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Sommaire de la page,

1 - Un Mirabeau peut en cacher un autre & "Entre Royauté et République" par Edgar Quinet

2 - L'Ami du peuple du 9 juillet et 17 juillet 1791

3 - Translation des cendres de Voltaire au Panthéon

4- Chronologie de juillet à la fin décembre

5 - L'année 1791 vue par Albert Mathiez & Climat de guerre en Europe par Henri Guillemin



Un Mirabeau peut en cacher un autre !

Vue de l'île de la Cité et de l'Hôtel des Monnaies côté Seine

& "Entre Royauté et République" par Edgar Quinet

Lionel Mesnard, le 13 mars 2016
« Les Cordeliers ont bientôt derrière eux d'autres clubs de quartier qui se multiplient dans l’hiver de 1790 et 1791 sous le nom de sociétés fraternelles ou de sociétés populaires; La première en date, fondée par un pauvre maître de pension, Claude Dansard, tenait ses séances dans une des salles du couvent des Jacobins ou siègent déjà les Amis de la Constitution. Dansard rassemblait à la lueur d'une chandelle qu'il apportait dans sa poche les artisans, les marchands de légumes, les manoeuvres du quartier et il leur lisait les décrets de la Constituante qu'il leur expliquait. Marat, toujours clairvoyant, comprit combien ces clubs à l’usage des petites gens pouvaient rendre de services aux démocrates. II poussa de toutes ses forces à leur création. II y en eut bientôt dans tous les quartiers de Paris. C'est par eux que se fit l’éducation politique des masses, par eux que furent levés et embrigadés les gros bataillons populaires. » (Albert Mathiez RF – tome I – page 209)

La personne d’Antoine Barnave, avocat et élu du Tiers en 1789 fut un des inspirateurs de la première constitution et il fit partie des notables qui lanceront l’appel du château de Vizille en juillet 1788 dans l’Isère pour la mise en oeuvre de Etats Généraux. Il fut un grand orateur et influa par ses qualités oratoires l’Assemblée nationale, c’est lui qui décrocha la voix majoritaire pour le veto suspensif, tout en oeuvrant à la limitation du droit de vote et la défense du « marc d’argent ». Il fut dans un premier temps favorable aux idées du député Mounier, qui après deux mois de révolution fut un des premiers à vouloir y mettre un terme, le grenoblois va représenter à la fois un partisan constitutionnaliste et le bras armé des esclavagistes et de la grande bourgeoisie. Elu du Dauphiné et benjamin de la chambre, il constitua et fonda avec Duport et les 2 frères Lameth (Charles et Alexandre) le club des jacobins à Paris. Ces élus comme d’autres comprirent très vite l’importance de la propagande écrite, comme objet moteur de la circulation de l’information dans toutes sociétés populaires du pays favorables au changement politique, où la question de la participation d’une partie de la bourgeoisie était posée, notamment les possédants comme ses amis Lameth propriétaires à Saint-Domingue. Si Antoine Barnave siégea à l’extrême gauche ce fut surtout en son opposition au régime despotique, faut-il y voir un basculement politique? si l’on connaît son implication dans le retour de la famille Capet de Varenne en juin et son appui par la suite sur l’inviolabilité de la personne du roi, et tout le processus des lois, une fois Mirabeau décédé son rôle sera déterminant. Son opportunisme est évident mais très cohérent, il va défendre un monarchisme constitutionnaliste et l’oligarchie.

M. Antoine Barnave  :
« Ici se présente directement l'argument qu'a fait Mr Buzot sur l'exemple de l'Angleterre : la Constitution anglaise n'a point prévu les cas de déchéance, mais la nation la prononce lorsque les événements semblent la solliciter. Ici, je répète ma réponse : la Constitution anglaise n'a pas prévu ce cas parce qu'elle n'a prévu aucun cas; il n'existe en Angleterre aucune constitution écrite; il n'existe en Angleterre aucun usage permanent en cette partie; chaque fois que l'Etat essuie une crise, qu'il se présente une nouvelle combinaison d'événements politiques, alors les partis qui dominent, alors ceux qui ont plus d'influence dans la nation, alors la conjoncture actuelle détermine le parti qu'on prend, et le mode par lequel on arrive à l'adopter; c'est ainsi que, dans certain cas, on a prononcé la déchéance pour des méfaits qui peut-être ne l'avaient pas méritée, et que plus anciennement, dans des cas plus graves, on ne l'avait pas prononcée; c'est ainsi qu'on a appelé en Angleterre des conventions nationales, quand on les a cru propres à faire réussir les desseins des hommes dominants, et que, dans des cas où la liberté publique a été véritablement attaquée, on a laissé régner tranquillement celui qui l'avait plus heureusement tenté. Ce n'est pas là le système que nous avons admis : nous avons voulu que dans nos lois politiques, comme dans nos lois civiles, tout, autant qu'il était possible fût prévu; nous avons voulu annoncer la peine en déterminant d'abord le délit; nous avons voulu ôter, s'il était possible, tout à l'arbitraire, et asseoir, dans un pays plus sujet aux révolutions, parce qu'il est plus étendu, asseoir une base stable, qui pût prévenir ou maîtriser les événements, et soumettre à la loi constitutionnelle, même les révolutions.» (intervention du 15 juillet 1791 sur l'inviolabilité du roi)

« Le roi fut donc mis hors de cause par l’Assemblée, malgré les vigoureux efforts de Robespierre. On ne fit le procès qu'aux auteurs de son « enlèvement », à Bouillé qui était en fuite et avec quelques comparses. Le 15 juillet, Barnave entraîna le vote par un grand discours ou il s'attacha a confondre la République avec l’anarchie : « Je place ici la véritable question : Allons-nous terminer la Révolution, allons-nous la recommencer ? Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi, vous avez consacré I'égalité civile et politique, vous avez repris pour l’Etat tout ce qui avait été enlevé à la souveraineté du peuple, un pas de plus serait un acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l’égalité, la destruction de la propriété. (…) Désormais les Feuillants, c'est-à-dire les fayettistes et lamethistes réunis, s'opposent avec violence aux jacobins, épurés de leur aile droite. Pour I'instant les premiers gardent le pouvoir. Adrien Duport, Alexandre Lameth et Barnave négocient secrètement avec l’Empereur, par l’intermédiaire de I'abbé Louis qu'ils envoient a Bruxelles, pour maintenir la paix. Léopold (II d’Autriche) conclut de leurs avances que les révolutionnaires ont eu peur de ses menaces de Padoue et qu'ils sont moins dangereux qu'il ne I'avait suppose et, comme ils promettent de sauver la monarchie, il renonce au Congres et a la guerre, d'autant plus aisément qu'il se rend compte, par les réponses très froides faites par les puissances a sa circulaire, que le concert européen contre la France est impossible a réaliser. Pour masquer sa reculade, il convient de signer avec le roi de Prusse une déclaration conjointe qui ne menaçait plus les révolutionnaires qu'au conditionnel. Mais cette déclaration de Pillnitz du 25 août 1791 est exploitée par les princes qui affectent d'y voir une promesse de concours. Ceux-ci lancent, le 10 septembre, un violent manifeste pour adjurer Louis XVI de refuser sa signature à la Constitution.» (Albert Mathiez - RF - Tome I - page 222 et 224)

Si Barnave va avoir un rôle moins connu que Mirabeau et Lafayette, il est central en 1791 et démontre comment une fois de plus le charme de la fausse ingénue, Marie-Antoinette va contribuer au basculement de ce dernier comme agent de la famille royale. Lui défendant la constitution, elle le doublant en informant son très dévoué de Fersen et l’état autrichien par un de ses ambassadeurs. Il va pressentir le danger d’une telle alliance, et pour cause il engrangera une très grande hostilité populaire l’année suivante quand seront découvertes les correspondances des époux Capet. La complicité serait née lors du retour à Paris sous une bonne escorte et comme chaperons : Pétion de Villeneuve et Barnave présents dans le carrosse. Le comportement de Villeneuve et pourtant bouclier et protecteurs de leurs vies aurait provoqué quelques gênes à le voir faire ripaille auprès de ses altesses. Le pauvre Barnave ne put que succomber devant tant de préciosité et d’intérêts à défendre face à l’homme qui sera à la fin de l’année le nouveau maire de Paris et leader d’opinion dans la capitale. Ce contraste politique marquera la montée en puissance de ce qui sera le parti des Girondins, prenant forme au sein de la Législative le premier octobre, avec l’arrivée de tout nouveaux et frais élus. Barnave remplaçant posthume de Mirabeau devint l’homme fort du nouveau pouvoir à l’Assemblée par la force de son éloquence, et son influence et implications ne purent que provoquer des forts ressentiments et encore de nos jours. Lors du bicentenaire de la RF, la tentative de François Furet de remettre au-devant de la scène ce personnage controversé, alimente encore la question de la réparation des descendants d’esclaves. Surtout vont s’ouvrir dans les années 1990 à la recherche les divers et conséquents chapitres des Antilles grandes et petites dans la tourmente révolutionnaire. Si les noirs ou « gens de couleurs » dans l’hexagone échapperont en 1791 au statut de marchandise, le parti colonial ou esclavagiste fera tout pour maintenir le joug dans « l’Empire ». C’est-à-dire la continuité de la richesse des ports de Nantes ou de Bordeaux, pour situer les deux plus grands ports négriers français et vivants pour bonne part du commerce triangulaire.

Intervention de Barnave le 23 septembre 1791, lors des derniers jours de l’Assemblée constituante : « Remarquez bien que, tandis qu'une poignée d'hommes de couleur réunis, à Paris, je ne sais par quel ressort, couvrent les rues de la capitale de leurs affiches, et ne cessent d'agiter cette Assemblée pour avoir non les droits civils que tout le monde leur reconnaît, mais les droits politiques dont trois millions de Français sont privés dans la métropole, je demande si de pareils intérêts sur lesquels les hommes de couleur sont si froids dans les colonies, peuvent résister à l'intérêt immense de la patrie ? Depuis que les nouvelles de l'effet du décret sont arrivées dans les ports, il n'en est aucun qui ne vous ait fait parvenir les plus pressantes pétitions. Les mêmes places de commerce qui étaient demeurées muettes lorsque le décret a été rendu, éclairées par les événements, viennent vous supplier de changer une résolution qui les met au désespoir. On dit sans cesse dans cette Assemblée que l'intérêt des colons et des commerçants est une preuve qu'ils ne peuvent pas être entendus dans la question, comme si l'intérêt des commerçants de France n'était pas dans le moment actuel l'intérêt de la France elle-même. »

La tonalité globale du discours est pour le maintien du statu quo esclavagiste et recense à 5 à 600.000 le nombre des afrodescendants soumis à la chaîne et au labeur forcé et à 30.000 les colons « blancs ». Quand il fait référence à la population noire, il distingue les affranchis et s’inquiète que la grande masse puisse être libre. Son allocution est assez édifiante, pour ne pas dire tout bonnement raciste ou racialiste selon nos critères actuels, le distinguo de couleur est subtil, mais il en trompe pas quant au dessein de ne rien changer et de préserver le marché et les normes des possédants établis dans les colonies (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique, …). « Ce moyen moral est dans l'opinion, qui met une distance immense entre l'homme noir et l'homme de couleur, entre l'homme de couleur et l'homme blanc; dans l'opinion, qui sépare absolument la race des ingénus, des descendants des esclaves, à quelque distance qu'ils soient (…)Du moment que le nègre, qui, n'étant pas éclairé, ne peut être conduit que par des préjugés palpables, par des raisons qui frappent ses sens, ou qui sont mêlés à ses habitudes, du moment qu'il pourra croire qu'il est l'égal du blanc, ou du moins que celui qui est dans l'intermédiaire est l'égal du blanc; dès lors il devient impossible de calculer l'effet de ce changement d'opinion. ».


"Entre Royauté et République" par Edgar Quinet

« La pensée de changer la personne du prince, résolution qui dès le 14 juillet était déjà une nécessité, fut repoussée après le 21 juin 1791, avec plus de véhémence que jamais, par les constitutionnels, C'était même, à leurs yeux, un crime que d'en parler. Et comme il arrive que, plus on entre dans l’erreur, plus on y porte de passion, l'Assemblée nationale, jusque-là si obéie, s'indignait que les événements lui résistassent. Elle voyait partout de mauvais citoyens, où elle rencontrait la moindre hésitation à embrasser sa chimère de convertir

Louis XVI, après Varennes, en apôtre ou complice de la Révolution. Barnave, nouvellement amoureux de cette idée, accuse ses adversaires, les jacobins, de faire du roman ; mais quel roman plus impraticable que le sien ? Celui des jacobins, en comparaison, était la nécessité même. Si nous ne savions comment une assemblée, une fois entrée dans le faux, s'y abandonne sans retour et sans mesure, on aurait peine à comprendre l'obstination de la Constituante. Dans ce défi à la force des choses, quelle popularité eût pu résister? Celle de l'Assemblée s'affaiblissait et tombait chaque jour, et c'était là pour elle un motif de se raidir davantage. Dès lors, son tempérament parut changé; sa fin fut celle de tous les pouvoirs qui se brisent contre la raison publique.

Les anciens favoris de l'opinion, Chapelier, Thouret, Duport, Barnave et même les Lameth, se sentant abandonnés, n'accusent que l'inconstance populaire. Ils ne voient pas que c'est leur foi à l'ancienne dynastie qui est repoussée par la logique des faits encore plus que par les hommes. A mesure qu'ils tombent, d'autres commencent à s'élever; Pétion, Rœderer, Buzot, Brissot apparaissent. Robespierre sort de la nuit. Ceux-ci, en effet, avaient trouvé un terrain solide dans l'incompatibilité qu'ils découvraient entre le prince ancien et le régime nouveau. Car, alors, ils n'allaient pas plus loin dans leur espoir ; et ils avaient la raison pour eux. Selon l'ordinaire, les constituants, qui par de fausses vues perdaient l'autorité, essayèrent de la recouvrer par la force ; les moins sanguinaires des hommes furent conduits à verser le premier sang de la Révolution.

Il était, en effet, inévitable que la situation sur laquelle l'Assemblée voulait fermer les yeux éclatât, en dépit de toutes les subtilités. Ce furent les sociétés populaires, et parmi elles les jacobins, les cordeliers, qui prononcèrent le mot vrai, la déchéance. Il sortait de chaque chose ; il était la réalité même. Rien au monde ne pouvait faire que Louis XVI, après tout ce que nous venons de raconter, ne fût déchu. Les hommes d'instinct, Danton, Camille Desmoulins, demandaient que ce qui était un fait désormais irrévocable fût reconnu par la loi. Au contraire, les constituants voulaient que la loi ne tînt aucun compte des événements. Ainsi la guerre est entre la réalité et l'utopie, la première représentée par le peuple, la seconde par l'Assemblée. De ce divorce sort le massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791.

La Constituante faisait garder le roi à vue, comme un criminel ; dans le même temps, le 15 juillet 1791, elle décrète qu'il est inviolable, ce qui eût pu paraître une ironie. Contradictions trop violentes pour ne pas soulever l'instinct du peuple : il proteste contre ce qu'il lui est impossible de comprendre. Dès lors, les royalistes constitutionnels perdent le gouvernement des esprits. Vouloir régner par des fictions au milieu des tempêtes, c'était revenir à l'esprit des parlements. Après un bouleversement inouï qui n'avait rien laissé subsister du passé, comment les Lameth, les Lafayette purent-ils croire que le même prince pourrait représenter les anciens intérêts et les nouveaux ? C'était détruire eux-mêmes tout ce qu'ils avaient fait. Fallait-il donc périr par respect pour ces idées fausses? ». 

La Révolution, tome I, chapitre V, pages 402 à 404, par Edgar Quinet.


L'AMI DU PEUPLE, ou Le PUBLICISTE PARISIEN,
 JOURNAL POLITIQUE ET IMPARTIAL
Marat, peint par  Lucien Etienne Melingue, exposé au Château de Vizille  (1879)
« Vitam impedere vero : Consacrer sa vie à la vérité »

Par M. MARAT, auteur de l'Offrande à la patrie, du Moniteur, du plan de constitution, &c.
Samedi 9 Juillet 1791

Dénonciation des pères conscrits vendus à la Cour, traîtres, conspirateurs et contre-révolutionnaires, par le seul homme pur et incorruptible qu'il y ait dans l’Assemblée nationale : ou tableau de la situation des affaires publiques par M. Robespierre.


Tourmenté d'une migraine violente qui m’ôte la faculté de penser, je prends le parti de mettre aujourd'hui sous les yeux de mes lecteurs le superbe discours de Robespierre, à la tribune des Jacobins, le surlendemain de la fuite de la famille Capet (le 22 juin). On y verra la confirmation de la plupart des inculpations que je n'ai cessé de faire depuis près de deux ans contre les députés du peuple, les ministres, le général (Lafayette) et les autres fonctionnaires publics, tous vendus au monarque pour rétablir le despotisme,

Discours de M. Robespierre au club des Jacobins


Ce  n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de 40 millions d'entretiens que coûtait l'individu royal serait le moindre des bienfaits de cette journée. Mais pour cela il faudrait prendre d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'Assemblée nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous parler des mesures, qu'il me semble qu'il eue fallu prendre et qu'il ne m'a pas même été permis de proposer. Le roi a choisi, pour déserter son poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis, et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies entre les citoyens entiers, les demi citoyens et les quarterons. Il a choisi le moment ou la première législature à la fin de ses travaux, dont une partie est improuvée par l'opinion, voit de cet œil dont on regarde son héritier, s'approcher la législature qui va le chasser, et exercer le veto national en cassant une partie de ses actes. Il a choisi le moment où des prêtres traîtres ont par des mandements et des bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la constitution tout ce que la philosophie a laissé d'idiots dans les 83 départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande très peu considérable de brigands, on put la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne sont pont ces circonstances qui m'effraient. Que toute l’Europe se ligue contre nous et l’Europe sera vaincue, ce qui m’épouvante, moi, Mrs. c’est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout, ce qui m'épouvante encore une fois, c'est précisément cela même qui semble rassurer tous les autres. C'est que depuis ce matin, tous nos ennemis parlent même langage que nous. Tout le monde est réuni. Tous ont Le même visage, et pourtant il est clair qu'un roi qui avait 40 millions de rentes, qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer. Or ce ne peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée d'outre Rhin qu'il fonde ses espérances, Que tous les brigands d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante, autrement sa fuite serait trop insensée.

Vous savez que 3 millions d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles ; il a donc un parti puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain, je vais tout vous révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre.

Vous connaissez le mémoire de Louis XVI a laissé en partant; vous avez pris garde comment il manque, dans la constitution, les choses qui le blessent et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot, Le roi va reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède, de d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands, dont la cause commune des rois aura grossi son armée. On grossira encore à ses yeux les forces de cette armée ; il paraîtra un manifeste paternel tel que celui de l'empereur, quand il a reconquis le Brabant. Le roi dira encore comme il a dit cent fois : mon peuple peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y ventera les douceurs de la paix, mais celles mêmes de la liberté. On proposera une transaction avec les émigrants, paix éternelle, amnistie, fraternité. En même temps les chefs, et dans la capitale et dans les départements avec qui ce projet est concerté, peindront de leur côté les horreurs de la guerre civile ? Pourquoi s'entrégorger entre frères qui, tous veulent être libres ? car Bender et Condé se diront patriotes plus que nous. Si lorsque vous n'aviez point de moisson à préserver de l'incendie ni d'armée ennemie sur vos frontières, le comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets nationimicides, balancez-vous à céder aux insinuations de vos chefs, lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers, pour amener une réconciliations générale. Je connais bien le caractère de la nation. Des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements à Bouillé pour la Saint Barthélemy des patriotes de Nancy, auront-ils de la peine à amener à  une transaction, a un moyen terme un peuple lassé et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les charges, et de lui faire sentir toutes les privations, qu'impose le soin de la conserver. Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan, et comme l'Assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un concert merveilleux.

Louis XVI, écrit à l'Assemblée nationale, de sa main, il signe, qu'il prend la fuite, et l'assemblée par un mensonge, bien lâche, puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom, au milieu de 3 millions de baïonnettes, bien grossiers, puisque le roi avait eu l'imprudence d'écrire lui-même on ne m’enlève pas, je pars pour revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait à conserver au ci-devant roi, sa qualité et le droit de venir nous dicter, les armes à la main, les décrets qui lui plairont: l'Assemblée nationale, dis-je, aujourd'hui dans 20 décrets d'appeler la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue ?

Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemblée nationale trahît les intérêts de la nation ! Quelles mesures a-t-elle prises ce matin ? Voici les principales. Le ministre de la guerre continuera de vaquer aux affaires de son département, sous la surveillance du comité militaire. Le ministre des affaires étrangères sous la surveillance du comité diplomatique. De même des autres ministres. Or quel est le ministre de la guerre ? c'est un homme que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les errements de ces prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes, fauteurs de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le comité militaire chargé de le surveiller? c'est un comité tout composé de colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je n'ai besoin que de leurs œuvres pour les démasquer. C'est du comité militaire que sont partis dans ces derniers temps, les décrets les plus funestes à la liberté.

Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets ; et pièces à la main, il a prouvé que le comité militaire regorgeait de traîtres, qu'il n'avait toujours fait qu’un avec Duportail, que Duportail était la créature du comité, et que la surveillance du ministre par le comité, son compère, était une dérision. Et le ministre des affaires étrangères, a-t-il ajouté, quel est-il? c'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous répondait, se faisait caution que le roi adorait la constitution. C'est à ce traître que vous abandonnez vos relations extérieures, sous la surveillance de qui? du comité diplomatique, de ce comité où règne un d'André, et dont un de ses membres me disait, qu'un homme de bien, qu'un homme qui ne serait pas un traître â sa patrie, ne pouvait y mettre le pied? Je ne pousserai pas plus loin cet examen. Lessart n'a pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laissé son manteau. Citoyens viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui va engloutir notre liberté. Voyez-vous assez clairement la coalition des ministres du roi dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition de vos chefs civils et militaires, que je ne puis pas croire qui n'aient favorisé cette évasion dont ils avouent avoir été si bien avertis ? Voyez-vous cette coalition avec vos comités, avec l'Assemblée nationale? Et comme si cette coalition n'était pas assez forte , je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-même une réunion avec tous vos ennemis les plus connus : dans un moment, tout 89, le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici. Comment pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui veulent venger César; et c'est Octave qui commande les légions de la république. On nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes hommes. Mais, quand Antoine fut venu camper à côté de Lepidus, on parla aussi de se réunir, bientôt il n'y eut plus que le camp d'Antoine, et il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort.

Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points, la plus exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne sauvèrent point la nation, sans un miracle de la providence, qui daigne veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai voulu du moins déposer dans votre procès-verbal, un monument de tout ce qui va vous arriver. Du moins je vous aurai tout prédit, je vous aurai tracé la marche de nos ennemis et on aura rien à me reprocher. Je sais que par une dénonciation pour moi dangereuse à faire, mais non dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je, ainsi la presque universalité de mes confrères les membres de l'assemblée, d'être contre-révolutionnaire, les uns par ignorance, les autres par terreur, d'autres par un ressentiment, par un orgueil blessé, d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort qu'on me garde; mais si dans les commencements de la révolution, et lorsque j'étais à peine aperçu dans l'assemblée nationale; si lorsque je n'y étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à la vérité, à la liberté et à la patrie : aujourd'hui que les suffrages de mes concitoyens , qu’une bienveillance universelle, que trop d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de faire le procès à toute l'Assemblée nationale,  je lui défie de faire le mien.
Marat, l’Ami du Peuple,
DE L'IMPRIMERIE DE MARAT

 


Dimanche 17 Juillet 1791


Entrevue nocturne de Mottié (Ndr : de Lafayette) avec les traîtres de l'Assemblée nationale. – Engagement du général de déployer toutes ses forces pour protéger les pères conscrits contre-révolutionnaires, déterminés à absoudre l'infâme monarque contre le vœu du peuple. - Discours insolents de ces scélérats. - Décret scandaleux de réhabilitation. - Ses suites désastreuses.

Ce que j'ai prédit depuis le 11 octobre 1789 est arrivé (1). Les pères conscrits anti-révolutionnaires, retranchés dans leur fort contre le peuple qu'ils trahissent, ont mis de côté le vœu des 83 départements, comptez pour rien la volonté suprême de la nation, et bravez l'indignation publique, en passant l'éponge sur les crimes atroces de l'ex-monarque, en réhabilitant dans les fonctions de la royauté cet infâme parjure, en le déclarant indépendant de la nation son souverain; en le traitant, non comme un simple mandataire du peuple, mais comme une puissance particulière ; en faisant de la constitution un contrat, en le recevant partie contractante, frétant d'égal à égal avec la nation; et pour comble de maux en cimentant de la sorte, leurs travaux, auxquels il ne sera plus possible de toucher qu'en renversant à la fois l'édifice monstrueux de leurs funestes décrets.

Jeudi , soir, le parti des ennemis de la liberté qui domine dans le sénat paraissait succomber sous le poids de la vérité et de l'opinion publique ; un peuple immense demandait hautement justice d'un roi parjure, traître et conspirateur; on aurait cru qu'ils allaient enfin faire droit à ses instances; les scélérats ne songeaient qu'à se retrancher contre lui, pour le trahir de nouveau impunément. On a vu par quel artifice (2) le fourbe Mottié était parvenu à lui interdire l'entrée des Tuileries ; on va voir comment il est parvenu ensuite à lui interdire tout accès à la salle de l'assemblée.

Dans la nuit du jeudi, il avait eu une longue conférence avec Barnave, les Lameth, Goupil, Duport, d'André, Sieyès et Bailly alarmés comme leurs complices des dispositions que le peuple faisait éclater, et redoutant sa juste fureur lorsque l'atroce décret viendrait à passer. Ils voulaient savoir si Mottié se ferait fort de réprimer une insurrection générale, et s'il répondrait des députés royalistes. Mottié, sûr de ses coupe-jarrets, calme leurs craintes et répond de tous les événements. Le lendemain matin, il fait occuper toutes les avenues par des détachements, et il entoure la salle de cinq mille hommes armés. Forts de cet appui, les traîtres courent au sénat sanctifier les crimes royaux, sacrifier au despote et porter les dernières atteintes à la liberté publique.

Goupil rouvre la discussion sur l'évasion de Louis Capet, et pour prouver que l'ex-monarque parjure n'est pas comptable à justice, quelques crimes qu'il puisse commettre; il efface Malouet et d'André en bassesse et en atrocité. Il commence par clabauder contre les écrivains (3) populaire qui ont démontré que l'inviolabilité absolue du prince est attentatoire à la souveraineté de la nation : il taxe les uns d'irréflexion, il reproche aux autres d'avoir résolu de précipiter la France dans l'anarchie. Puis adoptant l'adage servile que la personne du roi doit être sacrée; il exhorte l'assemblée à ne point se départir de ce principe d'esclaves, et il conclut à l'adoption du projet de décret des comités.

M. Grégoire aurait confondu ce nouvel apostat de la liberté, si les fripons savaient rougir.  L'inviolabilité du roi, disait l'orateur patriote, ne peut point s'étendre jusqu'à soustraire à la puissance des lois un monarque coupable. Or, Louis XVI est coupable d'avoir quitté son poste, il ne pouvait se dissimuler qu'en fuyant, il exposait le royaume à toutes les horreurs de la guerre civile. Si vous déclarez que le roi n'est pas jugeable, vous devez donc regarder comme un grand crime la conduite des gardes nationales de Varennes et des membres du district de Clermont, qui ont concouru à l'arrestation de Louis fugitif ». Après ces arguments accablants, il a conclu à la rejection du projet des comités, en demandant la convocation d'une convention nationale pour juger le monarque indigne.

Au patriote Grégoire a succédé dans la tribune Salle le Patelin, qui a répété d'un ton bonace tout les sophismes de Duport l'apostat et de Liancourt, le valet de garde robe. Sans doute, disait-il, Louis XVI a trompé par sa fuite la confiance du peuple; mais son cœur a été égaré par les factieux réunis autour de sa personne , et surtout par les auteurs des protestations infâmes contre la constitution : et pourquoi l'assemblée punirait-elle le roi d'avoir protesté, tandis qu'elle s'est montrée si indulgente envers ses propres membres rebelles : partant ainsi de l'impunité d'un crime pour autoriser l'impunité d'un crime plus atroce encore, et justifiant le parjure et la trahison du monarque par la rébellion des faux membres du législateur et l'infidélité de l'assemblée elle-même. Enfin foulant aux pieds les lois éternelles de la nature et fermant son cœur aux cris de la conscience, il pose en principes « qu'un roi qui quitterait son poste pour se mettre à la tête d'une armée ennemie, qu’un roi qui violerait ses serments », ne peut être regardé comme coupable qu'autant qu'un décret formel aura érigé en crimes ces attentats : comme si chez tous les peuples de l'univers conspirer contre la nation n'était pas le plus noir des forfaits. Enfin le tartuffe Salle a conclu en appuyant le projet des comités, et en proposant ces trois décrets concertés la veille dans les comités vénaux.

« Un roi qui quittera son poste pour se mettre à la tête d'une armée ennemie et tourner ses armes contre la patrie sera censé avoir abdiqué la couronne. Un roi qui après avoir prêté serment à la constitution le rétractera, sera censé avoir abdiqué. Un roi qui aura abdiqué redeviendra simple citoyen et sera accusable comme les autres citoyens, pour tous les actes subséquents à son abdication ».

Ensuite Barnave l'apostat soudoyé à paru à la tribune pour rabâcher ce que venait de dire Salle, et ajouter cette sottise pommée. « Si le roi n'était pas inviolable, je me défierais bien plus de ses vertus que de ses vices, quoi donc ajoutait-il, s'il eut bien fait son devoir vous seriez tombés à ses genoux ? » Vil apostat ! Nous, nous serions conduits à son égard comme au tien, tant qu'il aurait paru vouloir le bien général, tant qu'il aurait paru respecter nos droits, tant qu’il aurait paru faire observer les lois, sans doute nous l'aurions porté aux nues; comme nous t'avons préconisé, tant que tu as paru prendre nos intérêts. Mais ces dispositions généreuses dont on peut abuser quelque temps cessent aussitôt que les actions louables qui les ont excitées font places à de noires perfidies.

Tu as vu avec quelle promptitude les éloges dont nous te comblions, ont fait place a l'opprobre dont  tu es couvert, Ainsi les bénédictions qui pleuvaient sur Louis XVI tant qu'on l’a cru fidèle à ses serments, ont fait place aux malédictions dont on l’accable aujourd'hui. L'infâme apostat a terminé en calomniant les défenseurs de la liberté qu'il a vendu, en les accusant de chercher à prolonger l'anarchie, en flagornant ses complices qu'il félicitait d'avoir détruit tous les abus, et qu'il évitait à rétablir enfin l’ordre et la sûreté, c'est-à-dire le despotisme. Il a conclu à l'adoption du projet à ses sept comités. Ici a été fermée la discussion. Aussitôt tous les pères conscrits vendus à la cour ont demandé à la fois que les propositions du compère Salles fussent décrétées à l'instant; et elles l'ont été malgré les réclamations du fidèle Robespierre, de même que les autres articles du comité, qui seront encore empirés à la rédaction.

Ainsi par ce décret inique, atroce, infâme, Louis Capet est non seulement soustrait au glaive de la justice; mais absous, mais blanchi, mais déclaré non coupable de quelques crimes qu'il vienne à se couvrir, mais élevé au-dessus de l'empire des lois, mais invité à satisfaire sans retenue ses appétits brutaux et ses penchants féroces, mais encourage à commettre les plus noirs attentats, mais autorisé a fuir et à conspirer éternellement : seulement s'il viole de nouveau ses serments et s'il est vu a la tête d'une armée ennemie, portant partout le royaume, la désolation et la mort , il sera …………….. Quoi ?

Censé avoir abdiqué la couronne ; c’est-à-dire déclaré ne l'avoir pas abdiqué ; car le monstre fourbe et parjure à la tête des conjurés répondra avec ironie. « Moi, vouloir abdiquer le trône, vous n'y songez pas; sujets rebelles ! je ne veux que vous égorger, si mieux m’aimés rentrer sous le joug » ; et il aura déjà fait couler des fleuves de sang, et remis la nation aux fers, avant que la nation liée par le décret de l'inviolabilité, ait osé se mettre en défense, marcher contre le tyran, et lui faire expier ses crimes sous la hache du bourreau.

Ô peuple insensé! tu te dis souverain, et tes infidèles mandataires te traitent en esclave : tu as beau ne plus vouloir à la tête un prince flétri par les crimes et couvert d'opprobre; malgré toi tu le reconnaîtras pour ton maître auguste; tu as beau repousser un infâme parjure, malgré toi, tu recevras ses nouveaux serments : tu as beau crier que l'exécution des lois ne doit pas être confiée au plus audacieux violateur des lois, ce vil réfractaire sera seul à la tête de tes tribunaux et de tes administrations; c'est sur la foi de ce scélérat sans honneur et sans pudeur que reposeront dorénavant les soins du gouvernement, le sort de l'état et le salut public : il aura beau corrompre tes représentants, dissiper tes trésors, machiner ta ruine, tu verras en silence ses forfaits, tu respecteras sa personne : elle est sacrée; ainsi l'ont ordonné ses infidèles délégués, qui lui ont vendu tes droits pour de l'or. Désormais il sera tout, et déjà tu n'es rien.

Si par hasard le ciel venait un jour à te donner des représentants fidèles, leur vertu sera toujours impuissante à faire ton bonheur : liés parle le décret de leurs infâmes prédécesseurs qui métamorphose la constitution en contrat entre eux et leur maître, tu n'auras plus le droit de perfectionner tes lois, tu ne pourras même plus y toucher, sans voir à l'instant ton vil agent pensionné t'opposer ses serments, te dicter ses volontés, et te signifies qu'ayant juré de maintenir la constitution telle quelle est, il ne souffrira point qu'on y touche. Aujourd'hui que tu as souffert lâchement, malgré mes cris, que ses suppôts lui remissent tous les ressorts de l'autorité, toutes les forces de la nation; te voilà enchaîné par tes propres mains : déplores, désormais ton aveuglement, et gémis sur le sort qui t'attend. Mais non, reprend gaiement tes chaînes; effaces par tes bassesses tes (illisible) d'être libre, prosternes-roi aux pieds du despote; renverses l'autel de la patrie, et danses autour de ses débris, comme tu dansais naguères sur les ruines de la Bastille. C'est le seul rôle qui convient à ton avilissement, à ta lâcheté.

Tirons cette conséquence, que tirera avec nous tout bon observateur. C'est que la liberté naissante, qu'avait conquise un essaim d'indigents sans armes, a été étouffée clans son berceau, sous les auspices de la garde parisienne par les prétendus pères de la patrie chargés de la cimenter. Or, il est démontré par l'ensemble de leurs odieux décret, qu'ils ont non seulement donné au monarque tous les moyens d'opérer la contre-révolution ; mais qu'il lui ont ménagé toutes les occasions possibles de l'opérer impunément.

Marat, l'Ami du Peuple.
DE L’IMPRIMERIE DE MARAT

Notes :


(1) Je renvoie à ce sujet le lecteur à mon n° 351.

(2) Voyez mon numéro précédent.

(3) L'Ami du peuple, qui le premier a établi cette doctrine, aurait dû être mis en tête, Goupil se contente de le désigner sans le nommer : mais il nomme Condorcet, plat académicien, et scribe vendu à la cour. Qu'on juge si cet intriguant que Louis Capet a nommé commissaire de la trésorerie et qui jouit en outre de 25,000 livres des profusions de la cour, irait s'exposer à perdre ces richesses, en indignant son maître ?

Source : L'Ami du peuple - année 1791 - Gallica-BNF

Translation des cendres de Voltaire au Panthéon

Tombeau de Voltaire au Panthéon

abrégé chronologique de l'Histoire de France


par Jean François Michaud de l'Académie Française (1855 - cinquième édition)

« L'abbaye de Scellières, où les cendres de Voltaire se trouvaient déposées depuis 1778, étant en vente. M. de Villette s'adressa au maire de Paris, afin que la municipalité les réclamât et leur procurât une autre sépulture; M. Charron officier municipal, fit part de cette demande à l'Assemblée Nationale, ainsi que de la prétention des deux communes de Troyes et de Romilly, qui avaient décidé qu'elles se partageraient cette dépouille. L'Assemblée Nationale sur la proposition de Regaud de Saint-Jean-d'Angely, décréta, le 8 mai, que les restes de Voltaire seraient transférés dans l'église paroissiale de Romilly jusqu’à ce qu’il eût été statué sur la pétition de la municipalité de Paris. Le 30 mai, un nouveau décret déclara que, « Marie-François Arouet de Voltaire » était digne de recevoir les honneurs décernées aux grands hommes ; qu'en conséquence ses cendres seraient transférées de l'église de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève de Paris ». Un cortège pompeux fui préparé pour cette cérémonie. A laquelle le parti révolutionnaire attachait une grande importance. Voici la relation officielle de cette translation ; c'est un monument historique :

« Dimanche I0 juillet 1791, M. le procureur syndic du département et une députation du corps municipal se sont rendus, savoir : le procureur syndic aux limites du département, et la députation de la municipalité à la barrière de Charenton, pour recevoir le corps de Voltaire. Un char de forme antique portait le sarcophage dans lequel était contenu le cercueil. Des branches de laurier et de chêne, entrelacées de roses, de myrtes et de fleurs des champs, entouraient et ombrageaient le char, sur lequel étaient deux inscriptions : l'une, « si l'homme est créé libre, il doit se gouverner » ; l'autre, « Si l'homme a des tyrans, il les doit détrôner ».

Plusieurs députations, tant de la garde nationale que des sociétés patriotiques, formaient au cortège nombreux, et on conduisit le corps sur les ruines de la Bastille. On avait élevé une plateforme sur remplacement qu'occupait la tour dans laquelle Voltaire fut renfermé ; son cercueil, avant d'y être déposé, a été montré à la foule innombrable des spectateurs qui l'environnaient ; et les plus vifs applaudissements ont succédé à un religieux silence. Des bosquets garnis de verdure couvraient la surface de la Bastille. Avec les pierres provenant de la démolition de cette forteresse, on avait formé un rocher, sur le sommet et autour duquel ou voyait divers attributs et allégories. On lisait sur une de ces pierres : « Reçois en ce lieu où t'enchaîna le despotisme, Voltaire, les honneurs que te rend la Patrie ». ·

La cérémonie de la translation au Panthéon Français avait été fixée pour le lundi 11 ; mais une pluie survenue pendant une partie de la nuit et de la matinée avait déterminé d'abord à la remettre au lendemain ; cependant, tout étant préparé, et la pluie ayant cessé, on n’a pas cru devoir la retarder; le cortège s'est mis en marche à deux heures après midi. Voici l'ordre qui était observé : un détachement de cavalerie, les sapeurs, les tambours, les canonniers et les jeunes élèves de la garde nationale, la députation des collèges, les sociétés patriotiques avec diverses devises. On a remarqué celle-ci « Qui meurt pour sa patrie meurt toujours content ».

Députations nombreuses de tous les bataillons de la garde nationale ; groupe armé de Forts de la Halle, les portraits en relief de Voltaire, J.-J. Rousseau, Mirabeau et Désilles, environnant le buste de Mirabeau donné par M. Palloy A la commune d'Argenteuil ; ces bustes étaient entourés des camarades de d'Assas, et des citoyens de Varennes et de Nancy. Les ouvriers employés à la démolition de la Bastille, ayant à leur tète M. Palloy, portaient des chaînes, des boulets et des cuirasses, trouvés lors de la prise de cette forteresse. Sur un brancard était le procès-verbal des électeurs de 1789 et l’insurrection Parisienne par M. Dusaulx. Les citoyens du faubourg Saint-Antoine portant le drapeau de la Bastille avec un plan de cette forteresse représentée en relief, et ayant au milieu d'eux une citoyenne en habit d'amazone, uniforme de la garde nationale, laquelle a assisté au siège de la Bastille et a concouru à sa prise; un groupe de citoyens armés de piques, dont une était surmontée d'un bonnet de la liberté et de cette devise : « De ce fer naquit la liberté ».

Le quatre-vingt troisième modèle de la Bastille, destiné pour le département de Paris, porté par les anciens gardes-françaises, revêtus de l'habit de ce régiment; la société des jacobins (on a paru étonné que cette société n'ait pas été réunie avec les autres) ; les électeurs de 1789 et de 1790, les cent-suisses; les gardes suisses; députation des théâtres, précédant la statue de Voltaire, entourée de médaillons portant les titres de ses principaux ouvrages. La statue d'or, couronnée de lauriers, était portée par des hommes habillés à l'antique. Les académies et les gens de lettres environnaient le coffre d'or, renfermant les soixante-dix volumes de ses œuvres donnés par M. Beaumarchais. Députation des sections, jeunes artistes, gardes nationaux et officiers municipaux de divers lieux et du département de Paris; corps nombreux de musique vocale et instrumentale. Venait ensuite le char portant le sarcophage dans lequel était renfermé le cercueil.

Le haut était surmonté d'un lit funèbre, sur lequel on voyait le Philosophe étendu, et la Renommée lui posant une couronne sur la tète. Le sarcophage était orné de ces inscriptions : «Il vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailly. Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l'esprit humain, et nous a préparé à devenir libre ».

Le char était traîné par douze chevaux gris blancs, attelés sur quatre de front, et conduits par des hommes vêtus à la manière antique. Immédiatement après le char venait la députation  de l'Assemblée Nationale, le département, la municipalité, la cour de cassation, les juges des tribunaux de Paris, les juges de paix, le bataillon des vétérans : un corps de cavalerie fermait la marche.

Ce cortège a suivi les boulevards depuis l'emplacement de la Bastille, et s'est arrêté vis à vis de l'Opéra (porte Saint-Martin). Le buste de Voltaire ornait le frontispice du bâtiment ; des festons et des guirlandes de fleurs entouraient des médaillons sur lesquels on lisait : Pandore, le Temple de la Gloire. Samson. Après que les acteurs eurent couronné la statue et chanté un hymne, on se remit en route et on suivit les boulevards jusqu'à la place Louis XV, le quai de la Conférence, le Pont-Royal, le quai Voltaire.

Devant la maison de M. de Villette, dans laquelle est déposé le cœur de Voltaire, on avait planté quatre peupliers très élevés, lesquels étaient réunis par des guirlandes de feuilles de chêne, qui formatent une voûte de verdure au milieu de laquelle il y avait une couronne de roses, que l'on a descendue sur le char au moment de son passage. On lisait sur le devant de cette maison : «Son esprit est partout, et son coeur est Ici ».

Mme de Villette a posé une couronne sur la statue d'or. On voyait couler des yeux de cette aimable citoyenne des larmes qui lui étaient arrachées par le souvenir que lui rappelait cette cérémonie. On avait élevé devant cette maison un amphithéâtre qui était rempli de jeunes citoyennes vêtues de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec une ceinture bleue et une couronne civique à la main. On chanta devant celle maison, au son d'une musique exécutée en partie par des instruments antiques, des strophes d'une ode de MM. Chénier et Gossec. M. de Villette et la famille Calas ont pris rang à ce moment; plusieurs autres citoyennes vêtues de blanc, de ceintures et rubans aux trois couleurs, précédaient le char.

On a fait une autre station devant le Théâtre de la Nation (Odéon). Les colonnes de cet édifice étaient décorées de guirlandes de fleurs naturelles. Une riche draperie cachait les entrées; sur le fronton on lisait cette inscription : « il fit Irène à quatre-vingt-trois ans ». Sur chacune des colonnes était le titre d'une des pièces de Voltaire renfermées dans trente deux médaillons. On avait placé un de ses bustes devant l'ancien emplacement de la Comédie-Française, rue des Fossés Saint-Germain ; il était couronné par deux génies, et on avait mis au bas cette inscription: « Il fit Œdipe à dix-sept ans ». On exécuta devant le Théâtre de la Nation un chœur de l'opéra de Samson. Après celle station, le cortège s'est remis en marche, et est arrivé au Panthéon Français à dix heures. Le cercueil y a été déposé, mais il sera incessamment transféré dans l'église Sainte-Geneviève, et sera placé auprès de ceux de Mirabeau et de Descartes.

Cette cérémonie a été une véritable fête nationale, Cet hommage rendu aux talents d'un grand homme, à l'auteur de la Henriade el de Brutus, a réuni tous les suffrages. On a cependant remarqué quelques émissaires répandus dans la foule et qui critiquaient avec amertume le luxe de ce cortège ; mais les raisonnements des gens sensés les ont bientôt réduits au silence.

La relation officielle n'est pas ici très véridique; car outre ce qu'elle nomme des émissaires, on a vu, sur toute la route du cortège, une foule de gens tenté qui protestaient par des sarcasmes contre l'ovation gréco philosophique décernée à Voltaire. La veille de cette cérémonie, on avait affiché dans tout Paris une réclamation signée d'un grand nombre de citoyens qui protestaient également contre cet hommage rendu à un écrivain frivole, irréligieux et corrupteur. »

PS : ce texte est une manière ironique de présenter l'événement, vous ne trouvez pas pour les plus anciens que cela ressemble à du Zitrone et pour les plus jeunes à du Stéphane Bern?


Chronologie de l'année 1791

de juillet à décembre
VII – Le mois de juillet 1791

Vendredi 1er Juillet : En Vendée M. de Lézardière, deux de ses fils et 33 « comploteurs » sont arrêtés. Le but des conjurés étaient d’établir à Chatillon-sur-Sèvre (Deux Sèvres : département 79 de nos jours) le centre de la contre révolution en Anjou et Poitou (faut-il souligner). A Montauban le jacobin Daunou propose de déclarer le trône vacant, sa motion reste sans suite. A Paris, une affiche républicaine de Thomas Paine et possiblement traduite par Condorcet est placardée, elle met en surchauffe l’Assemblée. A Paris, Billaud Varennes évoque aux jacobins la république, il se voit huer.

3 juillet : A Paris, Thomas Paine, Condorcet et Achille Duchâtelet font paraître le premier numéro du Républicain : « ou le défenseur du gouvernement représentatif ». Il n’y aura que 4 numéros, le dernier paru avant le 17 juillet et la répression. Auquel Manon Roland va se joindre et écrire ; avec son mari Jean-Marie de la Platière, elle est présente depuis février dans la capitale (à l’hôtel Britannique, rue Guénégaud). En juillet, son salon est devenu l’espace des « républicains » aisés ou de la classe dominante. A distinguer des membres des Cordeliers plus proches des milieux populaires, Robespierre naviguera entre les deux et sera présent chez les Roland. Dans la capitale, les femmes et enfants en guenilles font faces aux gardes nationales sur deux places Vendôme et Grève. Ils manifestent contre la fermeture des ateliers de secours (ou dit de charité). Ils étaient jusqu’à la fermeture 28.000 employés aux travaux de terrassement, à 15 sols ou sous jour, le salaire ouvrier étant de 36 sols. Il est promis en retour un crédit de 96.000 livres, mais il n’y a plus de travail à donner. A la constituante, le nombre des volontaires nationaux créés le 13 juin, est porté à 26 000. Ils seront plus de 100 000 en août. Dans la Drôme se réunissent 22 clubs jacobins près de Valence. A Caen, la statue de Louis XIV est détruite et la place Royale change de nom et devient Place de la Liberté.

5 juillet : A Aix la Chapelle, les deux frères du roi font la rencontre de Gustave III de Suède, ce dernier leur propose une grande coalition des monarchies européennes.

6 juillet : Depuis Padoue en Vénétie, Léopold II invite les souverains de l'Europe à se joindre à lui pour déclarer au gouvernement français la guerre et libérer Louis XVI. Si ce n’est pas encore une coalition cohérente, elle se dessine fortement, la menace étrangère se précise.

7 juillet : A Paris, au théâtre, il est joué « Calas ou l’école des juges » de Marie-Joseph Chénier. Dans la pièce, il est mis l’accent sur l’intolérance religieuse. Cet auteur sera présent lors de la translation des cendres de Voltaire au Panthéon le 11 juillet.

9 et 10 juillet : A la Constituante un décret donne 2 mois aux émigrés pour revenir en France avant des sanctions. Discours de Condorcet sur la nécessité d’instituer un régime républicain (à lire en première partie de l'année 1791) Le lendemain un décret est pris concernant l’inviolabilité des correspondances ou mettant fin à la surveillance des courriers, cette pratique fut mise en œuvre sous Louis XV par l’ancienne Lieutenance générale de Police. Le publiciste, bientôt député de la Seine, Brissot demande aux Jacobins : « Le Roi peut-il être jugé ? ».

11 juillet :  A Paris, c’est la translation des cendres de Voltaire au Panthéon (lire le texte sur cette journée s’y afférant ci-dessus). La gazette de Paris publie un texte légitimiste pour servir de caution et autoriser le roi à sortir de la capitale.

12 juillet : A l’Assemblée est approuvée une loi sur l'exploitation minière.

13 juillet : En Vendée, aux Sables-d’Olonne, un maréchal de camp nommé Dumouriez avec ses officiers se rendent dans la ville. Où il va prononcer au club local un discours sur les troubles agitant la région. En Rhône-et-Loire, le directoire départemental décide du remplacement de tous les insermentés. A l’Assemblée, le débat sur la fuite du roi commence, Robespierre demande la consultation de la Nation et il pose la question de l’inviolabilité de la personne royale.

14 juillet : La deuxième fête de la Fédération est célébrée à Paris, au Champ de Mars, mais aussi en Allemagne dans certaines localités. La presse royaliste se déchaîne contre Mme Condorcet, la traitant de fille publique (prostituée). Son mari lui connaît les attaques de la presse favorable à Lafayette, qui était son ami jusqu’alors. En Angleterre à Birmingham un banquet en l’honneur de la prise de la Bastille se termine en émeute organisée par l’église anglicane contre cette commémoration.



15 au 17  juillet : A Paris, le Club des Cordeliers présente une pétition de 6 000 signatures en faveur de la République. De son côté, la Constituante déclare le roi inviolable, le rétablissant dans toutes ses prérogatives et elle défère, le député et général de Bouillé devant la Haute Cour de Justice d’Orléans. Buzot et Grégoire demandent à ce que le roi soit jugé. Dans la capitale vont circuler plusieurs pétitions déclarant le monarque déchu du trône. Au Champ de Mars, plusieurs milliers de manifestants des clubs et sociétés se trouvent rassemblés après une marche. Sur place ils désignent une députation pour se rendre à l’Assemblée. Au retour de la délégation, la colère monte à l’annonce des dernières nouvelles et la foule rallie le club des Jacobins pour faire le point. Il est devenu normalement illégal de procéder de la sorte, les pétitionnaires demandent collectivement l’abolition des décrets sous la menace d’une révolte populaire. Charles Lameth président de la Constituante est à l’origine de la répression demandant à la municipalité d’agir. Il s’en suit un décret proclament les pétitionnaires « criminels de lèse nation ». A cette annonce Robespierre fait retirer des Jacobins la pétition en envoyant le futur général Santerre des gardes nationales parisiennes. Il déclare la désapprouver tout en reconnaissant son bien fondé mais respectant le cadre légal. Néanmoins lui et d’autres comme Marat et Danton sont sous le poids de menaces pesantes et se précisant. Robespierre sera amené à quitter son domicile de la rue de Saintonge, et rejoindra ce qui lui servira de foyer et de nouveau domicile jusqu’à sa mort. Il habitera chez le clubiste et jacobin et artisan M. Duplay et sa famille, rue Saint-Honoré. Où réside aussi le député et son ami Georges Couthon, la grande voix de l’indivisibilité de la nation. Robespierre, dit « l’aîné » vivra dans une mansarde, néanmoins aménagé avec goût et refusera la gratuité de l’hébergement. Il sera à peu de distance des Tuileries et de l’Assemblée et trouvera là son refuge, et ses grandes solitudes entre l’exaltation de ses pensées et ses périodes d’alitement, rongé par la maladie.  Le dimanche 17, à Paris se tient une grande manifestation populaire au Champ de Mars, le maire Bailly fait proclamer la loi martiale et avec Lafayette. Suite à des coups de mitrailles, ils font tirer sur les manifestants. Ils seront plus de 20.000 à se rassembler, cette journée sera nommée la « Saint-Barthélemy des patriotes » et occasionnera la mort de plusieurs dizaines de manifestants. Comme conséquence, le 18, face aux menaces d’insurrection populaire, il se produit au sein des jacobins une rupture nette avec cette composante des "Amis de la Constitution". Ils vont aller installer leur nouveau club dans un autre couvent, celui des Feuillants dans le même quartier. Il se dessine ainsi un nouveau et autre groupe monarchiste, dont le chef est de fait Lafayette. Les feuillants vont constituer au sein de la chambre un pôle puissant, mais qui va tendre rapidement à sa disparition l’année suivante, malgré des alliances de circonstance avec ceux que l’on nommera les « Girondins ». Les Feuillants ou monarchistes constitutionnalistes auront la main forte sur le gouvernement et les décisions politiques jusqu’en août 1792. Ce même jour, à l'Assemblée, il est accordé une récompense de deux millions aux participants de l'arrestation du roi. Un décret réprime par ailleurs les appels au meurtre, au pillage et à l'incendie. Danton va en Angleterre, Marat se planque. Le club des Cordeliers est mis sous séquestre.

22 juillet : A Paris, l’éditrice de l’Ami du Peuple, Anne Félicité Colombe incarcérée depuis le 17, s’adresse depuis la prison de « la Force » au Maire de Paris, M. Bailly : « Grâce à vos soins paternels, Monsieur, me voilà dans les fers, au milieu des sélérats et des femmes de mauvaise vie. C’est donc ainsi, juge inique, que vous confondez les innocents avec les malfaiteurs. Pressez mon jugement et ne prolongez plus ma captivité́ : c’est la protection de la loi que je réclame ; quant à la vôtre, je la méprise ».

19 au 30 juillet : A la Constituante, un décret organise la police municipale et correctionnelle. A Bayeux, des clubistes sont mis aux arrêts après avoir enlevé une plaque, marquant le passage du roi en 1786 lors son voyage à Cherbourg. Le lendemain la loi Le Chapelier du 14 juin s’étend aux provinces : les ententes entre propriétaires et fermiers baissant les salaires ne sont plus possibles, et il est interdit aux moissonneurs et ouvriers de ferme de faire grève. Le 22, il est rappelé la proclamation de la liberté absolue des ventes, et les officiers municipaux taxant les grains et le vin sont menacés de destitution. Le 26, l’on décrète que tout rassemblement de plus de quinze personnes s'opposant à l'exécution d'une loi ou d'un jugement représentera un attroupement séditieux et puni en tant que tel. Le 28, un nouveau décret réglementent l'organisation des gardes nationales. Deux jours après, il est décidé l’abolition de tous les ordres de chevaleries, de toutes les décorations et les signes extérieurs supposant des distinctions de naissances. Un décret taxe à une triple imposition tous les biens des émigrés non revenus. A Paris, Mademoiselle Colombe n’est toujours pas libérée et s’adresse de nouveau à Bailly depuis la prison de l’Abbaye Saint-Germain. « Depuis dix jours je suis dans les fers, sans avoir commis aucune action illicite, sans savoir de quoi l’on m’accuse, et sans avoir encore été interrogée, au mépris du décret qui ordonne que tout détenu le sera dans les 24 heures, et qu’on le remettra immédiatement en liberté. L’accusateur ne se présente pas. S’il vous reste quelque pudeur, mettez la main sur la conscience, et dites-moi comment vous accordez le respect que vous affichez pour les lois avec l’audace que vous montrez à les enfreindre ? N’oubliez pas que je suis innocente, et que je suis dans les fers ».

31 juillet : Retour du club des Cordeliers à la salle de réunion de la rue Dauphine.

VIII – Le mois d’août 1791


4 août : Formation des bataillons de la gardes nationale destinés à la défense des frontières.

5 au 9 août : A l'Assemblée, l’on déclare - que la nation ne fera jamais la guerre dans l'intention de faire des conquêtes et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. Le 8, l’on commence l’adoption, article par article, ce qui fondera l'acte constitutionnel. Le lendemain, il devient interdit de porter des habits ecclésiastiques hors des enceintes religieuses.

7 aôut : Paris, Jean-Antoine-Nicolas de Caritat  et marquis de Condorcet fait un. "Discours sur les conventions nationales : prononcé à l'Assemblée des Amis de la constitution, séante aux Jacobins".

14 août : A Saint-Domingue se tient "la cérémonie du Bois-Caïman", il s'agit d'une réunion d’esclaves s'étant déroulée dans la nuit et considérée en Haïti comme l’acte fondateur de la révolution et de la guerre d’indépendance. Son
leader Boukman est un esclave né en Jamaique. Il organise avec La prêtresse Mambo, Cécile Fatiman une cérémonie nocturne, elle plonge un couteau dans un cochon sacrifié, les assistants boivent son sang pour devenir invulnérables selon le rite. Le vaudou sert aisni de catalyseur dans la préparation de la révolte des esclaves de Saint Domingue, un moyen permettant aux populations africaines de trouver une cohésion dans la quête future de la liberté.

16 août : A Caen, une soixantaine de prêtres sont enfermés.

17 et 18 août : A la Constituante, il est ordonné aux émigrés de revenir dans un délai d'un mois. Le lendemain, c’est la suppression des congrégations religieuses, seuls y réchappent les ordres charitables.

21 et 22 août : A Saint-Domingue, dans la nuit les esclaves révoltés s’attaquent aux colons.
Boukman ordonna alors le soulèvement général. Il a lieu la nuit du 21 au 22, cinq habitations sont brulées, 1.000 colons sont massacrés de tout âge et des deux sexes. Pendant une dizaine de jours, la plaine du Nord sera en flammes. On dénombrera 161 sucreries et 1 200 caféières brûlées. Boukman malgré son invulnérabilité meurt au combat à la tête de ses troupes. Pour cette raison sa tête sera exposée au Cap Haïtien à la vue du public.

23 août :
Pour l'Unesco, la date du 23 est considérée comme la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. A l’Assemblée est voté un projet de censure de la presse, malgré l'opposition de Robespierre et de Pétion. deviennent punissables les délits suivants : les calomnies volontaires contre des fonctionnaires et citoyen pour raison personnelle, sinon toute forme de résistance afférant aux pouvoirs publics, ou désobéissance aux lois et « avilissement des pouvoirs constitués ».

24 août : Saint-Domingue, au Cap Français la région est en insurrection depuis le 22, les cultures sont brûlées et les propriétaires des plantations attaqués et tués, panique et riposte chez les colons. Le gouverneur en représaille fait
12.000 prisonniers chez les esclaves et menace de les faire périr, et fait capoté les plans visant à faire tomber la ville. A la tête des émeutes, l’on retrouve comme meneurs MM. Boukman et Biassou.

25 au 27 août : L’Autriche et la Prusse signent la déclaration de Pillnitz, en présence de Léopold II et Frédéric-Guillaume II, les deux monarchies promettent aux émigrés l'appui nécessaire et visent par cette annonce à envahir la France. « S. E. l'empereur et S. M. le roi de Prusse, ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur et du comte d'Artois, déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement le roi de France comme un objet d'un intérêt commun A Ions les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé, et qu'en conséquence elles ne refuseront pas d'employer, conjointement avec leurs susdites majestés, les moyens les plus efficaces, relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté , les bases d'un gouvernement monarchique , également convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française. Alors et dans ce cas, leurs dites majestés l'empereur et le roi de Prusse sont résolues d'agir promptement, d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires, pour obtenir le but proposé et commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables  pour qu'elles soient à portée de se mettre en activité ». Dans le même temps, Catherine II assurait aux émigrés français sa protection et son assistance, et Gustave III (Suède) offrait de se mettre à la tête de la noblesse française.

27 août : A la Constituante, Jean-Jacques Rousseau est à l’ordre du jour et son ami M. de Girardin, habitant et propriétaire à Ermenonville en région parisienne, l’ayant recueilli sur ses derniers jours, celui-ci conserve ses restes sur lîle des peupliers (la nuit à la torche il l'enterra). Ce jour, il est demandé l’application du décret de décembre de l’année passée sur le transfert des cendres du philosophe.
Le sujet refait surface après la translation des cendres de Voltaire dans le cours du mois d’août, une pétition est signée par 300 personnalités du monde littéraire, et deux motions seront proposées l’une de la commune de Montmorency (qui fut un temps son lieu de résidence) favorable à un monument sur place et l’autre des gens de lettres motion demandant son transfert au Panthéon. Il ne sera pris aucune décision malgré les demandes diverses.
« Deux députations, l’une des électeurs et gens de lettres de Paris, l'autre des citoyens de la ville et du canton de Montmorency sont admises simultanément à la barre.  L'orateur de la députation des électeurs et gens de lettres de Paris s'exprime ainsi :  Messieurs, par votre décret 21 décembre 1790, vous avez ordonné qu'il serait élevé une statue à l'auteur du Contrat social et d'Emile, avec cette inscription : La Nation française libre à J.-J. Rousseau. Nous venons réclamer l'exécution de ce décret, avec les additions que des événements postérieurs ont rendues nécessaires. (…) Vous lui avez accordé les honneurs qui lui étaient dus. Vous êtes quittes envers sa mémoire : l'êtes-vous, Messieurs, envers celle de l'auteur du Contrat social ? Et parce que, le premier de tous, il reçut de vous des honneurs, les honneurs rendus à J.-J. Rousseau seront-ils moindres que ceux qu'ont obtenus Mirabeau et Voltaire?  De quelle souveraineté fûtes-vous investis pour régénérer un grand Empire, pour lui donner une Constitution libre? De l'inaliénable et imprescriptible souveraineté du peuple. Sur quelle base avez-vous fondé cette Constitution, qui deviendra le modèle de toutes les Constitutions humaines? Sur l'égalité des droits. Or, Messieurs, l'égalité des droits entre les hommes et la souveraineté du peuple, Rousseau fut le premier à les établir en système sous les yeux mêmes du despotisme. Ces deux idées mères ont germé dans les âmes françaises et dans les vôtres par la méditation de ses écrits ; et si, comme on ne peut le contester, notre Constitution entière n'en est que le développement, malgré tout ce qu'on a pu dire de quelques opinions particulières de Rousseau, qui semblent moins conformes à quelques-uns de vos principes, Rousseau n'en est pas moins le premier fondateur de la Constitution française ». (Source BNF/Stanford : Archives Parlementaires).

Par ailleurs, un décret déclare le mariage, aux yeux de la loi comme un contrat civil.

28 et 30 août : A la Constituante, il est pris un décret relatif aux moyens de rétablir la discipline dans les troupes de ligne. Le jour suivant, les électeurs désignés par les assemblées primaires élisent leurs premiers députés dans les départements.

IX - Le mois de septembre 1791

2 septembre : La Convention décrète des fêtes nationales pour perpétuer le souvenir de la Révolution.

3 septembre : Les travaux de la première Constitution française sont terminés.

5 septembre : Robespierre au sujet des colonies désigne Barnave comme un traître.

8 septembre : Marie Antoinette s’adressant une missive à son frère Léopold II d’Autriche : « il n'y a que la force armée qui puisse tout réparer ».


9 septembre : Etats-Unis, la ville ou City de Washington devient la capitale en titre du pays. A Paris, Danton est de retour.

12 septembre :   Le comtat de Venaissin et la cité papale d'Avignon sont annexés.

13 septembre : Le roi déclare « J'accepte, la Constitution; je prends l'engagement de la maintenir au dedans, de la défendre contre les attaques du dehors et de la faire exécuter par tous les moyens qu'elle met en mon pouvoir. (…) que l'on consente à l'oubli du passé; que les accusations et les poursuites qui n'ont pour principe que les événements de la Révolution soient éteintes dans une réconciliation générale ».

14 septembre : Promulgation de la Constitution.

16 et 17 septembre : A l’Assemblée est pris un décret rendant obligatoire la « dénonciation civique ». Le jour suivant sont supprimées les Cours de comptes, un simple bureau comptable prenant le relais.

18 septembre : Paris est en fête pour l’adoption de la première constitution.



21 et 25 septembre : Les travaux préparatoires du code pénal sont terminés. A l’article 3 du titre premier, il est précisé : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée », le décret sera fixé en mars 1792, et le bourreau parisien de la famille des Samson se retrouvera sans travail durant quelques mois et sans contrat et statut, jusqu’à publication des nouveaux décrets. Le 25, le Code pénal est adopté sous l’impulsion de Le Pelletier de Saint-Fargeau et son entrée en vigueur est le 6 octobre. Il est mis fin notamment à la torture et marque une rupture nette avec l'ancienne législation. il sera abrogé en 1811.

23 septembre :  Suite au rapport tendancieux sur les colonies d’Antoine Barnave :

« l'Assemblée nationale constituante voulant, avant de terminer ses travaux, assurer d'une manière invariable la tranquillité intérieure des colonies, et les avantages que la France retire de ces importantes possessions, décrète comme articles constitutionnels, pour les colonies, ce qui suit :

Article 1 L'Assemblée nationale législative statuera exclusivement, avec la sanction du roi, sur le régime extérieur des colonies. En conséquence, elle fera, 1o les lois qui règlent les relations commerciales des colonies, celles qui en assurent le maintien par l'établissement des moyens de surveillance, la poursuite, le jugement et la punition des contraventions, et celles qui garantissent l'exécution des engagements entre le commerce et les habitants des colonies; 2o les lois qui concernent la défense des colonies, les parties militaires et administratives de la guerre et de la marine.

Art-2. Les assemblées coloniales pourront faire, sur les mêmes objets, toutes demandes et représentations; mais elles ne seront considérées que comme de simples pétitions, et ne pourront être converties, dans les colonies, en règlements provisoires, sauf néanmoins les exceptions extraordinaires et momentanées, relatives à l'introduction des subsistances, lesquelles pourront avoir lieu à raison d'un besoin pressant, légalement constaté, et d'après un arrêté des assemblées coloniales, approuvé par les gouverneurs.

Art-3. Les lois concernant l'état des personnes non libres et l'état politique des hommes de couleur et nègres libres, ainsi que les règlements relatifs à l'exécution de ces mêmes lois, seront faites par les assemblées coloniales, s'exécuteront provisoirement avec l'approbation des gouverneurs des colonies, et seront portée directement à la sanction du roi, sans qu'aucun décret antérieur puisse porter obstacle au plein exercice du droit conféré par le présent article aux assemblée coloniales.

Art-4. Quant aux formes à suivre pour la confection des lois du régime intérieur, qui ne concernent pas l'état des personnes désignées dans l'article ci-dessus, elles seront déterminées par le pouvoir législatif, ainsi que le surplus de l'organisation des colonies, après avoir reçu le voeu que les assemblées coloniales ont été autorisées à exprimer sur leur Constitution.

Quoique l'Assemblée ait achevé son travail de la Constitution, et qu'elle n'y puisse rien changer, cependant elle peut encore statuer constitutionnellement à l'égard des colonies, parce qu'il a été formellement décrété qu'elles n'étaient pas comprises dans la Constitution. »

25 septembre : En région parisienne, à Montmorency, petite ville d’environ 1800 habitants où se trouve les restes de Jean-Jacques Rousseau, une manifestation est organisée en l’honneur du philosophe. Une centaine d’écrivains, de savants assistent à l’événement et l’on y déclare : «Philosophe doux et modeste, il a connu les droits de l’humanité, il a fait de son contrat social la base de notre constitution ».

26 septembre : Les facultés de droit sont chargées de faire enseigner aux étudiants la Constitution.

28 septembre : A l’Assemblée nationale, les constituants ou conventionnels abolissent l'esclavage en métropole, mais il est maintenu dans toutes les colonies. Les juifs français deviennent au final, par décret citoyens à part entière. Un autre décret fixe la composition de l'armée à 110.000 hommes d'infanterie et 30.000 pour la cavalerie, ne sont pas compris d’autres corps comme l’artillerie.

29 septembre : Dernière intervention de Robespierre à la Constituante : « Je ne crois pas que la Révolution soit finie ! ».

30 septembre : Dernière séance de l'Assemblée constituante, il est voté une amnistie pour les condamnés des émeutes et révoltes depuis 1788. Par ailleurs, il est fait Interdiction est faite aux sociétés populaires de faire des pétitions et d'envoyer des députations. Les élections législatives de septembre auront connu 60 à 75 % d’abstentions et ne votaient que les citoyens actifs, dans la capitale, l’absence de participation aux scrutins sera plus forte et proche des 90%. Pétion
«le Vertueux » et Robespierre «l’Incorruptible » quittent les lieux sous les applaudissements, et sous les cris de «Vivent Pétion et Robespierre ! Vivent les députés sans tache !».

IX – Le mois d’octobre 1791

1er octobre : Les sept cent quarante-cinq députés de la législature se réunissent pour la première fois. La nouvelle assemblée trouve à sa droite les Feuillants avec 264 députés, à sa gauche les 136 élus Jacobins, et 345 députés favorables aux avancées constitutionnelles et non affiliés à un club, ils vont former le centre ou ce que l’on nommera « le marais puis la plaine ». Ils seront toujours les plus nombreux, en quelque sorte, les faiseurs de « roi » et son contraire… Il n’existera pas de groupe majoritaire dans cette assemblée, ni lors de son renouvellement en septembre 1792. Robespierre et Danton ne siègent pas au sein de la Législative, ni aucuns des anciens constituants. Dans le Maine-et-Loire, la municipalité de Chemillé écrit au directoire de son département : « L'amnistie accordée aux prêtres réfractaires, au lieu d'avoir apporté la paix qu'on avait lieu de se promettre, n'a fait qu'enhardir ces enthousiastes et les porter au crimes».

4 octobre : A l'ordre du jour de la nouvelle Assemblée législative débute par « la prestation du serment individuel», précisé par la constitution et la loi du 17 juin concernant les élus. Le président annonce la procédure et tous les députés défilent chacun leur tour à la tribune, et disent: « Je le jure ». Il sera voté des remerciements aux députés de l'Assemblée constituante.

5 et 7 octobre : A la Législative à la demande du député Couthon sont supprimés les mots « Sire et Majesté » et il est confirmé le changement de Roi « de France » par « des Français ». Deux jours après, l’on dispose dans la salle des séances les bustes de Mirabeau et de Jean-Jacques Rousseau taillés dans des pierres de la Bastille, un hommage rendu par le citoyen Palloy (sculpteur).

8 octobre : Lafayette quitte son poste de commandant en chef de la Garde nationale et se retire un temps en Haute-Loire de la vie publique dans sa propriété.

9 octobre : A l’Assemblée, il est remis Le Rapport des députés, MM. Gallois et Gensonné (proche de Brissot), comme commissaires civils ont été dépêchés dans la région Poitevine (Deux-Sèvres, Vendée) depuis le 16 juillet, pour s’informer des causes «de la fermentation». «L'époque de la prestation du serment ecclésiastique a été pour le département de la Vendée la première époque de ses troubles… La division des prêtres assermentés et non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des paroisses ; les familles y sont divisées ; on a vu et on voit chaque jour des femmes se séparer de leurs maris, les enfants abandonner leurs pères... Les municipalités sont désorganisées.... Une grande partie des citoyens ont renoncé au service de la garde nationale… Il est à craindre que les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les perturbateurs du repos public». (Rapport des commissaires civils de MM. Gallois et Gensonné). C’est suite à ce rapport que va naître le terme « chouan » (et par extension Chouannerie) qui est le nom du responsable des premiers troubles, Jean Chouan. Le même jour et jusqu’au 11 octobre, à Paris des émeutes éclatent contre les prêtres réfractaires.

12 et 13 octobre : A Paris, le journaliste Carra se déclare en faveur de la guerre, ce qui lui vaut de Marat pour réponse: «D’abord les ennemis de l’intérieur !». Toujours aux Jacobins, le lendemmain l’ancien conventionnel Dubois-Crancé se prononce contre.

14 octobre : Proclamation de Louis XVI aux émigrés, il cherche en apparence à calmer une situation tendue et par tactique, il fait publier des écrits diversement interprétables (les actes des Apôtres). Sur les routes, l’on voit défiler chaque jour des partants pour l’exil, des pressions sont faîtes sur les nobles pour qu’ils partent à l’étranger sous peine d’être chassés à leur tour dans l’objectif de la reconquête des pouvoirs passés. A l’Assemblée paraissent des décrets rendant obligatoire l'appartenance à la Garde nationale pour tous les citoyens « actifs » et inscriptions pour tous les plus de 18 ans.

16 octobre : A l'Assemblée, le ministre de la guerre, Louis Le Bègue Duportail, annonce que près de deux mille officiers ont déserté et ont rejoint les émigrés. En Provence, les habitants de Marseille et d'Aix veulent s’en prendre au régiment Suisse d’Ernest, celui-ci se retire à Berne.

16 et 17 octobre : A Avignon se dérouleront les « massacres de la glacière ». Face à une tentative de la part des monarchistes de s’emparer des portes de la ville : «Aussitôt informés, Jourdan, commandant du Fort, et Duprat aîné, colonel de la garde nationale d'Avignon, tentèrent de réunir leurs troupes. Celles-ci étant dispersées, il fut décidé de faire sonner la cloche d'argent du Palais des Papes pour les alerter. Ce n'est que vers une heure de l'après-midi que Jourdan entama son action après avoir péniblement réuni un groupe de trois cent cinquante hommes. Son premier objectif fut de reprendre les portes de la ville pour bloquer toute échappatoire aux coupables. Ceci fait, après avoir laissé nombre de ses hommes, il partit avec cent cinquante hommes et deux canons pour se rendre au Couvent des Cordeliers. De par la configuration de la ville, ces deux canons semblaient être là plus pour impressionner de par le bruit des roues sur les rues pavées que pour être utilisés. (…) Arrivés sur place, ils dispersèrent le peu de foule qui était resté, faisant au passage plusieurs blessés. Ils trouvèrent Lescuyer (Secrétaire greffier de la ville) resté là gisant dans son sang. Pas encore mort, celui-ci fut alors emmené à travers les rues d'Avignon. Il décéda un peu plus tard. » (Jules Michelet consacre un chapitre au sujet dans son Histoire de la RF, tome IV). Un groupe qualifié sous le nom de « Coupe-Tête» s'empare de nuit de la prison de circonstance - au sein des anciennes geôles du Palais des Papes - où ils ont été enfermés la journée par Jourdan. Quelques dizaines d’habitants organisent la vengeance des crimes en réaction et par accumulation des haines, dont le fils de Lescuyer participant de l’expédition punitive, aboutissant à la tuerie des 60 détenus, sortant selon les dires « un par un », ils sont supprimés et leurs corps jetés dans une glacière.

17 octobre : Dans le Maine-et-Loire, l'administrateur du district de Cholet informe le directoire de son département : « Les prêtres amnistiés s'efforcent de persuader que les ci-devant nobles émigrés, joints à des troupes étrangères, attaqueront sous peu le royaume et feront tout rentrer sous l'ancien régime».

20 octobre : A la Législative, Brissot lors d’un débat sur les émigrés fait appel à la guerre.

22 octobre : A Paris, la Société fraternelle des Halles adresse une délégation à l’Assemblée et propose de présenter un projet de loi contre les émigrés, déclarant la patrie en péril.

Le 28 octobre : A la Législative, un décret enjoint « Monsieur », de rentrer avant la fin de l’année en France, faute de quoi il perdrait accès à ses droits dans la succession.

Le 30 octobre, Le ministre de la Marine et des colonies (depuis le 7 octobre) Bertrand de Molleville adresse un courrier à l'assemblée sur le départ prochain pour Saint-Domingue d'une expédition de 3.200 hommes.

31 octobre, « l'Assemblée nationale vous requiert de rentrer dans le royaume dans le délai de deux mois; faute de quoi vous serez censé avoir abdiqué votre droit éventuel à la régence » s’adressant au comte de Provence. Il faut préciser que leur grande fraternité poussera les deux frères du roi à plutôt vouloir lui ravir le trône, que de le laisser en place.

XI – Le mois de novembre 1791


1er novembre : Nouvelle émission d'assignats, porte à 1,4 milliards la somme à mettre en circulation.

3 novembre : Le député Armand Gensonné propose la mise en oeuvre d’un état civil.

8  novembre : A la Législative, il est ordonné le séquestre des biens des aristocrates en exil, et « condamne à mort tous les émigrés, rassemblés au-delà des frontières, qui ne rentreront pas en France avant le 1er janvier 1792». Louis XVI envoie des lettres à ses cadets leurs demandant de rentrer en France (les futurs Louis XVIII et Charles X). Il leur déclare qu'il est « parfaitement libre». Le même jour, «voulant sortir de son appartement, à neuf heures du soir, il en est empêché par un factionnaire». Depuis sa fuite à  Varennes, Louis Capet est l’objet d’une attention permanente et sa crédibilité plus que réduite.


11 et 12 novembre : Le roi appose son veto contre la confiscation des biens et il est pris des mesures contre les émigrés.

14 au 16 novembre : Dans la capitale, c’est le premier jour des élections municipales pour le renouvellement de la Commune. Pétion de Villeneuve (ci-contre) est élu maire de Paris, le 16. Il est élu par 6.728 voix contre 3.126 à La Fayette et malgré une très forte abstention (80.000 votants potentiels ou citoyens actifs pouvant se rendre aux urnes). Pétion est considéré en cette année comme un proche de Robespierre, il représente la tendance "centriste" des Girondins. La publication de la liste des élus et l'achévement des scrutins finiront aux débuts de l'année 1792.


24 au 29 novembre : A l’Assemblée, il est annoncé la vente à ce jour pour 1,5 milliards de biens ecclésiastiques. Le lendemain, la législative crée un « Comité de surveillance » sur proposition de M. Bazire. Le comité se composa 4 suppléants et de 12 titulaires avec MM. Grangeneuve, Isnard, Merlin, Bazire, Fauchet, Goupil, Chabot, Lecointre, Quinette, Jagot, Montaut, Antonelle. Le 29, il est pris un décret relatif aux prêtres ayant refusé le serment. Ceux qui ne le feront pas seront exclus des traitements et pensions.

28 novembre : Robespierre est revenu à Paris,  pour des raisons de santé il avait quitté la capitale et avait fait un séjour en province, dans sa ville d'Arras. Ce jour, il se voit de nouveau désigner comme le président des Jacobins. S'engage son combat contre la guerre et les divergences au sein des "démocrates".

XII – Le mois de décembre 1791

2 décembre : Le ministre de la guerre, M. Duportail suite à plusieurs accusations lors de séances du mois de novembre démissionne.

3 décembre : L’Autriche et la France rompent leurs relations diplomatiques.  Les frères de Louis XVI, les comtes d’Artois et de Provence en exil répondent qu'ils ne peuvent revenir en raison de la « captivité du roi ».

5 décembre : A Paris, le Directoire du département demande au roi d'apposer son veto au décret sur les prêtres réfractaires. Il s’agit d’une manœuvre des monarchistes, elle est dirigée par les chefs des émigrés et au sein de l’autorité départementale par le marquis de La Rouërie. Un plan qui visera à soulever l’Ouest du pays et à « libérer le roi ».

6 décembre :  A Paris, après un voyage éclair en Grande Bretagne, Georges Danton, avocat de profession est désigné comme second substitut du procureur-syndic de la Commune. Il était en liste depuis le mois de janvier à ce poste stratégique, interface entre les administrations locales et nationales, sorte de préfet avant l'heure. (à ne pas confondre avec avec un procureur de justice)

7 décembre : Le nouveau ministre de la guerre est M. Narbonne.

10 décembre : Autriche, l’empereur ratifie le décret de la Diète de Francfort reconnaissant les droits féodaux des princes allemands sur l’Alsace.

12 décembre ; A Paris, Robespierre fait un discours aux Jacobins contre la guerre. Marat rédige un artcle contre le colonialisme.

14 décembre : Le roi se rend à l'Assemblée Législative, et déclare qu'il a adressé une missive aux « Princes allemands », il s’en prend aux rassemblements des émigrés dans leurs pays et utilise la menace de la guerre. Il vise en particulier l’empereur autrichien Léopold II, « le grand Electeur de Trèves » ou monarque du Saint Empire Germanique (décès en 1792). Elle précise « en substance que la continuation de ces rassemblements, au-delà du 15 janvier prochain, sera considérée par la France comme un commencement d'hostilité ».

15 décembre : Etats-Unis est promulgué la Déclaration des Droits (United States Bill of Rights), ou les 10 premiers amendements de la constitution limitant les pouvoirs du gouvernement fédéral, ouvrant aux droits de la liberté de la presse, de parole, de religion, de réunion, de porter des armes, .... Elle est ratifiée et entre en application. En France, le journal de Marat, l'Ami du peuple cesse sa publication plusieurs semaines.

16 décembre : MM. Rochambeau el Luckner sont nommés au commandement des armées du Nord et du Rhin. Ils deviendront maréchaux de France le 27 de ce mois et seront en tout huit à porter cette distinction. Dans la capitale au couvent des Jacobins :  Danton ayant fait arrêter par la Société, le 14 décembre, que la discussion sur la question de la guerre se poursuivrait d'une manière solennelle, à la prochaine séance, Brissot qui n'avait plus paru aux Jacobins depuis deux mois environ, annonça qu'il prendrait la parole. Le 16, il prononça un grand discours : «Il faut nous venger, dit-il, ou nous résoudre à être le jouet de l'Europe et du plus misérable de ses tyrans. Une nation couverte d'opprobre cesse bientôt d'exister ». Et il conclut:
«Le pouvoir exécutif va déclarer la guerre, il fait son devoir et vous devez le soutenir quand il fait son devoir, et s'il vous trahit, le peuple est là, vous n'avez rien à craindre". Quand l'impression de ce discours de Brissot fut proposée, ainsi qu'il était d'usage, Robespierre s'éleva pour demander l'ajournement juisqu'à la fin de la discution. Un débat s'engagea sur ce point. Finalement, l'impression fut votée.» (Note : Société des Amis de la constitution, séante aux Jacobins, à Paris. Discours de Brissot sur la nécessité de déclarer la guerre aux princes allemands qui protègent les émigrés - source d'origine in les Oeuvres de Robespierre, tome VIII, 1954 - PUF).



17 décembre : 2,2 milliards d’assignats sont émis.

18 décembre :
Aux Jacobins, une nouvelle intervention de Robespierre: «Au reste, nous touchons à une crise décisive pour notre révolution; de grands événements vont se succéder avec rapidité. Malheur à ceux qui, dans cette circonstance, n'immoleront pas au salut public l'esprit de parti, leurs passions et leurs préjugés mêmes! J'ai voulu payer aujourd'hui à ma patrie la dernière dette peut-être que j'avais contractée avec elle. Je n'espère pas que mes paroles soient puissantes en ce moment; je souhaite que ce ne soit point l'expérience qui justifie mon opinion: mais dans ce cas-là même, une consolation me restera; je pourrai attester mon pays que je n'aurai point contribué à sa ruine.» (La société des amis de la constitution a arrêté l'impression de ce discours, et l'envoi aux sociétés affiliées, dans sa séance du 18 décembre 1791. an troisième de la liberte)́.

19 décembre : Louis XVI déclare ne pas vouloir sanctionner le décret du 29 novembre et appose son veto.

25 et 26 décembre : Chine, l'empereur Qianlong envoie ses troupes à Lhassa au Tibet contre l’envahisseur Népalais. A Paris aux Jacobins, Maximilien Robespierre déclare en fin de son allocution sur les Feuillants : «Il importe que vous soyez instruits de cela, ainsi que le public. Ce n'est pas pour vous que je le dis; vous qui avez voulu que l'on laissât les Feuillans tomber d'eux-mêmes et qu'on leur vouât le plus profond mépris, la seule arme avec laquelle ils méritent d'êre combattus : mais je le dis pour les citoyens qui sont présents à cette séance, afin que ces réflexions transpirent dans le public et qu'ils soyent prévenus qu'il faut concentrer dans son âme l'indignation que peuvent exciter les manœuvres des ennemis de la liberté. Il faut attendre le moment de la justice et de la lumière, il faut attendre le moment où les forfaits des tyrans provoqueront la vengeance du peuple justement outragé. Il faut attendre ce moment, et jusques là vouer au mépris et à l'indignation publique les vils ennemis qui veulent détruire la constitution. Je réponds des prmcipes que déploiera toujours le maire actuel de Paris. Je connais son âme et ses sentiments; je suis garant que son énergie et sa magnanimité ne seront pas au-dessous de sa sagesse. Il déjouera les complots de nos ennemis. Soyez aussi sages qu'énergiques; que le peuple soit généreux et calme, tel qu'il a toujours été; qu'il se repose sur sa force et sur les crimes des tirans ». Le 26, Robespierre se prononce, sur les prochaines élections pour la désignation de deux membres du tribunal criminel; il se positionnne pour Anthoine, ancien député du tiers (bailliage de Sarreguemines), et pour Buzot, ancien député du tiers (baillage d'Evreux). (Source Soboul, Lefebvre et Bouloiseau : Discours de Robespierre d'octobre 1791 à septembre 1792)

28 décembre : A l’Assemblée les bataillons de volontaires nationaux sont créés et
intervention de Jacques Brissot sur la guerre. Dans la capitale, la reine se rend à l'Opéra et trouve un accueil qualifié de chaleureux. Il est donné ce soir-là « Iphigénie en Aulide » de Gluck, et à l’instant où le chœur s’exclama : Chantons ! célébrant notre reine ! des spectateurs se mirent à lancer des bravos et des applaudissements.

29 décembre : La Législative vote vingt millions de frais de guerre. A Paris, au couvent des Jacobins, Jacques
Brissot  donne un autre discours de sur la guerre devant les membres de la Société des Amis de la Constitution et se voit applaudit avec force.

31 décembre
L'Assemblée supprime le cérémonial du jour de l'an à la chambre des députés. Il est décidé, que dans le cadre de l'amnistie décrétée le 30 septembre 1791, seront inclus la quarantaine de soldats du régiment de Château-Vieux condamnés aux galères à la suite aux événements de Nancy en août 1790. Ils ne seront pas libérés avant avril 1792.  A "Nantes un navire, parti du Port-au-Prince le 4 novembre, il rapporte que le concordat passé le 11 septembre entre les blancs et les gens de couleur, a été confirmé par un nouveau traité signé le 21 octobre. D'après ce traité les gens de couleur (Ndr : métis ou affranchis) se sont réunis aux blancs, et les nègres esclaves qui s'étaient joints à eux ont été embarqués le 3 novembre, au nonbre de 213, sur un navire qui les a portés à la baie des Mosquitos (ou des Moustiques possiblement dans les îles Grenadines), où on les a déposés avec des instruments aratoires (pour cultiver) et des vivres pour trois mois." Il s'agirait ni plus ni moins de la déportation des meneurs des révoltes de Saint-Domingue (Annales patriotiques et littéraires de France - billet paru en janvier 1792)

A suivre...

L'année 1791 vue par Albert Mathiez

« A ne considérer que les apparences, la Législative, qui se réunit le  1er octobre 1791 semblait devoir continuer la Constituante, 136 de ses membres seulement rallièrent les Jacobins, tandis que 264 s'inscrivirent aux Feuillants. Mais le centre, les indépendants, au nombre de 345, qui forment la majorité, étaient sincèrement attachés à la Révolution. S'ils craignaient de faire le jeu des factions, ils entendaient bien n'être pas dupes de la Cour dont ils se défiaient. Les Feuillants étaient divisés en deux tendances ou plutôt en deux clientèles. Les uns comme Mathieu Dumas, Vaublanc, Dumolard, Jaucourt, Théodore Lameth (frère d'Alexandre et de Charles) suivaient le mot d'ordre du triumvirat. Les autres comme Ramond, Beugnot, Pastoret, Gouvion, Daverhoult, Girardin (le ci-devant marquis protecteur de Jean-Jacques Rousseau) puisaient leurs inspirations auprès de Lafayette.

Lafayette, qui était odieux à la reine, souffrait dans sa vanité de n'être pas dans le secret des relations des triumvirs avec la Cour. Alors que ceux-ci allaient très loin dans la voie de la réaction, jusqu'à accepter les deux Chambres, le veto absolu, la nomination des juges par le roi, Lafayette s'en tenait à la Constitution et répugnait à sacrifier les principes de la Déclaration des droits qu'il considérait comme son œuvre. Il n'avait pas, autant que les Lameth, un intérêt personnel à restaurer le pouvoir royal depuis que la Cour le tenait à l'écart.

Les divisions intestines des Feuillants leur firent perdre, au mois de novembre 1791, la mairie de Paris. Après la retraite de Bailly, Lafayette, qui s'était démis de ses fonctions de commandant de la garde nationale, se laissa porter comme candidat à sa succession. Les journaux de la Cour combattirent sa candidature et la firent échouer. Le jacobin Pétion fut élu, le 16 novembre, par 6728 voix, tandis que le général au cheval blanc n'en obtint que 3126. Le nombre des abstentions fut énorme (il y avait 80 000 citoyens actifs à Paris). Le roi et la reine se félicitèrent du résultat. Ils étaient persuadés que les révolutionnaires se perdraient par leurs propres excès. « Même par l'excès du mal, écrivait Marie-Antoinette à Fersen, le 25 novembre, nous pourrons tirer parti plus tôt qu'on ne pense de tout ceci, mais il faut une grande prudence. » C'était la politique du pire.

Peu après Lafayette fut pourvu du commandement d'une armée sur la frontière. Avant de partir il se vengea de sa déconvenue électorale en faisant nommer au poste important de procureur général syndic du département de Paris un ami de Brissot, Rœderer, contre le candidat des Lameth, l'ancien constituant d’André. Pendant que les Feuillants s'affaiblissaient par leurs querelles, les Jacobins prenaient avec hardiesse, l'initiative d'une politique d'action nationale contre tous les ennemis de la Révolution, ceux de l'intérieur; et ceux de l'extérieur. Élus de la moyenne bourgeoisie, qui achetait les biens nationaux et qui se livrait au négoce, ils avaient pour préoccupation essentielle de relever - l’assignat, qui perdait déjà beaucoup sur l'argent, et de restaurer le change dont la hausse nous ruinait au profit de l'étranger. Le problème économique se liait pour eux étroitement au problème politique. Si la monnaie révolutionnaire subissait une dépréciation, c'est que les menaces des émigrés et des rois, c'est que les troubles provoqués par les aristocrates et les prêtres détruisaient la confiance. Il fallait, par des mesures énergiques, couper court aux espérances et aux menées des contre-révolutionnaires et faire reconnaître la Constitution par l'Europe monarchique. C'est à ce prix seulement qu'on ferait cesser la grave crise économique et sociale qui empirait.

A l'automne les troubles avaient recommencé dans y les villes et dans les campagnes. Ils s'aggravèrent avec l'hiver et durèrent plusieurs mois. Dans les villes ils furent causés en premier lieu par le renchérissement, excessif des denrées sociales, sucre, café, rhum.

Albert Mathiez, tome I de la Révolution française,
chapitre XII, la Guerre, pages 227 à 229
Un climat de guerre en Europe,
la situation géopolitique vue par Henri Guillemin

 
« Lorsque la Législative succède à la Constituante, le 1er octobre 1791, déjà sont en circulation des assignats pour deux milliards ; si la trop facile et trop tentante émission de papier-monnaie continue à ce rythme, c'est bientôt l'entière disparition du gage qui se produira, et l'assignat, déjà déprécié au change extérieur, va tomber à zéro. Le problème est sérieux : où trouver, pour l'Etat, de l'argent sans douleur et ces volumineux subsides qui rendront vigueur au Trésor ? Très vite la solution s'impose à tous les esprits déliés. Si l'Eglise n'offre plus rien à prendre, restent ces riches voisins de Rhénanie et de Belgique, sujets de l'Autriche ou de la Prusse, et dont les territoires doivent pouvoir faire l'objet de ponctions fructueuses. Et le 14 décembre 1791, à la tribune de la Législative, Narbonne, ministre de la Guerre depuis le 7, déclarera avec le plus tranquille cynisme, que la guerre est indispensable aux finances françaises : « Le sort des créanciers de l'État en dépend », dit-il. On ne saurait être plus net dans l'aveu.

L'issue de ces difficultés pécuniaires trop vite reparues, c'est la guerre à l'Autriche ; et le prétexte est tout trouvé ! Depuis le 14 juillet, quantité d'aristocrates ont émigré ; et parmi eux, bon nombre d'officiers (sous Louis XVI, pour être officier, il faut appartenir à une vieille noblesse) qui se sont réunis à Coblence et y mènent tout le tapage qu'ils peuvent, brandissant leurs épées, poussant des clameurs, mais sachant bien qu'ils sont condamnés à l'impuissance sans l'appui effectif des armées allemandes. Ils ont obtenu, fin août, une déclaration conjointe, faîte à Pillnitz, en Saxe, par Léopold d'Autriche et Frédéric-Guillaume de Prusse qui promettent aux criards de Coblence, pour le rétablissement, en France, de l'absolutisme royal, le soutien des armées austro-prussiennes, mais à la condition, fermement exprimée, que l'Europe entière s'associerait à eux ; c'est-à-dire, bien évidemment, la Russie, d'une part, l'Angleterre, d'autre part. Au vrai, et en toute connaissance de cause, un coup d'épée dans l'eau, une dérobade.

Néanmoins, pour qui, en France, veut la guerre, la déclaration de Pillnitz est utilisable. Il suffit de travestir en menace ce dont on connaît, sans erreur, l'insubstance. Par ailleurs, ces dangereux émigrés, où sont-ils ? Chez l'Électeur de Trêves, lequel a Léopold pour suzerain. Il y a donc moyen d'impliquer l'Autriche dans un complot militaire ourdi contre la France. L'opinion, bien dirigée, est favorable à une guerre dont on ne met pas en doute, chez Narbonne comme chez La Fayette, chez Mme de Staël comme chez Manon Roland, qu'elle sera victorieuse et forcera le roi à filer doux soit pour ce bicamérisme que préconisent les anglophiles, soit pour la suppression du veto, entrave à la liberté.

D'aucuns fabulent, plus ou moins sincèrement, sur l'honneur de la France insulté par l'Électeur de Trêves ou sur le devoir qui incombe à tous les amis du progrès, d'écarter l'égoïsme, de répandre partout les idées nouvelles qui font la gloire de la France. Derrière ces logorrhées, les réalistes à la Narbonne savourent déjà les razzias qui ranimeront un Trésor exsangue. Quelqu'un cependant, à peu près seul de cet avis, Robespierre, s'oppose, autant qu'il est en lui, et de tous ses efforts, à la guerre. Et il invoque le bon sens. Vous attendez la victoire ? Avec quoi? La moitié au moins des officiers n'est plus là ; ils ont déserté, émigré ; une armée sans cadres n'est plus une armée. Gare à de cruels mécomptes !

Brissot, le 28 décembre, n'a pas caché qu'il tient la guerre pour précieuse à la tranquillité publique. Je le vois venir, dit Maximilien. Il y a deux questions fondamentales que la Constituante n'a pas réglées : l'accueil des pauvres au droit de vote, et leur participation à la garde nationale. La guerre servira de diversion ; une diversion que Robespierre refuse. Il relève également les propos incroyables auxquels s'est livré Condorcet s'aventurant à prétendre, avec une candeur suspecte, que nos soldats, « en terre étrangère, se conduiront comme ils se conduisent sur le sol de la patrie ». Robespierre rappelle aux Jacobins cette vérité très simple que «personne n 'aime les missionnaires armés » et que « le premier conseil que donnent aux envahis la nature et la prudence est de repousser l'envahisseur ». Il craint que les habitants du Palatinat n'aient pas perdu le souvenir de ce que leur infligea Louis XIV. Enfin, ajoute l'Incorruptible, « concevez-vous que la cour puisse adopter une mesure aussi décisive que la guerre sans la rapporter à son propre système », c'est-à-dire à ses intérêts ?

Je sais bien que Michelet s'indignera, en 1867, lorsque Louis Blanc lui reprochera (avec courtoisie d'ailleurs et respect) de n'avoir pas compris, dans cette si lourde affaire, le jeu du roi, et particulièrement de la reine. Michelet éprouve une telle aversion pour Robespierre, à cause de sa politique religieuse, qu'il récuse l'évidence et ose écrire cette phrase absurde : « La guerre? La cour en avait peur, une peur effroyable.» Drôle de peur que celle de Marie-Antoinette faisant dire à son frère Léopold : « Le plus grand service qu'il pourrait nous rendre serait de nous tomber immédiatement sur le corps », avec ses meilleures troupes ; et dans cette même lettre qu'elle adressait le 7 décembre, à Mercy-Argenteau, l'ancien ambassadeur d'Autriche à Paris, parlant des bellicistes de l'Assemblée, elle notait, jubilante : « Les imbéciles ! Ils ne voient pas qu'ils nous servent. » C'est qu'en effet, après l'échec de Varennes (alors qu'il ne s'agissait que d'aller chercher, à Montmédy, des régiments français capables d'intimider les Parisiens), l'Autrichienne Marie-Antoinette a persuadé son mari que l'unique salut de la monarchie dépend d'une intervention armée des puissances. Et si Louis XVI est pour la guerre, c'est qu'il en devine aisément la conclusion désastreuse.

Le jour même où Narbonne, le 14 décembre [1791], développe à la tribune les raisons, hautes ou moins hautes, pour lesquelles il souhaite et veut la guerre, ce même 14 décembre, Louis XVI écrit à Breteuil (émigré): «L'état physique et moral de l'armée française est tel qu'elle est incapable de soutenir même une demi-campagne. » À cette époque, en principe du moins, pas de campagne en hiver ; on se bat seulement six mois, et Louis XVI, très exactement renseigné, sait que la France n'est pas en mesure de mener sans s'y détruire trois mois seulement de combats. C'est pourquoi la guerre lui plaît tant : les révolutionnaires s'y perdront, le droit divin triomphera. Il est ravi de voir la Législative lancer un ultimatum à l'Électeur de Trêves avec délai d'un mois. Louis XVI conseille aussitôt secrètement à l'intéressé de ne pas céder aux exigences françaises et, au début du mois, le 3 décembre, le roi a réclamé le secours de la Prusse pour qu'elle l'aide à briser les factieux dont la terrible malfaisance, qu'il subit, risque de « gagner les autres États ». Et dès que le Conseil des ministres arrête, dans ses grandes lignes, le plan d'action des armées françaises, Marie-Antoinette s'empresse de communiquer à Vienne toutes indications à ce sujet.

Insupportables, ces Austro-Prussiens qui, en dépit des sollicitations, gémissements, supplications dont Marie-Antoinette les accable, ne se décident toujours pas à tirer l'épée. C'est qu'à Vienne comme à Potsdam, on est obsédé, d'abord, par les convoitises russes sur la Pologne. Un nouveau partage de cette malheureuse nation est en vue. Léopold et Frédéric-Guillaume redoutent la voracité de Catherine II. Plutôt que de guerroyer en France - on verra plus tard -, ils entendent garder intactes leurs forces militaires pour retenir Catherine dans l'excès de ses desseins. »

« Silence aux pauvres », extraits du texte d’Henri Guillemin
Année 1989 ou du bicentenaire de la Révolution française



Suite sur la Révolution française
L'année 1792, première partie

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