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Sommaire de la page :


1 - Sur les traces de Flora Tristan...

2 - Flora Tristan, une ancêtre du Féminisme et du Socialisme, par Marthe Bigot (1926)

3 - Première biographie de Flora Tristan par Eléonore Blanc  (1845)

4 - Vidéo avec Mme Michelle Perrot (Flora Tristan : L'émancipation en marche !)  & Bibliographie et documents annexes à consulter...

Sur les traces de Flora Tristan (1803 – 1844)



Par Lionel Mesnard, le 5 juin 2016
Le fil de l’écrit n’a pas de besoin d’intermédiaire, de recherche d’une cohérence, c’est ce qui échappe et qui ne peut être que personnel. L’imaginaire fait d’associations de tous ordres et souvent fait de désordres, reste une piste privilégiée, toutefois l’intime ne doit pas prendre le dessus, il faut savoir le garder à bonne distance, tout en sachant ce que l’on y donne à lire, ne peut que transparaître. Il ne s’agit pas de rejeter l’intimité, mais de lui laisser sa part énigmatique, parfois silencieuse.

La mort est souvent un moyen de rappeler à nous des émotions de tous ordres, et rien n’est plus hors des conventions scientifiques d’en faire l’éloge. L’émoi est une construction avec toutes ses ramifications nerveuses ou physiologiques, mais c’est aussi un champ d’expérimentation, de compréhension du monde, pour y faire face. L’écriture est une réalisation artificielle, qui tente de faire lien avec le réel sans jamais l’atteindre. L’histoire vient comme une bouée utile, pour rappeler que d’autres bien avant nous ont pu avoir les mêmes sentiments, à la recherche de figures apaisantes ou pas, mais ce n’est pas la trace qui importe, ce sont les origines, ce qui nous fonde.

La datation ou la recherche des causes, peut-être généalogique, mais au-delà de la multiplicité des identités politiques ou personnelles, il est question de l’Humanité en souffrance, et de comment une lutte personnelle va s’élargir à des d’autres dimensions humaines et au service de l’émancipation du plus grand nombre, et pas en fonction d'intérêts particuliers. L’on peut même parler de dévotion, d’une volonté surnaturelle face aux lois humaines de l’absurde. Comment faire le lien avec ce qui peut sembler mineur, et qui sait déboucher là, où ce qui nous échappe est fondateur.
Pour sa propre généalogie, mère de trois enfants, il faut retenir qu'elle fut la grand-mère du peintre Paul Gauguin.

L’objet n’est pas d’être généalogiste et de faire filiation, car en matière de coupure sociale être une femme au XIX° siècle, qui plus est, peu identifiée dans la construction du mouvement ouvrier et socialiste, il n’y a pas à affirmer, simplement à constater. Non pas la paternité, mais pourquoi Flora Tristan est la porteuse d’un corpus messianique et politique, que d’autres nommeront plus tardivement et abusivement le marxisme. Quand il est question de courants, propre à une histoire politique avec de très forts antagonismes et la question rarement posée du pouvoir, le nœud de tout problème.

Au hasard d’une recherche et pris au piège de trouver des nouveaux éléments sur la vie de cette femme échappant aux normes de son temps, pour souffler un peu… d'autres travaux. Et coup sur coup, me voilà avec deux amies au service du prolétariat dont une inconnue,  et les deux portées par cet idéal social et mystique. Sachant qu’à quelques mois d’intervalle deux jeunes, deux Rhénans, Marx et Engels se liaient d’amitié à Paris, il disparaissait peu de temps après une des fondatrices ou pilier de l’Union Ouvrière à Bordeaux avec Flora Tristan, un mouvement socialiste démocratique et révolutionnaire ouvrant la voie aux théories  et pratiques de la lutte des classes en France et pas seulement.

Sa vie militante et politique sera relativement courte, mais dense et se concentrant avec son départ pour son Tour de France à l’exemple des compagnons, Il est à noter que ses premiers écrits furent laborieux, une correspondance retrouvée par Jules-Louis Puech. Rien au demeurant ne la prédisposait à l’écriture, et pourtant, c’est ainsi qu’elle va se faire connaître et trouver des soutiens ou souscripteurs comme Béranger, le chansonnier, ou Eugène Sue, l’écrivain, ...

Avec pour accompagnement un premi
er article par Marthe Bigot, il y a de quoi nourrir quelques éléments sur son existence, mais je ne peux que vous inciter à découvrir l’oeuvre de Flora Tristan directement dans ses textes ou éléments de correspondances (entre autres, Eugène Sue lui adressant des félicitations dans son livre l’Union Ouvrière…). Elle apporte aussi sa perception de « 89 », et elle a eu, à peu près la même perception, des similitudes ou intonations sur la bourgeoisie avant Marx et son Manifeste, publié la première fois en 1847… Il existe dans ses livres une vigueur rare, exaltante dans un langage simple, elle laisse aussi un roman philosophique Méphis ou le Prolétaire. J’espère que cette page aidera à la faire un peu plus connaître ! (lire sa bibliographie en bas de page)

Présentation du texte d’Eléonore Blanc, son amie et première biographe


Quelle joie et bonheur de retrouver Flora Tristan, et je le dois à un petit livre biographique d’une inconnue Lyonnaise, se nommant Eléonore Blanc datant de 1845, quelques mois après sa disparition. Elle fut son amie, sa première biographe et le journal La Fraternité en fait mention dans son numéro 5 (mai 1845) avec un article court et un encart pour la publication sur sa dernière page :

« Mme Flora Tristan, si connue par sa sympathie aux douleurs de la classe ouvrière à laquelle elle s'était donnée la mission, par ses écrits et par sa parole, de prêcher l'union comme le seul moyen de salut, vient de trouver en son sein un biographe qui entreprend de rendre hommage à sa mémoire et de retracer sa vie. Il appartenait plus particulièrement à une femme du peuple qui l'a connue, de payer cette dette de la reconnaissance envers celle qui n'est plus. C'est ce que vient de faire Mme Eléonore Blanc (de Lyon). Nous ne saurions trop applaudir à la pensée qui l'a inspirée et aux encourageantes paroles qu‘elle adresse à ses frères les ouvriers, pour les engager au grand travail de leur rédemption. De la part de Mme Blanc, la petite biographie que nous annonçons fait honneur à son cœur sous tous les rapports; de plus, elle témoigne de ce que pourront les femmes quand elles voudront se livrer à l'essor généreux des sentiments dont la nature a données. C'est un bon exemple donné à son sexe. »

Au-delà de la seule émotion de savoir qu’elles se sont connues, Mme Blanc apporte tout plein de petites informations riches et permettant de la découvrir sous un jour idyllique. Flora Tristan disposait d’un caractère entier et son existence jonchée de malheurs, elle avait appris à surmonter toutes les épreuves de la vie. Ce fut une force d’âme, un écho d’outre-tombe, un pied de nez de celle qui avait dit non à son statut de victime et s’était emparée avec talent de sa plume, quitte à venir bousculer les certitudes et tenir un rôle un peu iconoclaste. Apôtre du mouvement ouvrier, elle incarna ce que jamais les dogmatismes purs et durs ne voulurent jamais admettre. Elle a été très peu évoquée dans l’historiographie socialiste ou communiste, son exaltation a dû faire peur, sa foi et ses croyances d’un même élan ont pu charmer, mais ne pas correspondre à des temps et des pratiques athéistes très éloignées de son discours christique.

Eléonore Blanc, sa première biographe a un nom de famille plutôt répandue, elle n’a pas laissé en l’état d’autres traces et donne à son livre un soupçon de mystère. L’apologie est magnifique et sincère, sa biographie fidèle en esprit à ce qu’a pu être Flora Tristan et ce qu’elle a pu exprimer. Cette découverte - me concernant - est tardive, mais dynamisante d’en savoir un peu plus, sur qui était cette grande dame et de pouvoir la lire et inciter à sa lecture ou connaissance. La première découverte de son parcours est venue grâce au livre que Dominique Desanti lui a consacré aux éditions Hachette en1972 (réédité en 2001). J’avais écrit en 2012 un article sur Flora Tristan et sa relation à l’histoire du mouvement ouvrier et ses apports sur le blog Libres Amériques, que j’ai consacré à l’Amérique latine (à lire ici !).

Il existe d’autres ouvrages à son sujet et à peu près toute son oeuvre est disponible ou accessible (à lire en bas de page). Néanmoins il faut pouvoir disposer de certaines clefs pour bien comprendre son parcours intellectuel et politique. Le terme de paria qu’elle a mis volontairement au féminin est la source de ses colères, de ses premiers combats et elle incarne une lutte farouche contre le patriarcat. Féministe de fait, victime d’un mari sadique, ses fuites et voyages vont la fortifier face à l’adversité et du divorce sa première cause, à l’abolition de l’esclavage ou de la peine de mort, son combat se prolonge jusque dans sa volonté d’instruire la classe ouvrière de ses forces insoupçonnées. Une militante qui fit le choix de partager et de faire vivre l’espérance, que résume admirablement bien Mme Blanc : «L'humanité progresse incessamment, mais lentement.»

Si Flora a bien fréquenté les milieux du saint-simonisme, et s’est construite intellectuellement à travers leurs lectures et réunions, à partir des années 1840, s’opère un changement dès plus radical, et avec la création de l’Union Ouvrière, elle participe du camp internationaliste et en terme clair au mouvement « communiste » encore embryonnaire en France. Il est indéniable qu’elle n’est pas ce que l’on peut dire une ouvrière, mais difficile de dire qu’elle a vécu telle une bourgeoise. Sa double appartenance, à la fois française et modeste par sa mère et très riche et hispano-péruvienne du côté de son père, on ne peut pas écrire non plus qu’elle a trouvé auprès des siens beaucoup d’aide. De plus ne sachant pas vraiment mentir, sa franchise ne l’aideront pas à retrouver la prospérité de sa toute petite enfance. Mais elle a les codes sociaux pour vivre dans les deux milieux, et elle finie par choisir parmi ses frères, les plus déshérités de France ou d’ailleurs. Que ce soit au Pérou, dans l’hexagone ou à Londres, c’est à chaque fois le même cri de douleur, pourquoi tant d’inégalités et d'injustices?

Confrontée à l’esclavage sur les terres péruviennes, à sa rencontre pas simple et pourtant si misérable des travailleurs des deux rives de la Manche donnèrent un objectif à Flora, et elle y mit toutes ses forces et énergies. Rompre les chaînes de toute nature, venir par ailleurs heurter tous les préjugés moraux, et en premier face aux femmes. Il est difficile de ne pas partager cette petite bulle de lumière dans un siècle pas vraiment lumineux. Son amie biographe ne fait pas part de ses rencontres parfois houleuses avec les ouvriers de son temps, à ce sujet, elle n’a rien caché de ses emportements. La colère est un mécanisme cependant épuisant. D’une nature à faire le double d’hier, elle s’est vite épuisée, à l’épreuve d’une époque où le confort était une donnée variable ou relative. Flora Tristan décéda à peine passée la quarantaine. Ne pouvant se satisfaire de sa condition, de femme et de déshéritée au sens plein, son humanité résida dans sa foi et la venue d’un humanisme social et inversement. Ce qu’elle voulait pour elle ne lui appartenait plus, et sa seule richesse fut d’écrire. Elle nous laisse un beau témoignage et une grande fraîcheur d’âme.

Pour ce qui est du texte d’Eléonore Blanc, cet ouvrage de 90 feuillets sur Flora Tristan permet de remonter sa vie, ce qu’elle a écrit, et aussi ses derniers mois d’existence racontée  avec cœur et fidélité. Quelques témoignages sur ses funérailles permettent de découvrir une approche très unanime sur ce qu’elle nomma sa pérégrination dans son premier grand livre. Une petite femme par sa taille, mais grande dans sa volonté de changer le monde, elle a participé avec quelques autres à créer un espace politique nouveau et ouvert à toutes les misères humaines. C’est un très bel hommage humaniste et si le mot « dieu » vient un peu dérouter, l’objet n’est pas  de l’instrumentaliser, mais d’en faire une chaleur réconfortante et par certains aspects un peu envoûtant… faut-il aimer les mystiques et leurs passions révolutionnaires? Un modeste livre d’une amie parlant de son amie, un pur témoignage qu’il est bon de partager!


Ps : En Amérique latine une légende veut qu'elle soit la fille de Simon Bolivar, si ce dernier a bien fréquenté son père et sa mère à Paris, cette fausse paternité semble en raison d'une certaine ressemblance entre les deux.

Bonnes lectures !             


FLORA TRISTAN : 

Une ancêtre
du Féminisme
et du Socialisme


Par Marthe Bigot (*)

La revue mensuelle Syndicaliste et Communiste,
la Révolution prolétarienne (1926)
« L'ouvrier a peu de confiance en lui-même, voilà ce qui est alarmant. Le jour où ils comprendront qu'ils peuvent et qu'ils doivent être La tête et le bras, ils seront sauvés. Mais ils n'en sont pas là » Flora Tristan (1843)

Un ouvrage qui est paru récemment à la librairie Rivière : La Vie et l'Œuvre de Flora Tristan (1), par M. Jules-Louis Puech (note : militant pacifiste et historien des idées ayant vécu de 1879 à 1957), nous permet d'étudier une personnalité vigoureuse et originale et en même temps éclaire pour nous quelques points de l'histoire des travailleurs, et des idées qui trouvaient écho auprès d'eux au cours de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe. Flora Tristan fut une figure intéressante de ce mouvement ouvrier, et M. J.-L. Puech n'hésite pas à la qualifier d'apôtre et à voir en elle « l'ancêtre du mouvement féministe et du socialisme ouvrier ». Mais, qui, en dehors de quelques historiens et d'une petit nombre de militants connaît cette femme remarquable?

Fille d'un noble Péruvien, uni par un mariage religieux clandestin à une Française, elle fut, lorsque le sort la fit orpheline de père, dédaignée par la noble famille et élevée dans la pauvreté par sa mère. Pour l'enfant pauvre, une instruction rudimentaire en dépit qu'elle fût très certainement bien douée. Elle dut à sa vie aventureuse et à son intelligence sans cesse en éveil la culture dont ses divers ouvrages témoignent.

Sa mère, comme tous les parents lorsqu'il s'agit d'une fille, ne voyait d'avenir possible pour elle que dans le mariage. Aussi, à dix-sept ans, Flora Tristan belle et séduisante, entrée comme ouvrière coloriste chez un lithographe fut-elle courtisée par son patron et mariée bien vite. Eût-elle été une femme ordinaire, ce mariage eût pu durer comme tant d'autres, mais le caractère impétueux, voire parfois irascible de la jeune femme, n’était pas fait pour le joug. D'autre part, le mari apparaît un bien triste sire. Bref, à vingt et un ans, ayant déjà deux enfants et sur le point d’être mère une troisième fois, abandonne-t-elle le domicile conjugal en emmenant les enfants.

Alors commence pour elle une existence de luttes et de procès, pour garder ses enfants et obtenir la séparation de corps - le divorce ayant été aboli – sans parler, de l'âpre combat pour gagner le pain quotidien. Flora Tristan éprouva par elle-même tout ce que la vie d'une femme peut connaître d’asservissement et ce fut contre la misère de la créature féminine pauvre qu'elle réagit tout d'abord et qu'elle osa, pour extirper cette misère, se mettre en marge de la société.

« …Sa vie, dit M. J.-L. Puech a été une lutte pour son affranchissement de femme, elle a prouvé en réalité que dans une société où la femme est essentiellement un être asservi, son essai d'émancipation individuelle la met simplement en dehors de cette société ». Eloignée de son mari, elle quitta son travail d'ouvrière coloriste, fut vendeuse, puis femme de chambre dans une famille anglaise qu'elle suivit en Angleterre pendant plusieurs années. Elle obtint durant cette période la séparation d'avec son mari et subvint à l'entretien de ses trois enfants en pension chez sa mère, puis elle songea à réclamer l'aide de sa famille paternelle et partit au Pérou pour la solliciter. Mais elle savait que cette famille, d'esprit étroitement catholique n'admettrait point qu'elle eût quitté son mari, aussi reprit-elle son propre nom pour ce voyage et laissa-t-elle en France ses enfants.

Cette situation fausse amena au cours du voyage une série de péripéties tantôt pénibles, tantôt romanesques dont elle a laissé le récit, accompagné de notes sur la vie au Pérou, dans l'ouvrage : « Les Pérégrinations d'une Paria ». Selon son biographe d'aujourd'hui, ce mot évoque bien l'idée qu'elle se faisait d'elle-même : une Paria, paria par sa naissance irrégulière, paria par son mariage malheureux, paria par tous les incidents poignants ou mesquins de la vie à laquelle la réduisaient les lois et les mœurs. En 1834, de retour du Pérou, avec la promesse d'une faible pension, elle commence à écrire et publie une petite brochure : «Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères » où se manifeste un internationalisme assez rare à l'époque.

De nouvelles tribulations l'attendaient avec son ex-mari. Il semble difficile, selon M. Puech, de juger si les torts n'étaient point partagés. Quoi qu'il en soit les choses allèrent jusqu'à une tentative d'assassinat dans laquelle Flora Tristan fut blessée assez grièvement et qui fit envoyer l'homme au bagne. De ce moment date pour Flora Tristan sa vie libre d'apôtre. Elle avait été frappée, lors de ses divers séjours en Angleterre de la condition des ouvriers britanniques; elle connaissait par expérience, en France, les logis sordides et là vie misérable des travailleurs sans argent, aussi d'année en année, l'idée se précisa pour elle d'une sorte de « mission » qu'elle aurait à remplir pour tirer la classe opprimée de sa misère. Au cours d'un nouveau voyage en Angleterre, en 1839, elle eut connaissance du mouvement chartiste qui la séduisit, et l'exemple d'O'Connell, propagandiste de l'Irlande, lui fut comme une révélation.

A son retour en France une nouvelle œuvre, Promenades dans Londres, attira l'attention publique. Les questions sociales qui s'y trouvaient soulevées étaient alors le thème de nombreuses discussions dans tous les milieux. Les observations que la voyageuse rapportait de l'Angleterre, ses études sérieuses furent appréciées généralement et les milieux fouriéristes recommandèrent le livre et firent bon accueil à l'auteur. En deux ans, le livre eut quatre éditions, dont deux populaires, ces dernières portant cette dédicace aux classes ouvrières : « Travailleurs, c'est à vous, tous et toutes, que je dédie mon livre; c'est pour vous instruire sur votre position que je l'ai écrit : donc, il vous appartient. » Et M. J.-L. Puech ajoute : « Flora insiste (dans la préface) sur le malheureux sort des prolétaires de tout pays et ses exhortations ne se limitent pas aux frontières d'une nation. »

Elle vit alors à Paris, rue du Bac et se crée une sorte de salon où fréquentent des personnalités variées, préoccupées du mouvement social. Des controverses qui s'y tinrent sortit l'ouvrage qui lui donne une place honorable parmi les fondateurs du socialisme : « L'Union ouvrière ». Dans l'Union ouvrière, Flora Tristan pose nettement en fait l'existence de la lutte de classes, mais fidèle aux théories humanitaires de l'époque, répudie la nécessité de la violence. Elle engage les ouvriers - et aussi les ouvrières - à se grouper en une classe qui, pour conquérir sur les autres classes son indépendance devra être une vaste association des travailleurs de tous les pays :

« L'Union universelle des ouvriers et des ouvrières », dont elle définit ainsi le but : « Elle a pour but :
1° de constituer l'unité compacte, indissoluble de la classe ouvrière;
2° de rendre au moyen d'une cotisation volontaire donnée par chaque ouvrier, l'Union ouvrière propriétaire d'un capital énorme;
3° d'acquérir au moyen de ce capital, une puissance réelle, celle de l'argent;
4° ait moyen de cette puissance, de prévenir la misère, et d'extirper le mal dans sa racine, en donnant aux enfants de la classe ouvrière une éducation solide, rationnelle, capable d'en faire des hommes et des femmes instruits, raisonnables, intelligents et habiles dans leurs professions ;
5° de récompenser le travail tel qu'il doit l'être, grandement et dignement. » (2)
S'inspirant des phalanstères de Fourier, Flora Tristan propose de créer à l'aide d'une cotisation ouvrière de 2 francs par an, et qui devait produire des millions puisque les ouvriers sont au nombre de sept à huit millions, des palais ouvriers, vastes établissements d'éducation, de vie en commun, des maisons de retraites pour les travailleurs âgés. Elle commença à propager ces idées avec un succès assez considérable parmi les travailleurs parisiens et conçut le projet d'évangéliser aussi les grands centres industriels de province. Elle entreprit une sorte de Tour de France analogue à celui des compagnons ouvriers, organisa ça et là quelques noyaux prolétariens, mais mourut à Bordeaux en novembre 1844 d'une maladie - fièvre typhoïde sans doute - contractée au cours du voyage.

Telle est l'héroïne du copieux et consciencieux travail de M. J.-L. Puech. Après avoir décrit dans la première partie de son ouvrage, cette vie aventureuse, d'un caractère bien romantique, l'auteur nous retrace dans la seconde l'évolution de Flora Tristan. Il nous montre ce qu'elle a emprunté aux théories en cours (Owen, Saint-Simon, Fourier) et aussi ce que lui apporta la remarquable élite ouvrière de cette période. Il nous fait connaître aussi l'accueil que lui firent les travailleurs et le rayonnement qu'eut sur quelques points les idées qu'elle apportait.

Au point de vue féministe, Flora Tristan a soulevé à peu près tous les problèmes qui regardent la femme : le divorce, la prostitution, le rôle social de la femme, sa place au travail, tout est étudié au cours du long réquisitoire contre la société marâtre que fut sa vie, et il nous faut avouer que nombre de ces questions sont encore pendantes et que nous sommes réduits à présenter les mêmes solutions que celles qu'elle préconisait.

Au point de vue religieux, M. J.-L. Puech nous la montre déiste bien que violemment anti-cléricale; sur le terrain politique, elle est d'orientation républicaine, condamne vigoureusement Napoléon - et c'était le moment du grand battage napoléonien - défaitiste avant la lettre, elle nomme Waterloo, « le fait providentiel » et « le second triomphe de la liberté».

Il serait assez puéril de mettre en regard des dates : celle de la propagande pour l'Union universelle des ouvriers et des ouvrières et celle, ultérieure, de la fondation de l'Association internationale des travailleurs; l'absence d'éducation première de Flora Tristan, sa mort prématurée, ne lui ont pas permis peut-être de donner toute sa mesure et son œuvre reste menue devant celle de l'auteur du Capital. Cependant l'oubli qui est tombé sur son nom - sans doute parce que c'était le nom d'une femme - est certainement injuste.

Son apport n'est pas négligeable. Nous avons parlé de son internationalisme, de sa conception de la lutte de classes. Mentionnons aussi l'idée que le salut du prolétariat ne saurait venir que de lui-même. Elle juge parfois sévèrement l'ouvrier arriéré et ses tares, mais elle trouve les invectives les plus colorées à l'adresse du bourgeois et du petit-bourgeois : « la race, dit-elle, qui m'est le plus antipathique »; « un bourgeois me fait l'effet d'un navet bouilli pour la troisième fois »; la bourgeoisie de province est « plus ignoble que nature ». Comme Proudhon, elle s'attaque à la base même de la société bourgeoise avec la plus grande vigueur: « Toute propriété est vol. Il faut jeter sur la propriété un anathème terrible. Il faut qu'avant dix ans la plus grande des injures soit celle-ci : tu es un propriétaire ! »

Ce n'est pas dans un cadre étroit comme celui d'un article qu'on peut prétendre montrer une pensée avec ses nuances, qu'on peut en souligner les erreurs ou les insuffisances. Mais si l'on veut présenter un jugement d'ensemble, on peut dire que les conceptions de Flora Tristan marquent un pas en avant sur le socialisme de Saint-Simon et de Fourier et font déjà pressentir Karl Marx et Engels. N'est-il pas d'ailleurs probable que Karl Marx eut largement connaissance des idées de Flora Tristan? Il était alors à Paris, et, avec quelques camarades, dont un au moins était assidu aux réunions de la rue du Bac, éditait la revue Les Annales franco-allemandes. Cela ne ferait que vérifier une fois de plus le fait qu'un grand penseur est moins souvent un initiateur original, un créateur, que l'homme de son temps qui sait le mieux faire converger dans un seul grand courant les idées tendant vers un même but.

Dans le grand courant du socialisme que synthétise Karl Marx, Flora Tristan tient une place honorable et M. J.-L. Puech, en nous donnant le récit de sa vie mouvementée, tragique parfois, parvenue à son terme au moment où elle engageait vraiment l'action, répare un injuste oubli, tout en nous donnant un aperçu du bouillonnement profond qui agitait les masses ouvrières, bouillonnement d'où sont sorties et les secousses de 1848, et aussi l'Association internationale des Travailleurs.

Notes :

(*) Marthe Bigot, militante syndicaliste et communiste, pour la revue la Révolution prolétarienne, n° 22 d’octobre 1926, pages 11 et 12.

(1) Jules Louis Puech est l'auteur de plusieurs ouvrages sur Flora Tristan à commencer par sa thèse, et à analyser ses relations avec le Saint-Simonisme. Voir la bibliographie en bas de page.

(2) Autres points n'apparaissant pas dans l'article, source de Maximilien Rubel sur Flora Tristan et Karl Marx dans la revue la NEF, n°14 (janvier 1946) :
6. Examiner la possibilité d'organiser le travail dans l'état social actuel.
7. Elever dans chaque département des Palais de l'Union ouvrière où l'on instruira les enfants de la classe ouvrière intellectuellement et professionnellement, et où seront  admis les ouvriers et ouvrières blessés en travaillant et ceux qui sont infirmes et vieux.
8. Reconnaître l'urgente nécessité de donner aux femmes du peuple une éducation morale, intellectuelle et professionnelle, afin qu'elles deviennent les agents moralisateurs des hommes du peuple.
9. Reconnaître, en principe, l'égalité en droit de l'homme et de la femme comme étant l'unique moyen de constituer l'Unité humaine.

Source : La Révolution prolétarienne - Gallica BNF


BIOGRAPHIE DE FLORA TRISTAN
et le dernier voyage (extrait vidéo d'une piéce de théâtre)
par Eléonore Blanc (1845)
  Aux Ouvriers,

Ouvriers, mes frères, c'est pour vous que j'ai écrit cette petite biographie de Flora Tristan. Permettez-moi de vous la dédier. Vous aimiez et vous honoriez dignement cette noble et généreuse femme, j'ai donc lieu d'espérer que vous accueillerez avec bienveillance et sympathie les pages qui vous retraceront les faits principaux de son existence si utile et si laborieuse. Contrairement à l'usage, je suis entrée dans quelques détails qui ne se rattachent pas essentiellement aux diverses circonstances de la vie de Flora Tristan; mais j'ai été guidée par la pensée de vous faire aimer surtout son œuvre, et j'ai voulu joindre ma voix à celle qu'elle vous faisait entendre il y a peu de temps encore, afin de vous encourager à suivre la route qu'elle est venue vous tracer.

*

Flora Tristan fit de bonne heure l'apprentissage de la vie, et ce fut à une rude école, celle du malheur. Bien jeune encore, elle fut placée dans des voies difficiles qui devaient la conduire à l'accomplissement de grandes choses. Son éducation, sa position sociale, les errements qui surgirent, tout concourut à en faire un être hors-ligne. Mais pour que ses facultés se développassent, pour qu'elle pût se révéler et accomplir la mission que Dieu lui avait départie, il fallait, nous n'en saurions douter, le concours de toutes ces circonstances.

D'un caractère noble, fier et indépendant, elle a senti le besoin de protester hautement contre l'oppression et la tyrannie, contre le mépris dont la société accable les victimes que ses préjugés lui immolent. Beaucoup de femmes ont souffert de tous ces maux, mais beaucoup ont souffert sans se plaindre, se soumettant fatalement à la loi imposée. Plus forte et plus grande, elle a crié injustice à ceux qui lancent l'anathème, à ceux qui sanctionnent et qui perpétuent l'iniquité. Seule ou presque seule, elle s'est placée au poste le plus périlleux, bien résolue à ne pas reculer et présentant toujours sa face à l'ennemi terrible qu'elle voulait combattre, la société dans son organisation injuste et mauvaise. Oh! il faut en effet être bien fort et bien grand pour venir protester ainsi contre cette puissance formidable.

Pour la victime qui se dévoue la vie est un douloureux martyre et son courage est d'autant plus grand qu'elle a sondé d'abord toutes les profondeurs de l'abîme; elle sait d'avance à quels nombreux écueils elle viendra se heurter; avant d'accepter la lutte, elle a bien compris la puissance et la force de son ennemi; elle sait bien qu'elle marche au sacrifice; mais, sentinelle avancée du progrès, apôtre d'une réforme, elle va toujours en avant. Elle a la conscience de son devoir ou de sa mission, et sa conviction est sainte, inébranlable et bien au-dessus de ses craintes. Quand elle succombera, elle aura combattu et elle laissera à d'autres, avec un exemple à suivre, l'espérance de la victoire.

Flora Tristan était fille d'un Péruvien et d'une Française émigrée en Espagne. Don Mariano de Tristan se borna à donner à son mariage la consécration religieuse; elle fut faite par un vieux prêtre français et émigré; c'était à l’époque de la guerre d'Espagne, et les troubles qui avaient éclaté dans ces contrées empêchèrent que cette union fut sanctionnée par la toi. Quelque temps après les deux époux se rendirent à Paris, et ce fut dans cette ville que Flora Tristan vint au monde le 7 avril 1803. Elle avait quatre ans lorsque don Mariano de Tristan, son père, qui était colonel au service du roi d'Espagne, mourut subitement sans avoir fait régulariser son mariage et sans laisser de testament.

Sa mère, qui n'avait que de très minces revenus, se retira à la campagne avec ses deux enfants. La mort de son fils la détermina à revenir habiter Paris. Flora Tristan avait alors quinze ans. Issue de parents nobles, elle fut élevée d'abord avec tous les préjugés de caste qui avaient à cette époque conservé encore de leur prestige. La supériorité de son intelligence, la fermeté de son caractère qui se révélèrent de très bonne heure, enfin sa beauté, tout concourut à l'habituer à exercer une grande influence sur ceux qui l'entouraient. Tous lui témoignaient de l'amour et du respect aussi inspirer ces sentiments, c'était pour elle un besoin; mais ce fut la préparation à de plus grandes souffrances pour l'avenir.

Les circonstances du mariage de don Mariano ravirent à sa veuve la fortune qu'elle aurait dû posséder. Je n'appellerai point ces circonstances fatales, car elles poussèrent Flora Tristan dans la voie qu'elle devait parcourir. Si, entourée d'amis dévoués, elle eût vécu toujours heureuse, jamais peut-être elle n'eût compris les souffrances des travailleurs et des femmes, et elle n'eût jamais songé à les plaindre, ni par conséquent à les instruire.

Flora Tristan avait seize ans et demi lorsqu'elle fut mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer. Cette union fut une contrainte. Elle subit pendant trois ans cette existence si douloureuse puis enfin ne pouvant la supporter plus longtemps, elle résolut de rompre sa chaîne. Ce qu'elle eut à souffrir pendant les premières années qui suivirent cette rupture, je ne saurais le dire il est de ces douleurs que l'âme et Dieu peuvent seuls comprendre, et pour elle l'épreuve fut d'autant plus difficile à soutenir qu'elle était encore imbue des préjugés qui dominent la société. Habituée à recevoir de tous des témoignages de respect, ceux-ci étaient pour elle un besoin, et il lui fallut y renoncer sa propre estime dût lui suffire.

Elle avait agi avec une franchise et une dignité réelles, et la foule, froide et égoïste, la repoussait de son sein. Désormais il lui fallait vivre dans le mystère, cacher à tous les yeux sa position véritable, sous peine d'entendre le blâme et l'injure éclater à son approche. La contrainte, la violence et l'oppression, voilà ce que la femme doit appeler justice, voilà à quoi elle doit se soumettre pour toute la durée de sa vie. Si elle accepte le lot qui lui est fait, on se contentera de la regarder comme un être faible, léger et incapable de grandes conceptions; si elle proteste énergiquement contre tant d'injustices, on lui criera qu'elle est une infâme, on se détournera d'elle avec mépris.

La contrainte, la violence et l'oppression, c'est la justice des forts; et si elle est imposée aux femmes par tous les hommes, elle est imposée aussi à tous les prolétaires par les privilégiés. Le moteur de toutes choses dans l’organisation et dans le gouvernement prend sa source dans une telle justice : imposer, voilà la formule sacramentelle et qui sanctifie tous les actes. Hélas ! si encore ceux ployés sous un même joug sympathisant à leurs malheurs communs, ils pourraient unir non pas seulement leurs plaintes inutiles, mais leurs courageux efforts :  ils pourraient travailler chacun à l’affranchissement commun.

On a l'exemple de ce que peuvent une volonté ferme et des efforts réunis, et souvent on a vu une petite minorité éteindre des masses, s'imposer à elles. Cette puissance magique prend sa source dans la persévérance et dans la centralisation des efforts pour un même et unique but. Cela a été dit bien souvent au peuple ; il sait que telle est la vérité, et pourtant il persiste à se défier de la puissance des moyens qu'on lui indique, se contentant de souffrir et de se plaindre tout bas.

Pour les femmes, ni elles ne se défient, ni elles n'espèrent, elles gémissent en secret, sentant leur état de souffrance, mais ne voulant pas en rechercher les causes, voulant encore moins s'enquérir des moyens d'y échapper. La souffrance sert puissamment à développer l'intelligence; mais il faut aussi, pour qu'elle instruise, que l'on soit sorti de ce premier état d'ignorance qui paralyse toutes les facultés. Il est pourtant des hommes qui osent prétendre encore aujourd'hui que le peuple n'a pas besoin de s'instruire. Il est créé pour le travail disent-ils et aussi pour la souffrance; qu'il travaille et qu'il souffre donc; et ils vont jusqu'à sanctifier  l'ignorance en inculquant dans la pensée de ceux qui les croient qu'il y a péril à posséder trop de science.

Oh! oui, il y a péril, mais pour leur puissance tyrannique. Le despotisme ne serait plus sûrement assis, que dis-je? il croulerait dès que les peuples auraient déchiré ce voile qui les enveloppe. Ce n'est pas le peuple qui est créé pour travailler, c'est l'homme; le travail est la loi la plus sainte et la plus juste; mais elle est loi pour tous; nul n'a le droit de la violer; et combien se l'arrogent pourtant ce droit ! Mais ériger la souffrance comme une loi éternelle c'est blasphémer, c'est être impie…

Chez les femmes du peuple, en général l'ignorance est si grande, qu’elle est la  cause de cet état d'inertie (quant à ce qui concerne leur position dans la société) dans lequel leur vie s'écoule. Avant de réclamer pour elles, les femmes doivent comprendre qu'elles sont la moitié du corps social. Le peuple, lui non plus avant 89, n'avait pas la conscience de son être, il se croyait une créature inférieure à ces puissants seigneurs qui l'opprimaient; il s'humiliait devant leur insolence superbe. Mais quand le sentiment de sa dignité lui a été révélé, il a quitté sa livrée d'esclave, car il avait compris qu'il était l'égal de tous devant Dieu.

Obligée pendant un certain temps de voyager pour éviter des persécutions suggérées par une haine violente et implacable, Flora Tristan parcourut plusieurs villes comme une bannie, et dans ses excursions, ainsi qu'elle le raconte elle-même dans ses mémoires, elle fut plus d'une fois arrêtée pour la duchesse de Berry, qui parcourait alors la Vendée, et elle dut à ses longs cheveux et a ses yeux noirs (qui n'avaient aucun rapport avec le signalement donné) d'être mise en liberté sans de trop longues enquêtes. Ne pouvant supporter plus longtemps une telle existence, elle revint à Paris et résolut d'aller auprès de sa famille paternelle qui habitait alors Arequipa, province de l’Amérique espagnole y jouissait d'une immense fortune et y exerçait une très grande influence.

Depuis quatre ans, Flora Tristan était entrée en relations avec ses parents du Pérou; elle avait lieu d'espérer d'eux une protection puissante et des secours qui eussent amélioré sa position. Ayant rencontré à Angoulême une personne qui lui promit de la remplacer auprès de sa fille si ce long et pénible voyage devait avoir une issue fatale, elle se rendit à Bordeaux vers la fin de janvier 1833, afin de s'y embarquer pour le Pérou. Elle attendit pendant deux mois dans cette ville qu'un navire mit à la voile, elle passait toutes ses journées chez sou cousin, M. de Goyenèche, vieillard célibataire et riche à plusieurs millions.

Sachant bien qu'en révélant sa position de femme révoltée elle soulèverait partout des répulsions, des inimitiés, elle s'était présentée à son cousin ainsi qu'à toute sa famille comme demoiselle. Bien des fois elle fut tentée de dire toute la vérité à M. de Goyenèche et de lui demander les secours et la protection qu'elle allait chercher si loin mais l'air froid et égoïste de son vieux parent retenait toujours une confidence prête à lui échapper… Elle quitta Bordeaux gardant son secret. Une fois sur le navire qui l'emportait si loin de sa fille, objet de toutes ses affections, elle eut un violent accès de désespoir.

Hélas ! c'était un adieu bien solennel qu'elle lui adressait; elle tremblait de ne la revoir jamais! Après bien des craintes et de vives souffrances (1), Flora Tristan arriva à sa destination. Elle fut d'abord bien reçue par toute sa famille, mais lorsqu'elle voulut réclamer une partie de ce qui lui était dû dans la succession comme fille de Mariano, cela lui fut formellement refusé. Malheureusement elle avait, au moment de commencer son voyage, écrit une lettre à son oncle don Pio de Tristan, lettre par laquelle elle lui apprenait qu'une mort prématurée n'avait pas permis à son père de mettre ordre à ses affaires. Cet aveu était une preuve de la noblesse de son caractère; mais il était aussi sa condamnation par-devant la loi que son oncle eût invoquée au besoin.

On la plaignit de ce qu'elle était victime d'une négligence qui avait des conséquences si fatales; mais on aima mieux la plaindre que de lui faire justice. Ne trouvant donc dans cette famille, qu'elle s'était habituée d chérir, qu'égoïsme et injustice, elle se disposa à revenir en France. Ce fut le 15 juillet 1834 qu'elle s'embarqua à bord du William-Rustkon. De retour à Paris, elle résolut de révéler au monde, et dans un but utile, les poignantes douleurs qui l'abreuvaient. Sa première publication fut une petite brochure intitulée : De la Nécessité de faire bon accueil aux Femmes étrangères. Déjà elle était guidée par la pensée de remédier à des souffrances. Elle voyait le mal dans l’individualisme, elle voulut essayer de le vaincre en rendant les individus solidaires, en les unissant par une même volonté, afin qu'ils accomplissent une action utile.

Alors sa pensée était restreinte encore dans de certaines limites. Elle a compris les souffrances de la femme isolée au milieu de cette société qui s'agite et s'émeut autour d'elle sans s’inquiéter d'elle. C'est d'abord pour la femme qu'elle écrit; ce sont ses souffrances qu'elle révèle. Toutefois elle ne s'arrêtera pas là; son esprit si vaste, son cœur si riche de tant d'amour sauront bientôt embrasser tout le monde des souffrants. C'est son point de départ suivons-la dans la route qu'elle parcourt.

A cette première publication succède, en 1838, celle des Pérégrinations. Traitée par le monde comme une paria, Flora Tristan accepte ce nom et s'en fait un titre. Dans ces quelques pages de sa vie qu'elle décrit, on voit quel espace elle a parcouru, combien déjà ses vues sont plus larges, ses conceptions plus vastes et mieux développées. Elle sait rendre les impressions de son âme si forte et fait passer dans ses écrits l'énergie puissante qui la caractérise. Le tableau qu'elle trace des mœurs des habitants de ces contrées qu'elle vient de visiter est plein de vérité. Les faits qu'elle cite sont représentés avec justesse et vigueur, et on admire surtout sa franchise si grande et si courageuse.

Peu de temps après la publication de l’ouvrage, Flora Tristan fut conduite aux portes du tombeau; vers la fin de 1838 une balle homicide vint la frapper près de sa demeure. Celui qui n'avait pu la retenir esclave voulut la tuer. Il faut à la société de grands, de terribles exemples pour l'aider à sortir des vieux sentiers dans lesquels elle se traîne. Il faut attaquer la loi en face et tout haut pour que de nouveaux législateurs viennent refaire la loi. On la transgresse à chaque heure, mais dans le silence, et le vieux monde reste debout, cachant à tous les yeux ses blessures, sous le manteau dont il s'enveloppe, et jetant les mots de dépravation qu'il a appris à bégayer depuis si longtemps, pour faire croire à sa moralité. - L'avenir glorifiera les victimes que le présent condamne. Heureux ceux qui animés d'une foi vive savent se dévouer au martyre pour faire prévaloir la religion nouvelle.

Grâce aux soins affectueux et dévoués dont elle fut l'objet, et grâce aussi à son courage si grand et si calme, Flora Tristan fut sauvée. Cette fois sa liberté était chèrement acquise, mais elle la possédait enfin, c'était au risque de son existence qu'elle l'avait achetée… Tant et de si rudes épreuves devaient produire de grandes choses. A peine revenue à la vie, elle présente aux chambres une pétition pour demander l'abolition de la peine de mort. Cet acte eut alors une bien grande signification, car c'est après avoir été victime d'un attentat homicide qu'elle demande l'abolition d'une loi qui punit le crime par l’action même du crime. - Quelque temps auparavant, Flora Tristan avait présenté une autre pétition tendant à demander le rétablissement du divorce. Ces deux pétitions furent imprimées; elles contiennent des renseignements très instructifs.

Ce fut à la fin de cette même année (1838) que Flora Tristan publia Méphis. Ce livre est écrit dans un but tout philosophique. L'auteur, en se donnant cette tâche, a moins voulu raconter avec art et élégance toutes les péripéties d'un drame que répandre des pensées bien nouvelles et qui sont un enseignement profond. « L’esprit et la  chair sont également saints, » est-il dit dans ce livre. Ces paroles ou la révélation qu'elles expriment avaient été apportées au monde par des hommes qui avaient proche à une époque antérieure la réhabilitation du travail et l’émancipation de la femme. Cette pensée se présenta à Flora Tristan comme l’un des points fondamentaux d'une foi, d'une religion nouvelle, et elle entreprit de la développer. Il y a dans Méphis des idées sublimes, mais qui ne sont peut-être compréhensibles que pour ceux qui ont fait déjà des études de réorganisation morale. Enfin je dois ajouter que bien qu'après lecture faite de ce livre, il paraisse achevé, l'auteur ne l'avait pas fini et n'attendait que quelques instants de loisir pour compléter son ouvrage.

C'est surtout à partir de cette époque que Flora Tristan s'occupa particulièrement des idées qu'elle a développées depuis. Elle sentit mieux qu'elle ne l'avait fait jusqu'à ce jour les misères qui accablent tant de créatures, et elle résolut dès lors de dévouer sa vie à ceux qui souffrent, de leur adresser des paroles de consolation et d'amour. Elle avait souffert de tous les vices d'une organisation sociale qui tue chaque jour ceux de ses membres les plus actifs; ce n'étaient plus seulement la souffrance et l'abjection de la femme opprimée qu'elle déplorait, c'étaient celles de tous; car elle avait compris les douleurs de cette foule de parias qui fait tout, qui est tout en réalité (bien que l'on feigne de ne pas vouloir le reconnaître), et qui ne possède rien, qui n'a pour tout droit que celui d'être victime misérable. Mais elle sentit aussi que si le mal était grand, il ne pouvait être éternel que si l'injustice et l'iniquité avaient prévalu bien longtemps, l'époque de la délivrance approchait. Aider le peuple à se relever de l'abaissement dans lequel il est plongé depuis si longtemps, lui faire espérer un avenir meilleur afin qu'il travaille de toutes ses forces, avec tout son courage, à le réaliser ce fut à quoi elle se prépara par de longues et consciencieuses études sur les questions philosophiques, sociales et religieuses qui se traitaient et qui se traitent encore chaque jour.

Pendant bien longtemps le peuple n'avait vu les améliorations que dans les révolutions; par elles seules il avait espéré son salut. Toujours trop peu instruit et ne profitant pas des leçons du passé, il s'imaginait chaque fois qu'en renversant ce qui était mal, il avait détruit le principe du mal; il ne s'occupait pas de faire prévaloir ce qui eût été bien il ne savait pas que les vices qu'il avait punis tout à l'heure allaient reparaître aussi hideux, aussi puissants, l’instant d'après; il pensait que la leçon qu'il venait de donner serait profitable, et, son œuvre de destruction achevée, il quittait le combat et espérait que le lendemain serait le commencement de cet avenir heureux qu'il croyait avoir conquis.

Hélas! victime bien des fois, il est tombé dans une sorte d'inertie qui n'est pas de la résignation, mais du découragement; c'est une torpeur qui l'enveloppe tout entier. Il faut la combattre. La misère qui poursuit les classes laborieuses est à son plus haut point. Le mal est profond, mais son excès lui-même forcera ceux qu'il accable à le vaincre. Jamais le nombre de ceux qui ont réclamé des améliorations n'a été si grand jamais leur voix n'a été si éloquente et si forte. N'est-ce pas là pour le peuple un grand encouragement? et ne comprend-il pas aujourd'hui que pour que la victoire ne lui échappe plus il faut qu'il s'occupe d'organiser d'abord? Voilà le grand secret de ses défaites; voilà pourquoi il fut toujours vainqueur quand la victoire était avec lui. Le toit sous lequel vous vivez est lézardé, le froid et la pluie percent les murailles; mais si, irrités et impatients, vous démolissez ce vieux bâtiment avant d'en avoir élève un autre salubre et solide, vous êtes bien plus encore à la merci des intempéries, et si la porte d'un cachot s'offre à vos regards, vous n'en mesurez ni la profondeur ni la nuit qui l'enveloppe et vous êtes toujours esclaves et plus malheureux.

Les questions d'organisation du travail ou du droit au travail sont dans toutes les bouches, et se trouvent traitées dans tous les écrits. Les projets d'association ou d’union germent dans toutes les têtes. L'individualisme tue la société; en présence de tous ces éléments de mort, on comprend la solidarité. De toutes parts on dit au peuple qu'il réclame son droit de vie; qu'il proteste contre l'injustice dont il est victime (2). Ce ne sont plus des plaintes isolées qu'il doit faire entendre. Tout le peuple souffre que tout le peuple s'unisse donc pour se plaindre. Quand de ses millions de voix il poussera un long cri de détresse, on ne pourra plus rester sourd à ses accents formidables il faudra bien alors qu'on lui réponde par une parole de salut ou bien par une sentence de mort; et qui l'oserait?...


Flora Tristan, le Dernier Voyage



Bande annonce du spectacle "Flora Tristan, le dernier voyage"
avec Agnes Vialleton , mise en scene Anne Bouvier (2007)


Pour parler au peuple, il faut le connaître. Flora Tristan voulait lui parler, elle dût l'étudier; et ses études ne se bornèrent pas à une localité à une nation. Elle avait parcouru l'Angleterre diverses fois; en 1839, elle y fit un quatrième et dernier voyage. Plus encore qu'aux précédents, elle voulait tout connaître, tout observer, et elle vit tout ce que cette nation renferme de plaies hideuses et profondes, partagée entre une aristocratie toute puissante et un peuple d'esclaves. De retour en France, elle écrivit ce qu'elle avait vu et les impressions qu'elle avait éprouvées en face d'un spectacle si douloureux. Cet ouvrage, qui a pour titre Promenade dans Londres, parut en mai 1840. Il est écrit avec une vigueur remarquable, et il est une des plus énergiques protestations qui aient été faites contre une tyrannie inhumaine en faveur d'infortunes réelles et profondes. Flora Tristan s'est fait peuple cette fois. Elle s'est initiée à toutes ses douleurs, à toute son abjection elle a senti l'infamie des humiliations qu'il accepte. Son cœur a tressailli douloureusement, des larmes amères ont mouillé ses yeux, et ce qu'elle a écrit est une reproduction saisissante et fidèle de ce drame dont elle a été le témoin. Ce livre a été la révélation de la femme de dévouement, celle de l'apôtre de l'union.

En novembre 1842, elle en fit une seconde édition, édition populaire à laquelle elle ajouta une dédicace aux ouvriers, dédicace remarquable surtout par tes sentiments fraternels qui l'out dictée. On y trouve le germe de ces pensées d'unité qu'elle développera mieux encore. Flora Tristan marche à grands pas dans cette voie qu'elle doit parcourir, et se révèle toujours plus à ceux dont elle veut être le défenseur. Elle est certaine du bonheur, des peuples quand les limites d'un territoire ne s'élèveront plus entre eux comme des barrières opposées a la fraternité et à l'amour. C'est l’union de tous qui fera le bonheur pour tous. Qu'importe sous quel ciel Dieu nous a fait naître. Le peuple anglais est en proie à la plus affreuse misère; Flora Tristan nous indique les causes qui l'y ont plongé, afin que nous sachions les éviter; elle nous conseille en attendant qu'elle vienne nous conduire dans la voie du salut.

- La voyez-vous, cette fière Angleterre cette nation si grande, si riche en apparence, si ambitieuse en réalité, aux prises avec la destruction? L'esprit de mort est dans son sein; elle veut concentrer en elle seule toute la puissance, toute l'industrie et c'est le désordre qui germe de toutes parts l'anarchie couve, s'étend et se développe avec une rapidité extrême, et un jour elle éclatera terrible, destructrice et toute cette puissance qui n'est que superficielle s'écroulera au premier choc. On s'y attend et personne ne serait étonné que l'étincelle s'allumât et qu'elle embrasât ce vaste royaume.

Depuis plusieurs années, Flora Tristan méditait un projet d'amélioration, un moyen, comme elle le disait elle-même, pour arriver à une organisation sociale mieux en harmonie avec les besoins de l'époque actuelle. C'est alors qu'elle formula ce projet d'union pour tous les ouvriers et toutes les ouvrières dans son petit livre : Union ouvrière, qui a été sa dernière publication (3). Comme le dit le journal l'Union, du mois de décembre 1844, dans un article consacré à cette noble femme : « Cette oeuvre est moins un écrit qu’une action. » Le style de ce livre est simple et élevé, et la plus grande louange qui puisse en être faite, c'est qu'il a été écrit pour l'émancipation morale et matérielle de tous les prolétaires, hommes et femmes et qu'il a valu à son auteur l'amour du peuple en échange de celui qu'il lui avait voué. Mais pour Flora Tristan, ce n'était point assez d'écrire pour le peuple, elle voulut écrire et parler; je l'ai dit déjà.

Aussi courageuse que dévouée, elle prend le bâton du voyageur, dit adieu à tous ceux qu'elle aime, et, son petit livre à la main, va parcourir la France, s'arrêtant dans chaque ville, instruisant partout, et portant à tous des paroles d'espérance et d'amour. Avec ceux qui souffrent, elle déplore le mal qu'ils endurent; sa présence, au milieu d’eux leur prouve bien qu'elle s'est initiée à leur vie de douleur, puis elle leur indique un moyen pour sortir d'une situation si déplorable elle veut les bien convaincre de ce qu'ils peuvent par la force qu'ils possèdent (celle de leur nombre), et elle cherche à leur communiquer cette volonté énergique dont elle est animée.


Nous avons vu plusieurs fois Flora Tristan assise au milieu de ces réunions d'hommes et de femmes attentifs, parcourant son auditoire du regard, s'inspirant de lui, afin de lui tenir le langage qu'il saurait le mieux comprendre. Elle parlait avec assurance et vivacité son visage si beau et si imposant reflétait les émotions de son âme; il y avait en elle une puissance de volonté si grande qu'elle communiquait sa foi à ceux qui l'écoutaient; ne s'écartant jamais d'une logique sévère, elle voulait convaincre par la vérité et non pas séduire par l'élégance des formes qu'elle aurait pu donner à son langage. Enfin ce n'était pas comme orateur mais comme amie qu'elle se présentait aux ouvriers; et le peuple qui sait comprendre ce langage a aimé et compris Flora Tristan.

« Vous sentez bien, disait-elle à ses auditeurs, que votre ignorance et votre indifférence sont les causes des maux que vous souffrez. Surmontez-les toutes deux, instruisez-vous, aimez-vous que chacun, en agissant pour soi, pense à la grande famille des travailleurs. Il faut bien soulager les infortunes isolées; mais il faut surtout s'appliquer à guérir celles qui menacent de tout envahir. Et vraiment la misère, pour la plupart d'entre vous, n'est plus une menace, elle est un fait accompli aujourd'hui. J'étais seule, moi, et j'ai marché pourtant. Vous voyez ce que peuvent une ferme volonté et beaucoup de dévouement. Vous savez bien qu'en restant isolés, vous ne pouvez rien pour vous-mêmes, et vous convenez qu'en agissant tous ensemble, vous pourriez vous sauver tous. Eh bien! soyez conséquents avec vos paroles, agissez, faites de la pratique. Vous, vous récriez souvent, et vous avez raison de le faire, contre ceux qui émettent de bettes théories et qui, une fois placés comme ils le désiraient, oublient leurs doctrines d'hier, les nient quelquefois. Mais ces hommes qui n'ont acquis la position qu'ils occupent qu'en s'engageant d'abord à défendre les intérêts populaires, sont conséquents avec leurs sentiments égoïstes et personnels; car s'ils doivent promettre beaucoup pour arriver, ils doivent aussi ne rien tenir s'ils veulent rester où ils sont. Si vous n'exhalez que des plaintes, vous êtes coupables; vos soupirs n'ont pas de puissance, et vous êtes toujours plus malheureux, car vos liens se resserrent davantage. Il faut bien des paroles pour vous instruire mais il faut surtout des efforts pour briser vos chaînes. Ayez donc courage et bonne volonté et vous réussirez. En ne manifestant toujours que du découragement, ceux qui veulent vous servir se lasseraient à leur tour ils n'auraient plus qu’à se retirer de vous et à verser des larmes bien amères, et aussi bien inutiles sur votre sort présent et à venir. »

Flora Tristan savait bien qu'elle avait à combattre un abattement profond qui avait gagné les masses et pour le vaincre, ce mal si grand, elle devait être vraie. Ce n'est pas en flattant que l’on peut rendre meilleur. Le peuple a besoin de mentors et non pas de flatteurs. Ceux qui manquent de qualités réelles veulent être flattés; mais ceux qui ont quelque valeur savent bien se passer d'adulations, leur propre mérite leur suffit. Aujourd'hui que le peuple comprend sa dignité d'homme libre, il faut l'entretenir de ses droits et de ses devoirs d'homme libre et non de sa taille qui a grandi, de la force et de la souplesse de ses membres qui se sont développés depuis qu'il est libre.

L'humanité progresse incessamment, mais lentement. La loi du progrès est éternelle, on ne saurait le nier. Il y a des temps où la course est rapide; une époque de repos leur succède, c'est celle de la méditation c'est la recherche de grands travaux à accomplir. En s'essayant à une nouvelle œuvre, elle paraît difficile; quelquefois on la croit impossible mais avec de la persévérance et une volonté ferme on en vient à bout. L'entant qui veut subitement marcher, tombe et se blesse aux premiers pas qu'il fait. Alors il est craintif, il pleure; le sentiment ou l'instinct de sa faiblesse le domine pour un certain temps. Peu à peu ses forces s'accroissent, et un jour, plus prudent et plus sûr, il renouvelle l'épreuve cette fois il peut se soutenir. Il a grandi, il court, son corps et son âme se sont développés par l'action de la nature, et aussi par les soins que lui ont donnés ceux qui l'aimaient. Enfin, il est devenu un être utile actif et intelligent. - Le peuple a fait lui aussi plusieurs chutes; il s'est relevé blessé et décourage. Faut-il pour cela qu'il reste dans un état de complète et dangereuse inaction? Non, mille fois non, car il succomberait bientôt victime de ses terreurs et de son désespoir.

Ouvriers, vous dites souvent « Nous avons été trompés tant de fois que nous ne pouvons plus espérer» - Oui, vous avez été trompés et déçus bien des fois; c'est qu'alors vous ne connaissiez qu'une seule route à parcourir, route dangereuse et qui ne vous mena qu'à une victoire toujours passagère, car vous ignoriez les moyens de la conserver. Mais vous les connaissez aujourd'hui, vous possédez dans ses détails cette science de vos droits et des réformes à opérer qui sont la base de l'œuvre régénératrice, qui sont l'oeuvre elle-même tout entière. Reprenez donc confiance, ayez la volonté d'échapper au mal qui vous accable. Quand, après une éclatante victoire, une armée éprouve un ou plusieurs échecs réitérés, regarde-t-elle la terre arrosée de sang et jonchée de cadavres? Reste-t-elle à pleurer sur les victimes et sur sa mauvaise fortune? Non, n'est-ce pas? Elle puise, au contraire, de nouvelles forces dans l'excès même de son malheur; elle s'arme d'un nouveau courage, afin de réparer des défaites et de reconquérir quelques lignes d'un territoire qui n'est à aucun et qui appartient à tous, puisqu'il n'est qu'à Dieu. N'auriez-vous donc pas pour l'action la plus sainte et la plus sacrée, celle de réclamer votre droit de vivre le même courage que possèdent quelques hommes pour accomplir une action qui est aussi spoliatrice si elle est glorieuse? Vous aussi vous devez être des conquérants, mais des conquérants pacifiques animez-vous donc de l'ardeur et de volonté ferme qui soutiennent ceux qui vont subjuguer des villes et vous serez d'autant plus sûrs de la victoire, que c'est un sentiment de justice, de fraternité et d'amour qui vous anime et vous guide.

Le projet de notre voyageuse apôtre était de visiter toutes les villes qui forment le tour de France du compagnonnage. - Partie de Paris le 12 avril, elle avait commencé par Auxerre, Dijon, Chalon Mâcon puis Lyon, où elle s'arrêta deux mois entiers à cause de l'immense population ouvrière qui habite cette industrieuse cité. C'est dans cette ville qu'elle fit paraître la troisième édition de son petit livre l'Union ouvrière continua ensuite son pèlerinage par Avignon, Marseille et toutes les grandes villes du midi.

Après avoir visité et instruit les ouvriers de chacune des villes qu'elle parcourait laissant dans leur cœur une reconnaissance bien vive, leur laissant surtout cette volonté ferme de s'instruire les uns les autres et de travailler au bonheur de tous en travaillant au leur propre, Flora Tristan était au terme que Dieu avait assigné à ses travaux, aussi forte moralement qu'elle l'avait été à son début. Les fatigues d'un semblable voyage, durant les chaleurs de l’été,  affaiblirent plus d'une fois ses forces physiques sans lasser jamais son indomptable courage. Elle arriva à Bordeaux le 26 septembre, et ce fut le lendemain qu'elle fut atteinte du mal qui devait la conduire au tombeau.

Dès les premiers jours de sa maladie, il fut constaté que c'était une congestion cérébrale des plus graves. La tête était le siège principal des souffrances, et le corps aussi était en proie aux douleurs les plus vives. On ne soupçonna pas tout d'abord les conséquences fatales qui devaient en résulter; car dans ce genre de maladies ordinairement on perd de suite l'usage des facultés intellectuelles, et les siennes ne furent nullement atteintes pendant les huit premiers jours. Elle causait, au contraire, de ses projets et de ses espérances avec une énergie extraordinaire, avec un sens parfait et que l'on n'eût pas attendu tel d'une personne dans son état. Il y avait en elle une surabondance d'activité et de force morale si grande que ceux qui l'entouraient ne pouvaient prévoir que la vie allait l'abandonner.

Pendant le séjour de Flora Tristan Lyon, j'avais eu occasion de la voir et de l'entendre pour la première fois. Dès ce moment je sentis naître en moi un vif et profond attachement pour cette noble et courageuse femme, et elle me donna à son tour des témoignages d'une affection qui m'était bien précieuse et bien chère.

Informée de sa maladie, je pus, avec l'aide d'amis bien dévoués, me rendre auprès d'elle, et j'arrivai le 12 octobre à Bordeaux. Pendant ces quelques jours d'intervalle, entre les nouvelles que j'avais reçues et mon arrivée, le mal avait fait de rapides progrès. Je la trouvai dans un état de bien grande faiblesse tant morale que physique; c'était un anéantissement presque complet son corps restait sans mouvement, et elle ne prononçait quelques paroles qu'à des intervalles fort éloignés et avec beaucoup de peine.

Pendant dix jours le mal ne semblait ni augmenter ni rien perdre de sa violence. Je ne partageai point la sécurité de ceux qui la voyaient depuis le commencement de sa maladie; je désespérai aussitôt. Je l'avais vue trois mois auparavant si forte, si active, et en la retrouvant dans cet état de faiblesse, je ne pouvais concevoir aucune espérance. Cet engourdissement moral sous lequel je la voyais plongée, m'effrayait plus encore que les violentes douleurs qu'elle endurait. Il me semblait que cette nature si ardente ne pouvait perdre de sa force que lorsque la mort l'envelopperait. Hélas ! mes prévisions si douloureuses devaient s'accomplir; ses souffrances n'ont cessé qu'avec sa vie. Mais avant de nous quitter, elle devait retrouver quelques instants d'énergie; son si noble cœur devait se ranimer à des tressaillements d'amour pour ceux auxquels elle s'était dévouée.

Il fallait qu'elle vécût encore de cette grande et belle vie qui lui avait été donnée. Oh ! ce fut bien alors que je la crus sauvée, moi aussi; de ce moment il me sembla qu'elle nous était rendue, je la retrouvais au moral comme je l'avais vue sur la brèche, soldat vaillant apôtre zélé d'une religion toute de dévouement. Oui, j'espérais de toutes les forces de mon âme, et elle aussi espérait, elle partageait toute ma confiance. Ce mieux se soutint pendant plusieurs jours, et les doux derniers que je passai près d'elle elle m'entretint constamment de son œuvre, de ses espérances, des joies et des douleurs de sa vie apostolique.

« Je crois bien revenir à la vie, me disait-elle car je sens mes forces renaître; mais comme nous ne pouvons jamais prévoir les décrets de la Providence, il se peut que le mal revienne plus fort au premier jour et que j'y succombe. S'il en doit être ainsi, recevez mes dernières paroles et faites que tous ceux qui m'ont aimée sachent bien que moi aussi je les ai aimés immensément, religieusement. L'amour et la foi qui m'animaient étaient toute ma force sans eux aurais-je été capable d'entreprendre la tâche que je m'étais imposée? La pensée d'avoir aidé au salut prochain des travailleurs a été la plus douce, la plus heureuse qui soit entrée dans mon âme. Avec quel bonheur je me suis dévouée à la défense de leur sainte cause J'avais bien compris leur vie de souffrance et de douloureux martyre, j'avais senti tout leur mal et ce que je voulais le plus fermement, c'était les aider à se relever et à vaincre les obstacles qui les empêchent de jouir d'un bonheur auquel ils ont droit. Avec la satisfaction d'accomplir ma grande et utile mission, une autre m'a été accordée aussi celle d'avoir rencontré bien de nobles cœurs.

« Oh! qu'il y a de belles et de riches natures parmi le peuple ! Combien il en est chez lesquels l'amour pour tous est grandement développé et qui sont toujours prêts à faire acte de dévouement ! Je suis certaine du salut des peuples, car je crois au progrès incessant, éternel, qui régit le monde et je suis persuadée que tant de vertus, tant de courageux efforts arriveront à le régénérer. - Si Dieu me rappelle à lui, c'est que j'ai accompli ma tâche que ceux qui ont dans le cœur force et amour, intelligence et activité se mettent à l’œuvre. Que leur courage grandisse sans cesse; qu'ils me remplacent, qu'ils travaillent avec la même ardeur qui m'a animée et soutenue dans mes jours de difficile labeur; qu'ils se persuadent bien que c'est pour l'être intelligent un devoir sacré à remplir que celui d'instruire ses semblables. Il doit à tous la science qu'il possède. Dieu, en la lui donnant, veut qu'il la communique à son tour. C'est une faculté créatrice dont il l'a doué mais il ne lui en a pas fait don pour lui seul. Que ceux donc qui la possèdent, cette science s'unissent pour la transmettre à leurs frères plus ignorants, afin que ceux-ci puissent à leur tour donner à d'autres ce qu'ils auront reçu. Assez de haines, assez de dissensions ont envahi te monde, ont enfanté l'égoïsme; qu'on leur oppose une digue puissante : l'union et l'amour. C'est par eux seuls que l'on pourra arrêter ce torrent qui ravage la société tout entière.

Les despotes l'ont bien compris eux, et ils ont semé partout la haine et la division ils ont protégé, propagé même une guerre incessante, intestine, parmi ceux qu'ils voulaient opprimer, et d'un peuple de frères ils ont fait un peuple d'ennemis. II est temps que leur odieuse tactique soit connue, il est temps surtout qu'elle soit déjouée, puisque chacun individuellement convient que l'oppresseur de son frère est le sien propre, que la cause de l'un est celle de tous. Dans la grande famille humaine tous les artisans sont des frères chacun des membres de cette famille emploie son activité à des travaux différents. Mais comme tous concourent au bien-être général, tous ont donc droit à une juste répartition de ce bien-être; c'est une somme de bonheur que la société leur doit en retour de ce qu'ils lui donnent. En te disant nos intérêts sont les mêmes, ne doit-on pas se dire aussi unissons-nous pour les défendre? La victoire alors sera aux travailleurs et comme ils en connaîtront tout le prix, ils ne se la laisseront plus arracher. »

Tel était constamment le cours des pensées de Flora Tristan. Occupée uniquement de la mission qu'elle avait entreprise, je ne la vis pas un seul instant s'inquiéter de ses affaires personnelles. Toute sa vie était dans son œuvre, et son œuvre était toute d'amour pour ses frères, je dirai même pour ses enfants car ces grandes et riches natures qui sentent en elles la puissance de consoler et de soulager des infortunes si grandes et si nombreuses, possèdent cette puissance par l'amour dont elles sont animées, et c'est un amour filial plus encore que fraternel qu'elles inspirent.

Ce sentiment naît de la reconnaissance, de la confiance et de la sympathie. Celui donc qui inspire le plus d'amour est bien celui qui peut en éprouver le plus. On voit rarement des êtres froids et égoïstes faire naître des sentiments dont ils ne conçoivent pas l'existence et auxquels, par conséquent, ils ne croient pas eux-mêmes.

Lorsque de nouveau la violence du mal vint enlever à ses nombreux amis l'espérance qu'ils avaient un moment conçue, Flora Tristan comprit elle aussi que le terme de sa vie était arrivé, et elle resta calme en face de cette prévision d'une mort prochaine c'est qu'elle l'envisageait comme l'instant d'un repos mérité par une existence active, souvent douloureuse, toujours bien dignement remplie. La pensée de laisser son œuvre inachevée lui causa quelques instants d'une tristesse bien vive; mais, se souvenant aussitôt des nobles créatures qu'elle avait rencontrées, des promesses qui lui avaient été faites, se souvenant surtout du dévouement qui les avait dictées, elle attendit l'heure solennelle sans crainte comme sans faiblesse, en se répétant les paroles qu'elle avait dites aux travailleurs lorsqu'elle allait à eux : « Les idées germent et fructifient, elles ne meurent pas. »


Plaque apposée sur son lieu de décès à Bordeaux (Maison des époux Lemmonier)

Flora Tristan a cessé de vivre sans douleur et sans agonie, le 14 novembre 1844 à dix heures du soir. La vie l'a quittée peu à peu, si cela se peut dire c'est par un affaiblissement gradué qu'elle est arrivée au terme de son existence sa mort a été glorieuse et digne de sa mission d'apôtre. Elle a succombé en défendant les droits du prolétaire ou plutôt en les réclamant pour lui elle est morte en lui prêchant, par la parole et par les actes, la loi d'union et d'amour qu'elle lui avait apportée.

Avait-elle donc un pressentiment de l'avenir, en avait-elle la révélation quand elle disait aux ouvriers : « Ne faisons pas de personnalités; aimons les hommes, mais aimons et servons surtout les idées qu'ils nous apportent quand nous les croyons utiles et justes. Les hommes s'usent et meurent à propager les idées, mais les idées restent debout et grandissent. Tout donc pour les doctrines, car en ne vous attachant qu'aux individus, s'ils vous font un jour défaut, vous retombez faibles et découragés et c'est justement quand l'homme succombe que vous devez être plus forts ».

Ouvriers mes frères, portons souvent nos regards sur la noble et vaillante femme qui s'est si généreusement dévouée à notre cause. Que notre pensée nous la représente toujours active, alors qu'elle travaillait avec nous et pour nous. Qu'un si bel exemple nous soutienne et nous guide en face de lui nous oublierons la foule égoïste; ou si nous nous souvenons d'elle encore, ce sera pour travailler à la combattre, ou plutôt à l'instruire dans une loi d'amour et de fraternité universelle, ainsi que le faisait Flora Tristan. Ne portons pas vers le ciel des regards voilés par les larmes, en cherchant encore, et pourtant sans espoir, cette étoile si belle que nous y avons vu briller, et employant les jours qui nous restent à demander pourquoi elle a si tôt disparu. Elle est rentrée dans le grand foyer de vie qui est tout, qui anime tout. Souvenons-nous qu'en nous quittant, elle nous a légué des travaux; c'est un héritage sublime que nous devons accepter avec bonheur. Fixons la terre, pensons à tous ceux qui souffrent, et entrons résolument dans l’arène.

Les jours s'écoulent avec rapidité, les événements se succèdent sans cesse; ne perdons pas un temps précieux à regretter un passé qui est fini, tandis que nous ne devons ne nous le rappeler que comme un enseignement. N'épuisons pas notre énergie dans un vain désespoir, et ne nous reposons jamais dans une coupable insouciance. Flora Tristan a fait beaucoup, mais il nous reste beaucoup à faire encore, et la part de travail qui nous est échue est bien belle aussi. Soyons ses dignes frères, ses dignes fils. Il faut être utile, c'est le plus grand bonheur qui soit accordé aux cœurs généreux dans cette époque aussi grandement créatrice. Que ceux d'entre nous qui ont déjà travaillé à l’œuvre de rédemption viennent achever leur tâche. Il faut que leur conduite soit un exemple et un encouragement pour leurs frères qui sont restes jusqu'à ce jour spectateurs inactifs de tant de travaux, afin qu'ils prennent à leur tour une résolution courageuse et sublime qu'ils deviennent acteurs dans ce grand drame si animé qui se déroule à tous les yeux. C'est une femme, et une femme que sa position sociale mettait à l'abri du besoin, qui s'est identifiée à leurs souffrances, c'est elle qui est venue mêler ses larmes à leurs larmes surexciter leur zèle en leur criant de sa voix puissante : « Sauvez-vous de l'ignorance et de la misère ; mais pour vous sauver, aimez-vous, unissez-vous ».

C'est bien à la femme qu'appartient cette tâche, car la femme est forte et grande quand elle obéit à la voix de son cœur. A la femme d'enseigner au monde la loi de fraternité religieuse à elle, qui est mère, de travailler à l’œuvre de dévouement et d'amour. A l'oeuvre donc, travailleurs, à l'œuvre et espoir et courage que tant de dévouement reçoive une récompense digne de lui le découragement et le désespoir sont frères, ne les laissez jamais pénétrer dans vos âmes, car ils paralysent et tuent celles dont ils prennent possession, et aujourd'hui, plus que jamais il vous faut être forts courageux et persévérants.

*
Notes d’Eléonore Blanc :

(1) Voir pour plus de détails ses Mémoires ou Pérégrination d’une Paria, publiée en 1838 (en deux volumes).

(2) Par une lettre circulaire adressée à la Réforme et que tous les journaux organes de la démocratie se sont empressés de publier, M. Ledru-Rollin engage le peuple à pétitionner, et des pétitions sont distribuées aux travailleurs de toutes les villes de France.

(3) Cette petite brochure a été tirée à 25.000 exemplaires.
Annexes de la Biographie
Par Eléonore Blanc

Je joins ici quelques détails donnés par les journaux de Bordeaux sur la cérémonie des funérailles, puis les deux discours qui ont été prononcés sur la tombe, l'un par M. Lassime, avocat à la cour royale de Bordeaux, et l'autre par M. Maigrot jeune ouvrier menuisier; enfin, quelques réflexions que cette mort a suggérées à la Démocratie pacifique. Elles sont l'expression d'une sympathie bien vive et tous ceux qui ont aimé cette noble femme, seront heureux des hommages et des respects qui lui sont si justement accordés.

« Hier ont eu lieu les obsèques de Madame Flora Tristan. Le convoi, parti de la maison mortuaire à dix heures du matin, se composait de quelques littérateurs, de plusieurs avocats et d'un grand nombre d'ouvriers appartenant à différents corps d'état (métiers).

Les coins du poêle étaient tenus par quatre ouvriers MM. Maigrot, menuisier; Nau, tailleur; Vié ferblantier, et Bissuel serrurier le corps a été transporté à bras par les ouvriers, qui se sont relayés avec un pieux empressement, pour rendre ce dernier hommage à la noble et généreuse femme qui, jusqu'à la mort, s'est dévouée à leur cause. Trois discours ont été prononcés sur sa tombe, l'un par M. Vallée, tailleur l'autre par M. Lassime avocat à la cour royale, et le troisième par M. Maigrot ouvrier menuisier.

La carrière de Madame Tristan fut courte et mêlée de bien des vicissitudes; elle est morte à l'âge de trente-neuf ans! Elle laisse plusieurs ouvrages, les Pérégrinations d'une Paria; Méphis; le Prolétaire; Promenades dans Londres; et enfin un petit livre destiné aux ouvriers et intitulé Union ouvrière, qu'on peut regarder en quelque sorte comme son testament. Douée d'une ardente imagination, d'une raison vigoureuse d'une beauté remarquable et surtout d'un courage encore bien rare chez son sexe, Madame Tristan a la gloire d'être la première femme qui, seule et sans te secours ou le conseil d'aucun homme, ait osé entreprendre une œuvre publique et sociale.

Ses vues étaient pacifiques; touchée jusqu'au fond du cœur des misères de toute sorte qui menacent toujours l'enfance et la jeunesse des ouvriers et qui atteignent inévitablement la vieillesse, elle voulait leur révéler la force, la puissance, la richesse que peut leur donner l'association. « Vous êtes en France sept millions, leur disait-elle, associez-vous et contribuez chacun de « deux francs seulement chaque année, « vous aurez un revenu annuel de 14 millions ! « Avec cette somme vous ouvrirez des écoles à vos enfants, des asiles à vos infirmes, des invalides à vos vieillards ».

Cette pensée d'union, Madame Flora Tristan avait entrepris, toute pauvre qu'elle était devenue, elle issue d'une des familles les plus riches du Pérou, d'aller de sa personne la prêcher aux sociétés d'ouvriers établies dans les diverses villes de France. Tel était le but du Tour de France, qu'elle avait commencé par Lyon, Marseille, Carcassonne, Toulouse et Agen, et sur la fin duquel une mort prématurée l'a frappée dans nos murs.

Arrivée malade à Bordeaux, Madame Tristan s'est alitée le 24 septembre; vers la fin d'octobre, un mieux sensible donna l'espoir d'une prochaine guérison ; mais bientôt une rechute que tout l'art des habiles médecins qui lui donnèrent leurs soins ne put conjurer, est venue l'enlever à ses nombreux amis. Elle est morte le 14 novembre, à dix heures moins un quart du soir !

Que ce soit du moins une consolation pour tous ceux qui l'ont aimée et qui l'aiment encore, de savoir que les soins les plus tendres lui ont été donnés, et que jusqu'au dernier moment de sa vie des amis dévoués l'ont entourée de leur pieuse affection ».

 (Indicateur, 17 novembre 1844)

*

« Nous avons annoncé dans l'un de nos derniers numéros la mort de Mme Flora Tristan. Ses obsèques ont eu lieu samedi dernier avec une pompe simple et touchante. De nombreux ouvriers, auxquels s'étaient joints plusieurs hommes de lettres et quelques avocats de notre barreau, formaient le cortège. Les ouvriers n'ont point voulu laisser à d'autres bras le soin de transporter le corps de celle qui avait consacré sa vie à l'amélioration de leur sort. Nous reproduisons plus bas le discours prononcé sur sa tombe par M. Maigrot, ouvrier menuisier nous ne pouvons qu'applaudir aux sentiments qu'il exprime.

Madame Tristan fut une femme éminemment distinguée jeune encore, car elle est morte à trente-neuf ans l'expérience de la vie avait depuis quelques années donné plus de calme et de maturité à l'ardente imagination qui caractérise ses premières productions. Généreusement enthousiaste, elle avait fini par se tracer une noble tâche; elle voulait réaliser, mais par des moyens légaux et exclusivement pacifiques, l'union de tous les ouvriers tel est le but de son dernier écrit, parvenu à sa troisième édition, et intitulé Union ouvrière. Ses Promenades dans Londres contiennent un tableau saisissant des misères hideuses qui rongent la société anglaise. Outre ces deux ouvrages, on a d'elle un roman, Méphis, et les Pérégrinations d'une Paria, publiés il y a neuf ans. Madame Tristan descendait du dernier vice-roi du Pérou sa beauté égalait son éloquence et son enthousiasme.»

(Mémorial Bordelais, 19 novembre 1844)

*

DISCOURS DE M. LASSIME AVOCAT à LA COUR ROYALE DE BORDEAUX

Messieurs,


Flora Tristan c'est le nom de cette femme forte dont les restes viennent d'être confiés à la terre, de cette femme remplie de foi et d'intelligence qui a consacré tout ce qui était en elle de courage et de force à constituer l'association générale des ouvriers. Elle avait vu les souffrances et les misères de cette portion si intéressante du peuple et son génie profondément ému avait trouvé le remède que réclamaient et ces souffrances et ces misères, elle s'était dit en vrai apôtre : Il faut que mon œuvre s'accomplisse, il faut que, sans secousses violentes, les ouvriers sortent de l'état déplorable où ils sont plongés il faut qu'au moyen de l'association générale, ils forment partout des établissements pour y recevoir les ouvriers infirmes et blessés et pour y élever les enfants des deux sexes.

Dès ce moment plus de repos pour Flora Tristan elle poursuit son œuvre avec la plus ardente activité sa foi était vive et elle la communiquait aux plus indifférents elle était si puissante qu'il lui semblait à elle-même qu'une volonté étrangère la commandait, tant il est vrai que pour le génie il y a aussi une terre promise que lui seul aperçoit ! Elle marchait vers son but avec cet intrépide dévouement qui ne connaît aucun obstacle. Mais sa vie s'est usée par les fatigues incessantes du jour, par les méditations brûlantes de la nuit, par les périls, par les maladies qui ne pouvaient pas même suspendre le cours de ses travaux; elle s'est usée surtout, cette victime, par les déceptions cruelles et les préventions injustes qu’elle a eu a souffrir. Enfin elle s'est éternisée à jamais!...

 Tous ces projets d'établissement tous ces plans d'organisation seront-ils engloutis dans cette tombe ! Je ne sais mais que du moins une éclatante justice soit rendue à des intentions et à des vues qui attestent un si grand amour de l'humanité et que le temps se chargera d'accomplir; honorons de nos vifs regrets la mémoire de Flora Tristan, qui, pour tant de travaux entrepris dans l’intérêt des ouvriers et par conséquent de la société elle-même, n'attendait sa récompense que dans le ciel.

*

DISCOURS DE M. MAIGROT, OUVRIER MENUISIER à BORDEAUX

Messieurs,

Permettez-moi d'exprimer au nom de tous les ouvriers notre douleur et nos hommages. Madame Flora Tristan a été l'apôtre des ouvriers pour nous elle a bravé les sarcasmes, les calomnies, et jusqu'à l'indifférence de ceux qui n'ont pas encore compris sa parole.

Ceux de nous qui ont eu le bonheur de la voir et de l'entendre savent quel ardent amour de l'humanité, quelle confiance en Dieu, quelle foi dans l’avenir animaient son cœur et sa voix. Elle est morte Messieurs mais l'œuvre qu'elle a commencée ne périra pas avec elle.

Les germes qu'elle a déposés dans le sein du peuple porteront leurs fruits. Qu'elle revive en nous tous. Montrons-nous, à son exemple forts, patients, actifs et courageux. Comprenons comme elle l'avait compris elle-même la puissance irrésistible de l'association pacifique. Soyons tous frères !

Réalisons parmi nous l'union qu'elle nous a prêchée et quand avec l'aide de Dieu, le grand jour de l'association luira pour tous et pour toutes, parmi les noms des bienfaiteurs et des bienfaitrices de l'humanité, nous inscrirons, Messieurs, le nom révéré de Flora Tristan.

*

CICULAIRE ADRESSÉE A TOUS LES SOCIÉTAIRES DE L'UNION

Mes Frères,

C'est avec l'expression de la plus vive douleur que nous vous apprenons aujourd'hui la désolante nouvelle de la mort de Flora Tristan, arrivée à Bordeaux vers la fin du mois de septembre dernier, après avoir essuyé toutes les fatigues d'un long et pénible voyage. Elle est tombée malade le lendemain de son arrivée, et malgré tous les soins qui lui ont été prodigués par des personnes dignes de la reconnaissance de tous ceux qui lui étaient dévoués, une mort cruelle est venue l'arracher de leurs bras, dans lesquels elle a rendu le dernier soupir, le 14 novembre.

Comprenant ce qu'elle avait souffert pour nous tous, travailleurs de tout état, de toute condition, et que sa mort même, causée par l'excès de ses fatigues, était le dernier sacrifice qu'elle a fait à notre cause, nous avons senti qu'elle était digne de notre amour, qu'elle était notre sœur en l'humanité, et nous nous sommes empressés de lui rendre les derniers honneurs. Nous étions à ses funérailles à peu près quatre-vingts ouvriers de divers états; à nous s'étaient joints des avocats, des littérateurs qui méritent bien nos remerciements et notre affection. Frères ne comprenez-vous pas, comme vos frères de Bordeaux, que la mort de Flora Tristan ne doit pas interrompre l'œuvre qu'elle a commencée et que, plus que jamais, les ouvriers doivent s'unir sur son tombeau pour cimenter cette union.

Voici ce que nous proposons :


1° Etablir, au nom des ouvriers français, une souscription volontaire à laquelle pourront prendre part tous ceux qui voudront honorer la mémoire de Flora Tristan, et qui aura pour but de faire couler sur !a matrice que nous avons déjà fait établir, le buste de celle que nous regrettons, à un assez grand nombre d'exemplaires pour que dans chaque société où fut comprise sa généreuse pensée, cette image précieuse soit un témoignage éternel de reconnaissance.

2° D'acheter dans le cimetière de la Chartreuse (ci-contre : la sépulture ornée d'une colonne à sa mémoire), à Bordeaux, un terrain sur lequel on élèvera un monument au nom des ouvriers qui témoigneront de la sympathie et du dévouement pour rendre ce beau projet réalisable.


Nous aimons à croire Frères, que les sociétaires ne seront pas sourds à l'appel de leurs frères de Bordeaux et que nous contribuerons tous à immortaliser le nom et la mémoire du plus vertueux champion de notre cause, de notre digne soeur en humanité, Flora Tristan.

Nous avons ouvert la souscription à Bordeaux chez M. Darrieux, notaire Fossés de l'Intendance, 27, où l'on peut envoyer les fonds. Plus tard une commission sera nommée pour déterminer la forme et les dimensions du monument. Nous comptons sur votre désintéressement et nous vous saluons avec l'affection de vos plus dévoués frères de l'Union.

Vu et approuvé par nous, membres du bureau général de Bordeaux

Le président, G. L. - Secrétaire, MAIGROT
Trésorier général, BISSUEL; VIET, adjoint - MAIGROT jeune.


*

Parmi les journaux de Paris qui ont annoncé la mort de Flora Tristan, j'ai choisi, pour le reproduire ici, l'article de la Démocratie pacifique. Ces quelques lignes consacrées à la courageuse apôtre sont pour elle l'hommage d'une éclatante justice.


« Nous annonçons avec douleur la mort de madame Flora Tristan qui vient de succomber à Bordeaux, après une longue et douloureuse maladie entre les bras d'amis qui lui ont prodigué jusqu'au dernier moment, desseins pieux, et après avoir reçu de beaucoup d'ouvriers de divers points de la France les témoignages les plus touchants d'intérêt et de dévouement. Elle a rendu le dernier soupir jeudi dernier, à dix heures du soir. Sa mort a été calme et paisible quelques sanglots seulement l'avaient agitée vers neuf heures.

C'était un noble cœur que Madame Tristan. Elle est tombée sur la brèche elle a poursuivi jusqu'à Bordeaux ce tour de France, si courageusement entrepris, où elle a parlé à tant d'ouvriers d'union et d'organisation du travail, et dont les ardentes et généreuses fatigues l'ont tuée. Honneur à cette femme tombée victime d'une conviction sainte et qui se jetait en avant, suivant sa propre expression en vedette perdue de l'armée sociale, pour reconnaître et éclairer le terrain. Ce dévouement hardi et puissant, cette noble témérité,ce rude apostolat terminé par une mort de martyre, étaient une anomalie étrange dans un siècle égoïste, qui ne comprend pas les ardeurs d'une foi généreuse, et qui n'y répond trop souvent que par l'ironie ou l'outrage. Que la mort cruelle à laquelle la victime vient de succomber enveloppe du moins sa mémoire du linceul de respect auquel elle a droit que les cœurs sympathiques aux douleurs de l'humanité communient avec nous, sur la tombe qui va se fermer, dans un sentiment de pieux et religieux hommages!
».

Quelques jours après le même journal ouvrait une souscription dans ses bureaux. Voici l'annonce qu'il en fit :

UNE TOMBE POUR L'AMIE DU PAUVRE

Des ouvriers de Bordeaux nous font savoir qu'ils ont eu l'honorable idée de consacrer un tombeau à la femme généreuse qui s'était vouée tout entière à la cause des classes ouvrières, à Madame Flora Tristan, morte dans l'accomplissement de sa religieuse mission. Nous, nous associons de grand coeur à cette œuvre de piété fraternelle.

Aimons et honorons ceux qui moururent pauvres en se dévouant aux pauvres, et que leur âme, retournée au monde supérieur se réjouisse de l'hommage rendu après la mort. Cet hommage lui-même est une garantie pour un avenir plus heureux. Que ceux, dont Madame Tristan rêvait l'union, donnent leur obole et s'unissent dans un souvenir de reconnaissance cette communion pieuse excitera dans le cœur de saintes et fécondes émotions. C'est dans l'union des cœurs que l'on trouve les forces nécessaires pour réaliser les conceptions de la science, l'association, qui mettra fin aux souffrances du pauvre, et qui unira par des liens fraternels toutes les classes réconciliées.

Une souscription est ouverte, à Bordeaux, chez M. Maigrot, ouvrier ébéniste, cours d'Albert, 61, et rue des Fossés de l'Intendance, 27 chez M. Darrieux, notaire, qui s'est obligeamment chargé de recevoir les fonds. C'est à eux que les collectes des amis des classes pauvres doivent être adressées. On pourra aussi déposer les offrandes dans les bureaux de la Démocratie pacifique. L'obole de l'ouvrier sera reçue car il ne s'agit pas ici d'une souscription fastueuse, mais d'un témoignage de sympathie et de reconnaissance.

*
L'appel d'un ouvrier à ses frères pour l'érection d'un monument à la mémoire de Flora Tristan a été entendu. Indépendamment des souscriptions faites parmi les différentes sociétés de compagnonnage on en a ouvert dans plusieurs grandes villes. Après Paris et Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, Avignon, etc., se sont empressés de s'unir à ceux qui avaient pris l'initiative.

Source d’origine : Biographie de Flora Tristan par Mme Éléonore Blanc - Éditée par l'auteure (7, rue Luizerne à Lyon) - Date d'édition : 1845 - Gallica-BNF

Conférence de Michelle Perrot (30 minutes )
Flora Tristan ou l'émancipation en marche !
Bibliographie de Flora Tristan et éditions disponibles

1835 : « Nécessité de faire un bon accueil aux femmes étrangères », disponible aux éditions l'Harmattan. (publication papier et ebook) - compte-rendu de Maxime Haubert sur Persée.fr

1838 : « Pérégrinations d'une paria » (1833-1834)  en deux volumes Tome I et Tome II - Editeur A. Bertrand à Paris.

1838 : « Méphis ou le Prolétaire» (roman philosophique), en deux volumes sur le site et édités par l’Association Les Bourlapapey, bibliothèque numérique romande.

1839 : « Promenades dans Londres », deuxième édition de 1840, édité à Londres et Paris

1843 : « Union Ouvrière », la première édition ou l'édition Populaire publié chez M. Prévot à Paris et la deuxième édition contenant un chant  "La marseillaise de l'atelier", publié en 1844 chez tous les libraires.

1843-1844 : Le Tour de France, journal inédit : notes de Jules Puech et préface de Michel Colinet - Editions  La tête de feuilles, 1973.

1845 : Biographie de Flora Tristan d'Eléonore Blanc, à compte d'auteur et en ligne sur cette page.

1846 : « L'émancipation de la femme, ou le testament de la Paria ». Ouvrage posthume de Madame Flora Tristan, complété d'après ses notes et publié par A. Constant, La Vérité, Paris.

A noter que l'ensemble des sources existantes correspondances, articles ou livres rédigés par elle-même ou à son sujet constitue un fond d'archives qu'il n'est pas possible ici de résumer. Pour exemple, les notices de Jules Puech sur les ouvrages publiés sur la Vie et Oeuvre (en 1925) font 15 pages.
Documents annexes à consulter...

Flora Tristan et Karl Marx par Maximilien Rubel (1946) , par Critique Sociale, septembre 2013.

Autre conférence de Michelle Perrot à la BNF, les lundis de l'Arsenal du 19 mars 2012  avec les  lectures de Flora Tristan par Marie-Catherine Conti  (72 minutes)


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