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| Une
famille républicaine et fouriériste :
Les Milliet ? |
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Présentation
La famille Milliet et sa parenté avec la famille
Payen est constitutive de l’histoire d’une
famille socialiste et républicaine. Des
Fouriéristes dans l’âme et d’esprit, ce qui est
le fruit, me concernant, d’une découverte
récente, et fort instructive. Il s'agit de
personnes quasiment inconnues, s’il n’y avait
ces courriers et leur mise en forme près de
quarante ans plus tard par un de leurs fils. Il
a fallu reconstituer quelques éléments
généalogiques, se limiter à deux générations,
parents et enfants, dont notamment Alix et son
frère Paul, le narrateur ou Jean-Paul son prénom
à l’état civil, et pour ne pas le confondre avec
un homonyme librettiste, plus son époux Henri
Payen mort à son
domicile des suites
de graves blessures aux côtés des troupes
parisiennes fédérées.
Il ne s’agit pas de reconstituer une biographie
familiale dans toute son étendue, je ne peux que
vous inviter à découvrir les deux tomes publiés
par Jean-Paul Milliet (1) lors de la
première guerre mondiale, à qui l’on doit une
approche de la Commune de Paris hors des
sentiers battus, et pas seulement. Nous sommes
loin des querelles politiques et militaires de
l’Hôtel-de-Ville de la capitale, de ses annexes
de mars à mai 1871, mais dans l’étonnement,
presque au milieu des ruines de la guerre
civile, à suivre une famille valeureuse et
engagée, à la lecture d’un échange de lettres
reconstituées par un auteur féru en peinture et
en histoire de l’Art.
Paul Milliet, le rédacteur est venu un jour avec
ses écrits sous le bras demander en toute
modestie, selon Charles Péguy, si les Cahiers
de la Quinzaine pouvaient le publier. De
plus, il disposait de textes inédits de Victor
Hugo et de Béranger. On imagine mal Charles
Péguy, à la fois mystique et patriote, sinon
chrétien, républicain, et socialiste hétérodoxe
ou déjà dissident des premières heures de la
SFIO, le renvoyer pour ce motif, nous sommes en
1910 :
« C’est une
véritable bonne fortune pour nos cahiers que
de pouvoir commencer aujourd’hui la
publication de ces archives d’une famille
républicaine. Quand M. Paul Milliet m’en
apporta les premières propositions, avec cette
inguérissable modestie des gens qui apportent
vraiment quelque chose il ne manqua point de
commencer par s’excuser, disant : - Vous
verrez. Il y a là-dedans des lettres de
Victor Hugo, de Béranger. (Il voulait
par là s’excuser d’abord sur ce qu’il y avait,
dans les papiers qu’il m’apportait, des
documents sur les grands hommes, provenant de
grands hommes, des documents historiques, sur
les hommes historiques, et, naturellement, des
documents inédits.) (…) On y verra
comment le tissu même du parti républicain
était héroïque, et ce qui est presque plus
important combien il était cultivé ; combien
il était classique ; en un mot, pour qui sait
voir, pour qui sait lire, combien il était
ancienne France, et, au fond, ancien régime. »
Charles Péguy, Notre Jeunesse,
page 2
Il y aurait de quoi incliner
que la démarche était plus artistique, une
esthétique à cerner, sans en dénier l’intérêt
historique. L'objet n'est pas de vous dévoiler
le contenu des textes ou les 4 chapitres de Paul
Milliet sur la Commune, mais vous inciter à lire
ce qui a constitué un numéro des Cahiers de
la Quinzaine sur plus de 200 titres
édités. Il a semblé utile d'y joindre
différentes explications dans l'idée de mettre
en relief une famille admirable, une perception
de la république qui n'était pas encore gagnée.
Et ce que peut recouvrir l'œuvre de Charles
Fourier, et qui furent ses héritiers?
Le père Félix Milliet, ancien militaire, poète
et rentier était un ex. quarante-huitard (1848),
il avait pris les routes de l’exil après le coup
d’état de Napoléon III en décembre 1851 avec sa
famille en Suisse. Son fils Jean-Paul, ainsi que
son frère aîné Fernand ont aussi pas mal
parcouru de chemins et pays, d’abord comme
soldats de carrière, du temps de la coloniale,
puis pour Jean-Paul à Rome pour des recherches
muséographiques. Il travailla pour la mise en
œuvre et la fabrication de moules, pour des
statuaires pas encore recensées, ceci à partir
de 1872 lors de son exil. Ce ne fut que
tardivement que les deux livres d'Une famille
de républicains fouriéristes. – les Milliet,
ont été publiés, le dernier tome, le fut deux
ans avant sa disparition en 1918 avec un
douzième livre et des rajoûts par rapport à
l'édition initiale.
À ce titre, impossible de ne pas rendre compte
de l’intérêt des textes des Cahiers de la
Quinzaine dirigés par Charles, puis
Marcel Péguy, je n’avais pas envisagé d’y
trouver un si beau témoignage d’une famille
républicaine « disciple » de la pensée de
Charles Fourier, et surtout permet de connaître
des acteurs connus et moins connus au quotidien
et à divers titres au sein de la Commune
insurrectionnelle de Paris. J’y suis venu grâce
à des recherches sur Bernard Lazare, que Charles
Péguy a mis en exergue dans ce même texte : « Notre
Jeunesse » au sujet de l’affaire du
capitaine Dreyfus : « Le plus grand de tous,
Bernard-Lazare, quoi qu’on en ait dit, quoi
qu’on en ait, plus lâchement, laissé dire, a
vécu pour lui, est mort pour lui, est mort
pensant à lui. » (page 66)
« Les papiers de M.
Milliet que nous publierons donneront
immédiatement l’impression d’avoir eux-mêmes
été choisis d’un monceau énorme de papiers. On
ne peut naturellement tout donner. À partir du
moment où M. Milliet m’apporta les premiers
paquets de sa copie, un grand débat s’éleva
entre nous. Il voulait toujours, par
discrétion, en supprimer. Mais j’ai toujours
tout gardé, parce que c’était le meilleur. On
en avait assez supprimé pour passer des textes
à la copie, pour constituer la copie
elle-même. – Cette lettre est trop intime,
disait-il. – C’est précisément parce qu’elle
est intime que je la garde. Il avait marqué au
crayon les passages qu’il pensait que l’on
pouvait supprimer. J’achetai une gomme exprès
pour effacer son crayon. Il voulait s’effacer.
Je lui dis : Paraissez au contraire. Un homme
qui ne se propose plus que de se rappeler
exactement, fidèlement, réellement sa vie et
de la représenter est, devient lui-même le
meilleur des papiers, le meilleur des
monuments, le meilleur des témoins ; le
meilleur des textes ; il apporte infiniment
plus que le meilleur des papiers ; il est
infiniment plus que le meilleur des papiers ;
il apporte, à infiniment près, le meilleur des
témoignages. »
Charles
Péguy,
Notre Jeunesse,
page 29
S’il pouvait y avoir une
démarche vieille France au regard de Péguy, pour
autant ils ont été des communards authentiques,
même s’il faudrait utiliser le mot de «
communeux ». Le terme "communard" fut employé
par les assaillants Versaillais pour déterminer
qui était à exécuter sur le champ. 150 ans
après, ce vocable est peu usité, qui plus est,
cela mériterait une analyse plus précise des
langages populaires de l’époque. À l'exemple de
certains termes comme ambulance, ou
ambulancière, ils ne correspondent plus à
l’usage courant qui leur sont attribués, au plus
significatif, il faudrait parler d’hôpitaux de
campagne et d’aides soignant(e)s. Au fil du
temps, le terme communard est devenu le plus
courant et avait bien évidemment une autre
résonance en 1871 dans la bouche des bouchers de
Thiers.
L’intérêt est dans la partie aveugle de ces
bourgeois engagés aux côtés des ouvriers et des
soldats parisiens face aux actes sanguinaires
des armées de Thiers, ce qui en fait un apport
spécifique, rare, qui mérite d’être connu. Plus
qu’un simple témoignage, il faut y voir un
document historiographique sortant de
l’ordinaire, et comme nous sommes en présence de
plusieurs membres de deux familles. Et plus
encore, avec des amis de la famille de Monsieur
Félix Milliet et Madame Louise Milliet (née de
Tucé), il importe de pouvoir comprendre une
histoire familiale propre et singulière. De
comment s’y mélange l’histoire et le combat pour
une république sociale et démocratique, un
ensemble constitutif de leurs engagements
respectifs.
A commencer par celui qui a rédigé ce texte, qui
fut lors de la Commune un jeune lieutenant au
sein des Fédérés, Jean-Paul Milliet, peintre et
historien d’art. Il a été le rédacteur d’une «
Famille de républicain(e)s fouriéristes ». Cette
histoire fait de correspondances a été publiée
en onze volumes dans les Cahiers de la Quinzaine
et le premier texte est paru en 1910. Le dixième
livre en 1911, pour ce qui nous concerne, et il
évoque des événements intimes et politiques
propres à la Commune de Paris, à travers une
famille pas vraiment ordinaire. Ou peut-être
pas, une famille que l’on pourrait qualifier de
très politisée et partageant un idéal commun :
la République. Leurs attachements à certains
idéaux de Fourier trouvaient sa relation avec ce
qu’ils nommaient la Colonie, située dans
l’ancien département de l’Oise, l’on peut parler
d’un phalanstère de petite taille, ou plus
exactement d’un groupement de sociétaires, dont
Louise Milliet a été l’administratrice des
lieux. La Colonie était composée en
son sein d'une
quinzaine de familles dans les années 1860 (à ne
pas confondre avec celui de Guise dans l’Aisne
bien plus imposant).
Félix Milliet, Louise de Tucé et leurs
enfants
« Mon père, dont la
famille était originaire de Savoie, rappelait
par ses traits le type des anciens Allobroges
(sic) : cheveux châtains, qui ne blanchirent
jamais, et grande moustache d'un blond roux.
Sa taille était un peu au-dessous de la
moyenne ; son teint coloré et ses yeux gris
extrêmement vifs marquaient un tempérament à
la fois sanguin et nerveux. Son caractère
primesautier était sensible, passionné,
bouillant, irascible, mais sans rancune,
franc, loyal, affectueux et bon. La probité
lui était si naturelle qu'il ne concevait même
pas la possibilité de la moindre atteinte à la
délicatesse. Son désintéressement absolu et
son dévouement à ses principes lui attirèrent
de nombreuses et durables sympathies. »
Paul
Milliet,
Une famille de républicains
fouriéristes : les Milliets.
Tome I, la vie familiale
Félix
Milliet naquit en 1811 à Valence dans la
Drôme, il décéda en 1888 à Paris (5e).
Devenu orphelin très tôt de ses parents,
il fut pris en charge par son oncle,
directeur de la manufacture des armes de
Saint-Étienne. Jeune adulte, il se forma
un temps au droit lors de ses études
universitaires, toutefois après 1830, il
bifurqua et s’engageait dans la
cavalerie en se présentant à l’école de
Saint-Cyr. Il passa de sous-officier à
capitaine des hussards, et fut amené à
vivre dans diverses garnisons : Pontivy,
Alençon, Montoire. Il démissionna en
1844 depuis son cantonnement du Mans
pour se consacrer à la poésie, à la
rédaction de chansons contestataires,
dans lesquelles il s’affirma comme un
chansonnier en vogue, « à la manière de
Béranger » et avec les encouragements de
celui-ci.
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Milliet père a connu un certain succès au point
d’alerter les autorités publiques sur ses
convictions républicaines, et passer pour un
agitateur, si ce ne n'est pour un dangereux
conspirateur... Il manifesta ainsi son rejet
viscéral de la tyrannie, entre autres, dans le
journal irrégulier, ou souvent saisi, le Bonhomme
Manceau, qui connut divers titres en
raison de la censure. Il rédigea ainsi sa : « haine
de la tyrannie, la pitié pour ceux qui
souffrent, l’aspiration vers une organisation
plus équitable de la société, la foi dans un
avenir de paix et d’harmonie mondiale ». (2)
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Chanson
de Félix Milliet
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Félix Milliet se revendiqua démocrate,
socialiste, il fut un disciple de Fourier, comme
une bonne part de ses contacts, il a été surtout
un proche de Victor Considerant, ami de la
famille. Tous les deux furent des francs-maçons
plutôt actifs, V. Considerant devint membre de
l’internationale en 1869 après son retour des
Etats-Unis et a participé à la Commune
parisienne.
« Socialiste
convaincu, F. Milliet n'était pas partisan de
la « guerre des classes » (note : langage plus
propre à G. Sorel). Pour lui, le peuple est
composé de tous les citoyens, riches et
pauvres, Français et étrangers. Déjà les
haines de races (comprendre entre nationalités
ou nationaux) tendent à disparaître ;
l'internationalisme et le pacifisme rendront
de plus en plus rares les guerres de
conquêtes, mais non la guerre sociale entre
patrons et ouvriers. Une répartition plus
équitable des richesses entre le capital, le
travail et le talent, peut seule arrêter cette
lutte fratricide, aussi folle et aussi
condamnable que le chauvinisme d'autrefois. »
Paul
Milliet,
Une famille de républicains
fouriéristes : les Milliets.
Tome I,
chansons politiques, page 43
Plusieurs années auparavant
Félix et Louise Milliet, cette dernière faillit
engager sa dot pour
un élevage de chevaux, au
désespoir
de sa mère. Le couple s’était trouvé associé à
son projet « utopiste », avec la création d’un
phalanstère au Texas (1852), qui périclita
rapidement en quelques années. Cependant ils
restèrent en Europe, ne suivirent pas V.
Considerant outre-Atlantique. Les époux Milliet
devinrent sociétaires à parts égales dans le
couple, puis Alix, leur fille reprit le flambeau
du mouvement phalanstérien, ainsi tous les trois
se consacrèrent à ce qui n’a été qu’un «
phalanstérion » (un petit phalanstère) de 37
hectares dans la forêt de Rambouillet, appelé
par les Milliet la « Céleste
Colonie », toujours en activité à
Condé-sur-Vesgre. À ne pas confondre avec
l’imposant familistère de Guise situé dans
l’Aisne, la dite Colonie resta à cet
égard plus modeste, en construction et nombre de
propriétaires des lieux.
« Notre ancien
collègue, le Dr Barbier, du Mans, avait pris
une part non moins active aux travaux de la
Loge des Arts et Commerce et aux campagnes de
la presse républicaine. Le petit journal,
qu'il rédigeait avec F. Milliet et Silly, « Jacques
Bonhomme », se réclamait de l'immortel
programme de « la Montagne », pour dénoncer
les « prétentions dynastiques et
dictatoriales qui os[aient] menacer la
République. »
(…) Quant au sieur « Barbier
Jacques-François. 40 ans, médecin, rue de
Bône, 1 », il était porté sur la liste
des 36 citoyens honorés des attentions du
préfet Migneret, et observés par la police « comme
soupçonnés de donner l'impulsion et d'être
chefs de section dans le parti
socialiste ». Il fut de ceux qui,
le 5 décembre 1851, tinrent conseil chez
Fameau pour décider d'une prise d'armes. Il
était trop tard. Le mouvement n'eut pas lieu ;
mais Barbier n'en était pas moins compromis.
Placé d'abord sous la surveillance de la
police, avec interdiction de séjour dans la
Sarthe, et menacé de pis, il put, déguisé en
prêtre, échapper aux sbires, et gagner Jersey.
L'île était pleine de réfugiés. Autour de V.
Hugo, de Schoelcher, de Pierre Leroux, de
Vacquerie, gravitait un petit monde
cosmopolite, d'ailleurs un peu mêlé. »
Bulletin
de
la Société d'agriculture, sciences et
arts de la Sarthe, pages 440 et 441
(1911)
Quant
à Félix Milliet établit dans la ville du
Mans, le chef-lieu de la Sarthe, plutôt
ancré dans des convictions républicaines
fortes, il participa avec ses amis de
condition bourgeoise, comme le docteur
Barbier que
l’on vient de citer
(son fils Fernand sera l'époux de sa
fille), en tant qu’orateur de la loge
maçonnique, il se fit remarquer comme
activiste lors de la révolution de 1848.
Milliet père a été l’auteur de chansons
subversives relayées par le groupement
de « Propagande démocratique et sociale
» en 1850. Après le coup d’état de
Napoléon III du 2 décembre 1851, 250
sarthois républicains furent arrêtés,
dans le groupe des accusés, Félix
Milliet. Il se vit bannir de France et
envoyé à Nice. Mais il s’échappa et prit
l’exil depuis Valence pour la Suisse, où
il résida et milita de même pour ses
convictions, avant de se voir expulsé
pour son activisme maçonnique et
républicain, par le Conseil fédéral,
sous la pression de l’ambassadeur
français.
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Chanson
de Félix Milliet
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Puis il se rendit à
Londres un court temps avant de rejoindre avec
de faux papiers son épouse et ses enfants à
Samoëns en Savoie, pas encore française (ou pas
avant 1860), sous tutelle Piémontaise. De même,
le temps de son exil, il a enseigné le dessin
dans un collège de Bonneville à partir de 1853,
et il n'a pu remettre les pieds à Genève qu'à
partir de 1858.
Il est plus que
probable, Félix et Louise Milliet profitèrent de
l’amnistie de 1859 pour revenir sur le
territoire national, ce qui correspondit peu ou
prou vers 1860 à leur arrivée et installation
dans la capitale boulevard Saint-Michel avec la
cadette, Louise, mais sans le fils aîné Fernand,
officier d’active était mobilisé en d’autres
lieux ou casernements. Entre-temps, la petite
Jeanne était morte. Sa fille Alix à la même
période allait se marier avec Henri Payen. Après
les épousailles, ils s’installèrent dans le 10e
arrondissement (rue Martel) rejoint par son
frère Jean-Paul.
Lors du second siège et de la Commune de Paris
en avril et mai 1871, le père se trouvait à la «
Colonie » dans l’Oise (l’ancien département,
aujourd’hui dans les Yvelines) où il passait sa
retraite, après avoir connu des ennuis de santé.
Sinon il se consacra à la peinture, au
jardinage, et aux activités quotidiennes en tant
que sociétaire. Contrairement à Louise son
épouse, une femme de tempérament, qui a vécu les
événements de la Commune jusque sous ses
fenêtres, non loin du Palais du Luxembourg. Elle
tint un rôle pilier auprès de ses trois derniers
enfants au moment du décès d’Henri Payen son
beau-fils, le mari d’Alix, l’aîné Fernand lui
était en Algérie. Dans l’ensemble on peut parler
d’une famille soudée et aimante.
Alix l’épistolière a laissé ainsi des archives
manuscrites auxquelles son frère Jean-Paul dans
ses dernières années d’existence a su donner une
forme (plutôt contestée en matière
d’authenticité). Après un chapitre romancé sur
un « mariage d’amour » dans le premier tome,
celle de ses parents, notre narrateur a laissé
un court portrait de sa génitrice en ces
termes, et des dessins les représentants :
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«
Le visage de ma mère respirait à la
fois la douceur et la fermeté. Ses
yeux étaient d'un bleu foncé, ses
cheveux bruns, presque noirs, ses
joues d'une fraîcheur éblouissante,
des bandeaux plats encadraient l'ovale
très pur de son visage. Ses belles
mains ressemblaient à celles de la
Joconde, dont elles avaient souvent la
pose. La noblesse naturelle de ses
manières, le charme de son sourire, et
la finesse de ses traits justifiaient
pleinement une réputation de beauté
dont elle ne semblait pas se douter.
Elle attachait plus de prix au renom
que lui méritaient son intelligence,
sa droiture et son inépuisable bonté.
»
Paul
Milliet, Une famille de
républicains fouriéristes : les
Milliets. Tome I, la vie
familiale
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Louise Milliet née de Tucé, en 1822, au Mans,
fut entre autres, directrice des Ménages
sociétaires et membre de l’Ecole
sociétaire, et décéda à Paris en 1893.
Félix à 28 ans épousa Louise à
Montoire-sur-Loir (Loir-et-Cher), en 1839,
alors âgée de 18 ans et ils eurent ensemble
cinq enfants :
- Fernand, l’aîné,
naissait au Mans en août 1840, militaire de
carrière, il s’engagea aux côtés de Garibaldi
à l’âge de 17 ans, il épousa Euphémie Barbier
en 1872 à Amné (Sarthe), qui fut la fille du
docteur Barbier, ancien combattant de lutte de
son paternel, cité plus haut et mort en 1867,
Fernand mourut en avril 1885.
- Alix naquit en
1842 au Mans, ambulancière pendant la Commune,
artiste plasticienne et membre ou sociétaire
de la Colonie. Elle fut l’épouse et la veuve
d’Henri Payen, sergent de la garde nationale
de mars à mai 1871, il en fut de même lors
d’un second mariage avec un nouveau veuvage,
Alix décéda en 1903 à Paris, et a tenu une
place singulière dans le phalanstère de
Condé-sur-Vesgre (3), comme sa mère
administratrice.
- Jean-Paul ou Paul
vit le jour en 1844 au Mans, peintre,
archéologue, historien d’Art, il décéda en
1918 dans la capitale, il prit en charge la
mémoire familiale en tant qu’auteur d’une
famille de républicains fouriéristes – Les
Milliet, en deux tomes (1915-1916), des
parutions sorties à l’origine dans les Cahiers
de la Quinzaine en onze volumes entre
1910 et 1911.
- Jeanne née en
1848, décéda précocement en 1854.
- Louise, la cadette
ou Louizon, ou bien l’américaine naquit en
1854, elle a été la mère de deux enfants avec
Paul Hubert (1852-1922) son mari, elle décéda
en 1929.
Il importe de préciser que
Félix Milliet n’exerçait pas un ordre
patriarcal, comme il
pouvait être courant,
au sens de la seule autorité admise dans
l’espace familial. Ce qui avait depuis le code
Napoléon fait des femmes des mineures, et sous
l'autorité du seul père ou du mari. Pire, ce que
l’on nomme une domination sexiste, une situation
vécue par la majorité du genre féminin, sous le
coup d'une oppression certaine. Mais en ce
domaine, Félix fut un homme plutôt en avance sur
son temps, ouvert à la libre expression des
femmes, à leur émancipation dans la société.
Des idéaux contraires aux thèses phallocratiques
de Joseph Proudhon, et une des particularités de
Charles Fourier fut d'avoir été un acteur en
faveur de la libération des femmes des carcans
moraux de son époque. Ce qui faisait que ce type
d’engagements pouvaient être perçus pour des
moeurs extravagants, voire dissolus, et être
l’objet des commérages sur les questions de
sexualité, le sujet tabou par excellence. Plus
simplement parce certains fouriéristes furent en
faveur de l’égalité entre les femmes et les
hommes, avec des mœurs qui ne correspondaient
pas à la morale ambiante sur les saints
sacrements du mariage… et ils pouvaient même
prôner l’union libre.
Et cet enjeu sur l’égalité des deux sexes avait
aussi
créé une césure au sein de la fédération
française de l’Internationale avec les partisans
de Proudhon, sur cette question spécifique. Ceci
en opposition aux autres mouvances minoritaires,
dont les prises de position d’Eugène Varlin
(adhérent à l'Internationale en 1867), ou
d’autres internationalistes sur le sujet des
femmes, qui soutenaient leur participation
pleine à la vie publique et à l’action
politique.
À la lecture des courriers de sa femme, Louise
Milliet, il s’y affirme une autorité très
marquée et pas une conjointe soumise au
paternalisme ambiant. Elle a eu des engagements,
de même au sein de l’Ecole sociétaire, et a tenu
une place motrice comme détentrice de parts de
la Colonie.
Pour
anecdote, Alix (en dessin), fait part
dans ses courriers de son inquiétude de
se faire gronder par sa mère, pour sa
participation aux soins donnés aux
Fédérés. Les deux filles ont eu plutôt
loisir de vivre comme elles
l’entendaient, au même titre que les
deux garçons, mais dans le cadre d’une
famille bourgeoise, avec toutefois ses
propres conventions, faut-il préciser.
Félix à ce sujet manifesta pour sa
dernière fille certaines volontés, comme
ne reconnaître qu’un mariage civil, mais
a pu préciser qu’il ne s’opposerait pas
aux choix des futurs époux. Toutefois,
le prétendant rompit et il n’y a pas eu
de suites à cette histoire de mariage,
sauf une réponse sèche de rupture.
Alix
représentée
par Paul
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Lettre de Félix
Milliet à M. Beaumetz : « Notre fille est
maîtresse de ses actions, de ses affections
encore plus, — et nous croyons qu'elle les a
bien placées dans la circonstance présente. —
C'est à elle de s'entendre avec vous au sujet
de la question en litige. Quelle que soit
votre détermination, j'y souscris pour mon
compte. Mais votre liberté ne saurait en rien
enchaîner la mienne. Je viens donc vous dire
simplement que, reconnaissant le mariage civil
comme seul valable, et n'appartenant à aucune
religion, je ne ferai jamais un acte religieux
pouvant impliquer contradiction et donner un
démenti à mes opinions bien connues et
hautement exprimées. J'ai personnellement
beaucoup de sympathie pour vous, cher
Monsieur, aussi soyez bien persuadé que, de
quelque façon que se termine le petit démêlé
entre vous et ma fille, vous n'aurez en moi
qu'un homme ami et, tout naturellement, Bien à
vous, Félix »
Nous sommes loin d’une famille
ouvrière, pour autant, leur mode de vie est
intéressant. Leurs convictions furent souvent
mises à l’épreuve, même si elles n’entraient pas
dans le cadre du communeux (ou communard), que
l’on peut envisager dans une démarche plus
combative ou contestataire. Avec leurs mots, les
uns et les autres expriment des critiques sur le
cours des événements politiques, militaires,
sociaux, etc., que l’on peut partager ou pas,
mais sans se désolidariser du mouvement. Ce qui
ne fut pas négligeable.
Artisan
bijoutier,
Henri Payen a
vécu au sein d’une famille qui vivait du
négoce de l’orfèvrerie, l’époux d’Alix
fut le plus proche du Parisien moyen les
armes en main, mais l’on en sait assez
peu sur lui. Les courriers d’Alix des
années 1860 n’apportent que des détails
sur ses premières appréhensions
maritales et les liens qui se sont
tissés au fil des années avec cet homme
de condition sociale moins importante,
un artisan à son compte et travaillant
pour la fabrique de son père. A sa
disparition à la suite de ses blessures
le 30 mai 1871, Alix allait supporter en
plus du deuil des problèmes financiers,
ce n’était pas non plus l’opulence de la
très grande bourgeoisie. Après la
disparition d’Henri, le journaliste du Rappel
et républicain Edouard Lockroy fut un
moment envisagé comme possible nouvel
époux d’Alix ; après une distance prise,
il n’en fut rien, il fit le choix d’une
autre union. Dans les années 1880, un
nouveau mariage se solda par un nouveau
veuvage.
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Sinon Paris a parfois des airs d’un petit monde
où beaucoup se connaissaient, la fermentation
des idées depuis le 4 septembre 1870 avait pu
souder un camp républicain radicalisé par les
dérives du pouvoir, néanmoins un camp très
hétéroclite, au moment des combats décisifs en
arme ou pas. Dans les espaces fortifiés souvent
en ruines, de nombreuses femmes cantinières et
ambulancières agirent avec les moyens du bord,
et pour certaines comme la courageuse Alix aux
avants-postes.
La Commune de Paris n’a pas été uniforme, au
contraire, cet apport d’une famille bourgeoise,
plutôt rentière et socialiste permet de saisir
une part de sa complexité avec la présence de ce
courant de pensée se réclamant de Fourier.
Cependant, les différents courriers familiaux
sont révélateurs d’un état d’esprit assez
commun, sur les incendies et la destruction de
la colonne Vendôme, ou bien l’arrestation des
généraux Chanzy et de Langorian, mais pas dans
les termes de la propagande Versaillaise et
encore moins de son côté.
Avec un regard propre et une place à prendre en
considération dans les événements, Alix fut
certainement la plus intrépide et la plus
valeureuse, hormis Henri Payen lors du second
siège en uniforme et au front. À son poste
d’ambulancière, Alix Payen-Milliet par ses
lettres apporte des informations riches sur les
conditions de vie des soldats, les siennes, et
leurs comportements d’hommes du peuple, aussi
sur les bombardements, sur le caractère de
quelques-uns, dont le pitre de service (un
chanoine), et bien sûr sur son mari Henri, un
sergent apprécié par ses soldats.
| Il
n’est pas simple du coup de comprendre
avant le chapitre sur Delbrouck
l’implication et la position de
Jean-Paul au printemps 1871, sauf qu’il
fut obligé de prendre l’exil par la
suite, et à son tour attendre l’amnistie
à la fin des années 1870. Lieutenant, il
officia aux côtés de Louis-Joseph
Delbrouck (en dessin), architecte,
membre de l’internationale, avec la
particularité d’être tous les deux
pacifistes et sans armes, ils ont eu
durant le second siège la charge des
missions pour le Génie et de colmater
les brèches des défenses. Comme sur les
remparts de Vanves ou de Passy, quand
Delbrouck fut arrêté et fait prisonnier.
Peu de temps après il décédait (juillet
1871). Voilà de manière brève l’attitude
de Jean-Paul Milliet face à la guerre :
|
|
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« Pacifiste
en théorie, j'aurais voulu atténuer à mes
propres yeux la contradiction apparente entre
mes principes et mes actes. — Je ne suis pas
de ceux qui se résignent facilement à être
illogiques. — J'ai la satisfaction de n'avoir
point tué de ma main; je n'ai pas tiré un coup
de fusil et je n'ai pourfendu personne.
Cependant, il faut l'avouer, la distinction
est subtile entre la légitime défense et
l'attaque meurtrière. Les embrasures que nous
construisions pour les canons, les tranchées
derrière lesquelles s'abritaient les
tirailleurs, nous rendaient complices
d'odieuses mais nécessaires boucheries ».
Paul
Milliet,
Une famille de républicains fouriéristes
: les Milliets. Tome II, Delbrouck.
Paul Milliet a été le «
biographe » d’une saga familiale, plus
exactement le narrateur d’un monde qu’il
enjoliva et a pu prendre certaines distances
avec les faits de 1848 et d'autres aspects. Il
peut sembler très en retrait dans cette histoire
familiale au moment de la Commune. Du moins,
nous n’apprenons pas grand-chose sur sa
participation, autre que dans l’ombre de
Delbrouck, ce qui confirme sa discrétion, une
modestie qui enthousiasma dans un premier temps
Charles Péguy. Mais qui s’avéra un échec
éditorial, un stock d’invendu en retour sur les
bras, ce qu’il ne précisa pas.
| Au
final, notre narrateur, Paul, se fit
imprimer à compte d’auteur, mais
n’obtint pas plus de succès. Ce sont les
écrits d’Alix qui ont retenu l’attention
de Michèle Audin : « Alix Payen a
peu attiré l’attention des
historiens. Pourtant, elle a
participé à la lutte avec courage et
détermination, et elle a décrit avec
sensibilité les combats violents,
souvent furieux – et la vie du
bataillon sous les obus. »
Cette somme fut sortie de son oubli par
l’ancien et défunt éditeur François
Maspéro dans les années 1970, et il
reste aussi des archives sur Félix
Milliet et les autres membres de la
famille, notamment au Mans, et a été
édité l’an dernier sur l’héroïsme d’Alix
Payen née Milliet : « C’est la nuit
surtout que le combat devient furieux »
de Michèle Audin (éditions Libertalia,
2020) et auteure deux autres ouvrages
sur la Commune : La Semaine
sanglante et Eugène Varlin
chez le même éditeur. |
|
 |
Faut-il prendre le texte de Paul Milliet sur la
Commune pour un récit ? une série de témoignages
? ou une page d’histoires concordantes ? ou bien
une esthétique allant au-delà d’une simple
histoire familiale? Il est très probable que
Jean-Paul Milliet fut avant tout un esthète. La
création plastique a été son domaine de
prédilection. Et son œuvre ne peut se résumer à
ces derniers exposés sur sa famille. Mais l’on
remarque que le dessin, la peinture, la
sculpture et le collage ont tout autant de place
que l’histoire sociale et politique des Milliet.
Sans parler de la place de l’écrit et des
chansons du père. S’il ne s’agit pas d’une
famille d’artiste à proprement parler, Félix
réalisateur du kiosque à musique à la Colonie,
donne le là d’un intérêt significatif aux Arts à
parts égales avec la politique et l’engagement
en collectivité sous formes diverses, tout comme
Charles Fourier et ses disciples.
C’est pourquoi il vaut mieux éviter de chercher
à les classer, que Charles Fourier ait été un
précurseur intellectuel, un fil conducteur, il
n’y a pas de doute, mais le combat républicain
prédomina et a pu ne pas correspondre à tous les
vœux de son initiateur. Et en ce début de 1871
rien n’était joué. La menace bonapartiste et
principalement royaliste, les dits Ruraux,
ou la majorité des élus du corps législatif,
n’avaient pas pour objectif l’existence même
d’une république démocratique et sociale. Le
combat oublié de ces communalistes et fédérés
qui voulurent prendre en main leur destin, les
mena pour beaucoup à la mort, en prison ou à
l’exil, sinon à se taire et entrer en
clandestinité. Même si cette famille fouriériste
n’a été qu’un épiphénomène dans des réalités
politiques bien plus complexes, c’est néanmoins
utile pour comprendre leurs différentes
participations ou la présence de disciples de
Charles Fourier dans l’événement communal et
l’insurrection du 18 mars 1871. Une composante
sociale et politique qui a souvent été ignorée,
volontairement ou pas.
| Pour
autant, Jean-Paul Milliet (en photo) a
pu s’égarer dans son récit et au sein de
ses différents livres. S’il lui a pris
quelques
fantaisies, la question du plaisir et de
les alterner ont été des utopies
sociales de Fourier (qui conservent
quelques charmes…). Son livre édité par
Péguy met en avant des lettres en
relation avec le quotidien de la
Commune, c’est là tout son intérêt, et
il permet de découvrir le rôle d’Alix
épouse d’Henri Payen, à ses côtés, et
d’autres figures… Comme Louis-Joseph
Delbrouck, coopérateur, polytechnicien
et architecte municipal, un des
chapitres de ce livre, qui au détour des
courriers fait référence à certains
personnages comme le colonel Lisbonne,
Delescluze, Frankel, Flourens, etc. Rien
de si exceptionnel dans la réalité des
faits, en toute limite, il faudrait
parler de courriers apocryphes, sur
lesquels, il faut s’interroger sur la
fiabilité, sans pour autant négliger un
texte cohérent, bien sourcé,
compréhensible par le plus grand nombre.
Son contenu vaut le détour, à prendre au
mieux comme un témoignage avec ses
failles ou ses manques. |
|
 |
Le fouriérisme et
ses projets utopistes?
À la recherche d’un ordre parfait…? c’est un peu
tout le drame de cet homme qui reste à
découvrir, et si je n’avais pas rencontré la
famille Milliet, je n’aurais pas envisagé d’en
savoir plus sur le père tutélaire des
phalanstères. Il n’est pas simple de fait de
résumer l’existence d’un génie en lutte contre
les réalités implacables de son propre monde,
qui a dû faire face à un réel abrupt, ne lui
laissant qu’une belle fuite pour exprimer des
talents.
Charles Fourier naquit à Besançon en 1772, fils
d’un drapier décédé en 1781, il connut un
héritage, dont il ne profita guère, que son père
léguât sous des observances très strictes, avec
un contrat en trois clauses, pour ses 20, 25 et
30 ans. Il ne respecta que la première exigence,
travailler dans le commerce, mais refusa toute
idée de mariage et conçu en dehors de ses
activités professionnelles un édifice conceptuel
très étrange.
On pourrait parler d’un homme en colère, il a
détesté le commerce pour son absence de morale,
a préconisé la disparition de l’argent, de la
pauvreté dans le cadre de ses théories sociales
qui visaient, ni plus, ni moins, à changer les
bases des sociétés humaines, à révolutionner le
vivre en commun, sans chercher à constituer une
classe sociale contre une autre.
Trois de ses œuvres sont à citer :
- Théorie des
quatre mouvements (1808)
- Traité de
l'association domestique agricole (1822)
- Nouveau monde
industriel et sociétaire (1829)
«
La Théorie des Quatre Mouvements ne
rencontra aucun succès, et personne ne prêta
attention aux idées de l'auteur, à son analyse
des passions comme à sa métaphysique. (...) Le
Nouveau Monde industriel et sociétaire,
qui lui avait coûté beaucoup d'efforts, est le
plus méthodique de ses ouvrages, celui auquel
ses disciples eurent davantage recours pour
leur propagande. Les journaux et les revues du
temps en parlèrent un peu, presque tous
ironiquement, il est vrai. Fourier, encouragé,
se remit alors à la recherche d'un candidat,
c'est-à-dire d'un individu assez riche pour
faire les frais d'une première expérience. Que
demandait-il à un pareil homme? Dans le
sommaire du Traité de l'Association,
il définissait ainsi les qualités de ce
commanditaire à venir : « Tout ambitieux
honorable. Il n'en faut qu'un seul qui soit
tenté de devenir le premier homme du monde :
il n'aura même pas besoin d'une grande
fortune ; s'il possède 10.000 francs, il
peut créer la colonie de fondation. N'y
prit-il que pour 10.000 francs d'actions, il
peut se réserver le titre de fondateur. Il
est assuré de voir, après deux mois
d'exercice, les peuples et les monarques le
porter aux nues, de faire tomber à plat
l'orgueilleuse civilisation, prouver qu'elle
n'a jamais eu la moindre connaissance en
garantie sociale ou action composée, pas
même sur la garantie primordiale, celle du
travail et de la subsistance. »
Maurice
Harmel,
Portraits d'hier, Charles Fourier,
pages 173 et 174 (1910)
François-Marie,
Charles Fourier (en peinture) dans sa
jeunesse s’était juré de bannir le
négoce de toute l’humanité, bien qu’il
ait été une partie de sa vie dans les
affaires commerciales (vente et
comptabilité). Il a de plus vécu dans
une famille commerçante de longue date,
ce qui a nourri ses premières aversions
aux entourloupes qui étaient exercées
sur la taille des tissus. Ce fut
personnage très moral et obsédé par
l’ordre, et comme tout a été toujours un
peu contradictoire chez lui, on lui
connaît une vie libertine, mais aucune
relation amoureuse durable à mentionner.
Pareillement, ami de Brillat-Savarin, il
se passionna pour la gastronomie, de
même préconisa la Gastrosophie
ou l’art de se nourrir en cultivant et
cuisinant ses propres produits du jardin
à l’assiette, ou à l’usage des
conserves, mais il refusait certains
aliments qui ne lui semblaient pas
dignes de son estomac, comme les
macaronis et la cuisine anglaise.
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|
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Confronté à une affaire de spéculation à
laquelle il participa à Marseille, le fait
d’avoir balancé une cargaison de riz à même le
port, pour ne pas voir le prix baisser de la
céréale, lui provoqua une immense révolte. Face
à un phénomène récurant, il s’emporta plus d’une
fois. Il a très mal vécu la Révolution française
pour ses violences, pendant laquelle il perdit
l’ensemble de ses investissements lors des
émeutes de Lyon en 1793 et fut par la suite
incarcéré. Comme il a détesté la guerre, bien
qu’il ait voulu un court temps s’engager dans
l’armée, puis se consacrer au clergé, pour qui
il a nourri aussi un rejet, il n’en fit rien.
Faute de pouvoir accéder à ses propres désirs,
ou selon ses propres volontés, il allait
connaître une bonne partie de sa vie des hauts,
puis des bas, et une vie plutôt retirée, ce fut
assez tardivement qu’il commença à faire
connaître ses idées et susciter de l’intérêt
auprès des générations des années 1820 et 1830.
Charles Fourier a développé des idées pour un
système universel dont l’harmonie lui servit de
métronome, il a ainsi dérouté de nombreux de ses
contemporains, au point de passer pour une
personne dérangée, voire à provoquer l’hilarité
de ses interlocuteurs, pendant que lui
continuait sans sourciller ses explications.
Certains le prirent pour un homme incapable de
rire, on peut présumer qu’en présence d’autres
personnes inconnues ou peu réceptives, il devait
avoir un comportement plutôt rigidifié. Il fut
un solitaire en raison de sa grande timidité.
Comme il peut encore surprendre, en raison des
originalités de son œuvre et une volonté un tant
soit peu maniaque de tout classifier, selon des
suites de série, et cet intérêt qu’il a eu pour
les mathématiques. Tout ce qu’il voulait était
passionnel et au prix de cet entendement, ce
grand amateur de musique, tout devait être
absolument harmonieux. Et si l’on peut résumer,
pour retenir les choses essentielles, il s’est
intéressé à l’écologie et à l’agriculture, à
l’urbanisme, à l’architecture, etc., et a été le
promoteur d’une organisation très ficelée de la
vie collective en phalanstère. Une idée qui va
donner lieu à plusieurs expériences dans la
longue histoire des utopies, Thomas More avec
son livre Utopia en 1516 est le
créateur de ce terme. L'utopie était
pour Rabelais un pays imaginaire. Le vocable u-topia
peut signifier en grec ancien : n'être en aucun
lieu.
Fourier a échafaudé diverses théories sociales,
il est à considérer comme un des premiers
théoriciens socialistes, que Marx et Engels
avaient épinglé dans le Manifeste avec
d’autres comme des socialistes, bourgeois et
utopistes. Il est préférable, même si les
qualificatifs ne sont pas faux, de parler de
socialisme primitif, ne nous renvoyant pas aux
âges des cavernes…, mais à la première moitié du
XIXe siècle. Le fouriérisme, qui plus est
improbable en dehors de groupes de sociétaires
libres de leurs opinions, et, surtout souverains
dans leurs décisions. Le fouriérisme fut donc
une branche du socialisme avec diverses
ramifications tout au long de ce siècle, et qui
a touché en particulier des milieux de la petite
et de la moyenne bourgeoisie, notamment en 1848,
dans les fiefs citadins républicains. Beaucoup
d’idées, rarement abouties dans leurs dimensions
communautaires, l’idéal d’un monde
nouveau
dans leurs cœurs. Les passions et raisons se
bousculèrent, mais ne purent pas toujours faire
leur cheminement vers des réussites accomplies,
les dominations ne furent pas que sociales, mais
des réalités interindividuelles difficilement
contournables et sujettes aux dissensions.
Les théories sociales parfois farfelues et les
idéaux communautaires, plus exactement
sociétaires de Fourier sont tombés dans une
certaine désuétude, ce qui ne veut pas dire
qu’ils soient totalement oubliés, mais que dire
sur ces premiers socialistes, ou ce qui émergea,
après la restauration monarchistes de 1815?
Saint-Simon autre figure du socialisme primitif
et de ses doctrines progressistes, en apparence
le plus connu, a eu un de ses disciples, Prosper
Enfantin, qui suivit l'influence de
Fourier, il se trouva lui aussi porteur d’un
projet phalanstérien.
Les
"socialistes" des premiers âges sont
rarement cités ou mis à la connaissance
du public, comme un certain Just
Muiron, qui a été un des
premiers à se laisser porter par cette
œuvre en partie visionnaire, qui aurait
pu passer aux oubliettes. Flora
Tristan alla consulter
Charles Fourier après son retour du
Pérou, Pierre Leroux s’en inspira ; et
Victor Considerant (en dessin,
1808-1893) fut celui qui dirigea à la
suite de son mentor le périodique La
Phalange,
journal de la science sociale
(publié à partir de 1832, et n'a rien de
militaire). Dans les années 1850, V.
Considerant embarqua plusieurs centaines
de personnes dans son aventure texane,
et a été la dernière grande figure
connue du mouvement sociétaire.
|
|
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Il y avait quelque chose de religieux dans la
démarche de Fourier, un retour au premier
christianisme, bien qu’anti-clérical, il se
fondit dans une mystique, croyant pouvoir
changer le cours des choses et apporter sur
terre un message universel, qui ne pouvait
qu’insuffler une transformation profonde. En
quelque
sorte permettre l’avènement du paradis sur
terre..., dans l’ensemble, il en est resté des
expériences collectives, novatrices, mais pour
beaucoup sans lendemain. S’il a pu exercer une
certaine autorité intellectuelle à partir de
1825, après la mort de Saint-Simon, et au-delà
de son décès en 1837 ; notre personnage plus que
singulier a su faire partager dans les milieux
républicains et révolutionnaires ses idées pas
vraiment conformistes. Sans grille ou
distinction sociale, au titre d’une prophétie
par le biais de la propagande, qui devait aider
à cette victoire d’un autre ou monde
nouveau, et en finir
avec l'ancien.
Selon ses espérances, nous allions être tous
producteurs et consommateurs du fruit de notre
travail à part égal, non pas tout à fait, le
mérite devait être pris en considération sans
chercher à appauvrir les moins méritants. Il
visait l’existence de multiples communautés
organisées en commune de 400 à 500 familles, ce
qui devait donner les moyens à tous de vivre
dans le bonheur et une jouissance certaine, au
titre de plaisirs à renouveler pour en décupler
sa nature, et c’est ainsi que fut élaboré un
nouveau mode d’habitation. Sous la même bâtisse,
logements, commerces, salles communes, et lieux
de loisirs ou de cultures, comme un théâtre, une
salle de danse, etc, et notamment un très grand
réfectoire, les repas devaient se prendre
ensemble. Je vous renvoie à la lecture en annexe
sur le Phalanstère de Fourier expliqué par
Victor Considerant.
Incontestablement son œuvre a donné matière à
une mouvance politique socialiste et
républicaine sans recherche d’une forme
partisane autre que faire école, et à ouvert une
sensibilité philosophique en rien fixiste, par
certains côtés libertaire. Il faut aussi retenir
un travail de mathématicien, sur lequel je ne
peux apporter de grands éléments, sauf pour
Fourier d’avoir connu une frustration notable,
de n’avoir pouvoir pu exercer ses plus fortes
capacités dans le champ des abstractions
mathématiques (4). Son parcours personnel
est assez atypique en des périodes plutôt
agitées. Il en va de même avec tous ces
socialistes qualifiés d’utopistes, il est
impossible de le construire d’un seul ensemble,
et l’invention du mot « socialisme » serait
imputable à Pierre Leroux (mort en 1871). Quand
il est surtout question de pluralisme des
opinions, et des influences d’une pensée
évolutive tout au long du siècle, souligner que
les dits socialistes utopistes ou premiers ont
été idéologiquement composites, en France comme
ailleurs. Avec la mort de Victor Considerant, la
dernière grande figure républicaine et
fouriériste en 1893, se tournait une page, déjà
presque oubliée par ses contemporains, celle du
fouriérisme militant qui rejetait l’ordre social
établi pour inventer un monde nouveau.
Au sujet de « L’École
sociétaire
: Les disciples de Fourier
récusaient le qualificatif de fouriéristes
car ils ne souhaitaient pas se réclamer d’un
homme mais d’une science, la science
sociale. Ils ne voulaient pas non plus créer
un parti politique. La plupart d’entre eux
étaient hostiles à cette forme
d’organisation. C’est pourquoi ils créèrent,
dès les années 1830, l’Ecole sociétaire.
Cette structure avait pour but la
publication des œuvres de Fourier, l’étude
de la doctrine, mais aussi la vulgarisation
de ses théories. C’était une organisation
dont les principaux outils furent la
propagande orale par les conférences, la
propagande écrite par les livres, les
brochures et les journaux, puis la
propagande par la réalisation pratique. »
Nathalie
Brémand
(2009). Les premiers socialismes
- Bib. virtuelle de l’Université de
Poitiers
Il faut noter que seuls trois
projets de natures fouriéristes virent le jour
au XIXe siècle dans l’hexagone : la colonie de
Condé-sur-Vesgre (1833), le Familistère de Guise
(à l’initiative de M. Godin, riche industriel,
de 1857 à 1969) et la Maison Rurale d’enfants
pour l’expérimentation sociétaire de Ry (de M.
Adolphe Jouanne, 1864 à 1882). En dehors de la
France, il faut y ajouter une expérience
agricole en Algérie et les échecs patents
d’Etienne Cabet et des Icariens aux Etats-Unis,
puis celui de Victor Considerant. Les projets
utopistes élargis à leurs autres dimensions
sociales et politiques ont en général disparu
comme neige au soleil, à part la Colonie
et de Guise, des modèles qui ont survécus depuis
tant bien que mal.
Ces entreprises humaines sur des projets en
collectivités autarciques ont eu une très forte
tendance à s’enliser dans des querelles
intestines et interindividuelles, et le
phénomène a été bien plus large à l’échelle du
globe, et bien plus ancien. Ces projets à
caractère utopiques finirent mal en général,
comme les histoires d’amour (sic). Penser à
l’échelle de 300 à 500 familles comme le
familistère de Guise, soit environ 1800 à 2000
hommes, femmes et enfants, la taille plus
modeste de la Colonie de
Condé-sur-Vesgre, bien qu’elle voulue
s’agrandir, l’échelle des membres resta modeste,
et l’endroit n’a connu que très tardivement les
commodités du confort : sans chauffage, l'eau
des canalisations gelaient en hiver et le frigo
tarda. Cette première expérience fut inspirée et
conçue par Charles Fourier, mais pas jusqu’à sa
finalité architecturale et agricole, car sur des
terres sur des terres sablonneuses, peu propices
aux cultures vivrières, et un manque de moyens
financiers pour mener à bien l’entreprise. Ce
qui advint vers 1860 une Société Civile
Immobilière (SCI), elle se composa d’une petite
vingtaine de familles sociétaires dans la forêt
de Rambouillet. Cette forme juridique a
possiblement évité que l’expérience ne
s’essouffle trop rapidement ; mais c’est une
simple survivance et lointaine du projet
initial.
Les Milliet, père, mère, et leur fille Alix y
ont exercé leurs talents, il n’était pas
possible d’échapper à des éclaircissements sur
ce génie bizarre et ses ambitions, et finalement
très attachant pour comprendre comment cette
famille a été de plein fouet dans l’histoire de
la Commune aux côtés des communeux. Les
découvrir ainsi des acteurs ou observateurs peu
connus de ce court moment révolutionnaire,
échappant aux trames habituelles, délivre une
fraîcheur plutôt la bienvenue, dans ce torrent
de nouvelles sur front de guerre civile. Tout
n’a pas été conduit sous la volonté impérieuse
d’une dialectique matérialiste et historique, et
l’on a probablement minoré des pensées et des
idées ingénieuses.
Il se peut, que je n’aie pas fait suffisamment
état que Fourier et ses disciples, ils ont été
aussi des féministes primitifs, ou en ce domaine
des avant-gardistes en comparaison à d’autres
familles socialisantes, qui ont plus discouru
que misent en pratique les idées en leur sein.
Même si l’émancipation des femmes a souvent été
indissociable de ce socialisme primitif et de
ses suites, cette prise en considération du rôle
moteur a resurgi dans les années 1970 et ouvrit
à des chemins régénérateurs dans une société
alors profondément enracinée dans le patriarcat.
Nota bene : Il a été rajouté au
livre 10, La Commune et le second siège de
Paris de Paul
Milliet au sein des Cahiers
de
la Quinzaine, une lettre
d'Alix Payen de son deuxième tome et une de
Fernand n'a pas été éditée. Sinon il a été
rajouté un chapitre supplémentaire, pour
épilogue, du tome II
qui dispose d'un 12ème livre non édité par
Péguy, avec l'annonce du 16 mai1877 - La
République
était sauvée et définitivement fondée
-fait principalement d'échange des
courriers avec sa mère, et son retour en France.
|
Notes
du
texte :
Vous pouvez consulter le site de la biblothèque
virtuelle de l'université de Poitiers, sur les premiers
socialismes, ainsi que le
dictionnaire biographique du mouvement social :
Le MAITRON (voir les liens sur les
personnes).
1 - Une famille de républicains
fouriéristes : Les Milliet, de Paul
Milliet (Tome
1 & tome
2)
2 - Site
de l'association des études fouriéristes et des
Cahiers de Charles Fourier
3 - Louise et Alix Milliet : « Deux
colones engagées » (Pdf),
Danielle Duizabo (2012)
4 - Quand un professeur de mathématique
raconte Charles
Fourier à sa
fille - Grenoble - Institut Fourier (vidéo
de 8 minutes)
|
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| La
Commune et le second siège de Paris
(1871) |

Photo de M. Leibet - Ruines
du Fort d'Issy vues du nord
|
Chapitre I :
- Les ruraux. - Premières manifestations. -
Les canons de la Garde nationale. - Le Comité
Central. - Le 18 mars, proclamation de la
Commune. - Les droits de Paris. - Sortie du 3
avril. - Mort de Flourens. - Premiers succès
de Dombrowski. - Réformes : L’Assistance
publique, les Finances, le Travail, la
Fédération des artistes, l’Enseignement. - Les
délégués à la Guerre.
L’Assemblée de Bordeaux fut élue sous l’œil des
Prussiens, alors que la province mal informée et
trop crédule ajoutait foi aux calomnies des
monarchistes. Ceux-ci représentaient les
Parisiens comme des fanfarons et des traîtres,
qui avaient voulu livrer la ville dès le 31
Octobre. A Paris, au contraire, on croyait la
province animée de l’ardent patriotisme que
Gambetta avait cherché à lui inspirer ; on la
supposait prête à tous les sacrifices pour
continuer la lutte.
Le 8 février 1871, ayant à nommer 43 députés,
nous avions porté en tête de liste : Garibaldi,
Victor Hugo, Louis Blanc, Gambetta,
Dorian, Delescluze, Clemenceau, Littré, Raspail,
Edgar Quinet... Mais, parmi les membres du
Gouvernement de la Défense, bien peu furent
réélus par les Parisiens, qui les avaient vus à
l’œuvre.
L’aberration des ruraux semble aujourd’hui
inconcevable ; ils nommèrent Trochu, d’Aurelle
et leurs pareils. Évidemment ils ne les
connaissaient pas.
Trois cent cinquante députés républicains,
résolus à continuer la guerre, furent envoyés à
l’Assemblée, contre quatre cents réactionnaires,
qui avaient promis d’y mettre fin. Et pourtant,
même parmi les électeurs les plus affamés
de paix, bien peu avaient eu l’intention
d’appeler au pouvoir un empereur ou un
roi.
Bonapartistes et royalistes coalisés allaient
profiter de ce malentendu pour essayer de
renverser la République.
Ils étaient dupes des mots ces républicains
modérés qui crurent défendre le suffrage
universel, en s’alliant aux partisans du
pouvoir héréditaire. Comme si une
génération avait jamais le droit de lier par ses
engagements les générations futures.
Par son empressement à accepter toutes les
conditions du vainqueur, l’Assemblée de Bordeaux
manifesta. Il semble que les ruraux eussent
perdu la notion de l’honneur. A qui
fera-t-on croire qu’un pays comme la France
aurait pu être subjugué, si la nation tout
entière s’était soulevée dans un élan unanime
d’indignation patriotique? Émasculés par une
longue servitude, et n’ayant plus d’autre idéal
qu’entasser des écus, des lâches ont voulu la
paix à tout prix, la paix honteuse. Ce sont là
des dures vérités qu’il faut dire.
La haine contre Paris se traduisit aussitôt par
d’insolentes provocations. Pour gouverneur on
nous envoya Vinoy, complice du coup d’État de
décembre (1851), signataire de la capitulation.
Et qui va-t-on nous imposer comme général en
chef de la garde nationale? — D’Aurelle de
Paladine, le dévot et pusillanime bonapartiste
que Gambetta avait trop tardivement
destitué!
A Paris, l’indignation était extrême et légitime
: « Les membres n’obéissent plus au
cerveau, disait-on. C’est une tête qui pense sur
un cadavre. » (1)
La centralisation, si favorable au despotisme,
avait tué la vie en province. Aucune grande
ville n’était libre de gérer ses propres
affaires. A ce mal, les Parisiens
proposaient un remède : remplacer un
gouvernement centralisé à l’excès par les libres
fédérations de communes autonomes, à l’imitation
des cantons suisses. La capitale ne
prétendait nullement imposer aux autres villes
son organisation municipale, elle ne voulait que
donner l’exemple de progrès immédiatement
réalisables.
« Paris qu’on accuse de gouverner la France, a
toujours été serf de la France. Paris fait les
révolutions, mais la province fait les
gouvernements. Les révolutions durent trois
jours ou trois mois ; les gouvernements durent
vingt ans. — Paris fait les journées de juillet
1830 ; la province se livre aux d’Orléans et
maintient Louis-Philippe pendant dix-huit
années. — Paris fait le 24 février et les
journées de juin 1848 ; la province lui envoie
ses Falloux et Louis-Napoléon Bonaparte. —
Pendant vingt années, Paris vote contre
l’Empire, et pendant vingt ans la province
consacre l’Empire par la nomination des
candidats officiels et deux plébiscites dont on
connaît les écrasantes majorités. — Paris fait
le 4 septembre et proclame une seconde fois la
République ; la province nomme l’Assemblée de
Bordeaux qui affirme son intention de rétablir
la monarchie. — Paris endure la famine et
donne son sang pour sauver l’honneur de la
France et l’intégrité du territoire national ;
la province vote la paix, cinq milliards
d’indemnité aux Prussiens, la cession de
l’Alsace et de la Lorraine. » (2)
Si les ruraux veulent un roi, qu’ils le
prennent, nous n’en voulons pas. Ainsi, après
avoir combattu les ennemis de la France, nous
allions avoir à combattre les ennemis de la
République.
Lorsqu’il eut à donner son opinion sur les actes
de la Commune, Louis Blanc vieilli, qui n’avait
rien compris à ce mouvement et s’en était
séparé, lui rendit pourtant une justice tardive
: « Il ne faut pas confondre les
révolutions qu’enfantent l’ambition, la colère,
la cupidité, les passions envieuses d’un ou de
plusieurs hommes, avec les révolutions qui sont
des évolutions, et qui naissent du développement
historique de la vie sociale, contrarié par des
pouvoirs aveugles ou tyranniques ; les premières
méritent toute réprobation, mais il n’en
est pas de même des secondes. Quant à
celles-ci, il est vrai qu’elles apportent, hélas
! avec elles trop souvent un mélange de bien et
de mal, mais leurs effets s’expliquent par
leurs causes ; l’intensité des maux qu’elles
produisent, se mesure à la gravité des abus qui
les rendirent inévitables, et lorsque au
prix de souffrances passagères, une révolution
met au monde une vérité libératrice, il est
aussi vain de s’en plaindre, qu’il le serait de
maudire cette loi de la nature qui associe les
douleurs de l’enfantement à l’entrée d’un homme
dans la vie. » (3)
Louis Blanc a raison : c’est grâce à la Commune
que certaines réformes fécondes sont parvenues à
maturité. Cette révolution fut à la fois
politique et sociale.
2
Jules Favre avait solennellement promis que la
France ne céderait « pas un pouce de son
territoire, pas une pierre de ses
forteresses » ; — et notre chère Alsace était
livrée à l’ennemi, avec Metz et une partie
de la Lorraine.
Ducrot avait juré de ne rentrer dans Paris que «
mort ou victorieux ». — Beau serment, oublié dès
le lendemain.
Trochu, énergique en paroles, avait dit : « Le
Gouverneur de Paris ne capitulera pas. » — Puis,
jésuitiquement, il avait chargé Vinoy de signer
à sa place une reddition que son inertie
coupable avait préparée. Partout
l’incapacité, partout le mensonge.
Comment le peuple, tant de fois trompé,
aurait-il pu faire confiance au cauteleux
diplomate qui se résignait de si mauvaise grâce
à maintenir ce louche régime qu’il appelait «
une République sans républicains »?
Pouvions-nous oublier ces massacres de la rue
Transnonain dont Thiers le Cruel avait taché son
casier judiciaire? Joyeux, il flairait déjà la
Semaine sanglante.
Paris avait supporté le froid, la faim, les
privations de toutes sortes, les obus... Une
seule consolation lui restait : la République,
espoir de justice sociale. Comment ne se
serait-il pas défié de cet homme auquel il
faisait peur et dont il se sentait
détesté?
Trop de paroles avaient été mensongères ; il ne
croyait plus qu’aux actes. Or, Thiers
s’efforçait de désarmer la garde nationale, la
République était en danger.
Ce désarmement, ni Jules Favre, ni même Bismarck
n’avaient osé l’ordonner. Dès qu’il fut question
de permettre aux Prussiens d’entrer dans
l’enceinte, spontanément, cinquante mille hommes
se portèrent en armes à leur rencontre : « Ce
mouvement d’indiscipline et de fierté » était
d’autant plus beau que les forts étaient déjà
occupés par les Prussiens et que leurs canons
étaient braqués sur la ville. Les Parisiens se
seraient sacrifiés si le salut de la France
avait pu être acheté à ce prix : « Plutôt Moscou
que Sedan », répétait-on partout,
(4)
Sur la place de la Concorde, les majestueuses
statues de pierre qui personnifient les
principales villes de France, avaient été
voilées de longs crêpes noirs, poétique symbole
du deuil profond de la patrie.
Les manifestations commencèrent le 24 février
sur la place de la Bastille. Le soir, la colonne
était illuminée et les bataillons défilaient
tout autour, apportant des couronnes
d’immortelles qui venaient décorer le monument
depuis la base jusqu’au faîte. Les plis
flottants du drapeau rouge enveloppaient le
flambeau du Génie d’or si hardiment lancé dans
le ciel. Plus bas on lisait en lettres énormes :
« Vive la République universelle ! »
Ce cri était prématuré, mais il aura son heure.
Des discours enflammés, tout pleins d’illusions
généreuses, furent prononcés. Qui n’eût été ému
de voir ce peuple indomptable oublier ses
longues souffrances et les détresses de l’odieux
présent, dans une vision prophétique de
l’avenir?
« A cet instant même où l’Allemagne lui faisait
une guerre de race, où Guillaume et ses agents
ne cachaient pas le désir et l’espoir d’anéantir
la France, que pensaient ces Français, que
disaient ces Parisiens? — Ils proclamaient la
Fédération des peuples! En réponse aux obus de
Bismarck, ils offraient à l’Allemagne la
Liberté, la Fraternité! Sous le feu des canons
Krupp, braqués contre la grande cité
révolutionnaire, ils confessaient la Solidarité
humaine! » (5)
En attendant, un conseil de guerre jugeait les
accusés du 31 Octobre. Flourens, Blanqui et
plusieurs autres furent condamnés à
mort.
Ancien représentant de Paris, Victor Considerant
publia le 20 avril une adresse aux Parisiens. Il
espérait nous faire sortir de cette situation
terrible et proposait une paix fondée « sur le
caractère libre et juridique de toute société,
de toute coopération » ; il réclamait, lui
aussi, « l’autonomie absolue des communes
urbaines et des cantons-communes ». Il faisait
même le rêve d’étendre un jour cette paix «
absolue, européenne, définitive... par la
Confédération juridique de tous les Peuple unis
».
3
Le 28 février, les Parisiens s’aperçurent avec
indignation que, par une impardonnable
négligence, le gouvernement avait abandonné les
canons de la garde nationale, près de la place
Wagram, dans la zone accordée à l’occupation des
Allemands, (6) Sans attendre les ordres
officiels, chaque bataillon se rendit au parc et
enleva les pièces qui lui appartenaient. Les
femmes s’attelèrent aux canons, escortées par
les gardes nationaux en armes. Un officier à
cheval sur la pièce, tenait le drapeau
déployé. (7)
« C’était vraiment un spectacle grandiose et
rappelant les plus beaux jours d’enthousiasme de
la première Révolution. Un certain nombre de
marins et de soldats, gagnés par la fièvre
générale, se joignirent à ces cortèges.
»
« Paris n’avait plus de gouvernement. Les hommes
de l’Hôtel de Ville étaient partis à Bordeaux.
L’armée était sans armes. Aucune police dans les
rues. La Commune existait déjà de fait. Paris,
livré à lui-même, vivait de sa vie propre. Il y
avait bien, quelque part, un général de
décembre, nommé Vinoy, mais sans autorité ;
personne ne s’en occupait. » (8)
Dans les faubourgs, ou était résolu à recevoir
les Prussiens à coups de fusil. Heureusement,
les chefs, comprenant l’impossibilité de la
résistance, s’employèrent à calmer les esprits.
Ils chargèrent les gardes nationaux de former un
cordon autour des quartiers concédés à la courte
occupation de l’ennemi. C’est en leur remettant
à eux-mêmes le soin de se contenir, que l’on
empêcha les violences redoutables de leur
désespoir.
Se rendant compte de cette effervescence, les
maires conseillaient avec sagesse de laisser
provisoirement à la garde nationale son
artillerie. Les généraux eux-mêmes appuyaient
cette proposition, et la guerre civile aurait pu
être évitée. Mais Thiers, aveugle et obstiné,
donna à l’armée l’ordre d’aller reprendre de
vive force les canons.
4
Le 18 mars, les soldats de ligne chargés de
cette opération fraternisaient avec le peuple,
et Paris se couvrait de barricades. Place
Vendôme, le général Vinoy, avec quatre mille
hommes, se repliait devant quelques centaines
d’insurgés.
Moins prudent, le général Lecomte commande une
décharge sur la foule, mais ses soldats le
renversent à coups de crosse ; il est livré aux
gardes nationaux qui l’emmènent prisonnier.
Clément Thomas, vieillard à barbe blanche, que
son amitié pour Trochu avait rendu impopulaire,
allait de groupe en groupe d’un air affairé. «
II est reconnu, il est saisi et jeté dans le
même corps de garde que le général Lecomte...
Les malheureux, conduits dans un jardin, furent
cotés contre la muraille et tombèrent foudroyés,
l’ex-général en chef de la garde nationale par
dix balles de gardes nationaux, le général
Lecomte par les balles de ses soldats.
(9)
Thiers et le gouvernement tout entier furent
affolés de terreur, les forts furent abandonnés
et, si le Comité central se fût
immédiatement emparé du Mont-Valérien, la
victoire lui eût peut-être été assurée. C’est
dans de pareilles circonstances que la
promptitude de coup d’œil décide du succès. La
panique gagna deux ou trois cent mille citoyens.
Thiers se crut fort habile en donnant à tous les
fonctionnaires l’ordre de venir le rejoindre à
Versailles. La « capitale décapitalisée » se
trouva privée subitement de toute
administration. Funeste et irréparable bévue.
Thiers ne connaissait pas les ressources de
l’esprit parisien.
La rapidité avec laquelle tous les services
municipaux furent réorganisés tient du prodige.
(10) Pas un jour de retard dans le paiement de
la solde des troupes !
Élu par deux cent quinze bataillons de la garde
nationale, le Comité central se trouvait être le
seul gouvernement de Paris. Dans un manifeste,
il repoussa les injustes accusations portées
contre lui. Ce pouvoir, il ne l’avait pas
cherché, on le lui avait imposé ; il promettait
de le céder immédiatement à la Commune dont il
allait hâter l’élection. Que n’a-t-il tenu sa
promesse !
18 mars. — « Derrière un cercueil lui vient de
la gare d’Orléans (devenue depuis Austerlitz),
un vieillard, tète nue, que suit un long cortège
; Victor Hugo mène au Père-Lachaise le
corps de son fils Charles. Les Fédérés
présentent les armes et entrouvrent la barricade
pour laisser passer la gloire et la mort. »
(11)
5
Les maires et les députés de Paris ne surent
malheureusement se mettre d’accord ni entre eux
ni avec le Comité central. Les uns,
comprenant la nécessité urgente d’élire un
nouveau Conseil municipal, estimaient que le
peuple de Paris avait 1e droit de se convoquer
lui-même et de fixer la date du vote. Les
autres, esclaves d’une légalité stricte qui
n’était guère de saison, voulaient attendre
qu’une convocation régulière des électeurs eût
été faite par l’Assemblée. Ils n’avaient pas
fait tant de façons le 4 Septembre.
J’accompagnais le capitaine Delbrouck lorsque,
le 19 mars, il se rendit à la mairie de
Montmartre pour s’entendre à ce sujet avec
Clemenceau. Le jeune maire, dont l’autorité
était déjà grande, se montra très irrité des
meurtres accomplis la veille. Et, en effet, ces
exécutions sommaires allaient servir de prétexte
à d’abominables représailles. Malgré les efforts
de Babick et de quelques autres, le Comité
central ne les désavoua pas assez hautement et
refusa d’en rechercher les auteurs.
Lorsque, le 23 mars, les maires de Paris se
présentèrent devant l’Assemblée, la gauche se
leva en signe de respect pour ces hommes qui
représentaient une ville de deux millions
d’âmes. Mais comme aux cris de « Vive la
France! », les maires répondaient : « Vive
la République! », les ruraux furieux leur
refusèrent la parole : « A l’ordre! à l’ordre!
criaient-ils, faites-les évacuer! » — Le
tumulte augmente, les députés de la droite se
retirent entraînant ceux des centres et avec eux
le Président et les membres du gouvernement,
(12)
Cependant, dans la séance de nuit, la majorité,
comprenant la grave responsabilité qui allait
peser sur elle, approuvait de « très bien
» les excuses présentées en son nom. Les
propositions conciliatrices n’en furent pas
moins renvoyées aux bureaux, c’est-à-dire
enterrées.
L’Assemblée de Versailles prétendait s’immiscer
comme au temps de l’Empire dans nos affaires
municipales. Paris défendit ses droits. On ne
saurait méconnaître la justice de ses
revendications. Comment, les pauvres gens qui
avaient bravement combattu pendant le siège,
auraient-ils pu économiser sur leur maigre solde
le prix de leur loyer? Ne fallait-il pas imposer
aux propriétaires un léger sacrifice et accorder
tout au moins aux locataires un délai? Les
commerçants demandaient aussi la prorogation des
échéances et la révision nécessaire d’une loi
dite « des cent mille Faillites », parce qu’elle
eût fait de tous les négociants parisiens autant
de banqueroutiers.
La ligue « d’Union républicaine des droits
de Paris » fut fondée par les députés Ranc,
Clemenceau, Floquet, Lockroy, Corbon,
Laurent Pichat. Son manifeste du 5 avril
réclamait : la reconnaissance officielle de la
République ; puis pour la capitale, la libre
gestion de ses affaires municipales, de ses
finances, de l’assistance publique, de
l’enseignement primaire. Un conseil élu
organiserait la garde nationale et la police
urbaine. (13)
6
En désorganisant tous les services, Thiers avait
contraint les Parisiens à s’emparer du
gouvernement. En attaquant nos forts, il
obligea la garde nationale à les défendre.
Toutefois les Fédérés commirent une imprudence
folle lorsque, sans ordre de la Commune et
contre l’avis formel de la Commission exécutive,
ils tentèrent un coup de main sur Versailles.
S’imaginant peut-être que les soldats mettraient
la crosse en l’air comme à Montmartre, ils
sortirent de Paris le 3 avril.
Avant le jour, sous la conduite de Bergeret, six
mille hommes et huit bouches à feu se
dirigeaient vers le pont de Neuilly, aux cris de
: « A Versailles! » — « Les
bataillons gravissaient gaiement le plateau des
Bergères, quand un obus tombe dans les
rangs, puis un second. Le Mont-Valérien a
tiré. » (14)
Le commandant du fort avait promis à Luillier
(15) de rester neutre et de laisser passer les
Parisiens. Les Fédérés crièrent à la trahison
et, s'éparpillant à la débandade, rentrèrent
dans Paris.
« L'armée avait fait un grand nombre de
prisonniers du côté de Châtillon. L'officier
commença par faire sortir des rangs tous les
soldats qu’on put trouver parmi les insurgés.
Fusillés. Puis la colonne continua sa route. Au
petit Bicêtre, on rencontra le général
Vinoy. Il fit arrêter la colonne : « Y
a-t-il des chefs? » — Duval sortit des
rangs avec deux officiers d’état-major. « Vous
savez ce qui vous attend, qu’on fasse former le
peloton. » Les trois officiers fédérés sautent
un fossé, s'adossent à une maisonnette et
tombent en criant : « Vive la Commune !
»
Le général Le Flô, ministre de la guerre, dit à
un membre de l’Assemblée : et ils sont morts
comme de bons bougres. » (16)
Thiers n’en écrivit pas moins à l’archevêque de
Paris pris comme otage : « Jamais nos soldats
n’ont fusillé les prisonniers. » Et Vinoy
dans son livre raconte que « leur chef, le nommé
Duval, est mort pendant l’affaire
».
Cependant, par la route d’Asnières, Flourens
s’avançait avec un millier d’hommes dans la
direction de Rueil. Dix mille fantassins et deux
brigades de cavalerie envoyés contre eux les
mirent en déroute. Flourens essaya vainement de
rallier ses troupes... Abandonné par
elles, il ne se résignait pas à se retirer.
(17)
Il descendit de cheval et suivit tristement le
rivage de la Seine, ne répondant pas à Cipriani,
son ancien camarade en Crète, jeune et vaillant
Italien prêt à toutes les nobles causes et qui
le conjurait de se réserver. Las et découragé,
Flourens se coucha sur la berge et s’endormit.
Cipriani avisa une maisonnette ; Flourens
l’y suivit, déposa son sabre et se jeta sur
le lit. Un individu envoyé en
reconnaissance les dénonça et une quarantaine de
gendarmes cernèrent la maison. Cipriani veut se
défendre, il est assommé. Flourens reconnu à une
dépêche trouvée sur lui, est conduit sur le bord
de la Seine où il se tient debout, tête nue,
bras croisés. Un capitaine de gendarmerie,
Desmarets, accourt à cheval, hurle : « C’est
vous, Flourens, qui tirez sur mes
gendarmes! » et se redressant sur les
étriers, lui fend le crâne d’un coup de sabre
furieux. « Cipriani, encore vivant, fut jeté
avec le mort dans un petit tombereau de fumier
et roulé à Versailles. Ainsi finit ce bon
chevalier errant que la Révolution aima.
»
Saluons, même quand ils se trompent, ceux qui
savent mourir pour une idée.
Les généraux Eudes et Duval durent aussi se
retirer devant des forces supérieures. Des
gardes nationaux étaient cernés « Rendez-vous,
vous aurez la vie sauve », leur fait dire le
général Pellé. Ils se rendent. « Aussitôt
les Versaillais saisissent les soldats qui
combattaient dans les rangs fédérés et les
fusillent. Les autres prisonniers sont acheminés
sur Versailles. Leurs officiers, tête nue, les
galons arrachés, marchent en tête du
convoi. » (18)
De nombreux chefs furent fusillés sans jugement,
ce qui porta à son comble l'exaspération des
Parisiens.
La Commune lit à ses défenseurs de solennelles
funérailles : « Trois catafalques, contenant
chacun trente-cinq cercueils, enveloppés de
voiles noirs, pavoisés de drapeaux rouges,
traînés par huit chevaux, roulèrent lentement,
annoncés par les clairons et les Vengeurs de
Paris, Delescluze et cinq membres de la Commune,
l’écharpe rouge, tête nue, menaient le
deuil. Derrière eux, les parents des
victimes, les veuves d’aujourd’hui soutenues par
celles de demain. Des milliers et des milliers,
d’immortelle à la boutonnière, silencieux,
marchaient au pas des tambours voilés.
Quelque musique sourde éclatait par intervalles
comme l’explosion involontaire d’une douleur
trop contenue.
Des femmes sanglotaient, beaucoup défaillirent.
Delescluze s’écriait : « Quel admirable peuple!
Diront-ils encore que nous sommes une bande de
factieux! » Au Père-Lachaise, il s’avança sur la
fosse commune. Les cruelles épreuves de la
prison de Vincennes avaient brisé son enveloppe
si frôle. Ridé, voûté, maintenu seulement par sa
foi indomptable, ce moribond salua ces morts : «
Justice, disait-il, justice pour la grande
ville, qui, après cinq mois de siège, trahie par
son gouvernement, tient encore dans ses mains
l’avenir de l’humanité... Ne pleurons pas nos
frères tombés héroïquement, mais jurons de
continuer leur œuvre et de sauver la Liberté, la
Commune, la République. » Rien n’était
noble comme ce vieillard altéré de justice,
dévoué au peuple sans phrases et malgré tout. »
(19)
Le 6 avril, les Versaillais s’avancèrent jusqu’à
l’ancien parc de Neuilly. Bergeret qui s’était
fait fort de conserver cette position fut
remplacé par Dombrowski, officier polonais dont
Garibaldi avait apprécié la valeur à
l’armée des Vosges. Delescluze et Vaillant
firent accepter le nouveau général. — « Les
Fédérés de Neuilly virent un jeune homme, de
petite taille, à l’uniforme modeste, (20)
inspecter les avant-postes, au pas, sous
la fusillade. Au lieu de la furia française,
d’entrain et d’éclat, la bravoure froide et
comme inconsciente du Slave. En quelques heures,
le nouveau chef eut conquis son monde.
L’officier se révéla bientôt.
Le 9, pendant la nuit, avec deux bataillons de
Montmartre, Dombrowski, accompagné de Vermorel,
surprit les Versaillais dans Asnières, les en
chassa, s’empara de leurs pièces ; puis, du
chemin de fer, avec les wagons blindés, il
canonna de flanc Courbevoie et le pont de
Neuilly. Son frère enleva le château de Bécon
qui commande la route d’Asnières. Vinoy ayant
voulu reprendre cette position dans la nuit du
12, ses hommes repoussés s’enfuirent jusqu’à
Courbevoie. » (21)
L'énergie de la garde nationale pendant le
second siège de Paris, dans cette lutte
follement disproportionnée, est la réfutation la
plus éclatante des reproches dédaigneux de
Trochu et de Vinoy, la preuve d’un courage que
des chefs incapables n’avaient pas su employer
contre les envahisseurs. Mais c’est étrangement
intervertir les rôles et fausser la vérité que
de rejeter sur Paris la responsabilité du sang
versé. En Russie, quand les prisonniers
politiques sont injustement maltraités, ils se
laissent mourir de faim, et, comme leurs
geôliers sont des hommes, ils sont pris de
pitié. Ce sentiment-là était inconnu aux ennemis
de la République.
7
Une des mesures les plus odieuses dont Thiers
porte la responsabilité, ce fut la
désorganisation de l’Assistance. (22) La
situation des indigents était exceptionnellement
dure, et Treilhard, nommé directeur par la
Commune, eut une lourde tâche. Il s’en acquitta
avec conscience et probité, et s’efforça
de réorganiser promptement les services. Le
personnel de l’hôpital Beaujon fut
laïcisé.
La Commune répartit ses travaux entre neuf
commissions et délégua l’un de ses membres dans
chacune d’elles. (23) Ces neuf délégués réunis
constituaient la Commission
exécutive. Les réformes sont mûres à
Paris trente ans avant d’avoir germé en
province. Une longue séparation ne pouvait
qu’accentuer les divergences entre le pays et sa
capitale. — La Commune a commis bien des erreurs
et bien des fautes, la discorde l’a empêchée de
formuler et de réaliser un programme d’ensemble
cohérent, mais son action n’est pas restée
stérile : quelques-unes de ses décisions,
prématurées alors, ont passé depuis dans
la pratique :
Dès le 2 avril, la Commune décréta la séparation
des Églises et de l’État, la suppression du
budget des cultes, la confiscation comme
propriétés nationales des biens des
congrégations. D’autres réformes
montraient aussi un esprit excellent
:
Le cumul des fonctions fut interdit. Le maximum
des traitements fut fixé à 6.000 francs. Le
serment politique fut aboli. Certains actes,
tels que testaments, donations entre vifs,
reconnaissances d’enfants naturels, adoptions,
contrats de mariage, etc..., devaient être
dressés gratuitement par les officiers
publics.
Simple sergent, je ne me suis trouvé en
relations personnelles avec aucun des membres de
la Commune ; mais je sais pourtant et
j’affirme que la plupart d’entre eux
furent d’une probité scrupuleuse, pleins de
courage, de dévouement et doués d’une
remarquable intelligence.
Je citerai seulement quelques exemples :
- Camelinat, ouvrier bronzier, délégué à l’Hôtel
des Monnaies, se montra à la hauteur de sa
tâche. (24)
- Aux Postes, Theisz, ouvrier ciseleur, trouva
moyen de rétablir en partie les communications
avec la province.
« Mais Jourde les dépasse tous par sa lucidité
calme de bon comptable. Il veille avec
exactitude aux rentrées légitimes et force les
Compagnies de Chemins de fer à verser leurs
arriérés d’impôts, en tout deux millions. Il n’a
que des rapports légaux avec l’oligarchie
financière et conserve intacts les 214 millions
de titres trouvés au ministère des
Finances. » (25)
La Banque de France, qui avait en caisse plus de
trois milliards, avait été imprudemment
abandonnée par le gouvernement. Beslay, nommé
commissaire délégué, parvint à la protéger
contre Raoul Rigault. Dans sa déposition à la
Commission d’enquête, M. de Ploiuc reconnut que
« sans le concours de Beslay, la Banque de
France n’existerait pas ». (26)
Quelques-uns des membres de l’Internationale
résistèrent avec succès aux mesures violentes
proposées par le Comité central ; Frankel,
délégué à la Commission du Travail, de
l’Industrie et des Échanges, commença
l’organisation des associations coopératives
ouvrières. Son but était l’émancipation des
travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Un
local fut mis à la disposition des Chambres
syndicales. Le 20 avril, il fit interdire le
travail de nuit des boulangers. D’accord avec
Malon, il proposa d’avoir recours aux
associations ouvrières pour la
confection des vêtements militaires. Il fixa un
minimum de salaire pour le travail à la journée
ou à façon. Les circonstances ne lui
permirent pas de réduire comme il l’aurait voulu
la journée à huit heures. Dans les ateliers du
Louvre, où l’on réparait et transformait les
armes, ce fut la journée de dix heures qui fut
adoptée. Le directeur et les chefs d’atelier
étaient élus par leurs ouvriers. Partout Frankel
chercha à remplacer l’autorité despotique
irresponsable des patrons ou de l’administration
par l’autonomie des ouvriers organisés en
syndicats. (27)
Frankel s’occupa aussi, avec Vaillant, de
développer l’enseignement professionnel. Le 13
mai, une école d’art industriel pour les jeunes
filles fut ouverte rue Dupuytren.
Vaillant, ingénieur et médecin, délégué à
l’Enseignement, fit appel aux initiatives
corporatives. Les cours de l’École de Médecine
étaient suspendus ; il demanda aux
docteurs, aux professeurs libres et aux
étudiants de désigner des délégués, afin
d’élaborer un nouveau programme. (28) Il
s’associa à l’action de la Fédération des
artistes qui, sous la présidence de Courbet,
s’occupa de la conservation des Musées. L’École
des Beaux-Arts avait assurément besoin de
réformes, mais je crois que Vaillant se
trompa, lorsqu’il proposa de supprimer le
budget de cette école. Un enseignement supérieur
est la condition nécessaire d’un bon
enseignement secondaire ou pratique.
Une Commission examina les titres des candidats
à renseignement du dessin.
Pour l’enseignement primaire, Vaillant organisa
à l’École Turgot des réunions d’instituteurs et
d’institutrices qui, d’accord avec les parents,
devaient étudier les programmes et les
méthodes.
Il eût voulu fournir aux écoles les ressources
nécessaires pour résoudre le problème de
l’instruction laïque, gratuite et obligatoire,
(29) et assurer aux instituteurs un traitement
en rapport avec leurs importantes fonctions.
Tous ces vœux n’ont été jusqu’ici
qu’imparfaitement réalisés. Déjà l’école du
20ème arrondissement habillait et nourrissait
les enfants, fondant ainsi ces Caisses des
écoles qui rendent aujourd’hui de si
grands services et qui sont appelées à en
rendre de plus grands encore dans
l’avenir.
A la Bibliothèque Nationale, J. Vincent,
administrateur incapable, fut remplacé par mon
savant ami, Élie Reclus. Ce choix était
excellent.
Dans un moment où l’on ne songeait guère à se
divertir, Vaillant comprit l’importance
éducative des fêtes publiques. — Quant aux
théâtres, il voulait supprimer les subventions
qui créent des privilèges, et remplacer les
directeurs officiellement imposés par de libres
associations entre les
acteurs.
8
La Commune fut moins heureuse dans le choix des
délégués à la Guerre. Elle avait supprimé le
titre de général en chef, mais en un pareil
moment, l’unité de direction était une
nécessité. Cluseret, officier de carrière en
France et aux Etats-Unis, essaya de réorganiser
les compagnies de marche, et plaça la plupart
des Fédérés sous les ordres du colonel La
Cécilia, après avoir fait arrêter « l’incapable
et prétentieux » Bergeret.
La rapidité avec laquelle l’armée de Versailles
fut formée prouva que Gambetta avait
raison, et que la lutte aurait pu être
continuée contre les Prussiens. Le Flô, ministre
de la guerre, n’avait d’abord que 40.000
soldats, mais il est vrai, avec la permission de
Bismarck, qui lui rendit 60.000
prisonniers, il réunit très promptement 130.000
hommes bien armés, munis de vivres et de tout le
matériel de siège, (30) Ces troupes furent mises
sous les ordres des généraux Mac-Mahon, Vinoy,
Cissey, Ladmirault, Douay, Clinchant et Ducrot,
tous monarchistes, haïssant la capitale
républicaine et « détestant une population
pleine de mépris pour leur incapacité ».
(31)
Les plus absurdes légendes ont été répandues sur
les hommes de la Commune par des gens que la
peur et la haine aveuglaient : A les en croire,
la garde nationale n’aurait été qu’un ramassis
de malfaiteurs : 12.000 selon M. Claude,
chef de la Sûreté, 35.000 selon d’Aurelle
; sans compter 8.000 repris de justice que
la Commune aurait fait venir de province!
Ces invraisemblables mensonges ont été forgés
pour excuser des actes de cruauté qui, eux, ne
furent que trop réels. La Commune fut élue par
deux cent trente mille voix. (32)
Les Allemands avaient gardé les forts de l'Est
et du Nord. Les Fédérés occupaient les forts
d’Ivry, de Bicêtre, de Montrouge, de Vanves et
d’Issy ; les villages de Neuilly, Asnières et
Saint-Ouen.
Les effectifs de la garde nationale étaient
considérables sur le papier, mais la fuite d’un
grand nombre d’officiers avait désorganisé les
bataillons. Il y eut des membres de la Commune
qui respectaient assez la liberté de conscience
pour n’imposer à personne de prendre part à une
guerre civile.
Le décret qui rendait le service obligatoire
souleva de vives et légitimes protestations. Le
Rappel écrivait : « Une guerre entre
citoyens est une guerre entre opinions. Au fond
de celle-ci, il y a le duel de la Monarchie et
de la République. Mais comment forcer les
Français à tuer des Français? Si celui que vous
enrôlez est monarchiste, vous feriez ce que fait
le gouvernement de Versailles en contraignant
les républicains des départements à marcher
contre Paris..., ce que faisaient les Prussiens,
lorsqu’ils obligeaient les paysans français à
travailler à leurs tranchées. En guerre
étrangère, il faut la levée en masse ; mais en
guerre civile il ne faut que des
volontaires. »
Ce principe fut bien moins respecté par Thiers
que par la Commune. Il fit fusiller
impitoyablement tous les soldats qui refusèrent
de marcher contre leurs frères de Paris. — Je me
souviens que dans notre compagnie se trouvait un
jeune Breton très silencieux, mais très
consciencieux et très brave. Dès le début de la
Commune, il nous avoua franchement qu'il était
catholique et royaliste. — « Allez donc à
Versailles » lui répondis-je, et il
partit.
Comme pendant le premier siège, ce qui manqua à
Paris, ce fut l’unité dans la direction
supérieure des opérations. Je ne sais même pas
si un homme de génie serait parvenu à triompher
des envieux, des calomniateurs, et à se faire
obéir. La garde nationale ayant choisi ses
chefs, se sentait libre de révoquer à toute
heure ceux qu’elle avait élus. De simples
soldats tiennent toujours grand compte à un
officier de son indulgence, de sa bonne humeur,
de son affabilité ; ils ne peuvent juger
de son savoir et ils n’aiment pas la sévérité,
fût-elle juste et nécessaire. Ils devinent le
courage et l’énergie, mais « l’entrain et l'élan
ne suffisent pas pour donner aux
mouvements des troupes cette cohérence et
cette unité de direction qui, seule,
assure la victoire ». (33)
Après la sortie désordonnée de Bergeret, de
Flourens, d’Eudes et de Duval, on avait senti la
nécessité de nommer directement les officiers
supérieurs et de concentrer le commandement ;
mais Cluseret ne fut délégué à la guerre
que du 3 avril au 28 ; Rossel donna sa démission
onze jours après sa nomination ; Delescluze ne
le remplaça que pendant quelques jours et céda
la direction militaire à Billioray.
Aucun de ces chefs ne fut à l’abri des
dénonciations jalouses qui paralysèrent toute
action. M. Bourgin semble avoir eu raison
d’écrire que Félix Pyat et le Comité central
furent, au point de vue militaire, « les mauvais
génies de la Commune ».
ANNEXE
AU CHAPITRE PREMIER
« Cluseret était grand ; il avait peut-être
quarante ans, le teint blanc, les cheveux et la
barbe noirs, une figure bellâtre. Son écriture
est très nette, sa rédaction beaucoup moins ; ce
qui dément les analystes qui prétendent juger
l’homme sur son écriture. Le caractère de
Cluseret manquait surtout de netteté, et son
esprit de décision... C’était peut-être un bon
et intelligent capitaine d’infanterie... Jeune
homme distingué, il était devenu un homme
médiocre... Délégué à la guerre, il n’a pas su
vouloir, ni continuer ce qu’une fois il avait
voulu ; il n’a pas su se soumettre au rôle
secondaire que lui donnait l’inintelligence de
la Commune ; il n’a pas su non plus le
secouer... Cluseret allait au feu très
carrément. Il n’a pas mis l’uniforme une seule
fois ; il marchait devant, en chapeau rond
et en veston, et on le suivait... Il n’a
pas su choisir les hommes ; tous ceux qu’il a
favorisés étaient des médiocrités parfaites.
Roselli, son chef de génie et le colonel Mayer
ont été les plus désastreusement médiocres de
tous. » (Rossel, Papiers posthumes, page
205).
Flourens avait 32 ans. Il était fils du
secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences,
qu’il suppléa dans son cours du Collège de
France en 1863. L’année suivante les Cléricaux
lui firent refuser l’autorisation de reprendre
son enseignement. Il donna des conférences à
Bruxelles, écrivit des articles dans les
journaux républicains et la Rive Gauche. En
1865, il est à Constantinople où son cours de
langue française obtient un grand succès,
(34)
Sous ce litre « l’Orient, justice pour tous »,
il écrivit dans le Courrier de Constantinople
une série d’articles destinés à amener la
fraternisation entre les diverses races
orientales. Il fonda le journal l’Etoile
d'Orient, que le gouvernent turc ne tarda pas à
supprimer. — A Athènes, il fut persécuté
par le gouvernement grec, pour avoir voulu,
selon la loi, parler en plein air. En 1866 il
prit part à l’insurrection crétoise.
Pendant une année, au milieu de ces braves
montagnards, il souffrit la faim, le froid,
toutes les fatigues et tous les dangers d’une
guerre insurrectionnelle, couchant dans la neige
et se nourrissant de racines et d’herbes
sauvages bouillies. Il envoyait des
correspondances aux journaux d’Europe, afin
d’intéresser les esprits à la cause de
l’indépendance crétoise, et soutenait les
espérances des insurgés. En 1868, des élections
ayant été faites en Grèce pour le parlement
hellénique, la Crète, qui voulait s’y
faire représenter, envoya une députation
dont Flourens fut nommé président. A Athènes, il
fut arrêté de nuit et jeté sur un paquebot qui
le ramena à Marseille. A peine en liberté, il
retourna à Athènes et là, caché, continua une
polémique violente contre le ministère Bulgaris.
Obligé de partir pour Naples, il fut
incarcéré par le gouvernement italien pour
un article paru dans le Popolo d'italia. De
retour en France en 1869, il fut condamné à
trois mois de prison pour avoir continué deux
réunions à Belleville, malgré la dissolution
prononcée par le commissaire de police.
Ayant fini sa peine au mois d’août, il se battit
en duel avec Paul de Cassagnac qui, dans le
Pays, avait violemment attaqué les orateurs des
réunions publiques. Après 26 minutes d’assaut,
il fut blessé d’un coup d’épée en pleine
poitrine. Quand Victor Noir fut assassiné par le
prince Bonaparte, Flourens et Rochefort
conduisaient le cortège et avaient le
commandement de la journée. Flourens voulait
marcher contre la police, mais le peuple désarmé
eût été mitraillé. Rochefort eut le bon
sens de mener le cercueil au cimetière de
Neuilly.
Impliqué par la police impériale dans le Complot
des bombes, Flourens fut condamné par la
Haute-Cour de Blois aux travaux forcés à
perpétuité. — Rentré en France au 4 septembre,
il commanda les bataillons de Belleville. Trochu
lui donna par dérision le titre de major de
rempart, ne voulant pas le nommer colonel. Le 31
octobre, il installa Blanqui à l’Hôtel de Ville.
|
Notes du
chapitre I :
(1) Arthur Arnould, Histoire de la Commune.
(2) Arthur Arnould. I, page 116.
(3) Discours du 17 septembre 1871.
(4) Arthur Arnould.
(5) Arthur Arnould, I, 95.
(6) Trente mille Allemands allaient entrer aux
Champs-Elysées le 1er mars.
(7) Les canons furent transportés aux
Batignolles, à Montmartre, à Belleville et
place des Vosges, Voir Vuillaume, Mes cahiers
rouges, IV, 167.
(8) Arthur Arnould.
(9) Elie Reclus, la Commune au jour le jour,
Schleicher, éditeur.
(10) C’est principalement à Jourde et à Varlin
que revient l’honneur de cette réorganisation.
On put constater alors l’inutilité d'un grand
nombre de hauts fonctionnaires, véritables
parasites que la faveur dote de grasses
sinécures.
(11) Lissagaray, Histoire de la Commune de
1871, librairie Dentu, page 104.
(12) Elie Reclus, page 36.
(13) Parmi les adhérents à cette ligue on peut
citer ; Maurice Lachâtre, Isamberl,
l’architecte Émile Trélat, les peintres
Manet et Jobbé-Duval, Beslay, Frédéric
Morin, Loiseau-Pinson, Stupuy, André Lefèvre,
Mario Proth, Yves Guyot, Chauvin, Paraf-Javal,
etc... — Les journaux le Rappel, le Temps, le
Siècle, le National, la Vérité, se rallièrent
au même programme, ainsi que les chambres
syndicales de patrons et d’ouvriers. —
Cependant quelques députés refusèrent leur
adhésion : Louis Blanc, H. Brisson,
Edmond Adam, Tirard, E. Farcy, Peyrat, Edgar
Quinet, Langlois et Dorian furent assez
aveugles pour se fier à l’Assemblée, supposant
contre toute évidence qu’elle n’oserait pas
attaquer la République. Leur inertie reste
inexplicable.
(14) Lissagaray, page 181, — Vuillaume, IV,
page 185 et suivantes.
(15) Ancien officier de marine, Luillier avait
une certaine instruction militaire et « quand
il n’était pas brûlé par l’alcool, des moments
de lucidité à faire illusion ».
(16) Camille Pelletan, la Semaine de mai, page
14.
(17) Je résume le récit de Lissagaray, page
182
(18) Lissagaray, page 184.
(19) Lissagaray.
(20) Cette simplicité contrastait avec le luxe
de dorures qui avaient rendu ridicules
Bergeret et son état-major.
(21) Lissagaray, page 204.
(22) Il y avait 6.000 malades dans les
hôpitaux et les ambulances.
(23) Cluseret à la guerre, Jourde aux
finances, Viard aux subsistances, Paschal
Grousset aux relations extérieures, Frankel au
travail et aux échanges, Protot à la justice,
Andrieu aux services publics, Vaillant à
l’enseignement, Raoul Rigault à la sûreté
générale.
(24) Les Cahiers rouges de Vuillaume en
fournissent beaucoup
d’autres.
(25) Les lecteurs des Cahiers se souviennent
des intéressants détails donnés par Vuillaume
(IV, 213, et VI, 360) sur la fameuse pièce au
trident.
(26) Georges Bourgin, Histoire de la Commune,
Cornély, éditeur, page 116. — «
L’administration de Jourde était jugée si
bonne qu’on lui refusa la démission qu’il
donnait à l’occasion de l’élection du Comité
de Salut public. »
(27) Tous ces gens-là sont morts pauvres.
(27) Voir Georges Bourgin, page 126 et
suivantes,
(28) Journal officiel des 18, 24 et 27
avril.
(29) La question fut posée dès le 27 avril.
(30) « La plus belle armée du monde » selon
Thiers. Ce dont la Commune ne semble pas
s’être rendu compte, c’est que, si elle eût
triomphé, même partiellement, les Allemands se
fussent unis aux Versaillais pour
l'écraser.
(31) Georges Bourgin.
(32) Tous repris de justice, sans doute!
(33) Georges Bourgin.
(34) Les renseignements suivants sont extraits
de notes biographiques écrites par Flourens
lui-même et reproduites dans l’ouvrage d'Elie
Reclus, la Commune au jour le jour, page 97.
|
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Livre
X
: 1871 - LA COMMUNE
- Cahier de la Quinzaine : 7ème cahier
de la 13ème série
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DELBROUCK
|
Une
peinture de M. de Neuville - Les
dernières cartouches (1873)
|
Chapitre II :
La conciliation armée. — Lettres de madame
Pape. — Intervention de la
franc-maçonnerie. — Delbrouck médiateur.
— Dombrowski à Neuilly.
« C’est
pourquoi le penseur frémissant est forcé
D’employer la lumière à des choses sinistres
;
Devant les rois, devant le mal et ses
ministres.
Devant ce grand besoin du monde, être
sauvé,
Il sait qu’il
doit combattre après avoir rêvé.
» Victor Hugo
Dans la Légion du Génie auxiliaire, Delbrouck
n’accepta pas le commandement en chef qui lui
fut offert après le départ de Viollet-le-Duc et
de nombreux officiers supérieurs, mais il y
conservait une influence considérable, parce
qu’il était aimé et vénéré de tous.
Persuadés qu’en continuant leurs travaux de
fortification, ils défendaient non seulement
Paris, mais la République menacée, presque tous
nos soldats et quelques-uns de nos officiers se
rallièrent à la Commune. Je fis comme
eux.
Delbrouck ne se lassait pas de répéter : « Il
faut à tout prix éviter l’effusion du sang. »
Nous n’avions qu'une idée, qu’un but, la
conciliation, l’apaisement. Mais nous
comprenions aussi que l’Assemblée de Versailles
ne ferait aucune concession, si elle ne se
trouvait pas en présence d’un peuple armé,
résolu à soutenir par la force ses justes
revendications.
Thiers avait déclaré la guerre à Paris, quand
furent incarcérés les généraux Chanzy (1) et de
Langorian.
Delbrouck les visita dans leur prison et fit
passer leur correspondance à leurs familles. Son
éloquence contribua assurément beaucoup à les
faire mettre en liberté. (2) Comme pendant
le premier siège, nos travaux, purement
défensifs, consistaient à réparer les brèches
faites aux remparts ou dans les forts. Nous
installions pour les canons des embrasures, et
pour les hommes des abris blindés qui ont sauvé
la vie à plus d’un soldat.
Delbrouck n’a jamais porté d’armes, ni sabre ni
revolver. Mystique, un peu à la façon de
Tolstoï, il a toujours écouté la voix intérieure
qui lui disait de se laisser tuer plutôt que de
se défendre par le meurtre.
Dans l’anarchie actuelle des relations
internationales, il est à souhaiter que, si de
pareils sentiments venaient à se généraliser, ce
soit d’abord en Allemagne. On ne peut
méconnaître leur beauté ; l'avenir leur
appartient, avenir encore lointain, hélas! — La
puissance de suggestion de notre capitaine était
si grande que nous la subissions avec la
certitude de suivre le droit chemin.
Pacifiste en théorie, j’aurais voulu atténuer à
mes propres yeux la contradiction apparente
entre mes principes et mes actes. — Je ne suis
pas de ceux qui se résignent facilement à être
illogiques. — J’ai la satisfaction de n’avoir
pas tué de ma main ; je n’ai pas tiré un coup de
fusil et je n’ai pourfendu personne. Cependant,
il faut l’avouer, la distinction est subtile
entre la légitime défense et l’attaque
meurtrière. Les embrasures que nous
construisions pour les canons, les tranchées
derrière lesquelles s’abritaient les tirailleurs
nous rendaient complices d’odieuses mais
nécessaires boucheries. On trouvera singulière
notre façon de comprendre la conciliation,
mais il y a des circonstances plus fortes qu’une
volonté individuelle.
2
Dame Pape-Carpentier à Paul M. - Versailles,
23 avril 71.
Pardonnez-moi celte
insistance, (3) cher Monsieur Paul, et voyez-y
moins la marque d’une amitié pourtant très
réelle, qu’une preuve du prix que
j’estime votre existence et votre action pour
le triomphe même de l’idée que vous
croyez servir. L’heure n’est pas venue
où le sang des justes est fécond. Elle n’est
pas venue, ou plutôt elle est passée. C’est
par la vie et la pensée qu’il faut désormais
combattre pour la justice, non par l’homicide,
sous quelque drapeau qu’il s’accomplisse. Un
coup de canon n’est pas une raison, et le
triomphe ainsi obtenu est une défaite pour le
succès définitif. C’est maintenant qu’il faut
dire : malheur aux victorieux !
Mais le malheur est
aussi pour la marche du progrès. Le sang versé
pour la République est la plus grande
accusation que les populations portent contre
elle. Et moi je lui en voudrais amèrement de
faire périr des hommes comme vous et notre
digne ami M. D. (Delbrouck).
Je dois aussi vous
prier de repasser tout ce que je vous ai dit
sur la complexité de moteurs et d’agents qui
se trouvent au fond du mouvement actuel. (4)
Les nouveaux renseignements que j’ai
recueillis ne font que confirmer ce que je
vous ai déjà dit à ce sujet. Si vous devez un
jour causer à votre admirable mère la douleur
épouvantable de n’avoir plus qu’un cadavre
ensanglanté, dans les bras qui ont presse tant
de fois un fils chéri, attendez encore, afin
de ne pas empoisonner cette douleur par la
pensée d’un sacrifice inopportun.
Je vous serre la main,
cher monsieur Paul, avec les plus
maternelles supplications d’un cœur tout
dévoué à vous et à la République. Embrassez
pour moi votre mère et votre sœur. Que je
voudrais pouvoir dire à M. D. tout ce que
je pense et l’arrêter lui aussi. La vue
et la pensée de sa pauvre petite Marie me
tue.
Allons, cher monsieur,
à bas l’orgueil, et du cœur, du cœur, du
coeur, de la tendresse pour ceux qui vous
aiment, de l’humanité pour tous.
Madame Pape à Madame
Milliet. - Compiègne, 30 avril
1871.
Chère
amie,
Donnez-moi de vos
nouvelles et de celles de votre cher
fils, de vos chers enfants. M. Paul a-t-il
reçu ma lettre de Versailles ? Qu’en est-il
advenu? Je pense à vous sans cesse, ce n’est
point une exagération. Mon cœur et mon esprit
sont tendus vers vous avec une angoisse
inexprimable. J’apprends à l’instant que vous
ne souffrez plus de la faim, c’est un
soulagement. Si j’apprenais que vous êtes tous
bien portants, je respirerais. Quand je dis
tous, je pense à M. Delbrouck aussi et à
sa chère petite Marie. Mon Dieu! faut-il
assister à cette lutte monstrueuse et héroïque
à la fois? L’histoire ne vit rien de
pareil. Est-ce l’enfantement dont parle
l’Évangile? Est-ce la convulsion de l’agonie?
Non, non, la France expie, mais elle ne mourra
pas. Paris enfante dans la douleur ; il se
rachète par le martyre. Paris est un fou
sublime. Ne dites pas cela à votre
fils.
De vos nouvelles de
grâce ; nous embrassons de tout coeur vous et
Louise, et moi je vous aime du coeur le plus
dévoue.
Marie
Si vous pouviez nous
envoyer quelques journaux sous enveloppe, cela
nous ferait un plaisir extrême.
Ma mère répondit à Madame Pape.
Pour moi, je ne crois pas avoir écrit une lettre
à cette époque ; nous avions autre chose à
faire. Il ne me reste que mes souvenirs.
3
Le 17 avril, la Commune de Lyon avait envoyé à
Paris M. Barodet « pour offrir ses bons services
aux patriotes de la conciliation ». — Cent sept
chambres syndicales de patrons et d’ouvriers,
représentant plus de cent mille citoyens,
déléguèrent dans le même but une commission de
dix-huit membres au gouvernement de
Versailles.
Dufaure, ministre de la Justice, répondit avec
une dureté ironique « qu’il adorait la
conciliation, mais après le triomphe
».
Le 25 avril, quatre gardes nationaux, surpris
par des chasseurs à cheval, avaient déposé leurs
armes. Un officier survint et déchargea sur eux
son revolver. « Deux furent tués ;
les autres, laissés pour morts, se traînèrent
jusqu’à la tranchée voisine, où l’un d’eux
expira ; le quatrième fut transporté à
l’ambulance. »
Le lendemain, Léo Meillet raconte à la Commune
cet assassinat. L’indignation secoue les plus
modérés. Lissagaray a donné une sorte de
procès-verbal de cette séance : « Cela crie
vengeance! s’écrie-t-on, il faut user de
représailles. Fusillons les prisonniers que nous
avons entre les mains. » — Plusieurs : «
L’archevêque de Paris ! » — Antoine Arnaud : «
Qu’on exécute publiquement douze gendarmes! » —
Tridon : « Pourquoi prendre douze hommes
contre quatre ? Vous n’en avez pas le
droit? » — Ostyn s’oppose aux exécutions.
— Vaillant : « C’est la propriété qu’il
faut frapper. » — Avrial et Jourde : «
Qu’on procède légalement! » — Arthur
Arnould : « Qu’on s’en prenne à Thiers en
démolissant sa maison! » — Le généreux Cambon se
leva : « Si les gens de Versailles fusillent nos
prisonniers, que la Commune déclare devant
la France, devant le monde, qu’elle respectera,
elle, tous les prisonniers qu’elle fera.
»
La discussion devenait très vive, lorsque
l’annonce d’une délégation de francs-maçons
imposa un peu de calme. Ranvier les conduisait :
ils proposaient d’aller planter les bannières
maçonniques sur les remparts : « Si une seule
balle les touche, les francs-maçons
marcheront d’un même élan contre l’ennemi
commun. »
« L’intervention de cette puissance mystérieuse
avait jeté un grand espoir dans Paris. Le
29 au matin six mille frères, représentant
cinquante-cinq loges, étaient rangés dans le
Carrousel... Une musique grave et d'un caractère
rituel précédait le cortège : des officiers
supérieurs, les grands maîtres, les membres de
la Commune et les frètes avec le large ruban
bleu, vert, blanc, rouge ou noir, suivant
le grade, suivaient, groupés autour de
soixante-cinq bannières pour la première fois
paraissant au soleil. Celle qui marchait en
tète, la bannière blanche de Vincennes, montrait
en lettres rouges la devise fraternelle : «
Aimons-nous les uns les autres. » Une loge de
femmes fut surtout acclamée.
« Un ballon libre, marqué des trois points
symboliques, alla semer dans l’air le manifeste
de la Franc-Maçonnerie.
« La bannière blanche fut dressée au poste le
plus périlleux, l’avancée de la porte Maillot.
Les Versaillais cessèrent leur feu. — Au pont de
Courbevoie, devant la barricade versaillaise, un
officier reçoit les délégués et le général
Montaudon leur permet de se rendre à Versailles.
» (5)
Mais Thiers, résolu à ne rien accorder, ne
voulait pas même admettre la députation. Le
lendemain les balles versaillaises trouaient les
bannières.
A son tour, «l’Alliance républicaine des
départements » vint adhérer à la Commune.
Millière présenta à l’Assemblée une foule
nombreuse de citoyens originaires de la
province.
Un congrès réuni à Lyon déclara responsable
devant la nation souveraine celui des deux
partis qui repousserait la conciliation. —
Thiers menaça d’envoyer vingt-cinq mille hommes
contre la ville rebelle.
Quand Thiers eut lancé sa première bombe contre
Paris, nous pensions que tous les députés de
Paris qui étaient encore à Versailles
protesteraient solennellement contre cette
infamie et viendraient prendre avec nous leur
part du danger. Nous avions rêvé que Louis
Blanc, que Langlois, que Dorian, que Farcy, que
Brisson, que Victor Schœlcher, qu’Edgar Quinet
iraient se poster à la porte Maillot, et,
devant les Vinoy, les Charette, les
Cathelineau, les Gallifet, ils étendraient
la main : « Nous défendons de toucher à Paris! »
Oui, nous rêvions cela. Nous nous
trompions. Un seul a agi, un seul s’est employé
pour la conciliation : Victor Schœlcher. Il
publia avec Floquet et Lockroy la proposition à
l’Assemblée d’un traité de paix. »
(6)
Lorsque Schoelcher, Lockroy et Floquet portèrent
à Versailles ce projet de transaction Thiers ne
voulut pas reconnaître aux Fédérés la qualité de
belligérants et refusa tout armistice. Victor
Considerant ne fut pas plus
heureux.
Delbrouck entreprit d’agir seul. A deux ou
trois reprises il essaya de s’interposer
comme médiateur entre l’Hôtel de Ville et
Versailles. « Et le voilà qui court de l’un à
l’autre, fort maltraité d’ailleurs des deux
parts. Il traversa plusieurs fois les lignes,
marchant la nuit aussi bien que le jour. Une
fois il fut arrêté aux postes versaillais,
retenu avec des malfaiteurs et conduit sous la
pluie jusqu’au quartier de Longjumeau. »
(7)
C’est, je crois, pendant la première absence de
mon capitaine que je fus chargé de conduire de
nuit, à la porte Maillot, un petit détachement
de sapeurs. Je commençai par placer mes hommes
un peu à l’abri derrière un épaulement, puis je
me mis à la recherche du colonel qui
devait nous expliquer le travail à faire. Epuisé
de fatigue, il s’était jeté un instant tout
habillé sur un lit, dans une maison voisine que
l’on m’indiqua. Le colonel se leva aussitôt et
me conduisit à la redoute construite en avant de
la porte Maillot. Là, une importante batterie
commandait la grande avenue de Neuilly. Mais le
tir des Versaillais était si précis que la
plupart des embrasures avaient été démolies. A
la place de l'une d’elles surtout il n’y avait
plus qu’un monceau des décombres : « Vous le
voyez, me dit le colonel, ils ont de bons
pointeurs. Nos artilleurs ont dû se retirer avec
leurs pièces, mais je vais les faire revenir,
aussitôt que vous aurez réparé le dégât. »
Pendant toutes ces explications, le colonel,
avec une bravoure que j’admirai, se tenait
debout au milieu de l’embrasure la plus
maltraitée, à l’endroit le plus périlleux. Le
jour n’était pas encore levé et le canon
tonnait, un peu moins fréquemment, il est
vrai, à cette heure matinale. Nos sapeurs
m’attendaient, et, avisant près de là un
chantier de construction, l’un d’eux me donna
l’idée de réquisitionner quelques poutres pour
hâter l’exécution de notre
travail.
Deux par deux, nos hommes prirent sur
leurs épaules de lourds madriers. Nous
traversions la grande place nue qu’on nomme
rond-point de la porte Maillot, quand un obus
tomba tout près de nous. Un éclat vint frapper
dans le dos l’un des porteurs qui s’aplatit sur
le sol, à demi écrasé par la poutre. Au lieu de
s’enfuir, son compagnon, avec une présence
d’esprit et un dévouement vraiment admirables,
s’agenouilla près du blessé, dégagea la plaie du
vêtement qui la couvrait et la suça longuement
en recrachant bien vite le sang. Les matières
explosibles sont en effet des poisons dont on
peut atténuer la virulence en traitant une
blessure comme une piqûre de serpent. C’est
probablement le courage de ce brave homme qui
sauva la vie de son camarade.
Cependant quelques-uns de nos sapeurs avaient
été pris d’une sorte de panique et s’étaient
dispersés derrière les maisons. Pour les
rallier, j’employai un moyen qui m’avait déjà
réussi une autre fois : Je me plaçai à l’endroit
même où l’obus venait de tomber et, alignant ma
petite troupe, je commençai à faire l’appel. Je
n’avais pas fini, que les fuyards, revenus en
hâte, répondaient : « Présent! » J’aurais su
leurs noms et ils craignirent de passer pour des
lâches.
Je les conduisis à la redoute, mais là, quand
ils virent l’état lamentable de la
batterie, ils commencèrent à murmurer : «
On veut nous faire tuer. Ce sont des traîtres
qui commandent de pareils travaux! », et
quelques mécontents semblaient prêts à refuser
d’obéir. Alors, me souvenant de l’exemple que
venait de me donner le colonel, je montai debout
au milieu de l’embrasure en ruines et, pendant
que les obus passaient par dessus nos têtes,
j’expliquai le travail à faire et son importance
: « Si les obus tombent trop près, abritez-vous
dans la tranchée ; en attendant : à la
besogne, et vivement! » Aucun ne refusa et le
travail fut exécuté avec un zèle et une rapidité
dont le colonel nous fit compliment.
C’est là, je crois, le seul bien petit exploit
que j’aie accompli, et je l’avoue, je ressentis
aussitôt après une sorte de fatigue
physique provenant sans doute de l’effort de
volonté que j’avais du faire.
Notre compagnie fut appelée dans des directions
très diverses, le plus souvent hors de
l’enceinte, dans les forts, ou à Neuilly. Nos
travaux furent commandés par La Cécilia et son
état-major, mais je n’ai pas eu l’occasion
d’être placé directement sous les ordres de
Rossel. Ce vaillant officier s'était rangé comme
nous sans hésitation « du côté du parti
qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas
dans ses rangs de généraux coupables de
capitulation ».
Delbrouck connaissait personnellement
quelques-uns des membres du Gouvernement de la
Défense nationale. Une seconde fois, il quitta
l’uniforme, franchit, je ne sais comment, les
lignes des assiégeants, et parvint à se faire
introduire auprès d’Ernest Picard. Il plaida
éloquemment la conciliation et fut écouté avec
une certaine bienveillance. Cependant le
ministre ayant jugé ses propositions
inacceptables, lui demanda :
— Et maintenant, qu’allez-vous
faire?
— Je vais rejoindre ma compagnie, reprit
simplement Delbrouck.
Et vous ne faites pas immédiatement arrêter cet
homme! s’écria avec indignation un secrétaire
présent à la scène. Mais l’autorité morale de
Delbrouck était telle qu’il inspirait le respect
même à ses ennemis. Il revint attristé, non
découragé ; au contraire, plus que jamais résolu
à défendre les droits de Paris.
Le Comité central considérait toute tentative de
conciliation comme une trahison. Les démarches
de Delbrouck avaient été dénoncées, il
commençait à devenir suspect et, sans la
protection de Delescluze, il eût été déjà
arrêté. Le commandant Roselli-Mollet, qui le
faisait surveiller, profita de sou absence pour
envoyer à la caserne Lowendal l’ordre suivant :
« La première compagnie de la Légion du Génie
partira immédiatement pour se mettre à la
disposition du général Dombrowski. En cas
de refus, faire arrêter le capitaine.
»
Cet ordre me fut remis, à moi simple sergent,
vers quatre heures du matin. Pas un de nos
lieutenants à la caserne! Réunissant à la hâte
les quinze ou vingt hommes de la compagnie, que
nous avions sous la main, (8) je partis
aussitôt.
Dombrowski avait installé ce jour-là son
état-major dans une serre, au fond d’un jardin,
entre le boulevard Inkermann et la rue Borghèse.
Notre petit détachement, placé avec quelques
autres sous les ordres d’un capitaine que nous
ne connaissions pas, arriva de grand matin. Le
général était assis devant une table couverte de
plans. C’était un homme de petite taille, à la
moustache blonde, aux yeux d’un bleu pâle,
scrutateurs et pénétrants derrière leurs
lunettes d’or. Sa physionomie était calme,
impassible et énergique. Il se leva et donna à
nos officiers des instructions très précises : «
Vous traverserez la rue Perronet. Une
mitrailleuse versaillaise est installée au
bout de cette rue, qu’elle balaie régulièrement.
Vous attendrez qu’elle ait tiré, et vous
donnerez à vos hommes l’ordre de traverser
rapidement, en abritant leurs têtes au moyen des
pelles et des pioches. Vous remplacez des
troupes qui ont passé toute la nuit dans les
maisons du boulevard d’Argenson. Les Versaillais
occupent l’autre côté de ce boulevard. Entassez
les meubles et les obstacles derrière les portes
cochères ; pendez les matelas des lits
devant les fenêtres et recommandez de ne les
soulever que pour tirer sur les assaillants.
Vous serez remplacés à la tombée de la nuit.
»
Ces conseils étaient excellents, ils furent
suivis à la lettre. Arrivés à l’angle de la rue
Perronet, nous attendîmes que la mitrailleuse
eût tiré. Les coups se succédaient à courts
intervalles, avec une régularité formidable. A
peine le fracas de la décharge eût-il été
entendu, que nous nous élançâmes au pas de
course. Mais nous fûmes salués par une
vive fusillade. J’avais à mes côtés un brave
garçon jeune et vigoureux, nommé Lazerges;
il tomba frappé de cinq blessures et m’entraîna
dans sa chute en criant : « Vive la
Commune ! » Son corps m’avait préservé ;
aucune balle ne m’avait atteint. Je me relevai
vivement et nous entrâmes par les jardins dans
la maison que nous étions chargés de défendre.
Les Fédérés que nous allions remplacer étaient
épuisés de fatigue, sanglants, noirs de poudre
et dans un état de surexcitation indicible, les
yeux fiévreux, la parole brève. Ils nous
donnèrent quelques indications précieuses :
monter aux étages supérieurs d’où l’on dominait
mieux l’ennemi, et même sur les toits pour faire
un feu plongeant ; s’abriter derrière les
cheminées. — Ils partirent, emportant
quelques blessés.
Je n’oublierai jamais cette scène. On parlait
peu. Chacun s’embusquait de son mieux à côté des
fenêtres sur lesquelles les balles pleuvaient.
Comme un chasseur à l’affût, chaque sapeur
glissait le canon de son fusil derrière le
matelas, qui formait une sorte de bouclier
suspendu, lançait un regard furtif au dehors
pour viser, lâchait la détente et se retirait.
Un jeune ouvrier nommé Mazier, doux et honnête
garçon qui avait été l’ordonnance du lieutenant
de Vesly pendant le premier siège, fut de suite
blessé à l’épaule.
Cependant les Versaillais, qui occupaient
l’autre côté du boulevard d'Argenson, recevaient
des renforts. Les maisons s’emplissaient de
soldats dont la fusillade devenait de plus en
plus nourrie et plus meurtrière. Puis voici que
l’artillerie s’en mêla. Le toit de la maison que
nous occupions s’effondra sous un obus. Notre
situation était à peu près celle des soldats
représentés dans le tableau célèbre intitulé : «
Les dernières cartouches ».
Déjà les sapeurs versaillais commençaient à
frapper à coups de haches contre la porte
cochère, prête à céder sous leurs efforts. Pour
tirer sur eux, il eût fallu se pencher en dehors
des fenêtres, et c’était une mort certaine. Sans
doute il eût été plus héroïque de nous faire
tuer jusqu’au dernier ; mais la position n’était
plus tenable. Le capitaine, très calme, ne
voulant pas nous laisser prendre et fusiller
inutilement, ordonna la retraite. Nous partîmes
en bon ordre, précédés des morts et des blessés
que nos hommes portaient sur leurs épaules. Il
fallut traverser de nouveau la rue Perronet,
mais cette fois la mitrailleuse ne tira
pas. (9)
Dombrowski, avec son jeune frère, se promenait
de long en large sur le boulevard Inkermann,
région où tombait une véritable pluie de balles
mortes. En nous voyant revenir avant la nuit, il
fronça le sourcil, mais le funèbre défilé lui
fit comprendre que la partie était momentanément
bien compromise sur ce point.
Nous étions brisés, plus encore par l’émotion
que par la fatigue. — Pour ma part, je n’ai
jamais éprouvé cette réaction qui fait affluer
le sang au cerveau, cette colère aveugle qui
fait voir rouge, je me demandais ce que
Delbrouck aurait fait à ma place. Nous ne
pouvions pas refuser d’obéir à un chef qui nous
ordonnait de mettre une maison en état de
défense, et d’autre part, comment oublier que,
derrière cette porte prête à céder,
j’aurais pu voir surgir mon frère? L’idée
de brûler la cervelle à un Français ou de lui
enfoncer ma baïonnette dans le ventre, me
faisait horreur. Qu’aurais-je fait s’il eût
fallu me défendre dans une lutte corps à corps?
J’ai peine aujourd’hui à analyser les sentiments
complexes qui m’agitaient. L’instinct de
la conservation l’eût-il emporté sur le profond
respect que j’ai toujours eu de la vie humaine,
ou bien, disciple de Delbrouck, me serais-je
laissé tuer plutôt que de devenir un assassin?
Je l’ignore. (10)
Une longue hérédité nous a façonnés de telle
sorte que nous ne pouvons refuser notre
admiration au courage physique, nécessaire tant
que la guerre subsistera. Digne de respect et de
récompense au point de vue militaire et
patriotique, cette fureur sanguinaire n’en reste
pas moins odieuse au point de vue
humain.
Quant à nous rendre, l’idée ne nous en vint pas
un seul instant.
Plus opiniâtre que Ducrot, Dombrowski ne se
tenait pas aisément pour battu. Il nous fit
créneler les murs des jardins et mettre en état
de défense quelques maisons de la rue Perronet.
Enfin, l’artillerie qu’il réclamait vainement
depuis longtemps étant arrivée, la situation
changea. Bientôt la mitrailleuse ennemie était
réduite au silence, et, le général nous ayant
accordé un repos dont nous avions grand besoin,
nous regagnâmes la caserne, pendant que les
Fédérés, avec un entrain admirable, reprenaient
à l’assaut les positions un instant perdues.

Le lendemain, ma mère, visitant l’ambulance du
Luxembourg, apprit de nos blessés les dangers
que nous avions courus. Son inquiétude était
extrême. Ce fut peut-être sur ses instances, —
je le suppose du moins, — que M. Delbrouck me
chargea de l’inspection de notre
casernement. J’avais à indiquer le nombre des
lits disponibles. De plus, la caserne Lowendal
contenait un important dépôt d’effets
d’équipement, et de nombreux détournements
avaient été commis de nuit. J’organisai une
active surveillance et, avec l’aide d’un jeune
architecte, je commençai un plan et un
inventaire des dortoirs. Mais ces fonctions
pouvaient être remplies par des hommes plus âgés
que moi et je demandai souvent à mon capitaine
de l’accompagner dans ses travaux aux
avant-postes.
Louise M. à son père – Paris, le 24 avril 71.
Je voudrais bien
aller te rejoindre à la Colonie, mais nous ne
pouvons pas laisser Paul et Alix, car ils sont
continuellement exposés. Alix s'est faite
ambulancière et suit Henri partout. Elle a été
au fort d’Issy, elle est maintenant au fort de
Vanves. La vie qu’elle mène est très fatigante
et pleine de dangers ; elle est vraiment
courageuse ; quel dévouement! mais on doit
être bien heureuse de se rendre
utile.

Maman,
Marie Delbrouck et moi nous allons tous les
jours à l’ambulance du Luxembourg pour voir
les blessés de la compagnie de Paul. On
a fait l’amputation d’un bras à Mazier. Un
autre, Lazerges, blessé à Neuilly, a reçu cinq
balles à la tête. Il a entraîné Paul dans sa
chute. Il se tenait la tète d’une main, de
l’autre il prit son képi et étendit le bras en
criant : Vive la République ! Vive la
Commune! Paul n’a qu’une légère écorchure au
genou. (11)
C’est triste de voir
tous ces martyrs de la République victimes de
leur courage et de leur dévouement. Il y a des
blessures atroces, des ventres fendus, des
crânes à moitié emportés ; cela fait mal
d’entendre les gémissements de douleur.
Le capitaine Lefort de la 2° compagnie a reçu
une halle en pleine poitrine, elle est
ressortie par le dos. Il a un poumon traversé,
cependant il est si vigoureux qu’on espère le
sauver. Il mange déjà des
côtelettes.
M. Delbrouck et un
autre monsieur, munis d’un laissez-passer de
la Commune, se sont rendus à Versailles pour
lâcher de faire entendre raison aux Ruraux ;
mais avec des crétins pareils il n’y a pas de
conciliation possible. Des gendarmes les ont
arrêtés. Si on avait trouvé leur
laissez-passer de la Commune, ils auraient été
fusillés sur-le-champ, mais, ils l’avaient
mâché et jeté en boulettes. Ils sont restes
plus de 24 heures sans manger, conduits entre
deux gendarmes comme des malfaiteurs, insultés
tout le long du chemin. Les Versaillais
criaient ; « Voyez! ont-ils l’air assez
canailles! » — Quand nous racontions cela à
nos pauvres blessés, au Luxembourg, ils
étaient indignés, surtout le brave Lazerges ;
il en pleurait de rage. Quand ils parlent de
M. Delbrouck et de Paul, c’est avec
enthousiasme et vénération ; tous donneraient
leur vie pour eux. Enfin M. Delbrouck a pu,
non sans peine, accomplir sa mission ; mais
parler aux Ruraux, autant vaudrait parler à
une bûche. — On dit que l’Assemblée va
demander secours aux Prussiens ; cela ne
m’étonne pas, ils sont assez lâches pour cela.
En tout cas, ce n’est pas à nous à céder, nous
ne plierons pas, — Lorsque les païens
voulaient forcer les chrétiens à adorer leurs
dieux, ils ne demandaient qu’une petite prière
à Jupiter ; c’était bien peu de chose, et
cependant ceux-ci préféraient la mort. Ils
avaient la foi. Nous aussi nous avons la
notre, nous voulons la République. Les
royalistes veulent l’escamoter et nous faire
adorer leur fétiche, un roi! Espérons que les
honnêtes gens triompheront de la réaction ;
sinon, nous serons encore heureux d’avoir fait
notre devoir, d’avoir défendu le progrès et
la liberté, et de mourir martyrs de la
République.
De quel droit
l’Assemblée vient-elle se mêler des affaires
de Paris? Ce troupeau d’oies n’a rien fait, si
ce n’est du mal. La Commune, elle, a
brûlé la guillotine ; ses décrets ont
toujours en vue l’amélioration physique et
morale du peuple. — On a réquisitionné
les vicaires de Saint Jacques. Brigitte et
Madeleine (Pape) les ont vus qui traversaient
l’église tout effarés. Ils étaient déguisés en
hommes, avec des moustaches postiches et des
culottes. Ils gardaient leur chapeau gibus
pour cacher leur tonsure ; ils avaient un
cigare à la bouche et une dame au
bras.
Madame Milliet à M, Félix
Milliet - Paris, 4 mai 71.
Mon cher ami, j’ai
reçu ton petit mot. Pour te répondre je
dois mettre ma lettre dans une enveloppe
mystérieuse, et je n’aime pas ces
mystères, n’ayant rien à cacher. Les occasions
ne me manqueront pas pour t’écrire, mais toi,
prie les personnes qui viendront à Paris d’y
mettre tes lettres à la poste, cela est
facile. Quant à revenir auprès de nous
dans l’état de santé où tu es, je ne vois pas
ce que tu viendrais y faire ; reste
paisiblement à bêcher ton jardin. J’ai bien
souvent l’envie d’aller te rejoindre à la
Colonie, mais je serais trop inquiète des
enfants; j’attendrai un armistice. Les choses
sont tellement tendues qu’elles ne peuvent
rester longtemps dans cet état. A Paris on
ferait bon marché de la Commune qui fait
sottises sur sottises, si on ne
détestait pas davantage
l’Assemblée.
Madame Milliet à M. Félix
Milliet - Paris, 13 mai 71.
Nous sommes bien
peinés de la longue durée de ce triste état de
choses. Quand Paris aura ses franchises
municipales (et il faudra bien qu’il finisse
par les avoir), il les aura bien gagnées.
Comme dans tous les sièges, les assaillants
perdent plus de monde que la place. Il y a eu,
dit-on, trois mille tués et blessés du côté
d’Ivry, Fédérés et Versaillais; ces
derniers y étaient bien pour les deux
tiers. Depuis hier matin et toute la
nuit nous entendons le canon et la fusillade;
nous ne connaissons pas encore les
résultats. Généralement, après ces
massacres, les deux partis se trouvant
au même point. A Neuilly, depuis 15 jours, les
uns prennent une barricade, le lendemain les
autres la reprennent.
Notre espoir c’est
que les grandes villes réclament comme Paris
les franchises municipales. L’Assemblée
n’oserait pourtant pas bombarder toutes les
villes au-dessus de vingt mille
âmes.
Le pauvre fort d’Issy
est en triste état ; il se fera probablement
sauter, mais la position ne sera pas plus
tenable pour les Versaillais que pour
les Fédérés.
J’espère que tu ne
crois pas un mot de tous les mensonges débités
par les journaux de Versailles. Il est
impossible d’être de plus mauvaise foi. Le
gouvernement s’obstine à considérer la
révolution de Paris comme le fait d’une
poignée de factieux. Une poignée de factieux
qui a fait fuir le gouvernement et qui tient
en échec la plus belle armée que l’on ait
jamais vue, et cela depuis six semaines, et
ils n’ont pas fini. Ils devraient comprendre
qu’il y a là quelque chose au fond, une idée
qui vaut la peine d’être discutée ; mais non,
ils sont aveugles, comme tout ce qui est vieux
et destiné à tomber. Pour moi je crois que
c'est l’enfantement laborieux d’une, ère
nouvelle, et non point l’agonie de la France.
Je regarde et j’écoute. Le grand malheur c'est
le, manque d’hommes supérieurs ; les uns sont
trop vieux, les autres sont des fruits verts,
pas mûrs du tout.
Alix est à
Levallois-Perret, toujours bien exposée, mais
remplie d’entrain et même de gaieté, autant
qu'il est possible d’en avoir dans d’aussi
pénibles circonstances.
|
Notes du
chapitre II
(1) A la gare d'Orléans, on avait vu un
officier général en grand uniforme. Il fut
arrêté. On croyait tenir d’Aurelle, c’était
Chanzy. Léo Meillet le protégea en le faisant
entrer dans la prison du secteur.
(2) Chanzy dut faire la promesse écrite de ne
pas servir contre Paris. — De son côté Victor
Considerant, qui connaissait Raoul Rigault,
parvint à faire mettre en liberté M. Émile
Allard, ingénieur des Ponts et Chaussées,
injustement arrêté et qui sans cette
intervention, eût probablement péri.
(3) C’était la seconde lettre que Madame Pape
m’écrivait pour me dissuader de me rallier à
la Commune.
(4) Assurément des éléments très disparates
s’y trouvaient réunis; néanmoins tous
restaient d’accord sur un point : le maintien
de la République.
(5) Lissagaray.
(6) Elie Reclus, page 100.
(7) Émile Trélat.
(8) Notre effectif était loin d’être au
complet et, après de longues fatigues, les
hommes mariés avaient parfois la permission de
passer la nuit dans leur famille.
(9) Elle avait probablement été dirigée contre
la maison que nous devions
fortifier.
(10) Le sergent Bérail a su analyser avec une
remarquable précision ce qu'éprouve un
tempérament sanguin et vigoureux dans un
combat corps a corps : « Je me sers de ma
baïonnette rouge de sang, je casse des tètes à
coups de crosse. Je ne me connais plus, ma vue
est troublée, un bruit formidable m'étourdit,
Je suis d'une force prodigieuse, et la
poudre m'a enivré. Mes lèvres sont sèches et
je ne m'aperçois même pas qu'un filet de sang
coule de mon front, » — (Général Ambert,
Récits militaires)
(11) Lazerges m’avait servi de bouclier. Des
cinq blessures qu'il avait revues, trois
étaient à la tête, mais les balles n'avaient
pas pénétré profondément, il avait un sang
vigoureux et réchappa miraculeusement. Mazier
au contraire, pauvre garçon d’un tempérament
scrofuleux, mourut d’une blessure à la
clavicule gauche ; la balle était restée entre
l'omoplate et la tête de l’humérus, et les
chirurgiens ne surent pas l'extraire. |
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Livre
X
: 1871 - LA COMMUNE
- Cahier de la Quinzaine : 7ème cahier
de la 13ème série
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