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Sommaire de la page,

1 - La Grande Peur et amplification des "bruits" (juillet 89)

2 - Marat, figure du diable ou apôtre des droits humains? & le N*1 du Moniteur patriote (août 89)

3 - Chronologie du 20 juillet au 31 décembre 1789

4 - Le nouveau Paris et les adieux à l'année 1789, Louis Sébastien Mercier


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La Grande Peur
et amplification des « bruits » (rumeurs)


"Nuit du 4 au 5 août 1789 ou le délire patriotique"


Lionel Mesnard, le 21 janvier 2016

« Devenue un classique, La Grande Peur de 1789 occupe une place à part dans l’œuvre de Georges Lefebvre. Par son importance et son écho, bien sûr, mais aussi par ses objectifs, sa méthode et sa forme. D’une certaine manière, le livre est hybride. Par l’ampleur des dépouillements, le foisonnement des faits (« pas d’histoire sans érudition », affirmait-il) et la force des analyses, il se rattache aux Paysans du Nord » Depuis au moins avril-mai en région parisienne se répandait la rumeur que des « brigands » attaquaient les campagnes en détruisant les cultures. Ce qui avait pu être des révoltes populaires, voire des bandes criminelles ayant pu profiter de cette période incertaine n’était pas totalement chimérique, mais fut grossi à l'extrême. Mais avec pas beaucoup d’éléments fondés, il est tout à fait possible d’avoir utiliser les "ragôts" pour affoler les populations et en particulier les bourgeoisies citadines. La contre-révolution n’a pas commencé après la chute de Louis XVI. Elle était en mouvement dès les commencements. Et en matière de mythes ou de roman national, on ne peut se contenter de quelques symboles, l’année 1789 est de janvier à décembre conséquente et décisive sur les suites.

Du 20 juillet au 6 août se propagea des « bruits » dans toute la France sur des menaces de pillards armés par milliers. S’il y a eu des demeures et des châtelains malmenés, des bâtisses incendiées, voire des occupants tués, les destructions connues concernèrent principalement des actes, c’est-à-dire des documents, des pièces administratives en rapport avec les justices, les municipalités (Strabourg) ou les paroisses locales. Le rejet du régime induisit des haines fortes, ce qui semblait évident au regard des frustration passées, tout dépendit de comment la sénéchaussée ou le baillage, c’est-à-dire les autorités locales avaient agi sous l’ancien régime.

J’ai pu recueillir, il y a déjà pas mal d’année deux témoignages, sans avoir pu confirmer leurs validités sur deux lieux à quelques kilomètres de distance. Un premier château avait été l’objet de quelques paillardises villageoises et dans une autre localité du Saintonge très reculée en raison de sa présence en pleine forêt, fut l’objet d’un massacre. Tous les nobliaux locaux périrent dans les flammes, les habitants attendirent un soir qu’une fête soit organisée. Les villageois de cette petite localité saintongeaise empêchèrent tout le monde de sortir et bloquèrent les issues et y mirent le feu. Ce témoignage m’a été livré par un paysan aujourd’hui disparu, il ne disposait pas d’éléments de datation des faits précis, mais il avait conservé quelques anciens documents et gardé en mémoire ce qui lui avait été transmis par tradition orale. L’Ouest de la France a connu des endroits de très grandes misères, ce village devait vivre principalement de la cueillette et si ceci n’est que du domaine d’une hypothèse non construite, les faits ont pu se dérouler au cours de l’année 1789, rien de plus. De son côté la fameuse « Grande Peur » comme effet a surtout servi la création des milices bourgeoises, ou futures gardes nationales.
« Durant la Révolution, les deux départements charentais ont connu d'importants troubles agraires, tant avec la « Grande Peur » de 1789, qu'avec les agitations anti-féodales des années 1790, 1791 et 1792. A la fin de juillet 1789, tandis que la révolution municipale agite les villes, la « Grande Peur » jette l'alarme dans les campagnes. Georges Lefebvre situe précisément à Ruffec, en Angoumois, la panique originelle qui affecte une partie du Poitou et de l'Angoumois. Le 28 juillet, des mendiants, mal accueillis par la petite ville, repartent en proférant des menaces, ce qui provoque aussitôt la peur. L'alerte se répand vers le sud jusqu'à Mansle et Angoulême et de là elle s'oriente dans deux directions : série d'alarmes continue de suivre la Charente, une vers Jarnac, Cognac et Saintes, tandis que la peur s'élance également vers le sud, gagnant Barbezieux, puis Baignes et enfin Montendre. En quelques heures se produit une grande mobilisation dans les villes, où la milice bourgeoise se prépare, organise des patrouilles et demande des renforts. Dans les campagnes, les rassemblements revêtent une ampleur extraordinaire et les paysans armés de haches, de fourches et de bâtons se réunissent devant l'église au son du tocsin. Les vieilles solidarités communautaires conduisent presque naturelle- ment à s'organiser rapidement pour faire face au danger venu de l'extérieur et qui menace le pays. Les peurs retombent vite et les troupes paysannes demeurent pacifiques, même quand elles représentent, comme à Angoulême, 3 000 hommes armés et desœuvrés.

La Saintonge méridionale est cependant le siège d'incidents plus sérieux, révélant à la fois la peur d'une réaction nobiliaire, la contestation des imposi-tions royales et l'hostilité aux prérogatives seigneuriales. A Baignes, le 30 juillet 1789, les villageois, venus en masse pour porter secours à la ville, s'en prennent à la maison du directeur des Aides, brûlent les meubles et les papiers, maltraitent les commis. Le seigneur local, le comte de Montauzier, qui tente de s'interposer, est menacé à son tour, insulté et contraint, devant notaire, de renoncer à tous ses droits féodaux et de signer un acte affirmant qu'il soutiendra le tiers état. Deux jours plus tard, le 31 juillet, à Sousmoulins, un peu plus au sud, entre Chevanceaux et Montendre, 300 à 400 hommes armés, à la nouvelle des incidents de Baignes, marchent sur le château de M. de Bonnevin, baron de Sousmoulins. Le châtelain, personnage très riche et qui avait fait refaire récemment ses terriers, doit en passer par toutes les exigences des paysans : il doit faire descendre ses girouettes, renoncer à tous ses droits féodaux et remettre, sous la menace des fusils, tous les titres originaux concernant les terres. Les émeutiers concrétisent dans ces deux séries d'incidents leur animosité contre les seigneurs et leur vieille haine anti-fiscale.

Dans les trois années qui suivent, les flambées de violences paysannes sont telles que l'on a pu parler de « jacqueries révolutionnaires », concernant pour l'essentiel les campagnes de la Charente-Inférieure (aujourd'hui, Maritimes).

Source : Gallica-Bnf - Revue de la Saintonge et de l'Aunis :
bulletin de la Société des archives historiques, pages 82 et 83. 1993.

Si ces deux exemples ont été retenus, plus l'apport de la Revue de Saintonges et de l'Aunis pour sa confirmation, pour mes exemples ce n’est pas pour leur précision, mais parce que révélateur de dizaines, centaines, voire milliers de révoltes dans tout le pays dans le courant de l’année 1789. Sans qu’il soit possible d’avoir à ce sujet tous les foyers par province. Ce qui a pu se passer après le 20 juillet allait surtout amplifier la rumeur publique en marche depuis au moins avril-mai sur « les bandes de voyou » s’attaquant aux villes. « Ces foules révolutionnaires, les historiens du XIXe siècle les décrivent le plus souvent comme un ramassis de violents, une foule-enfant facile à manipuler pour des « meneurs », mais aussi une foule innocente capable de bonté sitôt qu’elle n’est plus « enragée, aveugle, ivre de son danger même » (Michelet). Dès 1790, Burke a stigmatisé « une bande de voyous et d’assassins qui puaient le sang » ; moins d’un siècle après, Taine expose comment de la foule naît « le barbare, bien pis l’animal primitif, le singe grimaçant, sanguinaire et lubrique, qui tue en ricanant ». Tuer se changerait alors en « idée fixe », thème repris par le docteur Le Bon en 1895 (Psychologie des foules) puis 1912 (La Révolution française et la psychologie des révolutions). » (Michel Biard et Hervé Leuwers, La Grande Peur et foules révolutionnaires de G. Lefebvre)

Ainsi se forma une organisation à la base, ou la commune devenait un espace politique à part entière, et dans ce contexte un ensemble fédéraliste alla vers l’unification du pays. Une mobilisation citoyenne qui servit de pression sur l’autorité royale, et elle mobilisa rapidement des troupes et des hommes en arme, comme à Paris et dans le Sud-est quelques semaines avant la capitale. A savoir quand se déroulèrent les événements, les agressions contre les pouvoirs locaux, les émeutes furent surtout antérieures à la prise de la Bastille. L’après 14 juillet  a été surtout sous le coup d’une grande panique, la force de la rumeur du « fabuleux » comme dit un rapport. Ce qu’écrivit la Sénéchaussée de Ruffec en date du 11 Août 1789, le Juge-Sénéchal de la Juridiction au duc de la Rochefoucauld, député à Paris :
« Le 28 du mois dernier, à 7 heures du matin, un homme vint nous dire qu’il avait vu 16 personnes dans la forêt de Ruffec avec des sabres et habillées en hussards. Nous avions appris la veille que du côté de Niort, des brigands avaient brûlé et pillé en plusieurs endroits... Nous ne doutâmes pas un instant que ce ne fussent les mêmes qui s’étaient réfugiés en forêt de Ruffec. A cette nouvelle, les femmes crièrent : « les voici, nous sommes perdus », elles fermèrent leurs portes, s’armèrent de pierres et montèrent dans leurs chambres. Les 4 compagnies bourgeoises nouvellement formées prirent les armes... Nous fîmes plusieurs perquisitions dans la forêt de Ruffec et ne trouvâmes personne... Mais ce faux bruit se répandit aussitôt à plus de 20 lieues, on disait Ruffec pillé et brûlé. En moins de 2 heures, plus de 10.000 hommes déterminés arrivèrent armés de fusils, de broches et de faux... Ils montèrent la garde la nuit craignant toujours que ces brigands que l’on assurait être cachés dans la forêt, ne surviennent inopinément. Cependant comme on a fait partout des perquisitions, on regarde aujourd’hui ces bruits comme fabuleux. »

(Source : association de généalogie de Charente et du Poitou)
Si le journaliste Mercier peut être par certains aspects extravagant, la nature de ses intuitions furent souvent d’une grande justesse. Il annonça certains changements politiques et il a su venir les orages jusqu’à la restauration monarchique (1815). Mercier avait très bien compris les mécanismes et la puissance de la presse, elle tint un rôle essentiel notamment en matière de désinformation ou d’amplification des rumeurs. Si à la Renaissance l’impact de l’imprimerie est indéniable, au moment de la révolution cette nouvelle liberté de publier et d’écrire sans en référer à la censure allait être un moteur pour une large expression, mais avoir aussi ses dérives propagandistes et en faveur d’un retour de l’absolutisme. Il émergeait ainsi toute une nouvelle génération de journaux et de rédacteurs, de Marat en passant par Hébert, ou Mirabeau et Brissot, la palette politique a été bien plus étendue, et le couple royal favorisa la presse qui ne lui était pas hostile. Les publications sans réelles couleurs politiques furent plutôt rares ou relevaient de ce que l’on nomme une presse spécialisée, qui pouvait être littéraire ou scientifique.

Toutefois la grande majorité des parutions, pour certaines de courtes durées, le ton était hautement politisé, et le contenu, soit favorable ou hostile aux événement, trouvait son lectorat. Au point que certaines tribunes et auteurs sont devenus de véritables références. C’est aussi des genres différents ou des accroches stylisées, un journaliste comme Hébert, qui s’adressait en particulier aux plus humbles, celui-ci était loin d’être un auteur vulgaire. S’il usa du mot « foutre » à toutes les sauces, ce fut un mélange astucieux de langage populaire et une très bonne connaissance du langage et de ses expressions, rien n’a ou presque n'a été fortuit. Marat dans un autre style plus classique représenta la voix de la colère. Même s’il fait encore frémir dans les chaumières il a été un ardent combattant pour les droits humains dans la première étape révolutionnaire. Si Hébert était plus sur le thème de la brocarde, de jouer avec les mots, Marat fut un analyste en temps réel. C’est assez paradoxal tous ces "affreux" révolutionnaires, si décriés comme une engeance sanguinaire, ils allaient peu à peu et avec l’appui des forces populaires menés à la République et à la conquête de nouveaux droits, et à un nouvel exercice de la citoyenneté.

Par ailleurs si l’on examine, l’impact auprès de la population mène souvent à cette question, mais comment faisait-on pour lire ou s’acheter le journal dans un pays peuplé très majoritairement de pauvre et d’illétrés? Beaucoup de ces nouveaux titres ont pu faire l’objet de placardage. A Paris tout au long du siècle certains murs croulèrent sous le poids du papier et l’on se réunissait sur les places pour lire ou se faire lire les nouvelles et échanger. Cela devint un rituel important pour des populations désireuses de s’informer et la demande a été forte. Selon les milieux, on pouvait aussi disposer de journaux en correspondance à sa classe sociale ou ses opinions. Cela pouvait être de simple feuille, des sortes de tract pas toujours dans un français très rigoureux, la palette et le choix étaient riches, ils  permirent à quelques parutions de se diffuser à plus de 50.000 exemplaires par jour. Cette révolution à la marge fut incontournable.


S'organisèrent autour des titres de presse, des rédactions, toutes en lien avec une officine politique ou sous la houlette des chefs politiques, ou journalistes et députés se confondaient. Tous ceux cités jusqu’à présent eurent tous un mandat électif. Et un des débats de cette année sur le mandat d’un député, lettre à ses « Commettants » de Mirabeau illustra aussi de comment on allait passer d’un mandat impératif à un mandat au nom de l’intérêt général. Où l’assemblée fit du mandat un lien représentatif, mais plus soumis aux injonctions qui vinrent d’une base pas toujours conforme ou dans l'esprit de ses mandataires.  

« LES CONSÉQUENCES » selon Albert Mathiez
« Les suites de la victoire populaire furent immenses : le parti aristocrate écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers, la grande Peur, l'armement des bourgeois formant partout des gardes nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les « brigands » et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités élues surgissant révolutionnairement sous le nom de comités permanents à côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration et la nuit du 4 août ».
Les grandes journées de la Constituante

Jean-Paul Marat, la figure du diable

ou apôtre des droits humains?
Il a été une des figures intellectuelles les plus marquantes de la Révolution. Marat est finalement peu connu, bien que célèbre et bien au-delà de la France, probablement le plus honni de tous les révolutionnaires. A lui seul, il est une légende, mythifiée de son vivant. Sa mort donna lieu à des rites et des processions dans Paris. Voici de nouveau un Helvète, à descendance française, italienne et espagnole, Marat naquit dans le canton de Neufchâtel et il fut un adepte du philosophe Rousseau. Il mit en exergue dans sa première parution « le Moniteur Patriotique » en août 1789, sa devise en entête de ses propos : Donner sa vie à la vérité. Il fut notamment un auteur critique d’Helvétius et de Voltaire, et écrivit un éloge à Montesquieu. Il est devenu député seulement à partir du 9 septembre 1792, difficile de trouver des hommes de presse qui n’eurent pas un rôle actif dans l’organisation des lois et de la vie publique (droits humains, dont celui des Noirs, sur les lois criminels, etc.).

Son premier séjour à Paris date de 1762 à 1765, c’est à ce moment qu’il se forma sur le tas à la médecine, puis allait vivre jusqu’en 1775 en Angleterre et aux Pays-Bas (Provinces-Unies), puis acheva ses études avant de revenir et exercer auprès du comte d’Artois de 1777 jusqu’en 1787, et il ouvrit un cabinet dès 1780 dans la capitale. Ses métiers, il en eut plusieurs à commencer par être précepteur, puis médecin et vétérinaire dont il obtint, 10 ans plus tard en Ecosse un diplôme universitaire, et commença assez tôt à écrire un roman sur « le jeune comte de Potowski », puis sur la philosophie et aussi la médecine. Entre autres, il rédigea un ouvrage sur les maladies vénériennes ou la syphilis, un des sujets médicaux centraux depuis au moins la moitié du XVIIIe siècle.

Ensuite Marat travailla sur des questions de physique expérimentale sur le feu, sur l’optique et les énergies médicales électriques, cela entraîna l’enthousiasme de Benjamin Franklin
l’inventeur du paratonnerre! présent à une des ses expériences. Mais ses travaux furent rejetés par l’Académie des sciences de Paris et il ne put entrer ou exercer à visage découvert, il perdit certains revenus conséquents, tout en conservant une partie de sa clientèle. Certains écrits eurent tendance à le montrer sous l’angle d’un rebouteux, ou sous l'angle d’un vulgaire guérisseur, en clair un farfelu, si ce n’est un escroc et non comme un homme de science. Qu’il ait cherché à s’anoblir avant la révolution était le signe d’un opportunisme plutôt évident et dans la norme, mais pas de quoi soulever des montagnes...

De toute façon, il n’existe pas un pan de sa vie connue, qui n’a pas été l’objet de critiques, pas toujours fondées et fort peu équilibrées. Il est encore le « diable » de la révolution par excellence et sur qui se concentra des haines et délires farouches, le représentant comme la figure de l’archange de la mort ou le diable personnifié, alors qu’il a été une grande plume et un journaliste engagé, voire un des rares théoriciens du mouvement social et politique de son époque. Qu’il ait pris des positions radicales n’est pas étonnant, il allait avoir un rôle d’aiguilleur auprès des populations faubouriennes où il fut connu comme le loup blanc. Qu’il ait été rejeté par diverses factions politiques et que son assassinat soit venu d’un de ces groupes, n’est pas un fait sorti de l’oubli, mais on a plutôt la volonté de mettre au pinacle sa meurtrière, Charlotte Corday. Un acte terroriste, pour reprendre une terminologie actuelle, qui tua quelques hommes de la révolution ou attenter à leurs jours, comme celui quelques mois avant sa fin tragique, le meurtre de Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau en janvier 1793.

Mort en juillet 1793, son corps fut mené au Panthéon, de-là naissait un culte populaire se limitant principalement à la région parisienne. L’après neuf Thermidor (fin juillet 1794) participa de la légende noire et ne plus vraiment le quitter en dehors d’études historiques sérieuses se basant sur ses écrits et sa place dans la dynamique révolutionnaire. Il est mieux perçu outre-Rhin et apprécié par les contemporains Allemands, ce qui est une surprise quand on sait la perception moyenne des Français à son sujet. Néanmoins sur la toile, l’on trouve quelques sites mettant en avant le journaliste, l’écrivain et acteur réel du processus, comme l’une des figures incontournables des premières années.

La question n’est pas d’aimer ou pas, mais une fois de plus de gratter les dorures mythiques. L’objet n’étant pas de le réhabiliter, sauf à remarquer un grand patron de presse et un des hommes les plus intègres du mouvement révolutionnaire. Du moins, il ne fut pas en recherche de son enrichissement personnel, nous sommes loin du couple pathétique de Danton et Mirabeau qui se vendirent délibérément, et son engagement ne louvoyait pas au gré des circonstances. S’il exista une conscience et bien le petit peuple parisien ne se trompa pas et a bien reconnu son défenseur.

Il a été facile de lui mettre les massacres de septembre 1792 sur le dos, alors que rien n'a jamais vraiment prouvé sa participation directe aux actes commis, et son état d’esprit ou ce qu’il a pu écrire correspondit trait pour trait aux intentions de la majorité républicaine en arme qui s'empara du pouvoir, qui se souleva contre les traîtres à la nation, le 10 août. Vers le 15 septembre après la boucherie, il fit même une sorte de mea culpa expliquant que ces termes passés et écrits n’avaient pas pour but d’engager des massacres de masse, mais de toucher à la tête de la contre-révolution. Il faudrait presque le consacrer comme le « vilain canard », à en oublier son rôle moteur comme combattant et défenseur des droits de l’Homme et du citoyen.

Son texte, ci-après, du début août 1789 pointait toutes les contradictions dans sa préfiguration écrite la première déclaration universelle des droits humains et livrait
une analyse synthétique et juste, comme on peut s’attendre d’un journaliste. Ce à quoi il s’employa et constitua divers medias pour faire circuler les idées nouvelles issues des Lumières. Aujourd’hui si assombries, si on se réfère à certaines propagandes des années récentes. La question que soulève la Révolution française est la place de l’exagération et du jugement de valeur. C’est-à-dire, la place des projections sur tel ou tel acteur déconsidéré, ou ramené à ce qui nous concerne au tableau de David et de l’homme mort dans sa baignoire assassinée par une militante pro Girondine.  Ce crime s’est avèré être surtout le fruit des désaccords, qui allait réapparaître très rapidement entre républicains ou démocrates après le 10 août, entre les sociaux et les libéraux, sans parler des convaincus de dernières heures, et surtout les anguilles, sources de cette machine qui allait entraîner la perte d’une génération exceptionnelle au milieu des médiocres ou d'opportunistes sans vergognes.

Comme Marat mourrut avant les vagues d’exécution qui concernèrent entre autres une centaine de députés, ou ce que l’on nomma comme la "Terreur". Il est impossible de lui faire porter la moindre responsabilité, hors de septembre 1792. Ce qui mériterait de savoir qui sont les responsables des actes criminels, mais ce n’est le but de l’objet présent. C’est une des formes d’anachronisme les plus absurdes, elle consiste à faire porter à un mort des événements passés. On se trimbale de la sorte des projections qui n’aident pas à connaître l’apport de Marat. Sans pour autant non plus en faire une icône, ce qu’il devint avant qu’il ne porte tous les péchés de la Révolution avec quelques autres. Je ne m’aventurerais que très peu sur les portraits psychologiques, pour la simple raison que tout cela est plus que contestable.

Quelques traits de caractère n’expliquent pas en quoi cela a pu avoir comme conséquence sur des événements, sauf à analyser ses mots, ses pensées, ou dans quel bain à évoluer le jeune Jean-Paul... Le calvinisme et sa rigueur morale, plus un père défroqué sont des indices qui pourraient dans ce cas aussi servir à explication. J’aurais pu faire une description psychologique sur des aspects paranoïaques de sa personnalité, mais à ce petit jeu qui sait s’il n’y avait pas quelques raisons de l’être… Qu’importe, faisons lui grâce d’avoir su porter une attention particulière aux plus humbles et être leur porte-voix ! Il serait peut-être temps de le ramener au sein du Panthéon? ce qui restera impossible, sa dépouille est passée par perte et fracas ou à la chaux vive après 1794.

Notes de Lionel Mesnard, 21 janvier 2016


LE MONITEUR PATRIOTE n°1
Jean-Paul Marat  (Publié en août 1789)

Vitam impendere vero. (Donner sa vie à la vérité)
La déclaration des droits de l’Homme et du citoyen devait sortir du comité chargé du plan de constitution. L'empressement de faire preuve d’un beau zèle vient d'en arracher quelques ébauches à la plume de plusieurs membres de ce comité. Un plus noble dévouement à la patrie, dans des circonstances aussi critiques aurait dû engager les commissaires à le rédiger en commun ; par là ils auraient prévenu la perte d’un temps précieux qu’entraîneront nécessairement la refonte et la rédaction de leur projet particulier ; peut être encore auraient-ils évité les inconséquences et les omissions cruelles qui les déparent ; défaut trop ordinaire d’un travail fait à la hâte sur des matières mal digérées.

A peine ces projets annoncés d’avance avec art ont-ils vu le jour, que la vive curiosité qu'ils excitaient a été suivie d'un mécontentement général. Et de fait, quand on les examine avec l'intérêt que le sujet inspire, qu'y trouve-t-on? des maximes décousues de morale et de jurisprudence, des inductions métaphysiques et alambiquées, mais en vain y cherche-t-on les grandes vues du philosophe qui a longtemps médité sur les droits de l'Homme & du citoyen, observé de près le jeu de la machine politique, fait une étude particulière des différents gouvernements de la terre, saisi leurs défauts essentiels et leurs vices d'organisation, qui depuis tant de siècle font le malheur du genre humain. Tels sont les projets devinés à montrer à la France la base de constitution qui doit faire à jamais son bonheur.

Je ne dirai qu'un mot de celui de M. Target : c’est un tissu d'apophtegmes de morale et de jurisprudence, énoncés à la manière des oracles pour en faciliter l’intelligence au vulgaire, qu'ils doivent instruire.

Le projet de M. Mounier offre une suite d'adages à peu près semblables. En traitant des devoirs de l’Homme et du citoyen, il fonde les derniers sur le désir du bonheur et il ne dit pas un mot des premiers. Chemin faisant, il entrelarde les maximes sur les droits, de maximes sur les devoirs. Mais comme rien n'est raisonné dans ces projets, ou n'y trouve la raison de rien. Les conséquences y sont sans principes et si leur ensemble forme l'arbre des connaissances politiques du comité chaque maxime est une branche séparée du tronc.

Tous deux partent de l’idée générale que le bonheur des peuples est le but du pacte Social ; aussi arrivent-ils tous deux à des résultats aussi vagues que mal amenés.

Qui ne voit combien il était essentiel, dans une déclaration des droits, de remonter à la source. Un seul membre du comité, M. l’abbé Sieyès, est entré à cet égard dans la carrière. Peut-être aurait-il atteint le but, s'il avait assez médité son sujet, pour pouvoir descendre dé la hauteur des spéculations métaphysiques à la portée des lecteurs de bon sens. Quoiqu'il en soit, observons ici qu'en essayant de donner une base à la société, ils ont tous également fait preuve d'efforts impuissants; et réclamons hautement les droits de l'humanité, en faveur de cette classe nombreuse d'infortunés, que l’on dédaigne, repousse, maltraite et opprime en tous lieux que l'on a toujours comptée pour rien dans tous les gouvernements de la terre et que l'un de nos restaurateurs de l'empire exclut impitoyablement du pacte social, au moment même où il présente à l'Homme et au citoyen le tableau de leurs droits. Nous ne ferons point à son coeur procès de cet oubli, nous lui rendons même la justice de croire qu'il s'empressera de joindre sa voix à la nôtre, pour plaider la cause de ces malheureux devant l’Assemblée nationale, et prévenir un oubli important, qui flétrirait aux yeux des sages le monument éternel qu'elle va élever à l'honneur de la nature humaine, au bonheur de la France.

A son projet de déclaration des droits de l'Homme & du citoyen, M. Mounier a joint le premier  chapitre de la constitution sur les principes du gouvernement français, où le comité s’attache à recrépir cet odieux monument de barbarie en lui laissant tous ces défauts, dont tant de tyrans ont abusé pour nous opprimer depuis le commencement de la monarchie.

Relevons ici quelques-unes des dispositions illusoires, dangereuses, honteuses, alarmantes, que contient cet échafaudage, et qui doivent le faire rejeter avec indignation par tout bon Français.

A l'article 14 des droits, M. Meunier reconnaît « que pour prévenir le.despotisme et assurer l’empire de la loi, les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire doivent être distincts, parce que leur réunion dans les mêmes maint mettrait ceux qui en seraient tes dépositaires au-dessus de toutes les lois et leur permettrait d'y substituer leur volonté ». Mais bientôt oubliant lui même ce principe de toute vérité, il le dément d'une manière révoltante ; car il prétend, à l’article 1 du premier chapitre de la constitution,  « que le pouvoir législatif doit être exercé par l’assemblée des représentants de la nation conjointement avec le monarque, dont la sanction est nécessaire pour l'établissement des lois. A l’article 2, il assure que le pouvoir exécutif suprême réside exclusivement dans les mains du roi ».

« A l'article 4, il dit bien que le pouvoir judiciaire ne doit jamais être exercé par le roi : mais il lui attribue, article 28, la nomination à tous les emplois civils ». Or, si les magistrats font à celui qui les nomme comme le pense tout politique judicieux, le roi ne dispose-t-il pas alors des jugements et des lois ?

A, ces trois pouvoirs, qui seuls constitueraient le despotisme le plus redoutable, il réunit « la nomination et tous tes emplois ecclésiastiques et militaires, la dispensation de toutes les grâces, et récompenses et dignités (article 28) ; le choix absolu des ministres et des membres du conseil (article 24) la composition et la disposition illimitée de toutes les forces de terre et de mer, et le dépôt du trésor public.

Pour contenir cet excès de puissance, c'est en vain que le comité environne les peuples de l’égide des lois. Que pourraient d'aussi frêles barrières contre la fourbe (Ndr la supercherie) d'un Louis XI d'un Richelieu, d'un Mazarin; contre l’audace d'un Charlemagne, d'un Louis XIV? ce que peuvent les conditions d'un traité contre les entreprises d'un monarque injuste et ambitieux, qui a la force en main. Laisser au prince une puissance sans bornes, et prétendre apurer la liberté publique, c'est vouloir, par de vains sons, retenir le cours d’un torrent impétueux; c'est ignorer les, premiers éléments de la politique, les premiers traits de l’Histoire. Le comité donne au monarque toutes les prérogatives que la couronne a usurpées sous les trois races de nos rois; il les sanctifie aux yeux du vulgaire; Louis XVI serait donc infiniment plus puisant que ne l'ont été Charles IX, Henri III, Louis XIII, Louis XIV. Or, si ces prérogatives constituent le même gouvernement sous lequel nous avons gémi pendant quinze siècles, par quel pouvoir magique le comité de rédaction prétend-il nous garantir déformais des cruelles atteintes du despotisme, et nous empêcher d'en être écrasés?

Les contradictions les plus étranges ne sont pas rares dans le triste plan du comité. En l’examinant avec soin, on ne fait ce qu'il faut admirer le plus, des concessions illusoires que t'en y fait à la nation ou de l'art avec lequel on retire d'une main ce qu'on semble accorder de l'autre. A l’article 9, on établit que « les citoyens de toutes les classes peuvent être admis à toutes les charges et emplois; « puis à l’art. 24, on fait le roi « maître absolu du choix de ses ministres et des membres de son conseil. Enfin, à l'article 23, on lui remet « la nomination à tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires ». D'après cela, où est l'homme assez neuf pour ne pas savoir sur quelle classe de citoyens doit toujours tomber le choix. Que gagnerions- nous donc à cette belle concession? A la ridicule ordonnance près, qui sous M. de Ségur coupa le nerf de l'armée, il n'est point de lois en France qui déclare un plébéien inhabile à pour posséder un emploi, puisque les emplois s'y vendent presque tous à l'enchère. Eh! qui ne voit que les citoyens de tous rangs ne pourraient aspirer aux charges, qu'autant qu'elles seraient à la nomination de la commune.
Enfin, le comité de rédaction attribue au roi, art. 21 « le droit de céder à une puissance étrangère une partie quelconque du territoire soumis à son obéissance, ou d'acquérir une domination nouvelle, sous le consentement du corps législatif ». Ô Français! nation trop confiante, auriez-vous imaginée qu'au moment même où la victoire vient de couronner votre généreuse audace, et ou le sang des traîtres à la patrie fume encore, ces dignes députés donneraient à votre chef le droit de disposer de vous comme d'un vol troupeau, et qu'eux-mêmes vous chargeraient de fers, en paraissant ne travailler qu'à vous rendre libres? Qu'ils vantent avec emphase le bienfait de la liberté dont vous allez jouir. Est-il digne d'être acheté au prix de votre sang, si, après ravoir acquis, un maître étranger peut vous traiter en esclaves? Et ce sont vos mandataires, vos défenseurs! … Que feraient-ils de plus s'ils étaient vos mortels ennemis? Sans doute leurs intentions sont pures mais que penser de leurs lumières, et quelle confiance avoir dans leurs vues? A juger la constitution qu’ils nous préparent, par cette esquisse, est-il un vrai citoyen qui ne frémisse d'horreur? Ils s'applaudissent de leur travail : ah s'ils pouvaient en sentir les suites affreuses! tremblants qu'on ne vint à les confondre avec les ennemis de l’état, ils redouteraient l'indignation publique, ils en frissonneraient d'épouvante et d'effroi.

Il en coûte à nos coeurs de rendre ces observations publiques, mais il n'y a point à balancer, il s'agit du salut de la patrie et nous sacrifions au devoir.

Examiner avec sollicitude le travail du comité de rédaction, en éplucher chaque article, ramener sans les commissaires aux vrais principes, leur tracer le plan d’une constitution juste, sage et libre, seule faite pour assurer le bonheur de la France, et seule propre à remplir ses vœux, est la  tâche que nous nous imposons dans ces moments d'alarme où les ennemis de la patrie sont encore sur pied, où chaque jour voit éclore quelque nouveau trait de perfidie, où mille faux patriotes cherchent à la plonger dans une fatale sécurité.
Source : Le Moniteur patriote de Jean-Paul Marat - édité en août 1789 - BNF-Gallica



Chronologie du 20 juillet à la fin de l'année 1789

Paris vue des hauteurs de Chaillot au XVIIIe siècle
Suite du mois de juillet...

Lundi 20 juillet : Début de la Grande Peur avec des révoltes dans toute la Franche-Comté, les paysans s’attaquent aux châteaux et brûlent les actes seigneuriaux, s'ensuit la constitution de municipalités et de gardes nationales dans toute la France, et l'extension de la « révolution municipale » et l'expansion des milices.
En Normandie, la garnison de Caen est chassée par la foule, et à  Rouen, deux métiers de tissage britannique sont détruits. A l'Assemblée, la motion de Lally-Tolendal proposant une proclamation pour appeler le Peuple à l'ordre et au respect des lois reçoit une vive opposition de Buzot, Mirabeau et Robespierre : « Il faut aimer la paix, mais aussi il faut aimer la liberté. Avant tout, analysons la motion de M. de Lally. Elle présente d'abord une disposition contre ceux qui ont défendu la liberté. Mais y a-t-il rien de plus légitime que de se soulever contre une conjuration horrible formée pour perdre la nation? L'émeute a été occasionnée à Poissy sous prétexte d'accaparement ; la Bretagne est en paix, les provinces sont tranquilles, la proclamation y répandrait l'alarme et ferait perdre la confiance. Ne faisons rien avec précipitation : qui nous a dit que les ennemis de l'Etat seront encore dégoûtés de l'intrigue? »

21 juillet : Graves émeutes à Strasbourg et à Lille : le commandant est lapidé, les maisons saccagées. A Cherbourg, devant l’émeute le maire doit quitter la ville. Reprise des spectacles à Paris, représentation de la Partie de chasse d'Henri IV.

22 juillet : Cette journée est considée comme un prélude à la Grande Peur. (Cahiers de L'Institut d'Histoire de la Rév. française) A Paris, Louis Bertier de Savigny,
Intendant de la Ville (préalablement arrêté à Compiègne), et son beau-père M. Joseph François Foullon sont exécutés devant l'Hôtel-de-Ville par la foule. Et il est procédé à l'arrestation du commandant militaire de la région francilienne, Pierre-Victor de Bezenval, près de la capitale, il échappe à un lynchage et il est conduit en prison. En Normandie, dans le Calvados, à Falaise, le marquis de Ségrie renonce à ses droits féodaux devant l'ire et par crainte d’une émeute. A Ballon dans l’Orne, le lieutenant du Mans et le seigneur du village sont assassinés par des paysans.

23 juillet :
La proclamation proposée par Lally-Tolendal le 20 est enfin adoptée, avec des amendements. Des députés des électeurs du Tiers demandent à l'Assemblée la création d'un tribunal pour les crimes de lèse-nation. Le marquis de Lafayette veut donner sa démission de commandant de la milice, les districts lui demandent de rester.

24 juillet : Arrêt de l'assemblée générale des électeurs de la Commune : toute publication doit porter le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, les colporteurs d'écrits non signés seront emprisonnés. Beaumarchais fait don de 12.000 livres pour les pauvres du faubourg Saint-Antoine.

25 juillet : Première réunion de l'Assemblée des représentants de la Commune de Paris, élue le 24 : 120 membres, 2 par district.

26 juillet : En Bourgogne, dans le Mâconnais se produit une révolte paysanne. Le député et abbé Maury est arrêté à Péronne (baillage dans de la Somme).  Le lendemain, l’Assemblée demande sa libération. Celui-ci comme élu du Tiers s'opposera à l'émancipation des Juifs au sein de la Constituante en 1789 et 1790 et sera nommé évêque en 1792 par Rome.

27 juillet : A l'Assemblée M. le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre déclare : 
« La nation a voulu être libre, et c'est vous qu'elle a chargés de son affranchissent ! Le génie de la France a précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public ; il a accumulé pour vous, en peu d'heures, l'expérience que l'on pouvait à peine attendre de plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la France; le Roi et le peuple la demandent ; l'un et l'autre l'ont méritée. » Et il est procédé au Résultat du dépouillement des cahiers.


Principes avoués
Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique.
Art. 2. La personne du Roi est inviolable et sacrée.
Art. 3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle.
Art. 4. Le Roi est dépositaire du pouvoir exécutif.
Art. 5. Les agents de l'autorité sont responsables.
Art. 6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois.
Art. 7. La nation fait la loi avec la sanction royale.
Art. 8. Le consentement national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt.
Art. 9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'Etats généraux à l'autre.
Art.,10. La propriété sera sacrée.
Art. 11. La liberté individuelle sera sacrée.

Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point expliquée d'une manière uniforme.
Art. 1er. Le Roi a-t-il le pouvoir législatif, limité par les lois constitutionnelles du royaume?
Art. 2. Le Roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et d'administration, dans l'intervalle des tenues des États généraux?
Art. 3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours souveraines?
Art. 4. Les Etats généraux ne peuvent-ils être dissous par eux-mêmes ?
Art. 5. Le Roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les Etats généraux?
Art. 6. En cas de dissolution, le Roi est-il obligé de faire sur-le-champ une nouvelle convocation.
Art. 7. Les Etats généraux seront-ils permanents ou périodiques?
Art. 8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il, ou n'y aura-t-il pas une commission intermédiaire?
Art. 9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même Chambre?
Art. 10. Les deux Chambres seront-elles formées sans distinction d'ordre?
Art. 11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux autres ordres?
Art. 12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois ?
Art. 13. Sera-t-il établi un troisième ordre, sous le titre d'ordre des campagnes?
Art. 14. Les personnes possédant charges emplois ou places à la cour, peuvent-elles être députées aux Etats généraux ?
Art. 15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une résolution ?
Art. 16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale, seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction ?
Art. 17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées?
Art. 18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?

Ps : suivent les premiers débats sur la constitution et un Projet de déclaration des droits de l'homme en société ; par M. Target. Présenté au comité de constitution.
Source : Archives Parlementaires, tome VIII, pages 284 et 285


28 juillet : Parution du 1er numéro autorisé du Patriote Français de Jacques Pierre Brissot de Warville. (Journal libre, impartial et national - journaux sources : BNF-Gallica) ses premiers numéros datent de mars-avril.

29 juillet :
En Alsace, dans le Sundgau, les paysans attaquent les châteaux, puis les populations juives. A Paris, encore un retour de Necker et le dernier : il entre dans l'Assemblée portée par l’enthousiasme, et il est décidé que tous les votes se feront à la majorité simple. Aussi la chambre des députés autorise le droit de pétition à titre individuel et le texte signé par son auteur car ne pouvant être fait à titre collectif. Il est décidé d'un réglement à l'usage de l'Asssemblée nationale : Chapitre premier, Du président et des secrétaires :
1° Il y aura un président et six secrétaires.
2° Le président ne pourra être nommé que pour quinze jours ; il ne sera point continué, mais il sera éligible de nouveau dans une autre quinzaine.
3° Le président sera nommé au scrutin, en la forme suivante. Etc.
30 juillet : Dans la capitale, M. Necker est reçu à l'Hôtel-de-Ville par l'Assemblée des électeurs et par l’Assemblée des 120 représentants, il obtient la libération de Bézenval et un arrêté d'amnistie générale. Réactions très vives des districts, surtout celui de l'Oratoire, et provoque l’effervescence, l'assemblée des électeurs reporte son arrêté.

31 juillet : L'Assemblée approuve l'arrêté des électeurs revenant sur l'amnistie. Robespierre, lui demande la punition des crimes, comme un « droit de la Nation » et il déclare :
Je réclame dans toute leur rigueur les principes qui doivent soumettre les hommes suspects à la nation à des jugements exemplaires. Voulez-vous calmer le peuple? parlez-lui le langage de la justice et de la raison. Qu'il soit sûr que ses ennemis n'échapperont pas à la vengeance des lois, et les sentiments de justice succéderont à ceux de la haine. » Et selon le compte-rendu : MM. Bouche et Pétion de Villeneuve professent les mêmes principes et les mêmes sentiments. Tous regardent le projet d'arrêté de M. Target comme suftisant.

VIII - Le mois d’août 1789

Samedi 1er août : A la Constituante, sous la présidence du duc de Liancourt, le compte-rendi précise que  « l'on annonce des députations des représentants de la commune de Paris, des villes d'Orléans, de Sens et de Dieppe. Quelques membres font des représentations contre l'abus de l'admission des députations, qui faisaient perdre à l'Assemblée un temps précieux qu'elle devait aux travaux de la constitution. M. Pétion de Villeneuve « s'élève contre »  et à son tour Mirabeau, dans le même sens conclue : « Quant à la proposition de ne plus admettre les députations des provinces, j'espère qu'elle ne peut pas même être mise en question. Nous n'avons pas plus le droit que le désir de refuser les avis, les consultations, les communications de nos commettants ; et s'il pouvait s'élever dans notre sein de telles prétentions, l'opinion publique les aurait bientôt mises à leur place. M. Regnault garde le silence, et sa motion n'a aucun succès. » Puis l'on discute à l'Assemblée à savoir si : la déclaration des droits précèdera-t-elle la constitution? Une députation des électeurs signale l'extrême fermentation de Paris et demande l'institution rapide d'un tribunal pour juger des crimes contre la Nation. Grave émeute à Lyon, la milice bourgeoise de cette ville fait une expédition « pleine de succès » contre les « brigands » des environs. A Saint-Denis le lieutenant du maire est tué pendant une distribution de pain aux pauvres. A Valenciennes deux paysans pendant les émeutes sont pendus.

Lundi 3 août : En début des débats de la Constituante, M. le duc de Liancourt annonce que le vote de samedi a élu pour président des séances. M. Thouret prend sa place, fait une courte intervention, puis démissionne, et de Liancourt  est invité par l'Assemblée à reprendre ses fonctions en attendant une prochaine élection. Pétion de Villeneuve propose une nouvelle distribution de la parole en deux listes pour les textes proposés, avec les intervenants qui sont pour et ceux qui sont contre, pour éviter ainsi des échanges à ne plus en finir ou se répétant.


Nuit du 4 août : L’Assemblée nationale vote l’abolition du régime féodal et de certains droits seigneuriaux sur la chasse, mais le roi ne signera pas. Voilà ce qu'en dit le compte-rendu : « La séance s'était étendue bien avant dans la nuit, quand M. le président, après avoir pris le vœu de l'Assemblée, suspend le cours de ces déclarations patriotiques, pour en relire les chefs principaux, et les faire décréter par l'Assemblée, sauf la rédaction ; ce qui est exécuté sur l'heure à l'unanimité, sous la réserve exigée par les serments et les mandats de divers commettants. »


Suivent les articles arrêtés.
  • Abolition de» la qualité de serf et de la mainmorte, sous quelque dénomination qu'elle existe.
  • Faculté de rembourser les droits seigneuriaux.
  • Abolition des juridictions seigneuriales.
  • Suppression du droit exclusif de la chasse, des colombiers, des garennes.
  • Taxe en argent, représentative de la dîme.
  • Rachat possible de toutes les dîmes, de quelque espèce que ce soit.
  • Abolition de tous privilèges et immunités pécuniaires.
  • Egalité des impôts, de quelque espèce que ce soit, à compter du commencement de l'année 1789, suivant ce qui sera réglé par les assemblées provinciales.
  • Admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires.
  • Déclaration de l'établissement prochain d'une justice gratuite, et de la suppression de la vénalité des offices.
  • Abandon du privilège particulier des provinces et des villes. Déclaration des députés qui ont des mandats impératifs, qu'ils vont écrire à leurs commettants pour solliciter leur adhésion.
  • Abandon des privilèges de plusieurs villes, Paris, Lyon, Bordeaux, etc.
  • Suppression du droit de déport (perception du revenu d'un diocèse par son évêque pour une durée limitée) et vacat (droits de succession), des annates (impôts du pape), de la pluralité des bénéfices.
  • Destruction des pensions obtenues sans titres.
  • Réformation des jurandes
  • Une médaille frappée pour éterniser la mémoire de ce jour
Il est précisé en plus qu'il sera joué un « Te Deum solennel, et l'Assemblée nationale en députation (se rendra) auprès du Roi, pour lui porter l'hommage de l'Assemblée, et le titre de Restaurateur de la liberté française, avec prière d'assister personnellement au Te Deum. Les cris de vive le Roi! les témoignages de l'allégresse publique, variés sous toutes les formes, les félicitations mutuelles des députés et du peuple présent, terminent la séance. Avant de la lever, M. le président lit une lettre qui lui est écrite par MM. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, Le Franc de Pompignan archevêque de Vienne, et M. le comte de La Tour-Du-Pin, appelés par le Roi au ministère. (...) La séance est suspendue à deux heures après minuit, et continuée à demain midi. »

Source : Archives Parlementaires Stanford-Bnf, tome VIII jusqu'au 15/09/1789

5 août : A l'Assemblée, à la présidence siège M. Le Chapelier, à la fin des échanges  M. le comte de Montmorency fait la lecture de l'arrêté, tel qu'il a été libellé par le comité de rédaction. Le projet d'arrêté stipule,
« considérant :
1° Que dans un Etat libre, les propriétés doivent être aussi libres que les personnes ;
2° Que la force de l'Empire ne peut résulter que de la réunion parfaite de toutes les parties, de l'égalité des droits et des charges ;
3° Que tous les membres privilégiés, et les représentants des provinces et des villes se sont empressés de faire, comme à l'envi, au nom de leurs commettants, entre les mains de la nation, la renonciation solennelle à leurs droits particuliers et à tous leurs privilèges ; Et il est suivi de 19 articles faisant loi reprenant les arrétés de la nuit !
6 août : A la Constituante, le député Buzot déclare que les biens du Clergé sont à la Nation et l'on continue de parler des droits de chasse.

7 août : De retour à Paris, M. l'abbé d'Eymard, député Alsacien, ainsi que pour M. de Rohan, exprime ses regrets de n'avoir pu pas se rendre plus rapidement à l'Assemblée et l'exlique en raison des troubles survenus en Alsace. Le Garde des Sceaux expose à l'Assemblée les « malheurs publics » et M. Necker demande un emprunt de 30 millions. Il est décidé dans la capitale d'un arrêté de la Commune pour faire cesser les attroupements sé́ditieux.

8 août : A la Constituante, le député Buzot demande : 
« Pourquoi répéter ici les emprunts? Oubliez-vous que c'est la forme la plus onéreuse et la plus dangereuse qu'un gouvernement obéré puisse mettre en usage? Avez-vous oublié que le gouvernement n'a cessé d'emprunter? 60.000.000 aux notaires, 24.000.000 à la caisse d'escompte, 89.000.000 d'anticipations, 69 millions de retard dans les rentes ; en un mot, car je ne puis suivre tous ces emprunts accumulés, un total de 369.000.000 dont il est redevable, qu'il a empruntés de force ou de gré! »

Dimanche 9 août : Toujours à l'Assemblée  constituante sur l'emprunt, Pétion de Villeneuve refuse :
« Le projet de voter un emprunt sous notre caution individuelle ne peut pas être admis. Nous violerions en cela l'esprit de nos mandats, quoique nous parussions en observer la lettre. Plusieurs membres de l'Assemblée pourraient ne vouloir pas se soumettre à la solidarité ; d'ailleurs, les prêteurs ne se soucieraient pas d'être forcés de courir après leur gage, et l'emprunt serait manqué ; il doit donc être fait au nom et sous la garantie de la nation. C'est à nous de le voter librement, et de surveiller par un comité l'emploi des deniers pour qu'ils ne soient employés qu'à des besoins indispensables. Je propose donc l'établissement de ce comité ; ce sera un sûr moyen de tranquilliser nos commettants et d'inspirer de la confiance. L'intérêt proposé par le ministre me paraît illégal. C'est en s'écartant de la loi que le gouvernement a causé tous nos malheurs, et a sans cesse accru la masse excessive de nos dettes. » L'Assemblée décrète l'emprunt de 30 millions à̀ 4,5 % : 2,6 millions seront souscrits.

10 août : 
  A la chambre des députés à Versailles jusqu'en octobre, il est débattu de la dîme, l'impôt sur les récoltes prélevées par l'Eglise catholique apostolique et romaine,  et qui peut être dénommée comme gallicane dans une voie autonome du saint Siège.

11 août :  A Versailles, le roi « Mande et ordonne à tous les officiers et gardes de ses capitaineries de continuer leurs fonctions pour le fait seulement de la conservation des moissons et récoltes ; enjoint aux maréchaussées de s'y réunir, aux milices bourgoises d'y veiller, et aux troupes réglées de prêter main-forte sur la réquisition des officiers de police. Et sera la présente ordonnance imprimée et affichée partout ou besoin sera, à ce qu'aucun n'en ignore.
» Signé, Louis.

12 août : En Normandie, des émeutes éclatent à Caen, le major Belzunce est mis à mort par le peuple pour avoir insulté la cocarde tricolore. Le comité municipal démissionne le lendemain.


13 août : Parution du 1er numéro du Journal d’État et du Citoyen de Louise-Féléicité de Kéralio-Robert, première femme dirigeant une entreprise de presse. Elle publiera dans d'autres titres dont le Mercure national et  s'investira en faveur de la République.

14 août : Une Lettre à M. Grégoire, député de Nancy est adressée par les députés de la nation juive de Bordeaux. L'abbé Henri Grégoire avait été l'auteur au mois d'avril ou de mai 89 d'une Motion en faveur des juifs, précédée d'une Notice historique, sur les persécutions qu'ils viennent d'essuyer en divers lieux, notamment en Alsace, & sur l'admission de leurs députés à la barre de l'Assemblée nationale. (source : Gallica-Bnf)

17 août : M. Stanislas de Clermont-Tonnerre, monarchiste en faveur d'une nouvelle constitution est élu à la tête de l'Assemblée par ses pairs. Il sera à nouveau président des séances le 12 septembre battant deux de ses concurrents : MM. Pétion de Villeneuve et Redon
, et pour 15 jours dans un premier temps (système de rotation des présidences avec vote, ainsi que pour les secrétaires chargés des comptes-rendus) .

18 août : Belgique, le prince-évêque de Liège est chassé par la population. A Paris, réunion de 3.000 garçons tailleurs en face des Tuileries (actuel musée du Louvre), pour demander 40 sous par jour, et de garçons perruquiers aux Champs Elysées.

19 août :  A Paris, en opposition à la Société des Amis des Noirs créée en 1788, est fondé à l'Hôtel de Massiac, le club du même nom, par de riches colons de l'île de Saint-Domingue.

24 août : A l'Assemblée sise à Versailles, Robespierre déclare : « Vous ne devez pas balancer de déclarer franchement la liberté de la presse. Il n'est jamais permis à des hommes libres de prononcer leurs droits d'une manière ambiguë ; toute modification doit être renvoyée dans la Constitution. Le despotisme seul a imaginé des restrictions : c'est ainsi qu'il est parvenu à atténuer tous les droits... Il n'y a pas de tyran sur la terre qui ne signât un article aussi modifié que celui qu'on vous propose. La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de communiquer ses pensées. » La liberté de la presse est reconnue et met fin à la censure préalable.

25 août : Les élus de Paris et Lafayette sont reçus avec un certain dédain par la reine Marie-Antoinette.


Mercredi 26 août : Depuis Versailles, l'Assemblée vote de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, ci-contre.

De leur côté, les Juifs de Paris remettent une adresse à la Constituante :
« convaincus de la necéssité où sont tous les habitants d'un grand empire à se soumettre à un plan uniforme de police et de jurisprudence. » et ils renoncent aux "privilèges" (ou Lettres patentes) d'avoir des représentants propres désignés par l'Etat. (source : Persée, Philippe Sagnac - Les juifs et la Révolution, 1789-1791)

L'Assemblée municipale adopte le projet de règlement de la Garde nationale de Paris. il est célébré un messe en musique à l'église Saint-Sulpice, où l'on interprète un Te Deum. En Normandie, 45 villages autour de Condé-sur-Noireau forment une alliance défensive. 


27 août : Dans un mémoire lu à l'Assemblée, Necker demande un second emprunt de 80 millions à 5%. A Paris, est organisé attroupement de gens de maison, pour demander le renvoi des domestiques étrangers. Décret de la Chambre impériale de Wetzlar, condamnant la révolution de Liège.


28 août : A Versailles, ouverture des débats sur la constitution, le député Mounier lit son plan.


31 août : 
La municipalité de Paris ferme trois des cinq ateliers de charité destinés aux sans-travail ou bras-nus. L'abbé Fauchet prononce son deuxième discours de sur la Liberté française devant les districts réunis du faubourg Saint-Antoine.  Les députés Juifs de Metz, des trois Evéchés, de Lorraine et d'Alsace demandent à l'Assemblée d'avoir les mêmes droits civils que les citoyens français : « Il n'y a aucun inconvénient à nous laisser ce que nous avons été jusqu'à ce jour, il y en aurait de grands, au contraire, à changer notre existence. » (source : Persée, M. Ph. Sagnac, Les Juifs et la Révolution)

IX – Le mois de septembre 1789


Mardi 1er septembre :
 
Versailles, à l'Assemblée, Mirabeau se prononce en faveur du veto absolu, en soirée, l'abbé Grégoire demande à ce que le débat soit consacré à la situation des Juifs, ce qui est lui est acccordé. Dans la capitale il est pris un arrêté de la Commune contre les attroupements, celle-ci organise de nombreuses patrouilles au Palais-Royal, et le café de Foy est fermé. Un autre arrêté empêche les colporteurs de crier aucun autre écrit  que les décrets de l'Assemblée et les actes officiels.

2 septembre : A Versailles, discours de Barnave et de Target en faveur du veto suspensif. A Paris il est procédé à l'arrestation de Saint-Huruge au Palais-Royal et des patrouilles saisissent brochures et journaux.

4 septembre : Discours du député Mounier sur les deux chambres et le veto absolu.

7 septembre :
À l'Assemblée, 11 femmes et filles d'artistes, vêtues de blanc, viennent offrir leurs bijoux : commencement des « dons patriotiques ». Ils seront réguliers et en général en début des séances parlementaires, après la lecture du compte-rendu de la veille et de l'ordre du jour, qui peuvent être suivis d'Adresses ou des pétitions avec ou sans députation.

9 septembre : Le maire de Troyes, M. Huez est accusé d'avoir empoisonné les farines, il est mis à mort, son cadavre traîné dans les rues.

10 septembre : L'Assemblée décide que le corps législatif ne sera composé que d'une chambre ; elle discute une adresse de la ville de Rennes qui déclare traîtres à la patrie ceux qui acceptent le veto, et création d'un comité pour la réforme de la jurisprudence criminelle.

11 septembre : La Constituante refuse d'entendre la délibération du Conseil du roi sur le veto. À l'issue d'une séance tumultueuse, le vote en faveur du « veto suspensif » est accordé au roi. Ce qui fut un compromis entre le veto irrévocable et pas de veto du tout. Des "partis" ou coalitions font jour, au moins 5 se forment.

Siégent, à partir de la droite de l’hémicycle  :

- Les « Noirs », le camp des contre-révolutionnaires (libéraux conservateurs ou monarchistes), regroupant les ultras de la noblesse et du clergé comme l’abbé Maury, Cazalès, le comte de Montlozier, le vicomte de Mirabeau (l'oncle). Ils étaient environ 300 députés.
- Les « Monarchiens » ou « Anglomanes » on retrouve, MM. Malouet, Mounier, et Clermont-Tonnerre, Lally-Tolendal, qui prônent une monarchie constitutionnelle à l’anglaise et pour deux chambres. (environ 300 membres)
Siégent, du centre à la gauche de l’hémicycle :
- Le « parti dit national », avec Sieyès et Honoré de Mirabeau, plus que jamais ambiguë au sein d'une tendance fluctuante et mouvante, représentative de son centre de gravité au début … et le secrétaire de Mirabeau est un certain Danton (élu seulement en 1792 est impliqué dans les transactions sonnantes et trébuchantes entre Louis XVI et Mirabeau). C'était le groupe le plus imposant au commencement.
- Les « Patriotes »  unis dans un triumvirat : Duport, Alex-Lameth et Barnave qui se détachera du centre, comme des minoritaires.
- Les
« Minoritaires » ou les « Démocrates », avec Robespierre, Buzot, l’abbé Grégoire, Prieur de la Marne, Pétion de Villeneuve.
12 septembre : A Paris, parution du premier numéro de L’Ami du Peuple de Marat, journaliste, ci-contre en gravure (source : Gallica-Bnf, seulement à partir du 1er janvier 1790). A la Convention il est décidé que la législature sera de 4 ans. Démission du comité de constitution composé de MM. Mounier, Lally, Clermont-Tonnerre (il est toutefois élu président de l'Assemblée), Bergasse, Talleyrand, Sieyès. À Orléans, émeute, un convoi de grain est attaqué, des habitants de Saint-Sauveur et d’Olivet tentent d’entrer en ville pour piller les boulangeries. La révolte est réprimée par la garde nationale, 90 tués.


13 septembre : A Versailles, il éclate une révolte de la faim, la foule veut pendre un boulanger et dévaste sa maison. A Orléans un meneur est pendu, en guise de protestation les gens du peuple ont retiré leurs cocardes. Le pape, Pie VI, écrit à Louis XVI qu’il veut éviter une rupture avec la France.

14 septembre : Le faubourg Saint-Antoine va en procession pour̀ Sainte-Geneviève, portant un modèle de la Bastille en carton haut de quatre pieds. A Tréguier, l’évêque publie un mandement contre les droits de l’homme et l’abolition de la féodalité.

15 septembre : L'Assemblée décrète la personne du roi inviolable et sacrée, et discussion sur la succession de la couronne. Disette à Paris, les boulangeries sont assiégées.

17 septembre : Insurrection à la Martinique. Charles-Henri d'Estaing, commandant de la garde citoyenne de Versailles, engage la municipalité à requérir un régiment pour le maintien de l'ordre.

18
septembre : La lettre du roi, contenant ses observations critiques sur les décrets du 4 août, provoque le mécontentement de l’Assemblée. Motion de Volney, demandant l'élection d'une nouvelle assemblée, « véritablement nationale ». A Paris, le libraire Luchet du Journal de la Ville est assiégé par des garçons boulangers, lui reprochant d'avoir publié que le pain contenait de la chaux.

19
septembre : Les districts de Paris élisent la nouvelle assemblée générale des représentants de la Commune, de 120 membres. A Versailles, la motion de Volney, à laquelle s'oppose Mirabeau, est renvoyée. Le président de l'Assemblée redemande au roi la promulgation des arrêtés du 4 août. A Rouen, la puissante machine à filer d'un filassier est démantelée, et sa boutique mise à sac.

21
septembre : Le roi accepte la publication, mais pas la promulgation et la durée du veto suspensif, qui se mettra en oeuvre durant les deux législatures : Constituante et Législative.

22 septembre : A Versailles est voté l'article premier de la Constitution: « Le gouvernement français est monarchique. Il n'y a point en France d'autorité supérieure à la loi ; le roi ne règne que par elle. ». A paris, les districts de la Trinité, des Petits-Pères et des Cordeliers  demandent l'éloignement des troupes.

23 septembre : A la Constituante sont promulgués de décrets sur le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif et il est procédé à la suspension de la collation des bénéfices ecclésiastiques.

24 septembre :
À l'Assemblée, Necker présente un tableau déplorable de la situation des finances et du crédit, et demande une contribution au quart du revenu.

25 septembre : La Constituante débat sur la dédicace de l'édition des Œuvres de Voltaire par Palissot, et décide de ne recevoir aucune dédicace. Un décret annonce la suppression de la gabelle et fixant le prix du sel à 6 sols la livre. Le n°15 de l'Ami du peuple est dénoncé à l'Assemblée de la Commune, pour fausses inculpations contre son administration.

26 septembre : A l'Assemblée est accepté le plan de Necker, vote de la contribution volontaire au quart du revenu. Départ de Paris de Thomas Jefferson, ambassadeur ou ministre des Etats-Unis, il est nommé au poste de secrétaire d'État dans son pays.

27 septembre : Bénédiction des drapeaux de la garde nationale parisienne à Notre-Dame, et  l'on joue un Te Deum solennel. Troisième discours de l'abbé Fauchet sur la Liberté française.

28 septembre : En
Alsace, les Juifs sont mis sous la protection de la loi. A Paris les religieux de Saint-Martin-des-Champs de Paris font l'offrande des biens de l'ordre de Cluny. Marat via L'Ami du peuple dénonce  la Commune de Paris.

29 septembre : A Versailles à la Constituante, le rapport
de M. Thouret est déposé sur la division territoriale et administrative du royaume.

30 septembre : Dans la capitale, la Commune décide la libre circulation des imprimés.

X – Le mois d’octobre 1789

Jeudi 1er octobre :
A l'Assemblée, article de la constitution sur le consentement des représentants de la Nation à l'impôt et à l'emprunt. Necker présente la rédaction de son plan de finances. Dans la capitale, le b
anquet des gardes du corps et du régiment de Flandres provoque la colère à cause de leurs propos contre-révolutionnaires.

2 octobre : L'Assemblée, à nouveau demande au roi l'acceptation des décrets du 4 août et la déclaration des droits.

3 octobre : Il est décrété l'autorisation du prêt à intérêt (ancienne usure), à un taux fixé par la loi.

4 octobre : A Paris, il est pris un arrêté au district des Cordeliers, signé par Georges Danton dénonçant l’« orgie », et enjoignant à Motier de Lafayette d'aller à Versailles demander le départ du régiment de Flandre.


5-6 octobre : Marche des femmes de Paris sur Versailles, le général Lafayette est à la traîne et plutôt chahuté. Le lendemain le roi et sa famille sont ramenés à la capitale. Après le 14 juillet, cela a été la deuxième plus grande manifestation populaire de la capitale.


Stanislas Maillard (*) porte-parole des Parisiennes
devant la Constituante à Versailles



A peine M. Target finissait de parler, qu'une députation d'un très-grand nombre de citoyennes de Paris, déjà arrivées à Versailles, se présente à la barre. Maillard est à leur tète, et porte la parole.

Maillard :
« Nous sommes venus à Versailles pour demander du pain, et en même temps pour faire punir les gardes du corps qui ont insulté la cocarde patriotique. Les aristocrates veulent nous faire périr de faim. Aujourd'hui même on a envoyé à un meunier un billet de 200 livres, en l'invitant à ne pas moudre, et en lui promettant de lui envoyer la même somme chaque semaine.

L'Assemblée pousse un cri d'indignation, et de toutes les parties de la salle, on lui dit : Nommez !

Maillard : «  Je ne puis nommer ni les dénoncés, ni les dénonciateurs, parce qu'ils me sont également inconnus ; mais trois personnes que j'ai rencontrées le matin dans une voiture de la cour m'ont appris qu'un curé devait dénoncer ce crime à l'Assemblée nationale.

Une voix s'élève alors à la barre, et désigne M. l'archevêque de Paris. L'Assemblée entière s'empresse de répondre que ce prélat est incapable d'une pareille atrocité.

Maillard : « Je vous supplie, pour ramener la paix, calmer l'effervescence générale et prévenir des malheurs, d'envoyer une députation à MM. les gardes du corps, pour les engager à prendre la cocarde nationale, et à faire réparation de l'injure qu'ils ont faite à cette même cocarde.

Plusieurs membres s'écrient que les bruits répandus sur les gardes du Roi sont calomnieux. Quelques expressions peu mesurées, échappées à l'orateur, lui attirent alors une injonction du président de se contenir dans le respect qu'il doit à l'Assemblée nationale. Le président ajoute que tous ceux qui veulent être citoyens peuvent l’être de leur plein gré, et qu'on n'a pas le droit de forcer les volontés.

Maillard : « Il n'est personne qui ne doive s'honorer de ce titre ; et s'il est, dans cette diète auguste, quelque membre qui puisse s'en croire déshonoré, il doit en être exclu sur-le-champ.

Toute la salle retentit d'applaudissements, et une foule.de voix répètent : Oui, oui, tous doivent l'être, nous sommes tous citoyens ! Au même instan, on apporte à Maillard une cocarde nationale de la part des gardes du corps. Il la montre aux femmes comme un gage de leurs dispositions pacifiques, et toutes s'écrient : Vive le Roi ! vivent les gardes du corps !

Maillard : « Je suis bien loin de partager les soupçons qui agitent tous les esprits ; mais je pense qu'il est nécessaire, pour le bien de la paix, d'engager Sa Majesté à prononcer le renvoi de ce régiment qui, dans la disette cruelle qui afflige la capitale et les environs, augmente les malheurs publics, ne fût-ce que par l'augmentation nécessaire qu'il occasionne dans la consommation journalière.

L'Assemblée décide que M. le président se rendra à l'instant vers le Roi, avec ceux de MM. les députés qui voudront l'accompagner, pour lui demander nô»-seulement l'acceptation pure et simple de la déclaration des droits et des dix-neuf articles de la Constitution, mais pour réclamer aussi toute la force du pouvoir exécutif sur les moyens d'assurer à la capitale les grains et les farines dont elle a besoin.

M. le président se transporte chez le Roi, avec la députation, sur les cinq heures du soir.

(*) Stanislas Maillard, héros de la Bastille... !

Source : Archives Parlementaires, 5 octobre 89, tome IX, page 343


LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE

L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier, qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre Paris. Il partît pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et hostilité. La province approuva le fait accompli.Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité était accrue par les avantages remportés : la sanction des décrets du 4 août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du lendemain. (Albert Mathiez - Les Grandes journées la Constituante)


LA SITUATION APPRÉCIÉE
 PAR MARIE-ANTOINETTE
Les deux lettres suivantes du 7 et 10 octobre furent écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche M. Mercy  :
Dessin de la reine - ci-contre


7 octobre : « Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment nous y sommes arrivés ; nous devons être contents du mouvement du peuple, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes, tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions ; que nous demandions pas mieux ; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini. J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous mes sentiments pour vous ».

10 octobre :
« L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés. Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces au lieu de les animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une guerre civile ». (Les grandes journées de la Constituante – Le roi et l’Assemblée à Paris – Albert Mathiez)

12 octobre : l'Assemblée arrête la formule de promulgation des lois : Louis XVI, « par la grâce de Dieu et la loi constitutionnelle de l'Etat, roi des Français ». Requête de Marat à l'Assemblée, il se plaint de la violation de son domicile. Le comte d’Artois, émigré depuis juillet, demande à l’empereur d’intervenir en France.

13 octobre : Début de la discussion sur les biens du clergé ; discours de Maury, Camus, Barnave.
A Alençon, troubles  et arrestation du vicomte de Caraman.

14 octobre : L'Assemblée accorde au duc d'Orléans un passe-port pour l’Angleterre. Commencement des débats sur la division du royaume en départements. Mirabeau lit un projet de loi martiale. Le soir, se présentent à la demande des députés de la Lorraine plusieurs envoyés juifs des provinces des Trois-Evêchés, d'Alsace et de Lorraine soient admis à la barre. L'autorisation est accordée, intervient M. "Besr-lsam-Besr" ou M. Berr Isaac Berr (nom mal orthographié par le compte-rendu de l'Assemblée), juif est-il indiqué à la suite de son patronyme :
« Messeigneurs, c'est au nom de l'Eternel, auteur de toute justice et de toute vérité ; c'est au nom de Dieu qui, en donnant à chacun les mêmes droits, a prescrit à tous les mêmes devoirs ; c'est au nom de l'humanité outragée depuis tant de siècles par les traitements ignominieux qu'ont subis, dans presque toutes les contrées de la terre, les malheureux descendants du plus ancien de tous les peuples, que nous venons aujourd'hui vous conjurer de vouloir bien prendre en considération leur destinée déplorable. (...) Puisse le voile d'opprobre qui nous couvre depuis si longtemps se déchirer enfin sur nos têtes ! que les hommes nous regardent comme leurs frères ; que cette charité divine, qui vous est si particulièrement recommandée, s'étende aussi sur nous  qu'une réforme absolue s'opère dans les institutions ignominieuses auxquelles nous sommes asservis, et que cette réforme, jusqu'ici trop inutilement souhaitée, que nous sollicitons les larmes aux yeux, soit votre bienfait et votre ouvrage. » (Archives parlementaires, tome IX, pages 444 à 449 avec l'annexe)

15 octobre : Dernière séance de l’Assemblée nationale à Versailles. Le comte de Mirabeau envoie une note secrète au roi (son frère est député et vicomte). Devant la multiplication des demandes de passe-ports, l'Assemblée décrète qu'ils ne seront délivrés que pour des causes urgentes et pour un temps déterminé.

16 octobre : Arrivée de du député Mounier à Grenoble.

17 octobre : A Rouen, la faim pousse les ouvriers à saccager six filatures.

18 octobre : Bretagne, à Lannion, la foule s’empare d’un convoi de blé destiné à Brest.

19 octobre : Fondation du club des Jacobins, il devient officiellement la Société des Amis de la Constitution. Les premières salles provisoires et les séances de l'Assemblée constituante ont lieu dans la capitale dans un premier temps à l'Archevêché.

21 octobre : Le vote de la loi martiale
est probablement le fait le plus marquant de cette fin d’année riche en innovation administrative. Cette loi sera la porte ouverte à des répressions sanglantes. Robespierre dit non au vote de la loi martiale, visant à réprimer les attroupements populaires. Meurtre du boulanger Denis François place de Grève, sa tête est promenée dans les rues et sa femme humiliée.

22 octobre : A l'Assemblée, vote en faveur du suffrage (censitaire) par les citoyens « actifs » malgré les oppositions de Grégoire, Duport et Robespierre. Aux élections prochaines, le corps électoral sera composé de 4.298.360 citoyens actifs et électeurs et pouvant être élu, pour environ 3 millions de citoyens « passifs » pouvant assister aux réunions et faire des propositions, mais n’étant pas éligible. Une députation de « citoyens libres et de couleur des colonies » vient réclamer à l’Assemblée l'égalité des droits politiques.

23 octobre : A Paris, protestation du district de Saint-Martin-des-Champs contre la loi martiale.

24 octobre : La Révolution trouve écho en pays Brabant (au nord de la Belgique) où Joseph II l'empereur d’Autriche est déclaré déchu. Publication du Manifeste des insurgés Belgeś.

29 octobre : L'Assemblée confirme le vote censitaire, pour être éligible, il faut être contribuable, disposer de certains revenus pour pouvoir voter ou être élu. L’on distinguera ainsi les citoyens « passifs » et « actifs ». Le Décret du « Marc d’argent »  est accepté, pour être éligible, un citoyen actif doit être propriétaire foncier et contribuable pour au moins un marc d’argent. Pétion et Prieur de La Marne s’y opposeront à leur tour.

31 octobre : Un certain lieutenant Napoléon Buonaparte se trouve parmi les émeutiers d’Ajaccio. Une garde nationale s’y organise.

XI - Le mois de novembre 1789

Lundi 2 novembre : Il est décrété que les biens du clergé sont mis à disposition de la Nation, par 568 voix pour et 346 contre, l’état met la main sur 10% des richesses de la nouvelle nation en marche.

3 au 7 novembre : Il est décrété que les Parlements du royaume (13 en tout) ne peuvent plus agir et sont suspendus, au cours du mois, des contestations s’en suivront à Rouen. Les députés ne peuvent devenir ministres. Une discussion est engagée sur le découpage des départements.

9 novembre :  Installation et premières séances de l'Assemblée Constituante à la salle du Manège, rue des Tuileries ou dans l'axe actuel de la rue de Rivoli.

12 novembre : A la Constituante, il est décrété, une municipalité dans chaque ville ou bourg du pays soit environ 42.000 communes. M. Lachèze est désigné comme secrétaire de l'Assemblée (sic).

14 novembre : M. Necker à l'Assemblée lit son Mémoire, qui a pour but la conversion de la caisse d'escompte en banque nationale, son texte est renvoyé au Comité des finances.

16 novembre : A la chambre des députés, c'est l'adoption de quatre articles au projet relatif à la formation des assemblées primaires, M. le Président, M. Jacques-Guillaume Thouret, avocat de profession, a décrété les articles suivants :
1° Chaque district sera partagé en divisions, appelées cantons, d'environ quatre lieues carrées, lieues communes de France ;
2° Que dans tout canton il y aura au moins une assemblée primaire ;
3° Que lorsque le nombre des citoyens actifs d'un canton ne s'élevera pas à 900, il n'y aura qu'une assemblée dans ce canton ; mais, quand il s'élevera au nombre de 900, il s'en formera deux de 450 chacune au moins ;
4° Chaque assemblée tendra toujours à se former, autant qu'il sera possible, au nombre de 600, qui sera le taux moyen, de telle sorte néanmoins que s'il y a plusieurs assemblées dans un canton, la moins nombreuse soit au moins de 450. Ainsi, au delà de 900, mais avant 1,050, il ne pourra y avoir une assemblée complète de 600, puisque la seconde aurait moins de 450 ; de ce nombre 1,050, et au delà, la première assemblée sera de 600, et la dernière de 450 au plus. Si le nombre s'élève à 1,400, il n'y en aura que deux, une de 600 et de l'autre de 800 ; mais à 1,500, il s'en formera une de 600 et deux de 450, et ainsi de suite, suivant le nombre des citoyens actifs de chaque canton. On propose de délibérer sur l'article suivant : « Chaque assemblée primaire députera au district à raison d'un membre sur deux cents votants. »
17 novembre : A la salle des Manèges, il est question du projet de constitution concernant les bases de la représentation nationale, voici ce qu'en dit M. Pétion de Villeneuve : « La combinaison des trois bases est une idée ingénieuse, beaucoup plus subtile que solide. Les deux bases factices qu'on veut réunir à la population donneront lieu à une inégalité certaine dans la représentation. La représentation est un droit individuel ; voilà le principe incontestable qui doit déterminer à admettre uniquement la base de la population, On vous a dit que cette base variera, tandis que celle du territoire est invariable ; mais vos divisions territoriales seront nécessairement inégales en étendue ; la différence de leur valeur respective sera encore une autre source d'inégalité. Ainsi, cette base immuable sera immuablement inexacte et injuste. La base de la contribution n'est pas plus convenable. En donnant une représentation à la fortune, vous blessez tous les principes, et dans votre supposition même vous êtes encore injustes, puisque vous n'accordez pas de représentation aux impositions indirectes. N'espérez pas, en combinant ces éléments vicieux, parvenir à un sage résultat. Vous n'avez pas même l'avantage de simplifier l'opération. En effet, pour donner à la population le tiers que vous lui réservez dans la représentation, il en faudra connaître la totalité. Si vous adoptez cette base unique, cette connaissance suffirait seule à l'organisation d'un système aussi juste que simple. La population changera, dit-on ; vous changerez vos propositions avec elle, et tous les dix ans vous pourrez réparer les erreurs que l'expérience vous aura dénoncées. » La constitution ou ce qui concerne en particulier la représentation nationale entre dans ses premiers débats. Engagés en septembre avec l'adoption d'un article premier, les échanges iront jusqu'à une adoption complète des textes soumis en septembre 1791, dont voilà les premiers articles en cours d'adoption sont susceptibles d'évoluer au cours des mois qui vont s'écouler :
Art. 1er. La population sera la base unique et immuable de la représentation nationale.
Art. 2. L'Assemblée nationale sera composée de 700 membres.
Art. 3. La totalité de la population du royaume sera divisée en sept cents parties.
Art. 4. Chaque département enverra à l'Assemblée nationale autant de députés qu'il aura de sept cents parties de la population totale du royaume, ce qui sera à peu près un député par trente-six mille individus.
Art. 5. Il y aura dans chaque département autant de districts que le département aura de députations.
Art. 6. Chaque district nommera son député à l'Assemblée nationale.
Art. 7. La population de chaque district sera à peu près de 36,000 individus, et de 6,000 citoyens actifs. S'il arrivait quelques variations dans la population de chaque district, l'assemblée provinciale rétablirait l'équilibre et le niveau pour l'élection seulement des députés à l'Assemblée nationale.
Art. 8. La population de chaque district étant à peu près de 6,000 citoyens actifs, l'assemblée d'élection de chaque district sera composée de 120 électeurs à peu près. :
Art. 9. Chaque assemblée primaire enverra à l'assemblée d'élection de son district un député sur 50 citoyens actifs, ce qui formera le nombre de 120 électeurs.

Sources : Archives Parlementaires, Standford-Bnf, tome X, du 12/11 au 24/12 1789
19 novembre : Le premier acte fédératif et le ralliement du Dauphiné à la France, il se tient au petit bourg de l'Etoile, près de Valence. Il est le fait des députés de vingt communes se déclarant comme « soldats de la Patrie, armés. »

21 novembre : Sept jours avant Necker déclarait avoir besoin de 170 millions de livres françaises et comme une urgence. De son côté, ce jour même, Lavoisier présente à l'Assemblée le bilan de la Caisse d'escompte accusant un trou de 27,5 millions.

23 novembre : A Rennes et ses alentours le refus de l'impôt est fort, le Comité provisoire interdit les attroupements et il protège les commis des fermes.

24 novembre : Naissance du « Moniteur universel ou Gazette nationale », journal de référence, il sera publié jusqu'en 1869.

28 novembre : Naissance du journal de Camille Desmoulins :
Les Révolutions de France et de Brabant.

29 novembre : A l'Etoile, près de Valence, a lieu la première fédération des gardes nationales de France, entre celles du Vivarais et du Dauphiné.

30 novembre : La Corse devient partie intégrante de la France, le député Salicetti contribue à sa promulgation comme département du royaume. Depuis Londres Paoli, réfugié en Angleterre depuis 20 ans écrivait le 20 décembre de cette même année : « C'est avec un transport de joie bien vive que j'ai appris ce que l'Assemblée nationale a fait pour ma Patrie. En admettant la Corse parmi les provinces de la France, elle a trouvé le moyen le plus infaillible d'attacher les habitants de cette île au gouvernement français ; en faisant rentrer dans cette île nos compatriotes expatriés, elle attache à la Constitution un nombre considérable d'individus qui la défendront jusqu'à la dernière goutte de leur sang. »



L'ancien Palais-Royal fin XVIIIe siècle


XII - Le mois de décembre 1789


Mardi 1er décembre : Une émeute se déroule à Toulon, le comte de Rioms est envoyé en prison avec quatre autres officiers. A l’assemblée M. Guillotin propose l'égalité des peines pour tous les citoyens et la décapitation « par l'effet d'un simple mécanisme » face au discours de l'abbé Maury en faveur des supplices traditionnels.

3 décembre : L'Assemblée refuse la création d'un Comité colonial, suite à une discussion sur les « gens de couleur » et sur la base d’une motion de l’abbé Grégoire. Au Mans, exécution des trois meurtriers du comte de Montesson.

5 décembre : Les bois de l’Est et de l’Ouest de la capitale, de Boulogne et de Vincennes sont saccagés par des paysans, s’ensuivent 87 arrestations.

9 décembre : Création des départements dans un processus fédératif, et non fédéraliste (à ne pas confondre). Les décrets seront fixés le 26 février 1790.

11 décembre : A l'Assemblée, les forêts se trouvent sous la sauvegarde de la Nation.

12 décembre : A Paris, le journaliste Marat est arrêté pour des appels à la violence et comparaît à l’Hôtel-de-Ville, il est relâché. A Marseille, la loi martiale est proclamée.

13 décembre : Fortes agitations à Senlis : 24 morts et une trentaine de blessés.

14 décembre : A la chambre des députés est décrétée la loi sur l'organisation des communes (wikisource), à l'article 2, les anciens officiers et membres municipaux seront remplacés par un vote désigant un maire
et son conseil, ainsi qu'un procureur pour les villes de plus de 10.000 âmes chargé de défendre leurs intérêts, désignés au sein des citoyens actifs avec au moins 3 membres (moins de 500 habitants), par quartier ou arrondissement à l'article 7. Pour la capitale, « attendu son immense population, elle sera gouvernée par un règlement particulier, qui sera donné par l'Assemblée nationale, sur les mêmes bases et d'après les mêmes principes que le règlement général de toutes les municipalités du royaume. » Il est précisé à son 50ème article que : « Les fonctions propres au pouvoir municipal, sous la surveillance et l'inspection des assemblées administratives, sont :
- De régir les biens et revenus communs des villes, bourgs, paroisses et communautés ;
- De régler et d'acquitter celles des dépenses locales qui doivent être payées des deniers communs ;
- De diriger et faire exécuter les travaux publics qui sont à la charge de la communauté ;
- D'administrer les établissements qui appartiennent à la commune, qui sont entretenus de ses deniers, ou qui sont particulièrement destinés à l'usage des citoyens dont elle est composée ;
- De faire jouir les habitants des avantages d'une bonne police, notamment de la propreté, de la salubrité, et de la tranquillité dans les rues, lieux et édifices publics.
16 décembre : Il est décrété que les troupes françaises seront recrutées par engagement volontaire et la conscription est rejetée.

19
et 20 décembre : L'Assemblée constituante décrète la vente des bien domaniaux et ecclésiastiques jusqu'à hauteur de 400 millions et naissance des assignats. Le lendemain Pasquale Paoli fait part d'une lettre exprimant sa joie des décrets du 30 novembre sur la Corse intégrée comme département (lire la citation au 30 novembre) et depuis Londres.

22 décembre : A la Constituante, la loi sur la division du royaume en département est approuvée, il en existera 83. M. Guillotin soumet les plans sur la réorganisation des ateliers de charité et de subsistance des pauvres et lecture du 
rapport de M. Thouret sur le pouvoir judiciaire.

23 décembre : A l’Assemblée, Stanislas de Clermont-Tonnerre défend les droits de citoyenneté des protestants, des comédiens, des juifs et du bourreau. En faveur d'une monarchie constitutionnelle, il est l'un des artisans de l'émancipation des Juifs et a laissé pour cette journée la formule suivante : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus ; il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. Mais, me dira-t-on, ils ne veulent pas l’être. Eh bien! S’ils veulent ne l’être pas, qu’ils le disent, et alors, qu’on les bannisse. Il répugne qu’il y ait dans l’État une société de non-citoyens et une nation dans la nation. » et précise que « l’état présumé de tout homme domicilié dans un pays est d’être citoyen. » Robespierre dans le même sens intervient sur la question des comédiens, il n'approuve pas l'idée qu'ils soient l'objet d'une loi spécifique, et sur la question des Juifs il déclare :
« On vous a dit sur les juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l'histoire. Comment peut-on leur opposer les persécutions dont ils ont été les victimes chez différents peuples? Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier, en leur rendant les droits imprescriptibles de l'homme dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller. On leur impute encore des vices, des préjugés, l'esprit de secte et d'intérêt les exagèrent. Mais à qui pouvons-nous les imputer si ce n'est à nos propres injustices? Après les avoir exclus de tous les honneurs, même des droits à l'estime publique, nous ne leur avons laissé que les objets de spéculation lucrative. Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d'hommes et de citoyens ; songeons qu'il ne peut jamais être politique, quoiqu'on puisse dire, de condamner à l'avilissement et à l'oppression, une multitude d'hommes qui vivent au milieu de nous. Comment l'intérêt social pourrait-il être fondé sur la violation des principes éternels de la justice et de la raison qui sont les bases de toute société humaine? » Décès de l'abbé Charles de l'Épée, fondateur de l’institut des sourds-muets. Les États de Flandre se déclarent comme « nation indépendante » de l'Empereur d’Autriche.

24 décembre : A l’Assemblée, contre discours de Maury sur les droits civiques des comédiens et des juifs, Mirabeau prend parti dans son journal Le Courrier de Provence :
« On ne peut leur refuser l'exercice de tous les droits nationaux. » Cependant les Protestants et les comédiens deviennent des citoyens à part entière suite aux interventions de Robespierre, Roederer et Clermont-Tonnerre. Les Juifs restent néanmoins exclus du décret par l'Assemblée en ces termes : « qu'elle n'entend rien préjuger relativement, aux Juifs, sur lesquels elle se réserve de prononcer. » Dans la capitale, se produit l'arrestation du marquis de Favras, accusé de comploter pour l'évasion du roi et pour une tentative d'assassinat sur MM. Bailly et Lafayette, il est aussi l’ancien garde du corps de Mirabeau.

25 décembre : A Paris arrestation du marquis de Favras.
Depuis Rome, l'ancien gouverneur de Saint-Domingue (1753-1757), Joseph Hyacinthe François-de-Paule de Rigaud de Vaudreuil, en exil depuis le 14 juillet, s'adresse par lettre (n°15) au comte d'Artois (frère du roi et futur Charles X) sur la situation en Europe (extraits) :
 

Le Comte de Vaudreuil
(1740-1817), peinture d'Elisabeth Vigée-Lebrun de 1784

(...)
« On a la nouvelle que l'Empereur (d'Autriche) est retombé malade et est en grand danger. On dit aussi que l'Angleterre arme à force et a ouvert un emprunt de cent millions ; que le marquis de Lansdowne va rentrer dans le ministère, et que la puissance de M. Pitt baisse tous les jours. Je ne mets pas en doute (quoi qu'on vous en ait dit) que l'argent des Anglais ne soit le principal moteur de la révolution que nous avons éprouvée, et de celle du Brabant. Ils ne nous ont pas pardonné la guerre d'Amérique, et je sais que le marquis de Lansdowne, autrefois lord Shelburne, avait une correspondance très-suivie avec l'abbé Morellet et plusieurs autres chefs de la démocratie ; que son fils, lord Wycombe, a été à Paris pendant tout le temps de la révolution, et animait tous nos jeunes gens, voyait tous les gens de lettre du parti, et rendait compte de tout à son père. Si, après cela, le marquis de Lansdowne rentre dans le ministère, tout est éclairci, et voilà le chemin qu'il aura pris pour y arriver. Dans ce cas, la Prusse, la Hollande sont du secret, et nous avons à redouter, peut-être à espérer, une attaque prochaine. Je dis peut-être à espérer, car qui sait si la menace d'un envahissement n'ouvrirait pas tous les yeux, ne ranimerait pas tous les coeurs français, et ne ramènerait pas à l'autorité légitime et nécessaire ? Nos héros de paix disparaîtraient ; nos législateurs iraient se cacher dans des trous, et la noblesse française volerait à la défense de la patrie ralliée sous notre Roi. Vous nous montreriez le bon chemin, et nous vous y suivrons avec valeur et succès. Si nous succombions, l'honneur du moins serait sauvé, au lieu que notre avilissement actuel n'est pas supportable. On dit encore que le maréchal de Broglie arrive à Turin très incessamment.

Source : Correspondance intime du comte de Vaudreuil
et du comte d'Artois pendant l'émigration : 1789-1793 (en l'état)

26 décembre : A Paris, Monsieur, frère du roi, futur Louis XVIII répond devant la Commune aux accusations de complicité avec Favras. A l'Assemblée, il est ordonné aux généraux de proclamer « la souveraineté du peuple » dans tous le pays rassemblé en une seule unité légale.

28 décembre : Première représentation à la Comédie Française de l'Esclavage des nègres, ou l'heureux naufrage, drame trois actes, récit en prose, une pièce de théâtre rédigée par Olympe de Gouges.

Jeudi 31 décembre :
À l'Assemblée, les dames de la Halle font leur compliment de nouvelle anné, et les Juifs dits Portugais font une adresse à cette dernière sur leurs inquiétudes (au nom des 245 familles de Bordeaux qui bénéficient d'un statut propre et discordant avec les autres "nations juives" du royaume).

à suivre...


Le nouveau Paris de Sébastien Mercier
et Adieux à l'année 1789 !



Perspectives ponts de Paris depuis l'île de la Cité
« On eût dit que cette révolution était l'ouvrage de quelque homme d'un génie extraordinaire, d'une tête vaste à physionomie antique, enfin de quelque esprit au-delà des limites ordinaires ; point du tout. Nous avons été tous ce que Marivaux, qui en était, appelait « les grands médiocres », et voilà pourquoi peut-être la chose a mieux été. Il n'y a pas d'erreur plus dangereuse que celle d'un homme de génie. Du moins nos fautes ont été réparables et la machine ne s'est pas écroulée entre nos mains ; tour à tour battus et battants, nous n'avons eu ni chef ni dictateur, et dans la mêlée sanglante les scélérats ont péri avec quelques gens de bien. Après une bataille, on enterre les morts. » (Paris pendant la Révolution  ou le Nouveau Paris, L.S. Mercier, chapitre XI : Il n’y a qu’à ! édité en 1862)

Avec « Adieux à l’année 1789 » extrait d’un fascicule de quelques feuillets et accompagné d’une courte missive de Fribourg, Louis Sébastien Mercier fit une très belle déclaration de patriotisme et résuma à sa manière l’année écoulée. Ce texte court de 8 feuillets a été rédigé par l’un des journalistes les plus en vue de la Révolution française. Mercier est connu encore de nos jours pour ses Tableaux de Paris. Des ouvrages qui permettaient de se promener dans la capitale au dix-huitième siècle, sorte d’ancêtre du guide touristique. C'est-à-dire des promenades au fil des quartiers, des rues et places de la ville, et il apportait aisni une foultitude de détail sur les petits métiers, les gens du commun et leur quotidien. Il exista deux éditions de ses tableaux dont l’une fut publiée plus tardivement vers 1800 et se nomma Le Nouveau Tableau de Paris.

Le terme qui pourrait le mieux lui correspondre est le terme de fantasque, sa plume décapante est venue bousculer l’ordre de la syntaxe, capable de tout et son contraire. A l’exemple du mouvement, il déborda de toutes les cases. Mercier a puisé dans toute sorte d’information, il a pu écrire des choses judicieuses, ou dignes d’intérêts et à côté des réalités. Notre auteur pouvait reprendre des colportages ou des faits grossis à l’extrême comme « l’arrêt de mort de huit mille Français » pour les massacres de septembre 1792 à Paris. Quand le nombre total des prisonniers toutes raisons confondues étaient de 2.500 pour les lieux concernés, et que seule la moitié périrent. Et ce n’est pas la seule invraisemblance, car il faut souligner son engagement et des prises de positions très contradictoires, selon ses évolutions politiques.

Si notre auteur se désigne sous le terme de républicain, difficile de le contester sur ce point. Sauf qu’après son enfermement intervenant après la chute de Robespierre, il a connu des relations politiques très discordantes avec les premières heures. Il n'a pas été pas le seul, est-ce dû à des rencontres en prison? à des amitiés avec d’anciens opposants? l’âge aidant? « Je ressemble, au Sicambre Clovis, je suis tenté de brûler ce que j'ai adoré et d'adorer ce que j'ai brûlé ». Ce fut un étrange mélange avec sa cohésion personnelle et Septembre 1792 allait rester gravé dans sa mémoire et ne put que le pousser à des oppositions de natures souterraines.

Pour le reste, il faudrait une étude plus pousser de son parcours et ambiguïtés. « Journaliste depuis les premiers temps de la Révolution, et le créateur, on peut le dire, d'une des formes du journalisme, celle de la chronique politique et littéraire, Mercier se servit à la fois de sa plume et de ses ciseaux en composant son nouvel ouvrage (Le Nouveau Paris), recueillant à droite et à gauche dans les feuilles de ses confrères, utilisant d'anciens articles de lui, imprimés ou manuscrits, des notes de portefeuille, des pensées écrites en courant pendant la fièvre des années précédentes. Il est résulté de cet amalgame l'ouvrage le plus singulier, plein de beautés, de lueurs, d'incohérences, de contradictions et de répétitions » (Histoire de Paris pendant la révolution ou Le Nouveau Paris, par LS Mercier - Introduction (présumée) de l’éditeur Poulet Malassis). Et qui parfaitement illustre son œuvre.

Louis Sébastien Mercier a été à la fois dramaturge d’une cinquantaine de pièces et écrivain (de l’An 2440, le Nouveau Paris, etc.), et a tenu un rôle important au sein de la presse parisienne. Ami du journaliste Jean-Louis Carra, un des grands inspirateurs de la journée 10 août 1792, tous les deux ont été à l’origine de la création du périodique : Les Annales patriotiques et littéraires en octobre 1789. La publication du journal cessa en 1796 et il participa à d’autres titres de presse. Quand commence la révolution Mercier entrait dans la cinquantaine et il était déjà célèbre, il a été un témoin clef et aussi un acteur du processus révolutionnaire. Il se rangea en 1793 du côté des "Girondins" et se fit arrêté après la pétition du 31 mai 1793 avec soixante-douze autres parlementaires proches de la Gironde, mais il échappa à la guillotine.

Notes de Lionel Mesnard, 21 janvier 2016

Adieux à l’année 1789 !
  Louis Sébastien Mercier,  auteur du Tableau de Paris
« Adieu mémorable Année, et la plus illustre de ce siècle! Année unique, où les augustes Français ramenèrent dans les Gaules l'égalité, la justice, la liberté, que le despotisme Aristocratique tenait captives! Adieu, Année immortelle, qui avez fixé un terme à l'avilissement du Peuple ; qui l’avez ennobli, en lui révélant des titres dont l'original était égaré! Adieu, très glorieuse Année, par le courage et l'activité des Parisiens, par la mort de haut, puissant et magnifique Clergé, par le décès de dame puissante, hautaine Noblesse, morte en convulsion!

Merveilleuse Année! le patriotisme est sorti, tout armé, de vos flancs généreux ; et c'est lui qui a mis tout à coup à leur place une foule de Citoyens éclairés, qui a fait éclore des talents inconnus, et qui a donné enfin à l'Europe attentive et étonnée de grandes leçons, dont elle profitera sans doute. Année incomparable! Vous avez vu finir le Gouvernement d'épouvantable mémoire, qui avait une si étroite accointance avec la Bastille, sa première favorite et la femelle la plus grosse et la plus monstrueuse qu'on ait jamais vu, morte d'une attaque subite et violente ; et c’est par-là qu'on vit le même jour mes braves et heureux Compatriotes sauver l’Assemblée Nationale (qu'on allait couper à boulets rouges), briser les chaînes de l'esclavage et épouvanter le glaive du despotisme, que le Prince de Lambesc avait déjà fait étinceler ; le glaive perfide placé dans la main de troupes étrangères, et qui (quoi qu'on en dise) voulait nous immoler pour épargner le soin de nous payer.

Que d'événements inattendus renferme cette Année! Dans l'espace de quelques mois, on a réparé les malheurs et les fautes de plusieurs siècles; l'homme a recouvré sa dignité première, et ce système de féodalité, d'oppression, qui outrageait l'humanité et la raison, est anéanti ; un Roi Citoyen et honnête homme a préféré son Peuple à sa Cour ; et en voulant la régénération de la France, il a su élever son âme à la hauteur de sa puissance ; qu'il sait toujours persuadé de cette grande vérité, que la Cour est l'ennemie née du Royaume, et conséquemment de la gloire des Rois.

J'entends le Peuple des Campagnes qui bénit l'Année de la révolution : le gibier détruit restituera à la terre le tiers des arbres et des moissons. La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen a levé le voile qui cachait la vérité, et a fait cesser les prestiges d'optique ; tous les hommes aiment la liberté ; mais les plus prudents sont ceux qui l'ont mile sous la protection des Lois et non sous celle des Monarques.

Je vous offre mon encens, auguste Année! vous avez changé mon Paris, il est vrai ; il est tout autre aujourd'hui, mais encore un peu de temps , et il fera le séjour de la liberté e du bonheur : j'y respire déjà l'air des montagnes de la Suisse ; j'y suis soldat, non comme un dogue guerrier lancé par un despote colère ou fantasque, mais comme un Citoyen qui donnera sa vie avec joie pour la vraie cause de la Patrie ; depuis trente ans, j'avais un pressentiment secret que je ne mourrais point sans être témoin d'un grand événement politique ; j'en nourrissais mon âme et mes écrits : voilà du nouveau pour ma plume ; je vous en rends grâce trois fois, bienfaisante Année ! si mon Tableau est à refaire, l'on dira du moins un jour : En cette Année les Parisiens ont montré au Trône et au Ciel trois cents mille bras armés en quarante-huit heures ; ils n'ont pas voulu laisser détruire leur Ville ; ils ont fait un mouvement, et ce mouvement s'est communiqué à la France, au reste de l'Europe : tant le Peuple est : une puissance , et même la seule puissance : ce qu'il faut que les Souverains sachent enfin.

Grande Année! vous serez l’Année régénératrice, vous en porterez le nom ; l'histoire célébrera vos hauts faits, vous fuyez pour vous enfoncer dans le temps : adieu , puisqu'il est impossible à nos vœux d'allonger votre terme ; mais dites bien du - moins à ma chère fille l’Année 2440, que nous courons au-devant d'elle de toutes nos forces ; que nous précipiterons notre marche pour l'atteindre et pour l'embrasser; sans flatterie, vous lui ressemblez beaucoup, chère fugitive ; j'ai cru même un instant qu'il n'y avait qu'à changer la date de la naissance; mais votre cadette (n'en soyez point jalouse, rare et surprenante année,) aura encore plus de charmes, d'esprit et de beauté que vous, parce que le patriotisme est: une vertu qui s'accroît et se fortifie par l'exercice, parce qu'il faut encore rêver la félicité publique, afin d'en bâtir l'édifice immuable ; parce qu'enfin le chef-d'œuvre de l'esprit humain n'est pas de faire de belles Lois, mais de les mettre à exécution.

Adieu, Année sans pareille dans notre histoire, Moi qui fus libre bien avant les jours de notre liberté, puis-je manquer d'être fidèle à votre souvenir? Non, chaque jour je remercierai l'Etre Suprême de m'avoir fait voir l'aurore du soleil de la liberté ; il va luire sur ma Patrie, armé de tous ses rayons. Montesquieu, Rousseau, Diderot, Mably, Helvétius, Voltaire, Turgot et Thomas, sont dans la tombe ; ils n'ont point vu les jours étonnants, les jours de gloire que leur génie avait préparés. Oh! de quelles louanges n'auraient-ils pas salué le Peuple Français régénéré : c'était, hélas! à leur organe, et non au mien, qu'il appartenait de chanter ces vertus patriotiques, qui ont devancé mon attente tardive et surpassé mes espérances ; mais j'écrirai du moins ce que j'ai vu, afin que de tels événements ne sortent point de la mémoire des hommes nés et à naître ; afin qu'ils apprennent, dans tous les temps et dans tous les lieux, qu'il ne tient qu'à leurs bras et à leurs têtes de détruire toute espèce de tyrannie, qu'il ne faut que vouloir, et que Dieu (qui aime également toutes ses créatures pétries du même limon) protège visiblement toute insurrection généreuse ; parce que l’empire des lois descend de son trône éternel ; c'est, sans contredit, le plus grand bienfait qu'il ait accordé à l'intelligence humaine, et elle répondra aux magnifiques desseins de son auteur, en humiliant le superbe, le méchant, et en rompant, à force ouverte, les complots impies, sanguinaires, tramés contre la liberté de l'homme. Adieu, tumultueuse, mais très chère et très aimable Année…….. ».

Extrait d'une Lettre de Fribourg en Suisse du 13 Décembre

« Les Français fugitifs qui se sont répandus dans nos cantons, ne cessent de nous alarmer sur le sort futur de la France, & de nous annoncer la destruction de la nouvelle Constitution. Ils parlent d'une confédération entre les Rois d'Espagne, de Sardaigne, l'Empereur & les Russes; ils disent qu'au printemps prochain, des armées entreront en même temps dans le Royaume de tous côtés, par mer & par terre. On débarquera trente mille Russes, comme gens non suspects aux catholiques, & on n'admettra pas les troupes protestantes ».

Source : Adieux à l'année 1789, L.S. Mercier, édité entre 1790 et 1795 - Gallica-Bnf

Suite sur la Révolution française...
La loi martiale du 21 octobre 1789

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