceux qui qui en
manqueraient. J'en ai encore plus de trois livres à présenter.
A quelques pas de là, j'entendis crier au secours par une femme,
j'allai aussitôt à elle, & elle m’apprit qu'on « mettait le feu au
magasin des salpêtres ». Elle ajouta, « que c'était une injustice,
puisque ce magasin avait été ouvert et livré aux Bourgeois aussitôt
qu'ils l'avaient désiré ». Je me fis conduire seul par cette femme au
magasin, et j'y trouvai un Perruquier, « muni dans chaque main de deux
tisons allumés », avec lesquels il mettait le feu en effet. Je courus
sur ce Perruquier, je lui donnât un grand coup de la crosse de mon
fusil sur l'estomac, qui le renversa. Alors ayant vu qu’un tonneau de
salpêtre était enflammé, je le renversai sans dessus dessous pour
l'étouffer, ce qui réussit.
Pendant cette action, deux domestiques de la maison vinrent me supplier
de venir les aider à chasser gens mal-intentionnés qui étaient entrés
malgré eux, et avaient forcé la salle des archives, je les suivis, je
chassai des appartements plusieurs particuliers qui avaient déjà
brisé des armoires, sous le prétexte de chercher de la poudre.
Je
sortis de la maison, comblé de bénédictions ; ayant retrouvé les
soldats du Guet à qui j'avais donné de la poudre et du plomb, j’obtins
de l'un d’eux qu’il se plaçât en faction devant la porte. Je dirigeai
aussitôt mes pas vers la Bastille, par la cour l’Arsenal, il était
trois heures et demie environ, le premier pont était baissé : les
chaînes coupées, mais la herse barrait le passage. On s'occupait à
faire entrer du canon à bras les ayant démontés d'avance, je passai par
Ie petit pont, et j'aidai en dedans à faire entrer les deux pièces de
canon.
Lorsqu'ils furent remontés sur leur affut, d'un plein et commun accord,
on se mit en rang de cinq ou six, et je me trouvai au premier rang.
Ainsi rangés, on marcha jusqu’au pont-levis du château ; là, je vis
deux soldats tués , étendus à chacun des côtés ; à gauche où j’étais,
l'uniforme du soldat étendu, était de Vintimille ; je ne pus distinguer
l'uniforme du soldat étendu à la droite.
On braqua les canons ; celui de bronze, en face du grand pont-levis
& un petit de fer, damasquine en argent, en face du petit pont. Ce
canon m'obligea de quitter mon rang et comme on désirait, à cet
instant, savoir si, sur le donjon, on ne donnait pas quelques nouveaux
signes de paix, je me chargeai de parcourir la terrasse.
Pendant cette mission, on se décida à commencer l'attaque, à coups de
fusil : je me hâtai de revenir à mon poste, mais mon chemin se trouvant
barré par une foule de monde malgré le péril, pour le reprendre |e
revins par le parapet, et repris mon poste ; je fus même obligé de
mettre le pied sur le cadavre du soldat de Vintimille.
Nous tirâmes, chacun, environ six coups. Alors il parut un papier, par
un trou ovale, la largeur de quelques pouces ; on cessa de tirer : un
de nous se détacha, et fut à la cuisine chercher une planche, pour
aller prendre le papier, on mit la planche sur le parapet ; beaucoup de
personnes montèrent dessus pour faire contrepoids : un homme s’avança
sur la planche ; mais au moment où il allait saisir le papier, il fut
tué d’un coup de fusil et tomba dans le fossé.
Une autre personne (note : Stanislas Maillard), aussitôt, qui portait
un drapeau, quitta son drapeau, et fut prendre le papier dont on fit la
lecture à haute et intelligible voix. Le contenu de ce papier n’ayant
pas satisfait par la demande qu’il faisait d’une capitulation, on opina
de tirer le canon ; chacun se rangea pour passer le boulet,
A l’instant qu’on allait mettre le feu, le peut pont-levis se baissa :
à peine était-il baissé qu’il fut rempli ; je n’y fus environ que le
dixième. Nous trouvâmes fermée la porte de derrière le pont-levis ;
après environ deux minutes, un invalide vint l’ouvrir, et demanda ce
qu’on voulait : « Qu'on rendit la Bastille », lui répondis-je, ainsi
que tout le monde : alors il laissa entrer. Mon premier soin aussitôt
fut de crier qu’on baissât le pont ; ce qui fut fait.
Alors j'entrai dans la grande cour (environ le huit ou le dixième). Les
Invalides étaient rangés à droite ; et à gauche des Suisses : nous
criâmes bas les armes ; ce qu'ils firent, hors un Officier Suisse.
J'allai à lui, et lui présentai la baïonnette, pour l'y forcer, en lui
disant encore, bas les armes. » Il s’adressa à l'assemblée, en disant :
« Messieurs soyez persuadés que je n'ai pas tiré ».
Je lui dis aussitôt : « Comment oses-tu dire que tu n'as pas tiré, ta
bouché est encore toute noircie d'avoir mordu ta cartouche? » En lui
disant ces mots, je sautai sur son sabre ; au même instant, un autre
particulier en fit autant : comme nous disposions moi et le particulier
à qui aurait le sabre, ma vue se tourne du coté d'un escalier à gauche,
et j'y vois trois Bourgeois qui avaient monté cinq ou six marches, et
qui les redescendaient avec précipitation ; je quittai aussitôt le
sabre,, et muni de mon fusil, que je n'avais pas quitté, je me portai
vivement sur l'escalier, pour donner du secours aux bourgeois, que je
croyais qu'on venait de faire rebrousser chemin : je montai rapidement
jusqu'au donjon, sans m'apercevoir que je n’étais suivi de personne ;
j’arrivai au haut de l'escalier sans avoir rencontré personne non plus.
Au donjon, je trouvai un soldat Suisse accroupi, me tournant le dos ;
je le couchai en joue, en lui criant, bas les armes ; il se retourna
surpris, et posa à terre ses armes, en me disant : « Camarade, ne me
tuez pas, je suis du Tiers Etat, et je vous défendrai jusqu'a la
dernière goutte de mon sang : vous savez que que je suis obligé de
faire mon service ; mais je n'ai pas tiré. » Pendant ce discours je ramassai son fusil, alors je lui commandai, la
baïonnette sur l'estomac, de me donner sa giberne et de me passer au
col, ce qu’il fit.
Aussitôt après, je fus au canon qui était perpendiculaire au-dessus du
pont-levis, à dessein de la démontrer de dessus son affut, pour
l'empêcher de servir. Mais comme j'avais l'épaule droite à cet effet
sous la gueule du canon, je reçus un coup de fusil partant des
environs, dont la balle m'atteignit au col en me perçant mon habit et
mon gilet ; je tombai étendu sans connaissance ; le Suisse à qui
j'avais donné la vie, me traina sur l'escalier, sans que pour cela
j'aie abandonné le fusil, que je trainai avec moi, « à ce qu'il me dit
» ; mais j'avais lâché le fusil pris aux Invalides.
Revenu de mon évanouissement, je me trouvai assis sur l'escalier ; le
Suisse m'avait secoué pour me faire revenir et pour arrêter le sang qui
sortait en abondance de ma plaie, il avait coupé un morceau de sa
chemise, qu'il avait mis dessus.
Me trouvant abattu, je me décidai à descendre, en priant le Suisse de
me soutenir, ce qu'il fit de bonne grâce. Vers le milieu de l'escalier
nous rencontrâmes des Bourgeois cuirassés et non cuirassés qui
montaient ; me voyant couvert de sang, ils crurent que c'était le
Suisse qui m'avait blessé, ils voulaient le tuer, je m'y opposai en les
désabusant. Heureusement ils me crurent à ma parole continuai soutenu
par lui, à descendre.
Arrivés ensemble dans la cour, on ne voulut pas laisser sortir le
Suisse ; je fus donc obligé de m’en aller seul ; on me fit un passage,
en voyant mon sang et ma blessure. Vers la cuisine de la Bastille, je
rencontrai un Chirurgien-Major, qui me sollicita de lui montrer ma
blessure ; après l’avoir tâtée, il m'assura que j’avais, dans le corps,
une balle, qu’il ne pouvait seul retirer , et il me décida à aller dans
un Hôpital, me faire panser.
En chemin, je rencontrai un particulier, qui sortait des Minimes, où il
venait de se faire panser d’une foulure au poignet. Il me conduisit aux
Minimes où l’on voulut bien me panser. On n’y trouva point de balle.
Pressé d’une violence soif, on me donna pleine une écuelle d’étain de
vin et d’eau, : ce qui me rendit mes forces. Alors je, me levai joyeux
dans l'intention de recourir à la Bastille.
Je me rhabillai aussitôt, je repris mon fusil et ma giberne, mais je
fus prié instamment de changer de résolution, par les Minimes, qui
m’avaient pansé. Ils m’assurèrent : que le mouvement pouvait rendre ma
blessure très-dangereuse et ils me firent donner ma parole de retourner
dans ma chambre, pour y prendre du repos, qu’ils croyaient absolument
indispensable. Ils voulurent me conduire, mais je les remerciai.
En chemin, le souvenir de quelques amis, demeurant rue de la
Ferronnerie, me vint à la mémoire ; je les avais quittés le matin et
ils avaient paru inquiets sur les dangers que leur faisait pressentir
mon ardeur ; je fus chez eux et quatre Bourgeois armés me conduisirent
rue du Hurepoix. Je reçus partout des éloges en passant ; mais, arrivé
sur le Quai des Augustins, la foule nous suivit, en me croyant un
malfaiteur ; et deux fois elle proposa de me mettre à mort ; ne pouvant
répondre à tout le monde, j'allais être saisi quand que je fus reconnu
par un Libraire du Quai ; il me força d’entrer chez lui, et me sauva
des mains de la foule ; je couchai chez lui et y reçus tous les secours
dont j'eus besoin.
Je me reposai jusque vers les minuit, que je fus réveillé par les cris
répétés, « aux armes! aux armes! » alors je ne pus résister à l’envie
d’être encore utile ; je me levai, je m’armai et me rendis au
Corps-de-Garde, ou je retrouvai M. Poirier Commandant, sous les ordres
duquel je demeurai jusqu’au lendemain matin.
Nous soussignés que les détails faits dans le récit contenant 16 pages, sont exacts en ce qui concerne la prise de la Bastille :
Par MM. Ducastel, canonnier ; Maillard, Richard ; Dupin ; Georget.
Note :
(1) « En février 1781, une nouvelle révolte éclate. Bourgeois et natifs
s'emparent du pouvoir et promulguent une loi octroyant l'égalité civile
à tous les Genevois. Le roi Louis XVI, que l'aristocratie genevoise a
appelé à son secours, s'inquiète de cette révolution qui pourrait
donner de mauvaises idées à son propre peuple. À son instigation, une
coalition de trois armées composée de troupes françaises, sardes et
bernoises assiège Genève, qui capitule le 2 juillet 1782. »
Source : Archives de la République et canton de Genève
(https://ge.ch/archives/7-troubles-politiques-geneve-au-xviiie-siecle)
Légende de l'image :
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A gauche : Portrait d'après nature du sieur Harné, natif de Dôle
en Franche Comté, grenadier aux Gardes Francaises qui à monté le
premier à l'assaut et a arrêté le gouverneur de la Bastille (...).
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A droite : Portrait d'après nature du sieur Humbert, horloger natif de Langres qui a monté le deuxième à l'assaut à la prise
de la Bastille le mardi 14 juillet 1789.
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Sources : Gallica-Bnf, Journée de Jean-Baptiste Humbert,
raconté par lui-même et images du musée Carnavalet
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La Bastille :
Mémoires pour servir à l'histoire secrète
du gouvernement français
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Au centre : Le gouverneur De Launay sortant de la Bastille en fin de journée
|
«
Les deux révolutions de 1789 et de 1830 offrent, dans les principales
circonstances qui les ont précédées, accompagnées et suivies, une
identité frappante ». Notre auteur, Pierre Joseph Dufey, avocat, publie
cet ouvrage en 1833. Il avait à peine 19 ans en 1789, il allait connaître
les émeutes parisiennes de 1830 et la révolution de 1848. Historien à
la fin de ses jours, il a retracé sur une vingtaine de pages dans un
chapitre, les événements vues principalement depuis la Bastille, des
journées du 12, 13 et 14 juillet.
Avec des apports très précieux et précis, il
n’est pas si facile de trouver un récit qui ne soit pas l’objet de
considérations à l’égard des foules parisiennes méprisantes, ou bien
échappant à des préjugés sociaux. Ce texte non seulement ne se trompe
guère, et fait un état de la journée connue heure par heure, allant
d’environ huit heures du matin à cinq heures trente de l’après-midi,
quand le gouverneur de la place décide de se rendre. Le reste
correspond au mieux au déroulement et certaines indications
n’apparaissant pas toujours dans d’autres textes.
La question est de savoir avec notamment des chiffres contradictoires
sur le nombre de participants, comment l’on passe selon les auteurs du
simple au double, voire au triple, l’estimation la plus haute étant de
50.000 personnes. Cela semble très difficile à apprécier, un individu
peut à lui seul être parent et disposer d’une grande famille, et si un
seul membre y prenait part, n’était-il pas aussi le porte-voix ou le
délégué de son foyer? De plus comment comptabiliser, combien
d’endroits disséminés dans la capitale ont été l’objet de rassemblements?
A ce sujet, ils furent plusieurs. La foule fut compacte en se rendant aux
Invalides, les quartiers populaires, c’est-à-dire les faubourgs étaient en très
grosse effervescence, les jardins du Palais Royal, l’Hôtel de Ville
et la place de Grève furent des sites actifs. Ils ont été les points chauds de ces
journées. Les armées présentes autour de la capitale étaient surtout
concentrées à l’ouest, sur les champs Elysées et aux champs de Mars,
duquel de Broglie eut le sentiment de faire face à 300.000 personnes.
Ce comptage des forces peut tourner à une bagarre de chiffre, et dans
ce cas, on peut présumer que cette masse incalculable fut l’objet d’une
peur manifeste, ou d’une réalité pas loin de la multitude. Plus que
l’idée d’y voir que de petits foyers d’agitation, ce fut au moins la
moitié de la ville qui était en agitation. Si le verrou des barrières
sauta, le 12 au soir et dans la nuit, pendant plusieurs jours cela
grouilla de partout, sans considération d’âge de sexe ou de condition,
et l’estimation haute probablement en dessous des faits.
La
question serait de savoir comment cela a pu converger? Surtout en
l’absence de tête (ou leader) des foules, comment se sont organisés les
faubourgs ou les quartiers (paroisses), notamment là où la population
était la moins aisée dans la ville, sans parler des traînes misères qui
peuplaient les rues et les campagnes avoisinantes? Pour les
témoignages,
si l’on a pu en conserver quelques-uns de parisiens, fallait-il être
présent au bon moment, ou au bon endroit, que la mémoire ne fasse pas
défaut! Normalement c’est irracontable, ou il faut citer un ou tous
les témoignages et vérifier plein de détails et les confondre, alors
comment faire parler une masse d’anonyme, si de plus on dispose à son
sujet de beaucoup trop de jugements de valeur?
Croire comme le pense Michelet, au fil d’un récit allégorique dans son
histoire de la Révolution, que tout cela a été fait sous l’égide de grandes
valeurs, c’est un peu grossier et tiré par les cheveux. Si le symbole
de la Bastille est à prendre en considération comme la chute d’une
justice arbitraire, et, en tant que symbole, plus que dans les faits,
c’est la poudre qui conduisit à la Bastille la population. Le matin,
les Parisiens s’étaient emparés des armes entreposées aux Invalides. Sur un mode moins
cocardier et plus social, les émeutes contre le mur des Fermiers
généraux et les boulangers furent en lien avec l’appel des ventres, plus
qu’en l’édification de principes nouveaux ou fondateurs.
Ensuite, il faut prendre en compte - que ce qui allait être central et mettre tout le monde en
mouvement avec la question des armes. Sur lesquelles la bourgeoisie et
ses milices - qui deviendra la future Garde nationale - allaient avoir le
dessus et le monopole de la distribution. Et récupéreront après
l’insurrection celles-ci en les rachetant auprès des ouvriers. S’il
existe une responsabilité ou une direction se dessinant, il faut y voir
les électeurs des États-généraux et relais dans chaque district de la
nouvelle Assemblée nationale devenue Constituante.
L’objet
du camp
royaliste était de trouver un prétexte pour faire tomber le Parlement
du Tiers et ses amis. S’il n’y avait pas d’ordre apparent, toutefois ce
fut
mener de main de maître, sans qu’on puisse distinguer pour quel intérêt
spécifique, sauf à savoir que la bourgeoisie en sortie gagnante et que
les bustes portées de Lafayette ou de Necker par certains ne
représentaient pas tout le petit peuple, les gens du commun,
c’est-à-dire
la masse ouvrière ou des "bras nus".
La
Bastille faisait affiche de fantasmagorie, cette prison très présente
dans les mémoires parisiennes n’a pu que remuer son lot de bruits (rumeurs), sans
qu’elle soit vraiment connue pour ses activités internes. De plus, les
prisonniers étaient tenus par le secret de leur séjour, ils signaient à
cette fin un engagement, s’il se voyaient libérés. Face à un système
opaque et voulu en tant que tel, un homme en particulier
allait construire la légende presque de A à Z et nourrir les histoires
à
dormir debout de la Bastille et aussi de Vincennes.
Un personnage
insolite qui connut un succès mondain, il fut enfermé sous Louis XV et
libéré une année avant la révolution. Il a connu un succès
littéraire important avec ses mémoires et assura ses vieux jours. On
le vit apparaître à Paris pendant la Révolution de 89 avec son échelle légendaire
qui lui permit de s’évader de la forteresse et qui doit subsister au
Musée Carnavalet. Cet individu, nommé « Latude » était un pseudonyme et
il en eut plusieurs, ce que l’on appelait en langage des prisons des
"blazes". Un grand mystificateur qui allait devenir un héros de légende, le
dénommé Latude a
beaucoup participé à faire de la Bastille un emblème de la chute de
l’ancien régime. Il existe du coup quelques raisons de vouloir en
expliquer quelques faisceaux de vérité. Mais de là à en rétablir toute
la vérité, revenez au début du texte et aux interrogations posées !
Notes de Lionel Mesnard
"La Bastille : mémoires"
Insurrection parisienne. Prise de la Bastille. Siège de Paris
Pierre-Joseph Dufey (Chapitre XIV)
« Des mouvements partiels et bornés à certaines localités
annonçaient, avant et depuis, la convocation des états-généraux, la
tendance générale des esprits vers un meilleur ordre de choses ; mais
cette opposition manquait d'ensemble et de force ; il fallait un point
d'appui, un centre commun de direction. Les provinces soumises à des
régimes différents, plus ou moins favorables au développement des
facultés intellectuelles, à la connaissance, à l'appréciation de leurs
droits politiques. Les pays d'états étaient plus avancés en
civilisation ; ils donnèrent le premier signal d'une résistance
combinée. La Bretagne, le Dauphiné, le Béarn se confédérèrent ; mais,
séparées par de grandes distances, ces provinces ne pouvaient agir
ensemble. La cour leur opposa la force brutale, et partout elle fut
vaincue. Tout changea après la fameuse séance du jeu de Paume (20 juin
1789). Le plan de la cour était habilement combiné : isoler les trois
ordres, en leur assignant pour délibérer des villes différentes, les
faire voter par ordre et non par tête ; et si l'assemblée nationale
s'opposait à cette combinaison, la dissoudre et gouverner par
ordonnances.
Pour l'exécution de ce plan, une armée nombreuse, et composée de tous
les régiments suisses et allemands à la solde de France, avait été
réunie autour de Versailles et de Paris. On croyait s'être assuré de la
capitale en augmentant la garnison de la Bastille, en triplant
l'armement de la place en artillerie, en munitions. Cet appareil
menaçant ne fit qu'irriter ; l'assemblée avait derrière elle la nation
qu'elle représentait. Les députés du tiers, ne pouvant s'assembler dans
la salle de leurs délibérations, se réunirent au jeu de Paume : déjà
ils avaient prouvé qu'ils comprenaient toute l'importance de leur
mandat, toute l'étendue de leur pouvoir et la dignité de leur mission.
Jusqu'alors les orateurs du tiers n'avaient parlé au roi qu'à genoux :
la première députation envoyée au roi, s'affranchit de cette
humiliation. Les députés des ordres privilégiés ne s'attendaient pas à
tant d'audace; cette députation revenait du château : « Comment le roi
vous a-t-il reçu? disent les nobles et le haut clergé? Nous étions
debout, répondit Bailly, et le roi n'était pas assis. » Cette réponse a
retenti dans toute la France : des adresses d'adhésion, votées dans
toutes les localités, annoncèrent à l'assemblée que la nation entière
se ralliait à ses représentants. Les distinctions d'ordre, de provinces
disparurent; il n'y eut plus de députés du tiers-état, mais des
représentants des communes de France.
L'assemblée fut forte de toute la puissance de la nation. Le serment du
jeu de paume est le grand évènement du siècle. La délibération de
l'Assemblée nationale était ainsi conçue, « considérant qu'appelée à
fixer la constitution du royaume, après la régénération de l'ordre
public, et à maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne
peut l'empêcher qu'elle ne continue ses délibérations et ne consomme
l’oeuvre importante pour laquelle elle est réunie, dans quelque lieu
qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin partout où ses membres se
réunissent, là est l'assemblée nationale a arrêté :
« Que tous les
membres de cette assemblée prêteront à l'instant serment de ne jamais
se séparer et de se rassembler partout où les circonstances
l'exigeront, que la constitution et la régénération publique ne soit
établie et affermie, et que ledit serment étant prêté, tous les
membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront cette résolution
inébranlable par leur serment. »
Fait en Assemblée nationale, à
Versailles, au jeu de paume, 20 juin 1789.

Serment du jeu de Paume
Le serment fut immédiatement prêté à l'unanimité; toute l'assemblée se
leva comme un seul homme. L'occasion de prouver qu'elle y serait fidèle
au jour du danger ne se fit pas attendre. La fameuse séance royale,
annoncée depuis quelques jours, eut lieu le 25 juin; l'autorité royale
s'y montra dans le plus menaçant appareil. Les derniers mots du roi
furent un ordre de se séparer; les membres du haut clergé et de la
noblesse s'empressèrent d'obéir, et les députés des communes restèrent
sur leurs bans, et l'on connaît l'énergique réponse de Mirabeau au
maître des cérémonies Brezé. « Allez dire à votre maître que nous
sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par
la puissance des baïonnettes ». Tous les députés des communes
s'écrièrent d'une voix unanime : « Tel est le voeu de l'assemblée ».
Brezé se retira, et sur la proposition de Mirabeau, l'assemblée, à la
majorité de quatre cent quatre-vingt treize voix contre vingt-quatre,
rendit le décret suivant : « à L'assemblée déclare que la personne de
chacun des députés est inviolable ; que tous individus, toutes
corporations, tribunal ou commissions qui oseraient, pendant ou après
la présente session, poursuivre, rechercher arrêter ou faire arrêter,
détenir ou faire détenir un député, pour raison d'aucunes propositions,
avis, opinions ou discours par lui faits aux états-généraux, de même
que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits
attentats, de quelque part qu'ils soient ordonnés, sont infâmes et
traîtres envers la nation, et coupables de crime capital. L'assemblée
nationale arrête que, dans les cas susdits, elle prendra toutes les
mesures nécessaires pour faire rechercher , poursuivre et punir ceux
qui en seront les auteurs, instigateurs ou exécuteurs. » L'assemblée
poursuivit, avec la plus courageuse persévérance, le cours de ses
travaux. La cour s'environna de toutes les troupes étrangères à la
solde de France: son but était de s'emparer par force de l'assemblée et
de la capitale.
Le maréchal de Broglie fut chargé de présenter le plan de campagne, et
de l'exécuter; le Suisse Bezenval, commandant de l'Ile-de-France,
c'est-à-dire de la capitale et des environs, fit renforcer la garnison
de la Bastille et l'artillerie du château. Des régiments furent
échelonnés autour de Paris; l'École Militaire ; le Champ de Mars,
Courbevoie, Neuilly, Vincennes se remplirent de troupes. La capitale
fut bloquée.Paris n'avait pour magistrats que des créatures de la cour;
la faction révolutionnaire comptait sur une victoire infaillible et
décisive. Insensés qui voyaient toute la France dans la capitale, et
qui n'apercevaient pas toutes les provinces prêtes à marcher à son
secours ! La guerre civile était imminente. La cour n'avait point
suspendu ses relations avec l’Assemblée nationale ; elle ne voulait que
gagner du temps, elle n'attendait que la réunion de toutes les troupes
qu'elle faisait venir des distances les plus éloignées. Toutes ses
mesures étaient prêtes, le signal allait être donné : le moment de
l'attaque était fixé. La cour avait employé plus d'un mois à combiner
son plan et ses moyens d'exécution. Quelques heures ont suffi au peuple
parisien pour improviser une armée.
Le prince Lambesc, à la tête d'un régiment allemand, avait osé, le 12
juillet, envahir les Tuileries et charger les groupes paisibles des
promeneurs, il fut forcé bientôt de se retirer devant une foule
indignée. Des gardes françaises s'étaient réunis aux citoyens : tout
devient arme pour ces premiers soldats de la liberté : le sang avait
coulé, le besoin de la commune défense, l'imminence du danger ne
permettaient pas de délibérer. La couleur verte fut le premier signe de
ralliement , il disparut bientôt, c'était la couleur d'Artois; cette
couleur fut immédiatement remplacée par celle de la ville, rouge et
bleue. Le blanc ne fut ajouté que le 17 juillet, lorsque Louis XVI fut
à l'Hôtel-de-Ville.
La charge du prince Lambesc aux Tuileries, le dimanche 12 juillet, rendait
plus vive, plus générale l'irritation causée par le renvoi de Necker et
le renouvellement du ministère. Ce coup d'état était l'ouvrage du
conciliabule de Trianon. Le gouverneur de la Bastille, Delaunay, qui
avait mis le château en état de défense, depuis l'insurrection du
faubourg Saint-Antoine, venait de recevoir de nouveaux renforts. Il y
avait sur les tours quinze pièces de canon, dont onze de huit livres et
quatre de quatre livres de balles, trois autres pièces de ce dernier
calibre, avaient été placées dans la grande cour, en face de la porte
d'entrée; ces trois pièces avaient été tirées de l'arsenal. Il avait
également fait entrer dans la place douze fusils de rempart portant une
livre et demie de balles.
Les munitions se composaient de quatre cents biscaïens, quatorze
coffrets de boulets sabotés, quinze mille cartouches, des boulets de
calibre, deux cent cinquante barils de poudre, du poids de
cent-vingt-cinq livres chacun. Ces barils ont été transportés de
l'arsenal à la Bastille, dans la nuit du 12 au 13 juillet, par les
Suisses du régiment Salis-Samade ; ils furent en grande partie déposés
dans le cachot de la tour la Liberté, le reste fut déposé dans la
Sainte Barbe, sur la plateforme. Plusieurs jours auparavant, le
gouverneur avait fait porter sur les tours six voitures de pavés, de
vieux ferrements, des boulets; il avait fait élargir les embrasures de
canon pour faciliter le service des pièces placées en face de l'hôtel
du gouvernement. Le prisonnier Tavernier avait été transféré de la
première chambre de la tour Bastille, dans la troisième de la tour
Comté. On avait pratiqué, dans la chambre qu'il avait occupé, des
meurtrières d'où l'on avait tirer sur le pont. Le logement du
gouverneur était défendu par un retranchement de madriers de chêne,
assemblés à rainures et languettes, et de nombreuses ouvertures avaient
été pratiquées dans l'épaisseur de ces madriers, pour y placer les
canons des fusils. Les ponts-levis avaient été réparés et les gardes
fous enlevés.
Les provisions de bouche n'étaient pas augmentées dans les mêmes
proportions, elles se bornaient à deux sacs de farines et un peu de
riz. Le 12, au matin, des soldats avaient été chercher des vivres. La
garnison se composait de trente-deux Suisses, commandés par M. de Flue,
quatre-vingt-deux soldats invalides, dont deux canonniers. La journée
du 12 avait été très agitée ; dès sept heures du soir, des groupes
nombreux circulaient dans la ville, la nuit le tocsin avait retentit
dans tous les quartiers, les armes avaient été enlevées dans toutes les
boutiques d'armuriers, toutes les barrières, et le couvent des
Lazaristes étaient en feu. Les électeurs se réunirent spontanément à
l'Hôtel-de-Ville, et les citoyens dans leurs districts respectifs. Des
armes avaient été demandées par les nouveaux magistrats au gouverneur
des Invalides et refusées, sous prétexte qu'on avait pas écrit en cour
pour y être autorisés. Mais le peuple envahit l'hôtel ; de nombreux
dépôts d'armes sont découverts. Trente mille fusils et six pièces de
canon sont au pouvoir des insurgés. (de 28.000 à 38.000 fusils selon
les auteurs et jusqu’à plus de trente pièces d’artillerie, sans poudre
et munitions suffisantes).
La
milice bourgeoise s'organise par distri; l'assemblée des
électeurs défère le commandement au duc d'Aumont et au marquis de la
Salle. M. de Caussidière fut nommé major général. La milice bourgeoise
se composait de seize légions, de trois mille hommes chacune. Une seule
marque distinctive fut permise. La cocarde bleu et rouge : il n'était,
permis qu'aux citoyens de la milice bourgeoise de la porter. Les
Gardes-Françaises s'étaient réunies aux citoyens, dirigeaient les
patrouilles
et les détachements. Quatre barils de poudre et quatre-vingts autres,
saisis à bord d'un bateau sur le port Saint-Nicolas avaient été portés
à l'Hôtel-de-Ville, et furent distribués immédiatement aux citoyens
armés.
Le même jour, 13 juillet, à deux heures du matin, M. Delaunay avait
fait prendre les armes à toute sa garnison, et fermer les portes des
casernes; deux soldats furent seuls détachés et postés en dehors pour
surveiller l'ouverture et la fermeture des portes, donnant sur
l'Arsenal et la rue Saint-Antoine. Ils furent enlevés par le peuple, et
conduits à l'Hôtel-de-Ville, interrogés et mis immédiatement en
liberté. La garnison resta consignée dans l'intérieur du château, et
sous les armes pendant toute la journée. Des factionnaires furent
placés sur tous les points qui pouvaient être menacés, et douze soldats
sur les tours pour observer les approches du château. Entre onze heures
et minuit, plusieurs coups de fusil furent tirés sur ces soldats. Ils
crièrent aux armes. Le gouverneur, accompagné de plusieurs
sous-officiers, se hâta de monter sur les tours , et y resta une
demi-heure, sans rien entendre, et se retira.
Le 14, à dix heures du matin , trois citoyens, Belon, officier de
l'arquebuse, et deux sergents aux Gardes Françaises, se présentèrent en
députation. Leur démarche n'eut aucun résultat; ils se reliraient,
quand une députation plus nombreuse, ayant à la tête M. de la Rosière,
avocat au parlement, obtint l’entrée. Il pénétra avec quelques-uns des
citoyens qui l'accompagnaient.
« Je viens, dit-il au gouverneur au nom
de la nation et de la patrie vous représenter que les canons que l'on
voit braqués sur les tours de la Bastille, causent beaucoup
d'inquiétude et répandent l'alarme dans tout Paris. Je vous supplie
Monsieur de les faire descendre ; et j'espère que vous voudrez
bien acquiescer à la demande que je suis chargé de vous en faire». – «
Je ne puis les faire descendre qu'en vertu d'un ordre du roi », a
répondu. M. de Launay. Cependant il permit à M. de la Rosière d'entrer
a dans la cour intérieure. M. de la Rosière somma « les soldats y au
nom de la nation et 4e l'honneur, de changer la direction des canons et
de se rendre. »
Les officiers et les soldats déclarèrent qu'ils ne se
serviraient de leurs armes que dans le cas qu'ils seraient attaqués. M.
de la Rosière monta sur les tours, et, avant d'en descendre, il déclara
au gouverneur que le peuple se retirerait, si l'on consentait à
recevoir dans la place une garde de la milice parisienne? qui
partagerait le service avec les soldats de la garnison.
Cependant la foule qui se pressait autour du château demandait, à
grands cris, les députés M. de la Rosière et ses collègues se hâtèrent
de sortir. Ils avaient a peine franchi la porte extérieure, que la
foule se rapprocha dès murs, en criant : Nous voulons la Bastille, en
bas la troupe ! Louis Tournay, ancien soldat au régiment Dauphin,
infanterie, et un autre citoyen, montèrent sur la boutique de Riquet,
parfumeur, adossée au mur extérieur. Tournay passa de ce mur sur le
corps de garde, et de là dans la cour du gouvernement. A sa demande on
lui jeta une hache, avec laquelle il brisa les verrous et les serrures
; un autre brave fixant une baïonnette entre les pierres des murs
d'appui, s'efforçait de briser les chaînes du grand pont-levis.
D'autres se joignent à eux, s'élancent sur le grand pont et le petit
pont de l'avancée ; une foule se précipite sur leurs pas, et fait une
décharge sur la garnison, qui riposte par un feu bien nourri, pour
empêcher l'attaque du second pont. Plusieurs citoyens tombent sous
cette première décharge; les autres se replient et vont se poster sous
les voûtes de la porte de Bois, dans la cour de l'Orme, et sous la
voûte de la grille. Ils s'arrêtent et recommencent le feu contre la
troupe qui défendait le second pont.
Le bruit de la mousqueterie est bientôt couvert par les roulements des
tambours et les cris d'une foule immense et armée, que précède une
députation de l'assemblée des électeurs, et le drapeau de la ville.
Cette colonne s'avance du côté de l'Arsenal. Les hostilités sont
suspendues. Cette députation, de la nouvelle magistrature municipale,
se composait de M. de Corny, procureur du roi ; de MM. la Fleurie et de
Milly, électeurs du district des Filles-Saint-Thomas ; Boucheron, du
district Saint-Louis ; Courans, commissaire de police ; Six, architecte
de la ville ; M. Johannon portait le drapeau.
Arrivés par la rue de la Cérisaye, dans la cour de l'Orme, ils
s'arrêtèrent en face de la plate forme de la Bastille, le porte-drapeau
et le tambour se dirigèrent vers le pont-levis, malgré les cris de la
foule : « Gardez-vous d'avancer, on tirera sur vous comme on vient de
le faire sur lés autres parlementaires. » Mais M. de Corn y avait vu
arborer un pavillon blanc sur la plate-forme; les soldats portaient
leurs armes renversées, et élevaient leurs chapeaux en l'air. C'était
un signe évident de réception amicale. M. de Corny et ses collègues
engagèrent la foule à se retirer. Cette retraite commençait à
s'exécuter lorsqu'une pièce de canon fut pointée sur la cour de
l'Orme : au même instant une décharge de mousqueterie, couvrit d'une
grêle de balles la députation et ceux qui l'environnaient. Trois
citoyens tombèrent morts aux pieds des commissaires. Ils se
retirèrent pour faire leur rapport à l'Hôtel-de-Ville.
La foule reprit sa position, et couvrit bientôt les trois cours de
l'Orme, du Passage et du Gouvernement. Une nouvelle députation,
composée de MM. Delavigne, l'abbé Fauchet, Chinard, électeur;
Bottidout, député suppléant de la Bretagne, se présenta ; et, pour
qu'on ne puisse révoquer en doute la légalité de sa mission, elle
devait remettre au gouverneur l'arrêté du comité permanent, ainsi conçu
:
« Le comité permanent de la milice parisienne, considérant qu'il ne
doit y avoir aucune force militaire, qui ne soit sous la main de la
ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis de Launay,
commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir
dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont,
de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui
seront aux ordres de la ville. »
Fait à l'Hôtel-de-Ville, ce 14 juillet
1789, Defleselles, prévôt des marchands et président du comité ;
Delavigne, président des électeurs.
Les commissaires virent tomber autour d'eux plusieurs citoyens sous les
halles des assiégés, et ne purent parvenir jusqu'au gouverneur. Une
autre députation du district de Saint-Paul, qui s'était avancée jusque
sous le feu de la place, fut contrainte de se retirer. L'assemblée des
électeurs avait cru devoir épuiser tous les moyens de conciliation pour
prévenir l'effusion de sang ; mais les Bourbons, parvenus au trône sous
la protection des baïonnettes étrangères, n'ont jamais reculé devant le
plus grand des crimes politiques, la guerre civile. Henri IV avait pour
auxiliaires les troupes anglaises et les Suisses ; Louis XVI
n'obéissait qu'aux furibondes inspirations du comité de Trianon,
l'assemblée des électeurs de Paris ne voyait partout que des Français,
et ne soupçonnait pas même que le gouverneur de la Bastille avait pu
recevoir des ordres secrets. Mais ces ordres devaient lui être révélés
le jour même.
Tandis qu'on délibérait à l'Hôtel-de-Ville, le peuple agissait, il
enfonçait, à coups de hache, les portes des casernes intérieures, et
s'en rendit bientôt maître. Trois voitures de paille sont traînées dans
les cours, et bientôt un vaste incendie dévore le corps de garde
avancée, les cuisines, et l'hôtel du Gouvernement, sous une grêle de
mitraille. Le combat durait depuis cinq heures, quand une nouvelle
colonne, composée de gardes françaises et de citoyens armés, s'avança
dans la cour de l'Orme, et mit en position deux pièces de quatre, un
canon plaqué en argent, enlevé au garde-meuble, et un mortier.
A
quatre heures du soir, le gouverneur, désespérant de soutenir plus
longtemps le siège de la place, prit la résolution désespérée de
s'ensevelir sous ses ruines, il se saisit d'une mèche pour mettre Le
feu aux poudres déposées dans la tour de la Liberté. Deux
sous-officiers, Bequard et Ferraud, lui présentèrent la baïonnette et
le forcèrent de se retirer ; il proposa de monter sur les tours, et de
continuer à se battre et à se faire sauter plutôt que de se rendre. La
garnison insista pour arborer le drapeau de détresse et demander à
capituler. Un tambour, accompagné d'un soldat, portant un drapeau
blanc, firent trois fois le tour de la plate-forme. Mais le peuple ne
faisait attention ni au drapeau, ni au rappel du tambour, et continuait de
tirer sur le château. Le tambour était descendu depuis un quart
d'heure, quand on s'aperçut que le feu de la place avait cessé. |
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Bernard-René de Launay
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Les assiégeants s'avancèrent jusqu'au pont intérieur, en criant : «
Abaissez le Pont ». L'officier, Suisse demanda au nom de la garnison
qu'il leur fut permis de sortir avec les honneurs de la guerre. Mille
voix répondirent : « Non , abaissez votre pont, il ne vous arrivera
rien ». Le même officier écrivit un projet de capitulation ainsi conçu
: « Nous avons vingt milliers de poudre, nous ferons sauter le fort et
tout le quartier, si vous n'acceptez. » Il fallait aller chercher cet
écrit qu'on voyait poindre à travers un créneau auprès du pont-levis ;
une grande planche fut placée sur le fossé ; un combattant, Réole,
s'avança sur ce frêle appui, el reçut cette capitulation : il la remit
à Elie, qui, après l'avoir lue, cria à haute voix au commandant
suisse : « Foi d'officier, nous l'acceptons, baissez vos ponts ». Au
même instant, un autre citoyen s'avança sur la planche, et tâcha
d'agrandir, à l'aide d'une pique, le trou par lequel on avait glissé la
capitulation : il perdit l'équilibre, tomba dans les fossés et se
blessa grièvement dans sa chute.
Le petit pont fut enfin baissé, les assiégeants s'y précipitèrent en
foule. Bientôt après la porte fut ouverte, et le grand pont n'était
plus levé. Les Invalides furent désarmés, et les Suisses, qui
jusqu'alors n'avaient cessé de faire feu à travers les créneaux et les
meurtrières, avaient quitté leurs armes ; ils portaient des capotes de
toile grise. On les prit pour des détenus : un seul fut tué, dans la
cour du passage, en fuyant, dès qu'il s'était aperçu que le pont-levis
était baissé : « c'était lui qui, avec un fusil de rempart, avait fait
le plus de mal aux assiégeants ». Les autres furent conduits à
l'Hôtel-de-Ville, où les Gardes Françaises sollicitèrent et obtinrent
leur grâce. Deux invalides furent pendus. Tous les autres furent
sauvés, et durent la vie aux mêmes Gardes Françaises, qui les
accompagnèrent jusqu'à la caserne de la Nouvelle-France, où ils leur
prodiguèrent tous les soins de la plus généreuse hospitalité.
Le Passage fut le dernier point vivement disputé; enfin, les
assiégeants l'ont emporté. Un grenadier, Garde Française, Arné, s'est
élancé le premier sur les tours; il élève son bonnet au bout de son
fusil. A ce signal de victoire, le feu a cessé partout ; le drapeau
parisien est salué par les acclamations d'un peuple immense. Le
gouverneur est arrêté ; deux Gardes Françaises le saisissent : un jeune
littérateur, La Reynie, dresse les articles de la capitulation. Eperdu,
tremblant au milieu de la foule des vainqueurs, Delaunay s'est jeté
dans les bras d'un jeune citoyen, Templement, qui brave tous les
dangers pour sauver le prisonnier qui s'est remis à sa foi ; mais,
parvenu.à la Grève, Delaunay est arraché à son libérateur, séparé de sa
faible escorte, tombe percé de coups : sa tête est placée au bout d'une
pique.
Un paquet adressé à M. du Puget, major de la Bastille , avait été saisi
et porté au comité permanent par M. Boucheron, du district Saint
Gervais : il contenait les deux billets suivants ; l'un, adressé au
major du Puget ; l'autre , au gouverneur : « Je vous envoie , mon cher
du Puget, l'ordre que vous croyez nécessaire ; vous le remettrez.
Paris, ce 14 juillet. BEZENVAL ». « M. Delaunay tiendra jusqu'à la
dernière extrémité. Je lui ai envoyé des forces suffisantes.» Paris, ce
14 juillet 1789. Le baron de BEZENVAL. Ce paquet était parvenu au
comité avant l'attaque de la Bastille, et décida le mouvement.
La conduite du prévôt des marchands, de Flesselles, avait paru plus
qu'équivoque ; il affectait le plus grand zèle, le plus grand
dévouement pour la caisse nationale ; et agissait réellement en sens
contraire. Toute la population demandait des armes ; et M. de
Flesselles avait envoyé les citoyens, qui les demandaient, non aux
Invalides, mais, aux Chartreux et à Saint-Lazare ; ses ordres étaient
de véritables mystifications. Des mémoires du temps affirment qu'il
avait trouvé à la Bastille, parmi les papiers du gouverneur, un billet
de M. de Flesselles, ainsi conçu: « J’amuse les Parisiens avec des
cocardes et des promesses ; tenez jusqu'au soir, vous aurez du renfort
». M. de Flesselles était sans doute dans le secret de la cour ; il
savait que, dans la nuit du 14 au 15, l'armée commandée par le
maréchal de Broglie devait attaquer Paris. Déjà on criait à la
trahison, on signalait le prévôt des marchands, et même tous les
membres du comité permanent. Les innocents et, les coupables allaient
périr ; un incident imprévu changea la scène.
Elie officier du régiment de la reine, (H)Arné, Hullin et d'autres Gardes
Françaises et citoyens, sont portés en triomphe dans la salle des
électeurs, et salués du nom de vainqueurs de la Bastille. Des groupes
se succèdent ; MM. de la Reynie et Guinaut déposent sur le bureau
l'argenterie de l'hôtel du gouverneur, et de la chapelle de la
Bastille, le drapeau de ce château-fort, et M. de la Salle, à qui
Elie avait remis les clefs, les dépose aussi sur le bureau. Un jeune
citoyen porte au bout de son fusil le grand registre traversé par la
baïonnette. Bientôt on apprend la mort du gouverneur, tué au bas du
perron de l'Hôtel-de-Ville ; du major de Losme-Salbray, tué sur la
place de Grève, vis-à-vis l'arcade Saint-Jean ; Miray, aide major de
Person, lieutenant des Invalides ; le premier avait péri rue des
Tournelles, le second sur le port au blé.
Un murmure accusateur se renouvelle contre le prévôt des marchands, les
cris augmentent, et M. de Flesselles effrayé se lève et dit: « Je suis
suspect à mes concitoyens, il est indispensable que je me retire. » Il
fait un mouvement pour descendre de l'estrade et s'arrête : et Vous
serez, leur dit M. Delapoise, électeur, « responsable des malheurs qui
vont arriver ; vous n'avez pas encore remis les clefs du magasin de la
ville, où sont ses armes et surtout ses canons. » M. de
Flesselles, sans proférer un seul mot, a tiré des clefs de sa poche, et
les a présentées à M. Delapoise, qui les a remises à un autre électeur.
Les interpellations au prévôt des marchands se succédèrent plus vives
et plus menaçantes. Là, on parle de le garder comme otage ; ici, de le
conduire à la prison du Châtelet ; un autre, au Palais Royal.
Mille voix appuient cette dernière proposition. M. de Flesselles répond
; Eh bien! messieurs, allons au Palais Royal. Il descend de l'estrade,
traverse la salle. Les flots de la multitude se pressent autour de lui.
Il pénètre avec peine à l'extrémité de la place de Grève, et tombe au
coin du quai Pelletier, mortellement blessé d'un coup de pistolet, tiré
par une main inconnue.
Tandis que ces scènes sanglantes se passaient à l'Hôtel-de-Ville et sur
la place de la Grève, le peuple enfonçait les cachots de la Bastille,
et délivrait les prisonniers. Il n'en restait qu'un très petit nombre :
les autres avaient été, quelques jours auparavant, transférés dans une
autre prison d'état. Il fut impossible de trouver les clefs des cachots
; il fallut en briser les serrures et les verrous à coups de hache et
de marteaux, et huit malheureux destinés à périr dans les fers, sont
rendus à la vie, à la liberté et au bonheur. Le vieux comte de l'Orge
voit tomber à ses pieds les chaînes qu'il portait depuis vingt-deux ans
; Tavernier n'est plus qu'un squelette animé ; il n'a plus aucun
souvenir du monde ; il avait été dix ans enfermé aux îles Sainte
Marguerite, et transféré à la Bastille, où il a végété dans les cachots
depuis le 4 août 1759. Il était fils naturel du fameux financier Paris
Duverny. La cause ou plutôt le prétexte de cette captivité de plus de
quarante années était le soupçon d'un attentat contre le roi. Six
autres prisonniers furent délivrés : Pujade, Laroche, le comte de
Solages, de Wyte, le Gaurege, Bechade.
Le public ne s'enquérait que des deux vieillards, d'autres noms
occupaient l'attention publique, ceux des vainqueurs de la Bastille,
qui s'étaient le plus distingués dans cette grande journée. Partout on répétait, avec l'accent de la reconnaissance, les noms
d’Elie, Hullin, Humbert, Templement, Laiser, Maillard, Canivet, Turpin,
de Laurière, Guinaut, Cholat, Rosière, Marqué, et tant d'autres. On a
vu une jeune Parisienne, sous des habits d'homme, combattre à côté de
son amant, dont elle ne voulut jamais se séparer ; d'autres femmes, des
enfants , se sont associés aux dangers, à la gloire de tant de braves.
L'assemblée des électeurs avait envoyé des commissaires à l'Assemblée
nationale, à Versailles, rendre compte des évènements de la capitale.
Une adresse énergique au roi, fut à l'instant votée et rédigée.
L'assemblée réclamait l'éloignement des troupes qui cernaient Paris et
Versailles. La députation, chargée de porter au roi cette adresse,
allait sortir de la salle quand Mirabeau suspendit un instant sa marche
par cette éloquente improvisation sur ce qu'elle devait dire au roi.
« Dites lui que des hordes étrangères (*), dont nous sommes investis,
ont reçu hier la visite des princes , des princesses, des favoris, des
favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents
; dites lui que ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont
prédit dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que
leurs voeux brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale
; dites lui que dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs
danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l’avant-scène
de la Saint-Barthélemy ; dites-lui que ses conseillers féroces font
rebrousser les farines, que le commerce apporte dans Paris, fidèle et
affamé. »
Ces mots résument toute la position de la cour et de la capitale.
(*) Toutes les troupes qui menaçaient Paris se composaient de régiments
étrangers à la solde de la France ; tous les soldats étaient Allemands,
Suisses, Piémontais , etc.
Notes en compléments :
Note 1 : quand il est fait part du « Trianon », il s’agit de la reine, de Polignac, de Broglie et Bézenval se concertant.
Note 2 : Cependant, les deux billets saisis sur le gouverneur de la
Bastille, les dépêches ministérielles interceptées confirmaient le
bruit d'une prochaine attaque contre la capitale. Les troupes campées
autour de Paris avaient fait un mouvement » (P.J. Dufey, page 256)
Source Gallica-Bnf : La Bastille : mémoires pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le 14ème siècle jusqu'en 1789 - CHAPITRE XIV - 13, 14, 15 juillet 1789. Première insurrection parisienne - Prise de la Bastille - Siège de Paris.
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