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Sommaire du bloc-notes n°1 - année 2017
1 - Vous avez dit : "Cabinet noir"? par Ernest Delamont

2 - "Ethique et Politique", par Aristote

3 - Présidentielles 2017 : «Le roi est déjà mort, vive le roi
?»

4 - Lettre à ceux qui feront vaincre la gauche, ou mort aux vaincus ?

5 - La xénophobie et l’angoisse du politique par Jacky Dahomay

6 - Pierre Mendès France et les institutions de la V° République par Serge Berstein



Vous avez dit : "Cabinet noir"?

"A la table des philosophes" avec Voltaire le doigt levé et Diderot représentés.
Parfois, un mot, ou un groupe de mots ouvre à des références importantes. Par hasard, j’ai trouvé un texte relativement synthétique, mais résumant bien les belles heures de l’espionnage, tel est le mot à user concernant les sujets du Royaume et repris de plus belle sous Napoléon Bonaparte et sa république césarienne, avec son officiant et ministre de l’intérieur Fouché, l’homme le plus riche de France en 1814!

Avec l’article que vous pouvez lire après cette note, nous sommes juste après la Commune de Paris, un postier, M. Ernest Delamont devenu historien, retrace et résume avec éclat ce que fut la police politique de Richelieu à Louis-Philippe. Le terme de Cabinet noir ouvrant à des sources originales que j’ignorais, et qui me seront utiles pour mes propres travaux. Il est à souligner que ce travail est un petit bijou sur le sujet et qu’il serait dommage d’en priver le plus grand nombre.

J’avais remarqué au cours de mes recherches que Mme de Pompadour avait aidé à placer un de ses proches à "la Poste aux lettres", si joliment nommée par l’auteur. Et les encyclopédistes avaient un fonctionnaire qui les suivait en particulier et était rattaché au suivi des censures livresques, quelques dizaines de mises en fiche parmi une classification rigoureuse des déviants de toutes sortes, et son lot de prisonnier politique. Les moyens de surveillance de la population sous l’ancien régime qui ont pu être déployé représentent une somme consultable à la Bibliothèque de l’Arsenal, pour les chercheurs accrédités, sous la mention des registres de la Lieutenance générale de Police. Puis ce qui deviendra plus tardivement l’administration de la Sûreté nationale, dont les sources sont disponibles à Paris en d’autres lieux. Une police qui n’hésita pas à associer d’anciens bagnards aux enquêtes sensibles, ou de faire de ceux-ci des mouchards au sein des prisons.

Cette dimension du Cabinet noir en dit long sur les prérogatives étatiques qui n’ont jamais totalement disparu, les tentations d’en jouer non plus. Sur le plan politique, il s’agit, ni plus, ni moins que du travail de renseignement des services affectés à ces tâches plus ingrates, qu’infâmes, à la fois utile et très ambiguë dans ses objectifs. C’était un des dossiers dont s’était emparé Michel Rocard et qui lui tenait à cœur de rendre moins opaque (mai 1988 - juin 1991). Que François Mitterrand avait volontairement laissé sous le boisseau. L’ancien locataire de Matignon avait commencé à réglementer notamment le fichage, mais avait aussi provoqué des réactions critiques sur l’usage de tels fichiers. Pourtant ils sont en œuvre depuis longtemps, il semble important d’en comprendre les mécanismes, ou comment ils sont à l’origine des officines de renseignements.

Les petites paranos du pouvoir, et ce qui peut ressembler à la mission de s’informer auprès de la population comporte le risque de nombreux dérapages, et en premier lieu le non-respect des secrets de l’instruction, ou l’intimité de tout à chacun dévoilée à la presse caniveau, du viol de la correspondance, etc. Je ne sais où, possiblement avec les Pieds Nickelés, j’ai lu que le meilleur moyen de faire remonter une information au Préfet de Police était de mettre un courrier directement dans les égouts… Les missions de nature confidentielles sont depuis toujours sous la république du ressort du ministre des polices et de ses fonctionnaires, pouvant être en rapport avec des dossiers de la défense nationale. Les arcanes sont loin d’être évidentes, et du contrôle des parlementaires, un domaine ou des contre pouvoirs doivent s’exercer pleinement.

Il existe aujourd’hui, des possibilités démultipliées, à l’exemple de nos données propres sur Internet à des fins commerciales ou autres, et il ne faut pas négliger les agences de renseignements avec leurs grandes oreilles, en France et dans le monde, et les agents Français font de même et sont plutôt connus pour leurs compétences dans ce qui peut ressembler à un grand panier de crabe. De quoi alimenter la furie de la galaxie des complots et d’en rire ! Il serait plutôt inquiétant, qu’un état, qui plus est démocratique, ne connaisse pas à son actif des collecteurs d’information en interne, comme à l’extérieure de son territoire. Sans oublier les enjeux industriels. Toutefois, dans les périodes agitées, chacun place ses pions et pose ses bombinettes.

Il n’est pas sûr qu’avec de tels mots, « Cabinet noir », l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy n’ait pas connu les rouages de la machine à contrôler les citoyens, du moins les trop gênants, comme notre troisième et ex. monarque, n’aspirant qu’au retour? Cette perception de la conjuration au XXI° siècle sent un peu le moisi, toutefois merci à Monsieur Nobody, je ne pouvais m’attendre à un tel contributeur.

Notes de Lionel Mesnard le 29 mars 2017.



LE CABINET NOIR (1)
Par Ernest Delamont (*), in Le Monde Illustré (1871)
C'est au cardinal de Richelieu qu'il faut, prétend-on, rapporter l'existence du Cabinet noir. Le célèbre vainqueur de la journée des dupes, pour qui tout moyen était licite pour arriver à ses fins, entouré d'ennemis comme il l'était, dut sans aucun scrupule couvrir de sa robe rouge la violation des correspondances.

« Le cabinet assurément, dit Tallemant des Réaux, donnait de l'exercice au cardinal, aussi dépensait-il fort en espion », non seulement il entretenait à grands frais chez les souverains étrangers, mais à la cour même, où il faisait surveiller les courtisans, les hommes de guerre et le roi lui-même. « Le cardinal avait gagné sa cuisinière; on dit qu'elle avait quatre cent livres de pension », dit Tallemant en parlant du comte de Tréville, homme de guerre de ce temps là, qui à l'esprit le plus juste joignait le goût le plus délicat (2). «Richelieu s'était réservé l'ouverture de toutes les correspondances intéressant l'Etat, et Louis XIII n'en connaissait que ce que le cardinal voulait bien lui montrer, aussi à la mort de son ministre, le roi témoigna-t-il «de la joie de recevoir les paquets lui même» (3).

Les moyens les plus infâmes ne répugnaient pas à Richelieu pour en venir à ses fins, et Tallemant raconte que lui et la reine mère «faisaient venir des gens supposés, qui apportaient des lettres contre les plus grands de la cour.»  Richelieu s'était attaché un jeune homme d'Alby, nommé Antoine Rossignol, qui, d'après Tallemant des Réaux, «avait du talent pour déchiffrer les lettres.»

Sous Louis XIV, l'existence du Cabinet noir est authentiquement constaté, et pas plus les correspondances des ministres que celles des bourgeois n'étaient respectées : « Je voudrais bien savoir, mandait, le 17 novembre 1664, Mme de Sévigné à M. de Pomponne, ministre des affaires étrangères, si mes lettres vous sont rendues sûrement» - et plus loin, le 19 décembre, «il y aurait à causer sur tout cela, mais il est impossible par lettre.» La même écrivait, le 18 mars 1671, à sa fille : « ... Mais je veux revenir à mes lettres qu'on ne vous envoie point, j'en suis au désespoir, Croyez-vous qu'on les ouvre? Croyez-vous qu'on les garde? Hélas! Je conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs ayez soin de les faire cacheter afin qu'elles arrivent tôt ou tard». «Je supplie », écrivait encore, le 18 novembre de la même année, l'inimitable marquise à Mme de Grignan : « ceux qui se sont divertis à prendre vos lettres définir ce jeu jusqu'à ce que vous soyez accouchée. On en veut aussi aux miennes; j'en suis au désespoir; car vous savez qu'encore que je ne fais pas grand cas de mes lettres, je veux pourtant que ceux à qui je les écris les reçoivent: ce n'est jamais pour d'autres, ni pour être perdues que je les écris». Et l'existence du Cabinet noir était tellement connue ou appréhendée, que Mme de Sévigné écrivait le 1er janvier 1671, à sa fille: «On ne peut en dire davantage parla Poste» et le 24 janvier suivant, à son cousin, le comte de Bussy : « Je ne crois pas qu'il soit trop sûr d'écrire de certaines choses». 

La révocation de l'édit de Nantes donna de l'occupation aux honorables employés du Cabinet noir (4). L'existence de cette honteuse institution ne doit pas nous surprendre sous le règne d'un homme qui, subissant la néfaste influence de la veuve Scarron, de l'ancienne amie de Ninon de l'Enclos, avait ordonné les « Missions bottées et les Dragonnades ». Madame de Maintenon, comme dit l'histoire, ou Mme de Maintenant, comme l'appelait le peuple de Paris, a pris soin de nous apprendre de qu'elle façon, sous le règne du roi soleil, on comprenait le respect dû à l'inviolabilité des lettres. Les princes de Conti, Louis-Armand  et Francois-Louis, qui avaient été exilés pendant la campagne de Hongrie (1685) expédiaient fréquemment des courriers en France. «Le roi, écrit Mme de Maintenon à son frère, ayant voulu savoir ce qui les obligeait d'envoyer incessamment des courriers, on en a fait arrêter un; on a pris toutes les lettres et l'on en a trouvé plusieurs pleines de ce vice abominable qui règne présentement, de très grandes impiétés et des sentiments pour le roi, bien contraires à ce que tout le monde lui doit».  On peut juger, par la manière dont était traitée la correspondante de deux princes du sang, de quels égards était entourée la correspondance des simples particuliers.

Dans une lettre, en date du 10 mai 1783, qu'elle écrivait à Mme de Grignan, Mme de Coulanges, lui parlant du célèbre médecin Chambon François, né à Grignan (1647-1733) emprisonné à la Bastille, où il fut, détenu deux ans pour avoir pris la défense d'un seigneur Napolitain qui y était enfermé, - lui dit: «Moins il est coupable, plus sa prison sera longue.  Cela vous paraîtra un peu énigme, mais je n'ose en dire davantage de peur d'être à la Bastille.» Sous Louis XIV, le Cabinet noir n'avait pas encore un service régulier, ce ne fut que sous la régence qu'il fut régulièrement organisé.

Sous Louis XV, quatre employés secrets de la lieutenance générale de police étaient affectés au service du Cabinet noir; «ils triaient, dit Mme du Hausset, les lettres qu'il était prescrit de décacheter et prenaient l'empreinte du cachet avec une houle de mercure; ensuite on mettait la lettre, du côté du cachet, sur un gobelet d'eau chaude qui faisait fondre la cire sans rien gâter; on l'ouvrait, on en faisait l'entrait et ensuite on la recachetait au moyen de l'empreinte. Voilà comme j'ai entendu raconter la chose. L'intendant des postes apportait les extraits au roi le dimanche. On le voyait entrer et passer comme le ministre pour ce redoutable travail (5).

Décacheter les lettres n'était rien, lit-on dans le Petit Moniteur du 18 janvier 1870, le difficile était de les remettre dans leur état primitif. Le pain à cacheter n'offrait aucune difficulté, il cédait à l'action de la vapeur d'eau qui ramollissait, et la lettre pouvait être re-cachetée avec le même pain, insuffisant protecteur des secrets. Mais les lettres cachetées à la cire offraient plus d'obstacles; on commençait par prendre l'empreinte du cachet, par fabriquer un cachet avec l'empreinte. On possédait des cires de tous pays et de toutes couleurs; et quand la lettre, une fois lue, était remise à son état naturel, il était impossible de voir qu'elle avait, subi un acte de violence». 

Les mémoires de Mme du Hausset nous apprennent «qu'il y avait deux personnes, le lieutenant de police et l'intendant des postes qui avaient grande part à la confiance de Mme de Pompadour; mais ce dernier était devenu moins nécessaire, parce que le roi avait fait communiquer à M. de Choiseul le secret de la poste, c'est-à-dire, l'extrait des lettres qu'on ouvrait. J'ai entendu dire que M. de Choiseul en abusait et racontait à ses amis les histoires plaisantes, les intrigues amoureuses que contenaient souvent les lettres qu'on décachetait» (6). Dans un moment où Mme de Pompadour craignait d'être supplantée par une rivale, Jeannette (probablement Jeannel), intendant des postes, lui rendit, ainsi qu'elle le dit elle-même, «de grands services, en montrant au roi les extraits de la poste sur le bruit que faisait la faveur de Mme de Coislin » (7).

« Lors de l'exil des Parlements par le chancelier Maupeou (janvier 1771), le scandale des décachètements devint tellement manifeste, que les négociants de Rouen prirent le parti de ne plus fermer leurs lettres qu'avec des épingles» (8). « Le docteur Quesnay (médecin de Mme de Pompadour), plusieurs fois devant moi, dit Mme du Hausset, s'est mis en fureur sur cet «infâme» ministère, comme il l'appelait, et à tel point que l'écume lui venait à la bouche: « Je ne dînerais pas plus volontiers avec l'intendant des postes qu'avec le bourreau», disait le docteur. Il faut convenir que, dans l'appartement de la maîtresse du roi, il est étonnant d'entendre de pareils propos ; et cela a duré vingt ans sans qu'on en ait parlé; « c'était la probité qui parlait avec vivacité, disait M. de Marigny (frère de Mme de Pompadour), et non l'humeur ou la malveillance qui s'exhalait » (9).

Louis XVI voulut abolir le Cabinet noir, mais son entourage, invoquait la raison d'Etat, obtint qu'il le conservât, bien que le roi ne laissât passer aucune occasion de s'élever contre un tel abus, qui le révoltait. Non seulement à ce moment-là on ne respectait pas les correspondances, mais on ne reculait devant aucun moyen pour attenter à l'honneur et à la position des plus intègres citoyens; on poussait l'infamie jusqu'à envoyer des lettres et des réponses supposées. C'est de ce criminel moyen qu'on se servit à l'égard de l'honnête Turgot. «Les lettres et réponses étaient soigneusement ouvertes à la poste et portées au roi dans le travail régulier du secret des lettres, après avoir été mystérieusement communiquées à M. de Maurepas. La règle était, dit Dupont de Nemours (en note page 390), que le travail relatif à l'ouverture des lettres ne devait avoir lieu qu'entre le roi et l'intendant des postes, directeur du secret, et que nul ministre ne devait être instruit de ce qui se passait. Cette règle n'a jamais été observée à l'égard du ministre prédominant, car l'intendant des postes aurait trop tôt perdu sa place» (10).

Instruit par le roi des calomnieuses dénonciations portées contre lui, Turgot l'en remercia, lui demandant de ne lui laisser ignorer aucune accusation, promettant de les réfuter avec loyauté. Le roi lui répondit par écrit avec beaucoup de bienveillance; mais, pas plus que celles de ses sujets, les correspondances de Louis XVI n'étaient respectées, de telle sorte que la lettre du roi, donnée à un valet de chambre qui devait la remettre lui-même, n'arriva à Turgot que le troisième jour par la poste, après être passée sous les yeux de M. de Maurepas, dont Marmontel dit dans ses mémoires qu'il « regardait le pur amour du bien public comme une duperie ou comme une jactance».

Le 3 décembre 1780, l'intendant des postes, le baron Rigoley d'Ogny, en envoyant au lieutenant général de police Lenoir le rapport journalier, écrivait : «Je joins ici deux copies de lettres de la Douay, que «j'ai arrêté»; je vous prie de les lire et de me mander si vous voulez que je les laissent aller. En ce cas, elles partiraient demain. Avez-vous rempli votre projet, afin que de mon côté je fasse arrêter ces lettres s'il y en a» ? (11) L'existence du Cabinet noir, que tous les cahiers avaient énergiquement flétri, ne doit pas être tenue pour la moindre des causes de la Révolution de I 789.
 
L'Assemblée nationale, qui devait proclamer l'inviolabilité du secret des lettres et édicter des peines sévères contre ceux qui le violeraient, avait, dès le 20 mars 1789, protesté, par sa noble conduite, contre les procédés des gouvernements précédents. Le Cabinet noir existait encore, puisque dans la séance du 14 du même mois, l'abbé Grégoire l'accusait de « supprimer des envois qui devaient être sacrés, quel qu'en fût le contenu » (12).

Dans la séance du 25 mars, le président de l'Assemblée, le duc de Liancourt, l'informa qu'il avait reçu de la Commune un paquet saisi dans la nuit du 22 au 23 sur le baron de Castelnau, ambassadeur de France à Genève, au moment où il passait le pont Royal, lequel paquet renfermait «trois lettres ouvertes et une cachetée à l'adresse de M. le comte d'Artois». Le président ajouta «qu'il avait respecté l'inviolabilité du secret des lettres, qu'il ne s'est permis d'en lire aucune, et qu'ayant pris sur lui d'interpréter les sentiments de l'Assemblée, ne pouvant dans ce moment la consulter, il a renvoyé en présence de plusieurs de MM. les députés les paquets et le procès-verbal au comité permanent.» L'Assemblée constituante, par ses décrets des 10, 14 et 29 août 1790, 10 et 20 juillet 1791, proclama le grand principe de l'inviolabilité des correspondances, et le code pénal de 1791 frappa de la dégradation civique les particuliers, et de deux ans de gène les agents de l'autorité qui auraient violé le secret des lettres, ceux qui en auraient donné l'ordre, ou qui l'auraient exécuté; et, voulant entourer de toutes garanties l'inviolabilité due au secret des correspondances, la Constituante, par la loi du 29 août 1790, prescrivit à tous les employés de la poste de prêter le serment professionnel.

L'Assemblée nationale donna elle-même à plusieurs reprises l'exemple du respect dû aux correspondances; citer les divers faits qui prouvent ce que nous avançons serait fastidieux (Affaires de la municipalité de Saint-Aubin, de Crosse, etc.). Nous rappellerons seulement que l'Assemblée fit rendre à leur destination, sans les avoir lues et après les avoir recachetées, deux lettres décachetées qui, dans un moment plein de dangers, lors de la fuite de Varennes, avaient été saisies aux Tuileries.

Pour être impartial, nous devons dire qu'on a prétendu qu'au moment où la noblesse française émigrée, et qui avait été déclarée suspecte de conjuration par l'Assemblée législative, ourdissait des complots contre la République, le Cabinet noir avait été rétabli dans le but de déjouer ces ténébreuses menées.

Le Directoire, qui avait à combattre des conspirations sans cesse renaissantes, crut pouvoir le faire par l'organisation d'une forte police; ce fut en vain, le remède devint pire que le mal, la corruption pénétra partout; les abus les plus révoltants se produisaient, la vénalité avait remplacé toute notion du droit, et le gouvernement qui remplaça les directeurs dut rappeler ses agents à l'observation des plus élémentaires principes de la justice et de la liberté. Le 26 vendémiaire an 10 (16 octobre 1801), le ministre des finances adressait la lettre suivante au commissaire central des postes:

Le ministre des finances, GAUDIN : «J'ai été informé, citoyen commissaire, qu'une autorité civile s'était permis de violer le secret des lettres. Le gouvernement, à qui j'en ai rendu compte, a fortement improuvé un acte aussi contraire aux principes qu'il professe, et il a déclaré que quiconque s'en permettrait un semblable à l'avenir, serait poursuivi suivant toutes les rigueurs des lois; son intention est que vous défendiez aux directeurs postes de déférer à aucun ordre qui compromettrait la fidélité du dépôt confié à leur probité. S'il pouvait arriver qu'on employât la force pour les y contraindre, vous leur recommanderez de le constater par un procès verbal qu'ils vous adresseraient sur-le-champ, et que vous transmettriez aussitôt, Le gouvernement sera inexorable sur un genre délit qui n'a pu appartenir qu'à des temps dont la situation actuelle de la République ne permet pas de craindre le retour (13).

A ce moment, la nombreuse police de la France portait à la sécurité des correspondances des atteintes excessives. «En prenant (17 décembre 1801) les rênes de l'administration des postes, nous dit le directeur général La Valette, j'y trouvai établie la funeste habitude de livrer à la police de tous les coins de la France les lettres qu'elle réclamait comme suspectes. Je détruisis violemment cet abus, en cognant de l'administration ceux des directeurs qui l'avaient commis, et du moins les secrets des citoyens ne furent plus prostitués à la pire espèce des hommes» (14).

Avec le gouvernement impérial revinrent les beaux jours du Cabinet noir; et ici nous céderons la plume à un témoin irrécusable et non suspect, quoique partial, qui va nous initier aux travaux du Cabinet noir sous Napoléon Ier: c'est sa Majesté elle-même qui, par l'intermédiaire de son fidèle Las Cases s'exprime comme il suit :

« Quant au secret des lettres sous le gouvernement de Napoléon, quoi qu'on en ait dit dans le public, ON EN LISAIT TRÈS PEU A LA POSTE, assurait l'Empereur; celles qu'on rendait aux particuliers, ouvertes ou recachetées, n'avaient pas été lues LA PLUPART DU TEMPS; jamais on n'en eût fini. Ce moyen était employé bien plus pour prévenir les correspondances dangereuses que pour les découvrir. Les lettres réellement lues n'en conservaient aucune trace; les précautions étaient des plus complètes. Il existait, depuis Louis XIV, disait l'Empereur, un bureau de «police politique» pour découvrir les relations avec l'étranger.

Depuis ce souverain les mêmes familles en étaient demeurées en possession, les individus et leurs fonctions étaient inconnus : c'était un véritable emploi. Leur éducation s'était achevée à grands frais dans les diverses capitales de l'Europe; ils avaient leur morale particulière et se prêtaient avec répugnance à l'examen des lettres de l'intérieur: c'était pourtant eux qui l'exerçaient. DÈS QUE QUELQU'UN SE TROUVAIT COUCHÉ SUR LA LISTE DE CETTE IMPORTANTE SURVEILLANCE, SES ARMES, SON CACHET, ÉTAIENT AUSSITÔT GRAVÉS PAR LE BUREAU; SI BIEN QUE SES LETTRES, APRÈS AVOIR ÉTÉ LUES, PARVENAIENT NÉANMOINS INTACTES ET SANS AUCUN INDICE DE SOUPCON A LEUR ADRESSE. Ces circonstances, les graves inconvénients qu'elles pouvaient amener, les grands résultats qu'elles pouvaient produire, faisaient la principale importance du directeur général des postes, et commandaient dans sa personne beaucoup de prudence, de sagesse et de sagacité.

« L'Empereur a donné à ce sujet de grandes louanges à M. La Valette : il n'était nullement partisan, du reste, de cette mesure, disait-il; car, quant aux lumières diplomatiques qu'elle pouvait procurer, il ne pensait pas qu'elles pussent répondre aux dépenses qu'elles occasionnaient. Ce bureau coûtait 600.000 francs. Et quant à la surveillance exercée contre les lettres des citoyens, il croyait qu'elle pouvait causer plus de mal que de bien. «Rarement», disait-il, «les conspirations se traitent par cette voie; et quant aux opinions individuelles obtenues par les correspondances épistolaires, elles peuvent devenir plus funestes qu'utiles au prince, surtout avec notre caractère. De qui ne nous plaignons-nous pas avec notre expansion, et notre mobilité nationales? Tel que j'aurais maltraité à mon lever, observait-il, écrira dans le jour que je suis un tyran: il m’aura comblé de louanges la veille, et le lendemain, peut-être, il sera prêt à donner sa vie pour moi. La violation du secret des lettres peut donc faire perdre au prince ses meilleurs amis, en lui inspirant à tort de la méfiance des préventions, d'autant plus que les ennemis capables d’être dangereux sont toujours assez rusés pour ne pas s’exposer à ce danger. Il est tel de mes ministres, dont je n’ai jamais pu surprendre une lettre» (15).

Des lignes que nous venons de reproduire se passant de tout commentaire. Il est superflu de faire remarquer à nos lecteurs que c'était le captif de Sainte-Hélène et non le César qui blâmait « la violation du secret des lettres » et qu'à ce moment, parlant pour la postérité, il regardait le Cabinet Noir son règne, par le petit bout de la lunette. L'intégrité de Carnot, ministre de l'intérieur pendant les Cent Jours, ne pu supporter une telle institution et « son premier ordre », dit Bourrienne, fut un ordre à La Valette, redevenu directeur général des Postes, pour que le secret des lettres fût scrupuleusement respecté».

La seconde Restauration traîna à sa remorque le Cabinet noir. Ce fut à la suite de l'interception 18ème lettre du général Wilson, datée du 11 janvier 1816 remise au préfet de police et donnant des détails sur une évasion de La Valette, qu'un procès fut intenté à trois anglais, MM. Wilson, Bruce et Hutchinson qui, sans le connaître, avaient favorisé la fuite de l'ancien directeur général des postes. « Les accusés protestèrent dit Froment, avec une juste indignation contre cette violation du secret de la correspondance, contre cet odieux abus de confiance fait par la police osait faire un titre à ses poursuites, et tel était alors l'aveuglement de l'esprit de parti, que parmi les magistrats qui siégeaient, parmi ces magistrats qui devaient être les vengeurs et les gardiens de la foi Publique, il ne s'en trouva pas un seul pour lever la voix pour désavouer la turpitude à laquelle la police prenait la tâche de les associer. On les vit avec regret donner suite à une accusation fondé sur un moyen qui était bien plus digne de leur sévérité que l'accusation même à laquelle il servait de base. » (16)

« Le Cabinet noir était le laboratoire d'un comité de Vingt-deux membres qui profitaient des ténèbres de la nuit pour se rendre à des heures convenues dans cet odieux repaire, et n'en sortaient qu'avec de grandes précautions pour se dérober aux regards du public. Cinquante mille francs par mois pris sur les fonds d'un ministère (les Affaires étrangères) à solder ces vils employés…». Ainsi s’exprimait le rapporteur du comité des pétitions à la tribune de la Chambre des députés dans la séance du 12 mai 1829. D'après ce rapporteur, dit Dufey (de l’Yonne) le Cabinet noir avait cessé d'exister, et le matériel de ce cabinet avait disparu de l'hôtel des postes. Le budget du ministère des Affaires étrangères publié par la Revue rétrospective en 1848 portait encore en 1847 plus de 60.000 francs pour pensions aux anciens employés de l'ancien Cabinet noir (17).
 
Rappelons ici un trait honorable en accord avec la doctrine de plusieurs cours: Lors du complot de Belfort, le préfet du Haut-Rhin transmit à M. de Golbert, juge d’instruction, plusieurs lettres pour qu’elles fussent jointes au dossier, ce que cet honorable magistrat refusa de faire, d'où conflit; l'affaire fut portée devant le conseil des ministres, qui approuva la conduite de M. de Golbert.

Sous le règne de Louis-Philippe, le préfet du Nord, M. de Saint-Aignan, voulut se faire remettre par le directeur des postes de Lille un libelle écrit au roi et qui avait été déposé à la poste; le directeur s'y refusa, d’où conflit encore. Le conseil des ministres saisi de l’affaire déclara, dit M. Pelletan, que le directeur avait fait son devoir en refusant de livrer ce dépôt confié à sa probité (18).

« Le gouvernement de Louis-Philippe, dit Décembre-Alonnier, s'honora en supprimant le Cabinet Noir» (19). De même que leurs pères de 89, les républicains de 48 protestèrent dignement contre l'institution du Cabinet noir, en témoignant de leur respect pour l'inviolabilité des correspondances. A la suite des troubles du 15 mai, un homme arrêté pour s'être joint à l'insurrection « du fond de sa prison, dit Eugène Pelletan à la Chambre (séance du 22 février 1867) écrit une lettre, à qui? au roi Jérôme Napoléon». Cette lettre fut apportée par le directeur de la prison à la commission exécutive, dont voici le procès-verbal: «Le préfet de police envoie à la commission une lettre cachetée qu’un prisonnier de Sainte-Pélagie adresse au citoyen Jérôme Bonaparte, la commission décide que cette lettre sera envoyée au préfet de police, qui la fera parvenir telle quelle est au destinataire» (20). 

(*) ERNEST DELAMONT 1830-1881, né à Prades et mort à Bordeaux. Postier, il a terminé sa carrière comme commis principal des services ambulants à Bordeaux. Il fut Président du Syndicat du canal de Bohère. Historien local, il est l’auteur d’au moins une dizaine d’ouvrages, M. Delamont a entre autres rédigé un livre sur la Poste aux lettres pendant l’Antiquité et en France (source : Gallica-Bnf).

Notes du Monde Illustré :

(1) Cette piquante monographie forme un chapitre de la Nouvelle histoire de la Poste à lettre, que M. Delamont vient de publier à Bordeaux. C'est un ouvrage très complet et dont l’érudition n’est pas déparée par un bon choix d’anecdotes. Si M. Delamont s'est, par convenance, arrêter à l'Empire, gardons-nous de croire que le Cabinet noir a été fermé pour cela, il a fonctionné très régulièrement, ainsi que le prouve d'ailleurs la publication les papiers saisis aux Tuileries, où se trouvent des détails fort curieux sur les procédés modernes.
(2) Histoire de Tallemant de Réaux, éditée par Monmerqué. Paris 1861, en 10 volumes, tome 2, pages 184 et 230.
(3) idem, 2° volume, tome III, p. 78.
(4) Encyclopédie nouvelle. Mot : CABINET NOIR.
(5) Mémoires de Mme de Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour, à Paris, 1821, pages 63 et 64.
(6) Mémoires de Mme du Hausset, page 63.
(7) Idem, page 114.
(8) Encyclopédie Moderne. Mot: CABINET Noir.
(9) Mémoires de Mme de Hausset, page 64.
(10) Œuvres de Turgot, éditées par (son ami) Dupont de Nemours. Paris, 1811, tome I, pages 389, 390 et 391.
(11) La Police dévoilée, par Froment, ex-chef de brigade du cabinet particulier du préfet de police, Paris, 1829, en 3 volumes. Dictionnaire de la Conversation, Paris, 1853, tome 4, page 136.
(12) Moniteur du 13 au 15 juillet 1789.
(13) Moniteur du 23 vendémiaire, An X.
(14) Mémoires et souvenirs du comte de La Valette, 2 volumes, Paris, 1831, tome 2, page 10.
(15) Le mémorial de Sainte-Hélène. Paris, Garnier frères, 2 volumes, tome I, pages  159-160.
(16) Mémoires du Comte de La Valette. tome 2, pages 331-332. La Police dévoilée par Froment. Couses célèbres, par Saint Edme, Paris, 1834, tome 2, page 98.
(17) Moniteur : Séance de la chambre des Députés du 12 mai 1829. Dictionnaire des conversations, Paris 1853. Tome 4, page 36. Mot : Cabinet noir par Dufey (de l’Yonne). 
(18) Moniteur du 23 février 1867.
(19) Dictionnaire d’Histoire, tome 1, page 1441.
(20) Moniteur du 23 février 1867.


Source Gallica-Bnf : Le Cabinet noir de E. Delamont
Extrait du Monde Illustré, 12 août 1871, pages 107, 110 et 111.


"Éthique et Politique"
Par Aristote (384 à 322 av. JC)

Ce texte est extrait d’Ethique à Nicomaque (son père), le texte est sans notes complémentaires, il a été mis sous la forme de questions et réponses sur l’éthique en politique? Les chapitres antérieurs étant consacrés à la vertu, à l'amitié et au plaisir, ..., cet extrait est la conclusion de cet ouvrage riche en réflexions sur l'Homme dans la cité et sur la nature du désir de vivre ou de faire société.


(...) Une question se pose : si ces matières et les vertus, en y ajoutant l'amitié et le plaisir, ont été suffisamment traitées dans leurs grandes lignes, devons-nous croire que notre dessein a été totalement rempli? Ou plutôt, comme nous l'assurons, ne doit-on pas dire que dans le domaine de la pratique, la fin ne consiste pas dans l'étude et la connaissance purement théoriques des différentes actions, mais plutôt dans leur exécution?


Dès lors, en ce qui concerne également la vertu, il n'est pas non plus suffisant de savoir ce qu'elle est, mais on doit s'efforcer aussi de la posséder et de la mettre en pratique, ou alors tenter par quelque autre moyen, s'il en existe, de devenir des hommes de bien. Quoi qu'il en soit, si les raisonnements étaient en eux-mêmes suffisants pour rendre les gens honnêtes, «ils recevraient de nombreux et importants honoraires», pour employer l'expression de Théognis, et cela à bon droit, et nous devrions en faire une ample provision.

Mais en réalité, et c'est là un fait d'expérience, si les arguments ont assurément la force de stimuler et d'encourager les jeunes gens doués d'un esprit généreux, comme de rendre un caractère bien né et véritablement épris de noblesse morale perméable à la vertu, ils sont cependant impuissants à inciter la grande majorité des hommes à une vie noble et honnête :

- la foule, en effet, n'obéit pas naturellement au sentiment de l'honneur, mais seulement à la crainte, ni ne s'abstient des actes honteux à cause de leur bassesse, mais par peur des châtiments; car, vivant sous l'empire de la passion, les hommes poursuivent leurs propres satisfactions et les moyens de les réaliser, et évitent les peines qui y sont opposées, et ils n'ont même aucune idée de ce qui est noble et véritablement agréable, pour ne l'avoir jamais goûté.

Des gens de cette espèce, quel argument pourrait transformer leur nature?

Il est sinon impossible, du moins fort difficile d'extirper par un raisonnement les habitudes invétérées de longue date dans le caractère. Nous devons sans doute nous estimer heureux si, en possession de tous les moyens qui peuvent, à notre sentiment, nous rendre honnêtes, nous arrivons à participer en quelque mesure à la vertu.

Certains pensent qu'on devient bon par nature, d'autres disent que c'est par habitude, d'autres enfin par enseignement. Les dons de la nature ne dépendent évidemment pas de nous, mais c'est par l'effet de certaines causes divines qu'ils sont l'apanage de ceux qui, au véritable sens du mot, sont des hommes fortunés.

Le raisonnement et l'enseignement, de leur côté, ne sont pas, je le crains, également puissants chez tous les hommes, mais il faut cultiver auparavant, au moyen d'habitudes, l'âme de l'auditeur, en vue de lui faire chérir ou détester ce qui doit l'être, comme pour une terre appelée à faire fructifier la semence.

Car l'homme qui vit sous l'empire de la passion ne saurait écouter un raisonnement qui cherche à le détourner de son vice, et ne le comprendrait même pas. Mais l'homme qui est en cet état, comment est-il possible de le faire changer de sentiment ?

Et, en général, ce n'est pas, semble-t-il, au raisonnement que cède la passion, c'est à la contrainte. Il faut donc que le caractère ait déjà une certaine disposition propre à la vertu, chérissant ce qui est noble et ne supportant pas ce qui est honteux.

Mais recevoir en partage, dès la jeunesse, une éducation tournée avec rectitude vers la vertu est une chose difficile à imaginer quand on n'a pas été élevé sous de justes lois : car vivre dans la tempérance et la constance n'a rien d'agréable pour la plupart des hommes, surtout quand ils sont jeunes. Aussi convient-il de régler au moyen de lois la façon de les élever, ainsi que leur genre de vie, qui cessera d'être pénible en devenant habituel.

Mais sans doute n'est-ce pas assez que pendant leur jeunesse des hommes reçoivent une éducation et des soins également éclairés ; puisqu'ils doivent, même parvenus à l'âge d'homme, mettre en pratique les choses qu'ils ont apprises et les tourner en habitudes, nous aurons besoin de lois pour cet âge aussi, et, d'une manière générale, pour toute la durée de la vie : la plupart des gens, en effet, obéissent à la nécessité plutôt qu'au raisonnement, et aux châtiments plutôt qu'au sens du bien.

Telle est la raison pour laquelle certains pensent que le législateur a le devoir, d'une part, d'inviter les hommes à la vertu et de les exhorter en vue du bien, dans l'espoir d'être entendu de ceux qui, grâce aux habitudes acquises, ont déjà été amenés à la vertu : et, d'autre part, d'imposer à ceux qui sont désobéissants et d'une nature par trop ingrate, des punitions et des châtiments, et de rejeter totalement les incorrigibles hors de la cité.

L'homme de bien, ajoutent-ils, et qui vit pour la vertu, se soumettra au raisonnement, tandis que l'homme pervers, qui n'aspire qu'au plaisir, sera châtié par une peine, comme une bête de somme. C'est pourquoi ils disent encore que les peines infligées aux coupables doivent être de telle nature qu'elles soient diamétralement opposées aux plaisirs qu'ils ont goûtés.

Si donc, comme nous l'avons dit, l'homme appelé à être bon doit recevoir une éducation et des habitudes d'homme de bien, et ensuite passer son temps dans des occupations honnêtes et ne rien faire de vil, soit volontairement, soit même involontairement, et si ces effets ne peuvent se réaliser que dans une vie soumise à une règle intelligente et à un ordre parfait, disposant de la force :

- dans ces conditions, l'autorité paternelle ne possède ni la force, ni la puissance coercitive (et il en est de même, dès lors, de tout particulier pris individuellement, s'il n'est roi ou quelqu'un d'approchant), alors que la loi, elle, dispose d'un pouvoir contraignant, étant une règle qui émane d'une certaine prudence et d'une certaine intelligence.

Et tandis que nous détestons les individus qui s'opposent à nos impulsions, même s'ils agissent ainsi à bon droit, la loi n'est à charge à personne en prescrivant ce qui est honnête. Mais ce n'est qu'à Lacédémone et dans un petit nombre de cités qu'on voit le législateur accorder son attention à la fois à l'éducation et au genre de vie des citoyens ; dans la plupart des cités, on a complètement négligé les problèmes de ce genre, et chacun vit comme il l'entend, dictant, à la manière des Cyclopes, la loi aux enfants et à l'épouse.

La meilleure solution est donc de s'en remettre à la juste sollicitude de l'autorité publique et d'être capable de le faire. Mais si l'autorité publique s'en désintéresse, on estimera que c'est à chaque individu qu'il appartient d'aider ses propres enfants et ses amis à mener une vie vertueuse, ou du moins d'avoir la volonté de le faire. Mais il résultera, semble-t-il, de notre exposé qu'on sera particulièrement apte à s'acquitter de cette tâche, si on s'est pénétré de la science du législateur.

Car l'éducation publique s'exerce évidemment au moyen de lois, et seulement de bonnes lois produisent une bonne éducation : que ces lois soient écrites ou non écrites, on jugera ce point sans importance; peu importe encore qu'elles pourvoient à l'éducation d'un seul ou de tout un groupe, et à cet égard il en est comme pour la musique, la gymnastique et autres disciplines.

De même, en effet, que dans les cités, les dispositions légales et les coutumes ont la force pour les sanctionner, ainsi en est-il dans les familles pour les injonctions du père et les usages privés, et même dans ce cas la puissance coercitive est-elle plus forte en raison du lien qui unit le père aux enfants et des bienfaits qui en découlent :

- car chez les enfants préexistent une affection et une docilité naturelles.


En outre, l'éducation individuelle est supérieure à l'éducation publique : il en est comme en médecine, où le repos et la diète sont en général indiqués pour le fiévreux, mais ne le sont peut-être pas pour tel fiévreux déterminé ; et sans doute encore le maître de pugilat ne propose pas à tous ses élèves la même façon de combattre.

On jugera alors qu'il est tenu un compte plus exact des particularités individuelles quand on a affaire à l'éducation privée, chaque sujet trouvant alors plus facilement ce qui répond à ses besoins.

Toutefois, les soins les plus éclairés seront ceux donnés à un homme pris individuellement, par un médecin ou un maître de gymnastique ou tout autre ayant la connaissance de l'universel, et sachant ce qui convient à tous ou à ceux qui rentrent dans telle catégorie :

- car la science a pour objet le général, comme on le dit et comme cela est en réalité, non pas qu'il ne soit possible sans doute qu'un individu déterminé ne soit traité avec succès par une personne qui ne possède pas la connaissance scientifique, mais a observé avec soin, à l'aide de la seule expérience, les phénomènes survenant en chaque cas particulier, tout comme certains semblent être pour eux-mêmes d'excellents médecins, mais seraient absolument incapables de soulager autrui.

Néanmoins on admettra peut-être que celui qui souhaite devenir un homme d'art ou de science doit s'élever jusqu'à l'universel et en acquérir une connaissance aussi exacte que possible :

- car, nous l'avons dit, c'est l'universel qui est l'objet de la science.   


Il est vraisemblable dès lors que celui qui souhaite, au moyen d'une discipline éducative, rendre les hommes meilleurs, qu'ils soient en grand nombre ou en petit nombre, doit s'efforcer de devenir lui-même capable de légiférer, si c'est bien par les lois que nous pouvons devenir bons :

- mettre, en effet, un individu quel qu'il soit, celui qu'on propose à vos soins, dans la disposition morale convenable, n'est pas à la portée du premier venu, mais si cette tâche revient à quelqu'un, c'est assurément à l'homme possédant la connaissance scientifique, comme cela a lieu pour la médecine, et les autres arts qui font appel à quelque sollicitude d'autrui et à la prudence.

Ne doit-on pas alors après cela examiner à quelle source et de quelle façon nous pouvons acquérir la science de la législation? Ne serait-ce pas, comme dans le cas des autres arts, en s'adressant aux hommes adonnés à la politique active?

Notre opinion était, en effet, que la science législative est une partie de la politique. Mais n'est-il pas manifeste qu'il n'existe pas de ressemblance entre la politique et les autres sciences et potentialités?

En effet, dans les autres sciences on constate que les mêmes personnes, à la fois transmettent à leurs élèves leurs potentialités et exercent leur propre activité en s'appuyant sur celles-ci, par exemple les médecins et les peintres; au contraire, les réalités de la politique, que les Sophistes font profession d'enseigner, ne sont pratiquées par aucun d'eux, mais bien par ceux qui gouvernent la cité, et dont l'action, croirait-on, repose sur une sorte d'habileté tout empirique plutôt que sur la pensée abstraite :

- car on ne les voit jamais écrire ou discourir sur de telles matières (ce qui serait pourtant une tâche peut-être plus honorable encore que de prononcer des discours devant les tribunaux ou devant l'assemblée du peuple), pas plus que, d'autre part, nous ne les voyons avoir jamais fait des hommes d'État de leurs propres enfants ou de certains de leurs amis.   

Ce serait pourtant bien naturel, s'ils en avaient le pouvoir, car ils n'auraient pu laisser à leurs cités un héritage préférable à celui-là, ni souhaiter posséder pour eux- mêmes, et par suite pour les êtres qui leur sont le plus chers, rien qui soit supérieur à cette habileté politique.

Il n'en est pas moins vrai que l'expérience semble en pareille matière apporter une contribution qui n'est pas négligeable : sans elle, en effet, jamais personne ne pourrait devenir homme d'État en se familiarisant simplement avec les réalités de la politique. C'est pourquoi, ceux qui désirent acquérir la science de la politique sont dans l'obligation, semble-t-il, d'y ajouter la pratique des affaires.

Quant à ceux des Sophistes qui se vantent d'enseigner la Politique, ils sont manifestement fort loin du compte. D'une façon générale, en effet, ils ne savent ni quelle est sa nature, ni quel est son objet :

- sans cela, ils ne l'auraient pas confondue avec la Rhétorique, ou même placée à un rang inférieur à cette dernière ; ils n'auraient pas non plus pensé que légiférer est une chose facile, consistant seulement à collectionner celles des lois qui reçoivent l'approbation de l'opinion publique.


Car ils disent qu'il est possible de sélectionner les meilleures lois comme si cette sélection n'était pas elle-même œuvre d'intelligence, et comme si ce discernement fait correctement n'était pas ce qu'il y a de plus important! C'est tout à fait comme ce qui se passe dans l'art musical.

Ceux qui, en effet, ont acquis l'expérience dans un art quel qu'il soit, jugent correctement les productions de cet art, comprenant par quels moyens et de quelle façon la perfection de l'œuvre est atteinte, et savent quels sont les éléments de l'œuvre qui par leur nature s'harmonisent entre eux; au contraire, les gens à qui l'expérience fait défaut doivent s'estimer satisfaits de pouvoir tout juste distinguer si l'œuvre produite est bonne ou mauvaise, comme cela a lieu pour la peinture.

Or les lois ne sont que des produits en quelque sorte de l'art politique : comment, dans ces conditions, pourrait-on apprendre d'elles à devenir législateur, ou à discerner les meilleures d'entre elles?   

Car on ne voit jamais personne devenir médecin par la simple étude des recueils d'ordonnances. Pourtant les écrivains médicaux essayent bien d'indiquer non seulement les traitements, mais encore les méthodes de cure et la façon dont on doit soigner chaque catégorie de malades, distinguant à cet effet les différentes dispositions du corps.   

Mais ces indications ne paraissent utiles qu'à ceux qui possèdent l'expérience, et perdent toute valeur entre les mains de ceux qui en sont dépourvus. Il peut donc se faire également que les recueils de lois ou de constitutions rendent des services à ceux qui sont capables de les méditer et de discerner ce qu'il y a de bon ou de mauvais, et quelles sortes de dispositions légales doivent répondre à une situation donnée.   

Quant à ceux qui se plongent dans des collections de ce genre sans avoir la disposition requise, ils ne sauraient porter un jugement qualifié, à moins que ce ne soit instinctivement, quoique leur perspicacité en ces matières soit peut-être susceptible d'en recevoir un surcroît de développement.

Nos devanciers ayant laissé inexploré ce qui concerne la science de la législation, il est sans doute préférable que nous procédions à cet examen, et en étudiant le problème de la constitution en général, de façon à parachever dans la mesure du possible notre philosophie des choses humaines.

Ainsi donc, en premier lieu, si quelque indication partielle intéressante a été fournie par les penseurs qui nous ont précédé, nous nous efforcerons de la reprendre à notre tour; ensuite, à la lumière des constitutions que nous avons rassemblées, nous considérerons à quelles sortes de causes sont dues la conservation ou la ruine des cités ainsi que la conservation ou la ruine des formes particulières de constitutions, et pour quelles raisons certaines cités sont bien gouvernées et d'autres tout le contraire.

Après avoir étudié ces différents points, nous pourrons peut-être, dans une vue d'ensemble, mieux discerner quelle est la meilleure des constitutions, quel rang réserver à chaque type, et de quelles lois et de quelles coutumes chacun doit faire usage. (...)

Source :  Les échos du maquis
Aristote : Ethique à Nicomaque
Traduction (1959) J. Tricot (1893-1963)

Présidentielles 2017 :

« Le roi est déjà mort, vive le roi » ?
« L’histoire de France commence avec la langue française, elle est le signe principal d’une nationalité. »  Dans son Histoire de France, au chapitre de la naissance d’une nation, Jules Michelet introduit son propos avec cette phrase éclairante et qu’il vaut mieux citer dans son ensemble, et il donne par la suite la date de 843 se référant au serment de Charles le Chauve. L’unité de la langue française commença à se former à la Renaissance. On peut citer l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, néanmoins elle fut rédigée dans un français ancien, l’orthographie, le sens des mots pouvant avoir un autre entendement. A vrai dire, si le latin était le fait d’une élite, il faut rester réservé quant à l’entendu de la chose, et comme tout idiome, il existe des évolutions lentes dans un pays où les langues régionales étaient diverses et très variées et dominantes, et Michelet qui atteint des sommets, il est surtout l’héritier des Lumières et de ses auteurs.

L’instrumentalisation de l’histoire aura connu dans cette campagne présidentielle 2017 des hauts accents propagandistes, ce qui est tout sauf une analyse historique. La plus belle démonstration fut avec Jean-Luc Mélenchon, non point sur Castro et encore moins Chavez, mais sur la question de l’esclavage, omettant la déclaration d'abolition en créole d’un certain Santhonax publié à Saint-Domingue en août 1793
quelques mois avant le décret du 4 février 1794. La référence à Victor Hugues en Guadeloupe  humant toutes les ambiguïtés du pouvoir, entre autres à ne jamais parler de l’impérialisme. Si j’ai pu utiliser le terme de canaille pour certaines figures de la Révolution française, notre montagnard de choc a plus le statut d’un renégat et d’un tueur au sens primaire du terme. Ce goût pour le sang et les honneurs qu’il faudrait rendre à ce triste sire me laisse perplexe, quand l’attrait du gain est souvent victorieux dans les périodes chaotiques. Cette vision longue sur l’histoire est surtout hachurée, me semble la perception d’un mythomane?

Hugues va par la suite tout abjurer de la république sous la restauration monarchique, et il n’a pas laissé que des bons souvenirs aux esclaves, certes libérés de cette infamie, mais maintenus de force dans les plantations et au service de nouveaux maîtres. De plus cela n’aura un effet que dans deux colonies, la future Ayti indépendante et la Guadeloupe, pour les autres possessions de l’Empire français, rien, sauf le maintien de l’esclavagisme et une adaptation du système économique à des cultures ou plantations plus rentables, les rafles continuant sur les côtes africaines avec de bons navires, bien de chez nous. Santhonax commentant l’impair de faire une déclaration dans une langue non point étrangère, du fait d’une fusion culturelle, ou les parlers créoles n’auraient apparemment, selon le national et fin de peloton Mélenchon pas de place dans la république, quelle misère et raccourcis pour éviter ce qui fâche. Le plus drôle c’est que Félicité Santhonax était un girondin, un petit détail de rien ou de trop ? et il ne va pas participer du retour des chaînes sous le consul Buonaparte en 1802 et sa grande famille emblème du népotisme à la française, etc. La fameuse « France éternelle »… Bref des scénarios pour gobe-mouche !

« C'est au XIX° siècle seulement que la France s'est regardée elle-même et a été regardée comme étant par excellence un pays de lumière et de liberté ; les hommes du XVIII° siècle, dont la gloire a tant contribué à donner à la France cette réputation, pensaient cela, eux, de l'Angleterre. Au reste, jusqu'au siècle, la culture occidentale formait un tout ; nul, avant le règne de Louis XIV, n'eût songé à la découper par nations. La « France éternelle » est de fabrication très récente ». Simone Veil

Passons sur ces masses d’informations occultées et manipulées à souhait pour des galipettes et rétropédalages en tout genre. On agite « Coblentz » et l’on nourrit ainsi sa propre soupe, son clan serait le terme peut-être plus proche de la vérité ? Il existe dans l’esprit d’un nationaliste, toujours une expression rabougrie et infertile, il faut des ennemis partout, nourrir la paranoïa ambiante. Et nous sommes loin de toute concorde si nécessaire pour affronter l’avenir. Cette campagne électorale annonce la mort d’un système politique, mais pas pour autant le terminus de la décomposition. Elle est en marche (H…EM pour son noble rang et sans modestie), populiste à souhait, de la vente de produits publicitaires, de l’attrape-couillon, en veux-tu, en voilà ! Le spectacle des médias animant la course aux cuistres. Ceci n’est plus de la politique, c’est une course à l’échalote. Il est beau mon programme, où chercher la vérité dans ce fatras?

Les affaires n’étant qu’un symptôme de la mélasse, les masques tombent, on supplie la masse qui doute, seule la fonction tribunicienne l’emporte quand les enjeux sont ailleurs. Vouloir servir ce pays ce n’est pas tout accepté, nous crevons de ne vouloir voir ou croire qu’en une vision centraliste. Mais que dire face à la pire génération politique courant à l’emporte-pièce pour grappiller des bouts voix et sauver son po-poste ? Le dégoût qui a pu être manifesté par certains acteurs de la société civile, pose aujourd’hui de sortir de ce cadre rigide, ou seuls les vieux tenants du pouvoir trouvent grâce auprès d’un public de consommateur, qui n’a pas de nom que parce qu’il est opposé à toute idée de citoyenneté. Le citoyen à qui l’on demande un suffrage, lui patiente, à mon avis en vain. Je ne crois pas que l’issue du 8 mai 2017 sera la bonne, si ce n’est l’annonce d’un bazar plus grand. L’alternance politique n’a plus de nature et à prendre une décision, l’envie de participer à une loterie, somme toute nationale est un peu frelatée, à part les tirez au sort à leur tour, il n’y a pas plus d’issues de secours, ni d’honneur à sauver, tout se meurt.

En France, malheureusement les carrières commencent tardivement à l’exemple de gens en âge de la retraite, qui vont à plus de soixante ans faire de très belle carrière, la présidence de la cinquième en regorge. Donc l’opportunité ou l’opportunisme d’un Macron aux airs d’un revival giscardien, c’est assez désarmant, pour autant les diamants n’ont jamais été aussi éclatants, vu le teint de l’éphèbe, Paris-Match retrouve ses éclats d’antan avec quarante ans de retard. Avec cette particularité, les journalistes télés sont des bons disciples de Duhamel et d’Elkabbach, les très vieillissants gérants de la boîte à image depuis toujours ou la fin de l’ORTF. Les mêmes, toujours les mêmes parlant d’eux-mêmes, un petit monde parisien autocentré, presque une ethnie… du moins une tribu. De son côté comme artifice, la solution Youtube du pur jeunisme pour ados attardés. La France n’a pas ce visage, du moins plus celui du temps de notre vieux monarque Valéry, dont le déménagement du portrait de Louis XV de l'Elysée n’avait pas échappé à la patte du Canard, lors de ce qui fut le dernier suffrage populaire d’un ras-le-bol et volonté de changement (1981).

Ce grand retour en arrière, c’est un peu observer une façade assez terne, quand les attentes sont d’une autre nature. Le changement ne pourra s’imposer que par une grande mise en réseau des citoyens et si possible hors des machines commerciales à montrer sa binette ou soutenir bidule. Cette transversalité demande un haut saut qualitatif et une exigence éthique ne résumant pas à penser le fédéralisme comme une roue de secours, mais comme une articulation qui finalement n’a jamais été en cours depuis la fin du Moyen-âge chez les « François », et qui se nomme le centralisme étatique. Cela correspond parfaitement à l’idée d’une expansion de nature impériale, son goût pour la verticalité et une certaine idée de l’absolutisme et de la servitude. Le Peuple dans cette histoire se soumet, à l’agitation des preténdants au trône, pour les besoins de nos beaux Messieurs, nos maîtres est le sentiment qui demeure.

A ce stade nous en sommes qu’au retournement de veste, chacun défendant sa petite PME, l’enjeu des pouvoirs de ce régime républicain en les mains d’un seul homme, reste pour autant effrayant, quand finira le cauchemar? c’est un peu toute la question et personne individuellement n’a réponse à tout. Pour moi, il n’est plus de savoir pour qui voter, je le réserve à un tirage au sort et à une soirée vaudou, la veille au soir, mais comment faire pour que toute cette clique de petits marquis s’en aille? Si l’immobilisme à de quoi provoquer, l’enjeu est comment échapper à cette grande maison de fou?

Benoît Hamon ou Mélenchon, en l’état, ce sera ni l’un, ni l’autre et même avec l’appui de nouvelles simulations basées sur les hauts et les bas d'internet (source Filteris.com : le tableau à la fin du billet), pour la gauche de combat, ce sera une autre fois et sans les mêmes, mais ça c’est de l’utopie… Comme quoi des mots refont surface et parfois sont grimés pour les circonstances et à des fins limitées comme tout produit du moment. Il s’agirait plutôt de pouvoir exprimer une diversité française et sortir des vieux calques. En ce domaine, nous ne ferons pas du neuf avec de l’ancien, la tuyauterie devrait être changée de A à Z, au plus vite.

Triste campagne de papys et mémères "patriotes", l’on peut se préparer à crier « le roi est déjà mort, vive le Roi » ! Un peu de Brassens sur le roi des c…, c’est-à-dire, nous le Peuple, eux survivront ! Je vous donne rendez-vous à la prochaine révolution, et de mes vœux démocratiques, à ce rythme, pour la prochaine glaciation?  « La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) – (note : l'auteur fait référence au Traité de Versailles) - d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir ». Écrits historiques et politiques de Simone Weil (1909-1943).

Billet, de Lionel Mesnard, le 15 mars 2017



Lettre à ceux qui feront vaincre la gauche, ou mort aux vaincus ?

Dans un billet de décembre, j’avais émis l’idée que je ne voterais en aucun cas pour Jean-Luc Mélenchon et ses partisans. J’avoue que j’écrivais une bêtise et oubliais de prendre en compte tous les possibles. Ne prenant pas en compte que dans un second tour face à l’extrême droite, dans une hypothétique, mais pas impossible situation, il me serait difficile de faire l’impasse. Je déposerai un bulletin en sa faveur et sans état d’âme dans ces circonstances. Et j’ai eu le plaisir depuis d’appendre que le « temps du bruit et de la fureur » était fini. J’ai pris acte, mais dans l’incertitude d’un moment inédit, c’est le grand flou qui perdure.

La victoire de Benoît Hamon est à l’image d’un grand chamboule tout, ce jeu de foire qui consiste à faire tomber les têtes. Après Dufflot, Sarkozy, Juppé, Hollande, Montebourg, puis Valls, que de monde tombé dans l’escarcelle. Celui que personne n’attendait a fait un véritable tabac et rendu un peu de son honneur à la gauche et ouvre une perspective nouvelle. Nous sommes fin janvier, et les deux qualifiés à moins de trois mois d’un tel scrutin sont normalement identifiables. Une situation inédite sous la V° république tenant lieu pour bonne part à un ras-le-bol généralisé et usures des institutions. Un trop plein de candidat, dont personne n’est en mesure de prédire ou d’envisager les futures lames de fond.

Le populisme est devenu le mot-clef sans qu’on puisse véritablement le définir, à ce titre la production post-moderniste est l’illustration de comment ne pas répondre au sujet posé. Au titre de cette prose souvent indigeste, je vous éviterai le paradigme et ses ficelles, les singeries intellectuelles ne concernant pas grand monde, engage une forme d’agitation des méninges m’échappant et n’exprimant rien. Bref, que va décider le Peuple ? A ce rythme des choses, si la mécanique de la division l’emporte à gauche, il n’y aura que des perdants et cinq années troubles comme futur. L’idéal serait de sortir des hypocrisies et d’aborder les convergences, car le réel selon Lacan, « c'est quand on se cogne ». C’est ce qui nous revient en pleine face et les réveils pourraient être difficiles, à vouloir continuer à n’exprimer qu’un jeu de dupe. Comme chez les grands timides, un pas après l’autre… Mais nier l’altérité et ce qui fait la gauche de combat ne peut que finir en opération suicide.

L’expression du souverain aura lieu en avril, le rassemblement de la gauche n’est pas chose gagnée. Dans ce cas comment faciliter des échanges sereins et constructifs? L’horizon est cependant un peu plus clair, il est de la responsabilité de tous les candidats véritablement de gauche restant en lice, Hamon, Mélenchon, ses locomotives de ne pas nous envoyer dans le mur. Vos programmes sur les questions sociales et économiques n’ont rien de lointain, à moins de pinailler ce qui doit être du ressort d’une contractualisation avec les organisations syndicales. En plus, l’écologie vient marquer une césure avec le productivisme et la volonté de sortir des mondes carbonés, même Arnaud Montebourg a fait des concessions, quand la grande imposture a pour nom la vice-reine du Poitou et son acolyte Macron, fers de lance du populisme ambiant et de la confusion dans ce qu’il prétend être son camp.

Face à ce qui ressemble à de bonnes idées devant ou pouvant faire un programme de législature, il reste peu de temps. Comme pensait Mitterrand « c’est une affaire d’une demi heure », il y a de quoi en douter, même si beaucoup converge et nous serons de nouveau hégémonique à une condition première, en affrontant les réalités. A vous grands chefs à la magistrature suprême, de vous soucier du seul intérêt qui vaille, l’intérêt général. L’élection de bidule ou qui sera ou pas le premier du premier tour n’a pas d’importance, ce sont à vos actes, Benoît et Jean-Luc que nous pourrons voir si votre éthique est solide ou pas. Non, Jean-Luc, les Etats-Unis d’Europe ne doivent pas mourir, c’est aujourd’hui notre présent, c’est aussi notre avenir et tout devrait être en accord pour en finir avec ce dumping social et ce libéralisme économique à tout vent. Pour autant, ce n’est pas en détruisant que nous construirons. Repenser le monde, vous l’avez fait avec brio ces dernières années, seules les idées importent et survivent. Faisons les triompher !

La règle du « virons les tous » est comme un couperet et il serait dommage d’éliminer, l’un ou l’autre, il serait temps de sortir de ces paramètres de tueurs. Sauf à rire du poulailler Vert, il est à lui seul un écosystème, pour en oublier un troisième, le sieur Jadot qui n’a même pas la possibilité de déposer une candidature faute de parrainages suffisants, selon le Canard et ses mares. Combien de division? moins de 20.000 votants en novembre 2016, quand les idées triomphent, les ratés à l’allumage ont produit la structure politique la plus éclatée jamais connue ou réalisée, de quoi rendre jaloux les trotskystes pourtant champion en la matière… Ce bouleversement de la société politique n’épargne personne, il serait le bienvenu de discuter sans chercher à rallier ou même convaincre.

Les batailles de boutique ne sont pas à l’ordre du jour, la victoire de la gauche est encore du domaine du possible. Son échec sera de la responsabilité de tous ceux qui chercheront à tourner le dos face à ce qui nous attend. Fillon ou Macron, « bonnet blanc et blanc bonnet » a quelque écho des élections présidentielles de 1969. Ouf ! nous avons évité Monsieur X. et l’objet n’est pas de faire un attelage. Je vous engage mes chers candidats à en finir avec ces institutions monarchiques, de rendre aux citoyens une démocratie volée par le Gaullisme et son premier ministre Michel Debré. La fin du système politique de l’ancien régime est à la condition d’en finir et rendre à l’Assemblée, à la fonction parlementaire toute sa place. La VI° république est plus que jamais un objectif qui tient à cœur à tous les démocrates. En poussant la plaisanterie, dehors les Feuillants et sus à Coblentz !, seul le député européen l’ayant remarqué.

Les affaires éclatent au fil des mois et depuis la mise en œuvre du financement de la vie politique mené à l’origine par Michel Rocard, les écarts et les malversations demeurent. Et l’on s’étonne du népotisme et de la place des héritiers dans ce pays, le seul rêve que je puis avoir en la matière c’est de devenir scandinave. La question éthique ne se discute pas et à ne pas confondre avec la transparence, qui est tellement transparente qu’il est difficile d’en comprendre toutes les ramifications. Ces mécanismes corrupteurs nuisent à tous, et s’il n’y a pas meurtre, il y a chez certains, ce qui est loin de la majorité, un accaparement et des pratiques qui relèvent de faits de la grande délinquance. A Bruxelles, ou à Strasbourg, ce genre de règle rejetant les accords entre familiers a été produit par le Parlement de l’U.E., ici l’entendement est de toujours dénoncer que d’appliquer ce qu’il peut y avoir de meilleur. Pour s’aligner sur les choix néo, pas vraiment nouveaux depuis 1973 ou ultra-libéraux, il y a moins de réticence à faire sauter les règles sociales et le paiement des impôts. Cependant, quoi qu’on veuille notre souveraineté n’est pas dissoute, et il est surtout temps de l’exercer et décider de notre avenir commun !

Trump ou Poutine, impose de rendre l’espoir en une Europe démocratique, se réveillant face à ses deux cauchemars de l’impérialisme et du bipolarisme mondial d’avant 1989. Nos deux maîtres du monde s’unissant surtout pour le pire et des guerres sans fins, et provoquant l’exclusion de tout ce qui dérange ces deux régimes tyranniques. Trump n’est que la continuation de la révolution conservatrice de Reagan, ou la contre-révolution des capitalistes sauvages contre toute forme d’égalité des chances et de paix entre les Peuples. Un darwinisme social visant surtout à absoudre toute fraternité, solidarités internationales, et empêcher les expressions du progrès.  Tout le monde n’est pas encore totalement réveillé et il y a de quoi être parfois sous le choc de certaines nouvelles.

Il est encore possible que la France montre un autre visage, une ouverture sur le monde ne veut pas dire soumission à un ordre économique, nous avons besoin de chefs républicains pour affronter les tempêtes à venir et voilà deux capitaines qui peuvent porter les voiles ! Mais attention, l’échec des deux tournerait en faveur des mêmes et n’oubliez jamais que les couronnes sont éphémères et les couperets définitifs et sans retour. Pour le moment l’enjeu n’est pas de savoir qui portera le costard, mais d’écouter les propositions et programmes existants. A part les questions internationales demandant la mobilisation de tous, face à la folie ambiante, le déclin de l’Empire étasunien s’annonçant, nous pouvons entre européens rompre avec les impérialismes du passé et soutenir un projet humaniste et universaliste. Des idées bien plus libérales que de pousser à la consommation des gamins avec des cartes de crédit pour des biens culturels, l’éducation populaire était un mot plutôt absent lors des petits-fours de Bercy avec Brigitte. Un délire consumériste de plus et de gens hallucinants dans les mœurs et pratiques de l’argent public. Arrête de tousser, Macron va inventer le diesel bio pour les gogos… et nous consulterons la notice, faute de médecin, là pas touche au numérus clausus et à la gabegie médicamenteuse.

Les citoyens ou la société civile n’ont pas d’autres échappatoires que l’intervention et le contrôle du plus grand nombre. En premier sur les finances et c’est toute cette aristocratie qu’il est temps de mettre au pas et au service de l’intérêt collectif. Il n’y a pas un millimètre de la gestion de l’état qui doit échapper au politique, et l’outil de planification est une spécificité française dont nous aurions tort de nous priver. Ce n’est pas le peuple qu’il faut affoler ou faire pleurer sur la situation des pauvres, mais faire de cette société et plus largement, que le progrès social et écologique puisse changer une situation inique ou les égoïsmes nationaux nous poussent à prendre pour différent ce qui nous ressemble.

Nb : Je vous invite à lire, les textes de Jacky Dahomay, philosophe, et de Serge Berstein, historien, pour réflexion et méditation sereine pour les semaines à venir.  Les écrits futurs de ce bloc-notes aborderons : la question coloniale dans les départements outremers, depuis la départementalisation et en particulier en Guadeloupe en 1967 et des massacres illustrant le tropicalisme sanguinaire de nos politiques métropolitaines.

Billet de Lionel Mesnard, le 30 janvier 2017


La xénophobie
et l’angoisse du politique
Par Jacky Dahomay, le 19 janvier 2017
On s’interroge beaucoup ces temps-ci sur la montée de la xénophobie - tout comme du populisme d’ailleurs qui lui est souvent associé - qui  frappe maints  pays relevant de la tradition démocratique occidentale. La xénophobie est avant tout un sentiment et, en tant que tel, relève du registre des affects ou des passions. Mais encore faudrait-il préciser. Nous voudrions montrer que la xénophobie s’inscrit  dans une tonalité affective particulière que l’on nomme angoisse dans un rapport particulier au politique.

On connaît la distinction entre l'angoisse et la peur. La peur a un objet précis. Je marche dans la  forêt, un lion surgit, j'ai peur. Dans l'angoisse, je ne sais pas ce qui m'angoisse. Si on me pose la question, je réponds tout. C'est-à-dire ? Rien. C'est que tout, équivaut à rien ; la totalité du monde sombre dans le néant, dans le non- sens. Qu'on nous pardonne ces petits rappels, quelque peu de nature professorale. Mais plus  sérieusement, on pourrait, au-delà de Heidegger et de Sartre, repenser le rapport entre l'être et le néant mais non pas strictement dans l'existence individuelle, mais surtout dans celle de l'existence collective politique.

La xénophobie est sans doute une angoisse qu'on transforme, selon un processus psychologique connu, en peur. Qu'est-ce donc qui peut angoisser les  peuples en ce moment ? L'existence commune politique est angoissante. C'est comme  si le lien social politique, qui s'était élaboré au cours des siècles à l'opposé de liens sociaux pré-politiques (religieux ou ethniques), ne fait plus sens aujourd'hui. La crise sociale aggrave la demande ou l’angoisse du sens politique de l’existence collective. Les Etats sont affaiblis, la rationalité économique (qui ne peut être le lieu du sens) prétend gérer l'intégralité de l'existence humaine, la rationalité éthico-juridique se délite, on peine à penser une morale commune ou civique, la morale religieuse est revendiquée par des leaders politiques, les  jeunes ont le choix entre la réussite individuelle à tout prix (ce sur quoi se fonde Macron) ou au contraire la désespérance, le nihilisme que leur offre Daech pour l’instant mais on peut s’attendre aussi à d’autres offres et à l’apparition de groupes terroristes d’extrême droite ou d’extrême gauche. Le social est  gros de lourdes violences à venir.

Au plan collectif, il faut trouver un ennemi intérieur qui puisse transformer l'angoisse en peur. Hier, ce fut le Juif, aujourd'hui c'est le musulman, en Angleterre c'est le polonais, aux USA, le mexicain. On produit donc une division ennemi/ami qui fait le  lit  de tous les populismes. Au plan international, le délitement du politique entraîne l’affaiblissement extrême de tout ce qui pourrait relever du droit international et a fortiori  des droits de l’homme et l’ONU devient un machin inutile. Les relations internationales tendent désormais à s’inscrire dans le seul  registre de la  rationalité instrumentale, dans celui du deal comme dans la Mafia, ce qui produit un cynisme radical avec Trump et Poutine et qu’un Chateaubriand aurait qualifié de « cynisme des chiens ». Mais au plan des nations, on risque de voir s’épanouir une transition des démocraties vers des autocraties, avec l’obsession sécuritaire et l’état d’exception, ce qui a commencé en Turquie et pourrait menacer les Etats Unis et d’autres pays européens.

Mais les premiers penseurs du politique, les philosophes grecs, avaient aussi compris que le lien social politique (il faudrait vraiment saisir sa spécificité) produisait aussi un autre type de subjectivité, un autre rapport au discours, à la vérité. Le parler vrai de Socrate n'est pas forcément l'énoncé d'une vérité mais il est déterminé par le souci de  vérité. Le délitement du politique produit par le néolibéralisme entraîne, avec ses moyens de communication sophistiqués, un rapport que certains appellent la "post-vérité" engendrant une dégradation de la société civile et de la communauté des citoyens avec des groupes de «  communicants » séparés et devenant des loups les uns pour les autres. En ce sens, dire la vérité n'est pas l'objectif, il s'agit de  parler faux en l'assumant dans l'espace public. Et nous avons Trump. Il ne faudrait pas prendre ce dernier pour idiot. Lui, aussi bien que ses supporters, savent qu'il parle  faux.  Mais ils s'en  fichent. C'est le parler faux qui est  payant et qui est revendiqué avec une arrogance jusqu'ici inconnue dans l'histoire des démocraties occidentales.

On dira qu'on qu'est mal  barrés. C'est vrai mais notre vigilance  citoyenne - ou ce qui veut en rester chez nous - commande de ne pas transformer notre angoisse en peur. Car l'angoisse, Sartre l'avait vu, est aussi le signe de notre liberté. Que faire  alors, si nous voulons remobiliser nos libertés? Redonner sens au politique oui  mais comment? On nous pardonnera sans doute de n'avoir pas la  réponse à la question. Elle ne sortira pas de la tête d’un seul  citoyen.

Commençons toutefois par mettre en commun nos paroles et nos  actes (pour parler  comme Hannah Arendt) et redynamisons la société civile. Là peut croître ce qui sauve. Sinon, attendons la  catastrophe, elle pourrait être  régénératrice. Reste aussi les arts et les lettres. Ecouter, comme l'a  fait Glissant, le "bruit du monde" qui est aussi celui de la trace constituant un autre imaginaire, celui du Tout-monde, où l'identité n'est plus pensée comme racine unique et où s'élabore un autre rapport à l'autre, une nouvelle poétique de la Relation, loin des angoisses identitaires produisant des xénophobies destructrices. L’Europe devrait repenser l’histoire de son rapport à l’autre, ce par quoi elle a conquis le monde. Ceci est nécessaire à une nouvelle fondation de la république, loin des crispations identitaires de toutes sortes et en éliminant du républicanisme français son nationalisme insistant, cette sorte de théologie laïcisée. En ré-instituant une instruction publique, chère à Condorcet, loin d’une éducation nationaliste avec ses récits réducteurs comme celle s’inspirant souvent de Jules Ferry, loin aussi d’une tradition socialiste réduisant l’école à une simple question sociale en occultant ainsi sa dimension symbolique institutionnelle fondamentale. La crise du politique est nécessairement celle aussi des institutions fortes de la société.

Plus fondamentalement : au-delà de Glissant, il  faut aussi penser une politique et un droit de la Relation qui devrait accompagner le nouvel imaginaire proposé par l’écrivain martiniquais. En ce sens, le spectacle ou les engagements dans la politique ne devrait pas masquer l’interrogation nécessaire sur le politique. Ce qui fait défaut à la  gauche. L’obstacle théorique qui la taraude peut être cherché dans les  deux  théories du peuple qui accompagnent sa tradition. L’une, réside dans une conception populiste ayant dominé surtout l’Amérique Latine, l’autre  dans la  tradition marxiste. Il y a une vérité  du populisme, quand il exprime les souffrances des couches populaires que la politique ne prend pas en compte. Il y a un danger du populisme quand les réponses qu’il  donne au plan  de la politique rate  ce  qui dans  le politique est lieu du sens du vivre ensemble, ce qui provoque un malencontre symbolique. Il y a une vérité du socialisme de  tradition marxiste quand il dévoile  la réalité  de la  lutte de classes et de l’exploitation capitaliste. Son erreur est de réduire tout  le politique à la seule expression de l’infrastructure économico-sociale donc de ne pas comprendre que le politique est aussi la fondation d’un sens symbolique du lien collectif, quand il ne s’appuie plus sur le religieux. Cette erreur conduit les classes populaires, en une sorte de  servitude  volontaire, à suivre des politiques populistes mortifères.

Repenser le politique, c’est ce à quoi nous invite la crise profonde que nous  traversons, lourdes  de tragédies à venir. Peut-être faudrait-il tout reprendre, depuis Platon et réinterroger  la tradition en fonction de nos préoccupations présentes. Cette tâche incombe à de plus jeunes que nous. Mais en vérité,  l’histoire n’attend pas et  les bruits du monde risquent d’être plus assourdissants qu’on ne le croit. Telle est notre tragédie.

Source : Blog de Jacky Dahomay

Pierre Mendès France
et les institutions de la V° République
Par Serge Berstein, le 15 juin 2001 (*)
En quoi consiste exactement la modernité institutionnelle? Il ne paraît guère aisé de la définir autrement que par un double critère aussi pragmatique que possible: elle serait la forme institutionnelle la mieux adaptée au gouvernement efficace d'une société à un moment donné de l'histoire, mais aussi celle qui correspondrait le plus étroitement aux valeurs véhiculées par la culture politique majoritaire de cette société. Dualité qui recèle une possible contradiction entre les deux termes de la définition et qui rend compte assez largement de l'attitude de Pierre Mendès France vis-à-vis des institutions de la V° République.

Pour leur fondateur, le général de Gaulle, une constitution n'est jamais qu'un agencement modifiable qui tire sa validité de son adaptation à un peuple spécifique à une époque donnée  et, dans son discours de Bayeux, il prête au « sage Solon » que l'on questionnait sur la meilleure constitution la réponse suivante: « Dites-moi d'abord pour quel peuple et à quelle époque » (1). Pour Pierre Mendès France, héritier en la matière de la tradition républicaine, une constitution est la traduction institutionnelle d'un ensemble de valeurs léguées par l'histoire de la République.

La critique des faiblesses de la IV° République


Jusqu'en 1958, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle ont en commun une appréciation négative sur le régime de la République contre lequel ils se sont, l'un comme l'autre, prononcés en 1946. Les ressemblances ne s'arrêtent pas là. De Gaulle comme Mendès France (en particulier dans son discours d'Evreux du 23 juillet 1955) dénoncent la domination de la vie politique par les partis qui, déclare le député de l'Eure (2) :

« cessant d'exprimer les sentiments des masses (...) deviennent les instruments d'oligarchies et de clans (et leur multiplication excessive est le signe d'une telle évolution), je pense aux équipes et aux groupes d'hommes qui essaient de satisfaire leurs propres ambitions, aux groupements d'intérêts qui essaient de satisfaire telle ou telle revendication (quelquefois d'ailleurs respectable et légitime) même au détriment de tous les autres ».

Il est donc clair que Pierre Mendès France considère comme Charles de Gaulle que la vie politique se trouve viciée par le poids excessif des intérêts particuliers qui l'emportent sur l'intérêt général, avec des conséquences graves:

« Le système représentatif (représentatif cela veut dire représentatif du pays, c'est-à-dire de l'intérêt général) est faussé, la démocratie vraie n'est pas réalisée » (3). Mais là où le général de Gaulle considère que le remède réside dans une profonde réforme institutionnelle selon le modèle décrit dans le discours de Bayeux, le point de vue de Mendès France est différent. Sans doute juge-t-il nécessaire de réformer la Constitution : l'instabilité gouvernementale lui apparaît comme une tare du régime, interdisant toute action d'envergure aux dirigeants du pays. Mais le remède est simple à ses yeux. Il suffit, comme en Angleterre, d'accorder au gouvernement le droit de dissolution dans des circonstances données (4) :

« La réforme qui permettra à un gouvernement en litige avec l'Assemblée d'en appeler à l'arbitrage du suffrage universel, sera conforme aux principes démocratiques; s'en remettre à la décision du pays consulté, c'est bien agir dans le cadre républicain, mais c'est aussi donner plus de sagesse aux Assemblées et plus de stabilité et plus de pouvoir au gouvernement ».

Il le redira dans une interview à L'Express le 28 juillet 1960: à ses yeux, « Il n'y a pas incompatibilité entre la République et un gouvernement fort. Mais il faut des hommes, des chefs républicains » (5). Sur ce point, Mendès France se distingue assez clairement de la tradition républicaine méfiante envers un pouvoir exécutif fort, pour en revenir, il est vrai, aux conceptions d'un Jules Ferry ou d'un Gambetta.

Mais, pour lui, le problème est moins celui des institutions que celui des hommes. La cause principale de la crise du régime qu'il expose dans son discours d'Evreux est celui de la dégradation des mœurs politiques, de l'absence de civisme dont témoignent l'indifférence des jeunes à la politique, la poussée de l'abstention, le vote protestataire en faveur du parti communiste, l'ensemble s'expliquant par la coupure entre l'Etat et le citoyen, mortelle pour la démocratie. Or à ces causes fondamentales de crise, il n'est qu'un remède, la restauration de la « vertu » au sens où l'entendait Montesquieu (6) :

« Elle doit exister chez les gouvernés qui doivent placer l'intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers, professionnels ou autres. Elle doit exister chez les dirigeants et chez les élus qui doivent placer leur devoir, leur fidélité, au-dessus de leurs intérêts de carrière, au-dessus de leurs ambitions, au-dessus de leur réélection ».

Conception exigeante de la démocratie qui implique pour l'homme politique la nécessité de dire la vérité au pays, de moraliser la vie publique, de pratiquer les principes de respect des citoyens à l'intérieur des partis, de conserver le contact avec la « base populaire », ce qui implique le retour au scrutin d'arrondissement « qui, seul, permet de resserrer le contact démocratique entre l'électeur et l'élu, le contrôle de l'électeur sur l'élu » (7).

Pour Mendès France, cette moralisation de la vie publique l'emporte de loin sur la réforme des institutions. On le voit bien lorsque le 30 novembre1955, Edgar Faure mis en minorité par un vote à la majorité absolue moins de dix-huit mois après une autre chute de ministère acquise dans les mêmes conditions, peut décider de la dissolution de l'Assemblée nationale. Mendès France va-t-il se féliciter de la remise en vigueur du droit de dissolution qu'il appelait de ses vœux? En aucune manière puisqu'il y voit l'ultime manœuvre d'un ministère en perdition pour sauver le système des apparentements, éviter le retour au scrutin d'arrondissement et interdire aux idées de Pierre Mendès France de s'imposer dans le pays. Il n'a pas de mots assez durs pour fustiger ce « défi aux principes républicains » (8) :

« jamais le droit de dissolution n'a été conçu pour qu'un gouvernement discrédité, après avoir sacrifié et trahi, pendant des mois, tous les intérêts nationaux, après avoir saboté la vie parlementaire, après avoir scandalisé tous les Français par son absence d'autorité et de cohésion, jette la démocratie dans une aventure sans issue ».

Et de prophétiser que, dans les cinq ans, la France aura à choisir entre le renouveau et l'abaissement dans la crise (9) :

« ... Il ne se passera pas cinq ans sans que la France tout entière ait opéré sa reconversion, sans qu'elle ait donné à tous, et surtout à la jeunesse, la preuve qu'elle peut réaliser les réformes et les progrès depuis trop longtemps attendus — ou sans que tous ces espoirs soient définitivement perdus ».

Si Mendès France s'avère bon prophète quant à la proximité d'une solution à la crise de régime, la forme que prend celle-ci est loin de correspondre à ses vœux et à son exigence d'une démocratie parlementaire fondée sur la participation active des citoyens.

Le rejet du système de la V° République

On sait le respect constamment témoigné par Pierre Mendès France sous la IVe République au passé et à la personne de Charles de Gaulle, au point de lui adresser le 18 juin 1954, au moment où il accède à la Présidence du Conseil, un message dans lequel il se réclame de son inspiration. Il n'en va pas de même pour son action politique, puisqu'il dénonce vigoureusement en décembre 1957 et janvier 1958 devant le « Centre de formation civique des jeunes électeurs » les malentendus résultant de la politique faite sur le nom d'un homme seul, classant dans cette catégorie le bonapartisme, le boulangisme et le gaullisme du RPF (10).

Lorsqu'en avril 1958, le nom du général de Gaulle est de plus en plus fréquemment cité pour dénouer la crise de la IV° République, Pierre Mendès France refuse de se joindre à «l'orchestre bigarré» qui fait appel à l'ancien chef de la France Libre sans que s'ouvre une «discussion avec lui sur le plan des idées et des programmes» (11). Enfin, après le 13 mai, il condamne sans ambages et avec la plus grande énergie l'attitude du général de Gaulle, considérant qu'elle apporte « à la rébellion algérienne un appui et un encouragement d'autant plus néfastes pour le pays que les hommes qui en avaient pris l'initiative sur place commençaient à prendre conscience de l'énormité et de la folie de leur comportement» (12). Et, un peu plus tard, il précisera que, si le général de Gaulle possède effectivement les moyens de réaliser un règlement en Algérie, le marché qu'il propose aux Français et que, pour sa part, l'ancien président du Conseil rejette consiste à « gagner la paix en Afrique en échange du fascisme dans la Métropole » (13).

Aussi est-ce sans surprise que l'on voit Pierre Mendès France décider d'émettre un vote négatif à l'investiture du général de Gaulle le 1er juin 1958. Tout en admettant que « la IV° République périt de ses propres fautes », il refuse de condamner le régime défunt et s'écrie: « Non, ce n'est pas la République, ce n'est même pas le système parlementaire qui méritent d'être condamnés. Seul le mauvais usage qui en a été fait nous a réduits à l'impuissance et nous a conduits à tant de déconvenues ». Pour autant, c'est, à ce stade, le contexte même dans lequel se déroule le débat d'investiture qui motive son opposition:

« ... Je ne puis admettre de donner un vote contraint par l'insurrection et la menace d'un coup de force militaire (...) j'évoque le chantage à la guerre civile, l'annonce du coup de force organisé contre les représentants du peuple au cas où leur décision ne serait pas celle que l'on prétend (...) Ma dignité m'interdit de céder à cette pression des factions et de la rue ».

Et tout en déclarant espérer ardemment que ses craintes sur la collusion entre de Gaulle et l'extrême droite s'avèrent vaines, il refuse au président du Conseil désigné le chèque en blanc que réclame celui-ci, rappelant in fine son idéal politique (14):

« C'est un axiome en démocratie et c'est une leçon de l'histoire, que ce n'est pas une unanimité acquise dans le silence ou l'équivoque, dans la soumission acceptée ou dans la discipline de quelque parti unique, mais que c'est la confrontation de thèses sincères qui est le plus favorable à la détermination et à la mise en œuvre d'une bonne politique. C'est la vertu reconnue des institutions parlementaires quand elles fonctionnent bien et correctement, d'assurer cette salutaire confrontation ».

Bien qu'il s'en défende dans les années qui suivent, ce « péché originel » de la V° République pèsera sur son jugement sur le régime lui-même. Mais, à dire vrai, le poids du 13 mai n'était pas nécessaire pour expliquer son rejet de la Constitution de 1958. Tout dans celle-ci choque le Républicain de tradition pour qui la République se confond avec le système parlementaire dans lequel les élus du peuple souverain représentent la nation. Et d'abord le référendum où il s'agira de répondre par un seul oui ou un seul non à une multitude de problèmes dans un contexte de confusion entre le système institutionnel et l'appartenance à la communauté, alors que la population algérienne est « mise en condition », que des pressions inouïes dans l'administration et la presse s'exercent sur les citoyens et alors que l'opposition est privée du droit de faire connaître des propositions alternatives.

Ensuite le contenu même de la Constitution qui, loin de rendre la parole au peuple, affaiblit les moyens dont il dispose pour faire prévaloir sa volonté. « Le président de la République est un véritable monarque, non héréditaire toutefois ». Il est clair que, pour Pierre Mendès France la souveraineté est passée du peuple au président qui dispose du pouvoir exécutif, peut « promulguer légalement la dictature aux termes de l'art. 16 du projet », mais détient également avec son gouvernement et l'administration l'essentiel du pouvoir législatif et possède de multiples moyens de contraindre le Parlement ou de passer outre à ses objections, sans compter le contrôle du Conseil Constitutionnel « qui est choisi, nommé par « en haut », c'est-à-dire sans aucune influence « d'en bas » (15).

A partir de cette analyse, le jugement de Pierre Mendès France est sans appel. Le référendum du 28 octobre est à ses yeux un plébiscite (16):

« Beaucoup de Français de bonne foi disent que, tout en se méfiant du projet de Constitution, tout en souhaitant dès maintenant qu'il soit amélioré et révisé, ils voteront « oui », néanmoins, en faveur du général de Gaulle et de son maintien au pouvoir. C'est donc bien un plébiscite ».

Et à ceux qui allèguent que le général de Gaulle n'est pas un fasciste, qu'il y a lieu de lui faire confiance lorsqu'il déclare ne pas envisager de commencer à 67 ans une carrière de dictateur, il répond sèchement : « On ne choisit pas une Constitution selon l'âge du capitaine! » (17).

Le texte constitutionnel est, pour lui, anti-démocratique: « La multiplicité des précautions prises contre l'Assemblée, élue du suffrage universel, révèle, chez les rédacteurs du texte, la volonté de refouler la démocratie. C'est contre la démocratie que ces précautions sont prises. C'est contre elle que l'Assemblée est rabaissée, diminuée, matée » (18).

L'absence de fondement démocratique du régime de la V° République ne cessera d'alimenter chez Pierre Mendès France le procès de la V° République (19). Enfin, et surtout Mendès France critique avec véhémence le déséquilibre des pouvoirs instaurés par la V° République, symétrique de celui qui existait sous la IV° République (20):

« Sous la IV°, c'est un fait que l'Assemblée avait non seulement tout le pouvoir législatif mais encore le moyen de s'immiscer de manière continuelle dans l'exécutif et de le paralyser; sous la V°, c'est la faute inverse. Tous les pouvoirs sont dans l'exécutif et même dans l'homme qui dirige l'exécutif. Le président de la République est la seule volonté susceptible d'agir et de s'imposer tandis que l'Assemblée n'a plus qu'un rôle de figuration. On est passé d'un extrême à l'autre ».

C'est désormais l'argumentation que Pierre Mendès France ne cessera de marteler contre la V° République: il n'existe en France qu'un seul pouvoir, celui du président de la République qui concentre entre ses mains la totalité de l'autorité.

« Personne ne compte à côté de lui, ni le gouvernement (totalement inconnu et sans prestige), ni naturellement l'Assemblée » (21). Pour le Républicain qui considère que la démocratie se confond avec la volonté du peuple souverain telle que l'expriment les représentants de la nation élus au suffrage universel, la conclusion coule de source:

« Le gaullisme est donc incompatible avec la conception démocratique à laquelle, pour ma part, j'ai toujours été fidèle » (22). Idée qu'il développera en septembre 1961 au plus fort des attentats de l'OAS et alors qu'il considère que la guerre civile menace la France et préconise pour y faire face un « gouvernement de transition » (23):

« Un homme, quels que soient ses services passés, son prestige, ne tient pas lieu d'État à lui tout seul, tout comme le sens de la formule, le style, l'appel à la grandeur ne tiennent pas lieu de politique. Un État moderne, efficace, comporte des institutions équilibrées dont une au moins traduit la volonté du peuple et est chargée de l'exprimer et de la faire prévaloir ».

La critique opérée par Pierre Mendès France des institutions de la V° République est si nette que son opposition prévisible au référendum du 28 octobre 1962 ne le conduit à ajouter aucun argument nouveau à ceux que nous avons évoqués. Tant il est vrai que l'élection du président de la République au suffrage universel est dans la logique du système politique gaulliste, une logique que Pierre Mendès France a nettement condamnée dès l'origine. De part et d'autre, il n'y a rien à ajouter sur ce point. Pierre Mendès France demeurera l'adversaire irréconciliable de la V° République, système dans lequel il se refuse à entrer, déclarant par exemple le 17 novembre 1964 aux élèves de l'École supérieure des Sciences économiques et sociales de Paris (24):

« Vous m'avez demandé si j'accepterais d'être candidat aux prochaines élections présidentielles. Evidemment, c'est non, et sans réserve. Dans un cadre comme celui qui nous est imposé aujourd'hui, je ne serai candidat ni cette fois-ci, ni dans sept ans, ni dans quatorze ans, ni dans vingt et un ans, parce que je ne vois pas comment je pourrais efficacement être fidèle à ma conception de l'homme politique démocrate, interprète authentique de la volonté profonde du pays et instrument de son évolution vers un type de progrès choisi par le pays. (...) Un homme qui n'est pas démocrate croit qu'il peut faire le bien du peuple, sans son aide, sans son impulsion et parfois même contre lui. Ce n'est pas mon cas ».

N'existe-t-il pas une contradiction entre cette position et l'acceptation par Pierre Mendès France de figurer en 1969, aux côtés de Gaston Defferre, candidat à la Présidence de la République, sur un « ticket » qui lui aurait réservé en cas d'élection de son partenaire le poste de Premier ministre?

Pierre Mendès France répond dans une interview au Nouvel Observateur le 19 mai 1969 en affirmant que le but de ce curieux attelage dans une élection présidentielle était précisément de mettre fin à la monocratie gaulliste en faisant élire au suffrage universel le Premier ministre en même temps que le Président, indiquant ainsi à la nation l'intention des deux candidats d'opérer une nouvelle distribution du pouvoir entre l'Elysée et Matignon.

Élu par la nation, au même titre que le Président, responsable devant l'Assemblée nationale, le Premier ministre ne pourrait être révoqué par le chef de l'Etat et, en cas de conflit entre lui-même et l'Assemblée, c'est au peuple qu'il reviendrait d'arbitrer après dissolution. En d'autres termes, détournant la lettre et l'esprit des institutions de la V° République, Gaston Defferre et Pierre Mendès France émettent l'idée de faire du Premier ministre la clé de voûte des institutions, réduisant le Président, comme sous les Républiques parlementaires à une fonction de représentation et de désignation du Premier ministre. Le très faible score obtenu par le ticket Defferre/Mendès France le 1er juin 1959 (5% des suffrages) montre que les Français n'ont pas approuvé ou pas compris cette révision qui n'ose pas dire son nom. Mais ce qui est intéressant dans la tentative Defferre/Mendès France, c'est que, d'une certaine manière, leur projet tente d'instiller dans la République gaullienne la conception que se fait Pierre Mendès France des institutions d'une République moderne.

La République moderne

Déçu par une IV° République qu'il s'est montré impuissant à réformer de l'intérieur, critique impitoyable d'une V° République en quoi il voit un régime de pouvoir personnel, de type monarchique et sans contrepoids démocratique, quelles institutions Pierre Mendès France préconise-t-il pour le régime de rénovation démocratique qu'il appelle de ses vœux? C'est à définir pour ses concitoyens son projet politique que s'attache le livre qu'il publie à l'automne 1962 et qu'il intitule de manière significative La République moderne.

L'ouvrage se fonde sur un postulat (qui se révélera erroné), la certitude de la précarité de la V° République puisque celle-ci ne repose que sur un seul homme et, par conséquent, la nécessité de proposer aux Français une alternative au gaullisme qui ne serait pas un simple retour à la IV° République, régime d'impuissance dont les Français ne veulent plus (25). Rappelant qu'à ses yeux la Ive comme la V° Républiques constituaient deux « fausses démocraties » et qu'aucune ne répondait aux tâches nouvelles de l'Etat, en particulier dans l'ordre économique, il note que l'une et l'autre présentaient les mêmes défauts de déséquilibre institutionnels par l'absence de contrepoids à l'omnipotence de l'Assemblée sous la IV° République, à celle du Président sous la V° (26). Ses propositions pour une République moderne consistent donc à préconiser un système permettant d'établir une véritable démocratie gérant efficacement le pays et d'échapper aux impasses des deux régimes précédents.

Au plan institutionnel, les projets de Pierre Mendès France reposent sur l'idée de gouvernement de législature. Il y voit le moyen de remédier aux deux faiblesses qui ont constitué le handicap des IV° et V° Républiques, l'instabilité gouvernementale due à l'omnipotence du Parlement d'une part, le pouvoir absolu du Président privant de tout pouvoir réel d'initiative et de contrôle les représentants élus du peuple souverain de l'autre.

Le postulat de base est celui de la simultanéité entre l'élection de l'Assemblée et la formation d'un gouvernement constitué à l'image de la majorité de celle-ci et sur la base d'un contrat entre les divers constituants de la majorité. On retrouve ici l'idée, essentielle chez Pierre Mendès France, de l'existence d'un programme politique clair sur lequel les électeurs ont à se prononcer et que la majorité élue est tenue d'appliquer (27). Pour le cas où ce contrat se trouverait rompu, soit du fait du gouvernement soit du fait de la majorité, le président du Conseil doit procéder à une dissolution qui permettra au pays de rendre son arbitrage.

Ainsi la France rejoindrait-elle le camp des démocraties parlementaires stables du monde occidental (28). Mais il ne s'agit pas seulement de rendre aux représentants de la nation un pouvoir que la V° République leur a confisqué. Il faut également réfléchir à la nature même et à la légitimité de la représentation. Clairement partisan du bicamérisme, Mendès France souhaite le maintien d'une seconde Chambre dont le mode de recrutement apparaîtrait plus en corrélation avec les réalités du second XX° siècle que celui du Sénat. Si la Chambre élue au suffrage universel doit, bien entendu, conserver la prépondérance. La République moderne, reprenant les réflexions des réformateurs de l'État de l'entre-deux-guerres, préconise une représentation des « groupes sociaux et des intérêts professionnels » dans la seconde Chambre, à l'image de la composition du Conseil économique et social, mais avec le correctif d'une pondération au bénéfice des syndicats ouvriers, des cadres, du patronat et des intérêts régionaux.

En d'autres termes, on substituerait à une assemblée représentative des collectivités locales une assemblée exprimant les besoins et les aspirations des « forces vives » et susceptible d'éclairer, de conseiller, de contrôler l'État dans ses attributions économiques. Mais Mendès France le précisera dans la seconde édition de l'ouvrage en 1966, la suppression du Sénat et son remplacement par un Conseil économique et social amélioré ne peuvent s'opérer que dans un contexte où l'Assemblée nationale retrouverait préalablement la plénitude de ses attributions politiques.

Car cette restauration de la République parlementaire est indissociable de la volonté moderniste de l'ancien président du Conseil de la IV° République et la composition de la seconde Chambre reflète l'importance que Mendès France attribue aux fonctions économiques de l'État et qui s'exprime à ses yeux dans la seconde idée-force de son livre: la planification démocratique. Déjà, évoquant le contrat programmatique qui devrait servir de base à la constitution d'une majorité de législature, il avait affirmé que le plan devait en constituer l'élément central, au point d'intituler le paragraphe concerné de l'ouvrage: « une assemblée, un gouvernement, un plan (29). C'est qu'à ses yeux, la planification est la clé de voûte de l'intervention économique de l'État qui constitue à ses yeux la marque même de la modernité (30):

« Chacun reconnaît aujourd'hui que l'État est responsable de l'évolution économique, qu'il lui appartient de lutter contre les crises et le sous-emploi, d'orienter, de stimuler, de coordonner les efforts en vue de l'expansion et du progrès communs ».

Mais, Pierre Mendès France y insiste, cette planification n'a rien à voir avec la planification bureaucratique pratiquée par les Soviétiques qui ne peut convenir qu'à des pays sous-développés. Celle qu'il préconise doit être démocratique, c'est-à-dire impliquer, dans un cadre de liberté, la participation des citoyens (31) :

« Partout où il y a une responsabilité à engager, il faut donc mettre en place un mécanisme approprié pour que les décisions soient prises démocratiquement, c'est-à-dire avec le concours de tous les intéressés. Le but est que le plus grand nombre possible de gens jouent volontairement et consciemment  un rôle au centre comme dans la région, dans les professions organisées et jusque dans la vie de l'entreprise ».

Comment parvenir à cette mobilisation des citoyens? En assurant l'éducation économique des Français, en promouvant le syndicalisme dont le rôle est essentiel à la fois pour l'élaboration et le contrôle de l'exécution du plan, en développant la régionalisation et en particulier le rôle des conseils économiques régionaux, en encourageant la vie associative et en parvenant par ce biais à la fondation d'un nouvel esprit civique au sein de l'opinion. La planification démocratique apparaît ainsi comme le complément naturel du contrat de législature dont il constitue l'élément central, mais dont il rend également le fonctionnement possible en jouant le rôle d'un vecteur de formation et de responsabilisation des citoyens.

Conclusion

Dans sa réflexion sur la modernité institutionnelle qui convient à la France du second XX° siècle, Pierre Mendès France se situe donc aux antipodes des institutions de la V° République telles que les a façonnées Charles de Gaulle. Pour lui, le péché originel de la République gaullienne ne se situe pas seulement dans les conditions d'accession au pouvoir du général de Gaulle, mais dans la vision des rapports entre le peuple et le président que professe le fondateur de la V° République et qu'il résume par « l'abdication permanente du peuple au profit d'un seul homme », rappelant, dans la seconde édition de La république moderne, l'apologue gaullien comparant la nation à un navire: « Le pilote à la barre, les membres de l'équipage à leurs postes, les passagers (49 millions de Français!) dans leurs cabines! » (32).

La conception que se fait Pierre Mendès France de la modernité institutionnelle est tout autre. Elle est fondée sur un système de représentation parlementaire assurant sa stabilité par le contrat-programme de législature. Mais surtout, elle retrouve la voie de la culture républicaine par une conception exigeante du citoyen participant activement à la décision, non seulement par un vote éclairé, mais par une action permanente de réflexion, d'élaboration, de critique impliquant sa responsabilité permanente dans la prise de décision.

Les idées politiques de Pierre Mendès France constituent ainsi une alternative moderniste à la vision, également moderniste, mais antithétique dans son fonctionnement, des institutions de la V° République. Mais parce que le peuple français a choisi la voie de la démocratie directe et du blanc-seing délivré au président qu'il a élu, le refus de Pierre Mendès France d'accepter le jeu politique ainsi défini l'a conduit progressivement à la marginalité politique et ses idées institutionnelles au musée des théories inappliquées. A beaucoup d'égards, l'acceptation par la gauche victorieuse en 1981 des institutions gaulliennes marque l'échec politique des idées constitutionnelles de Pierre Mendès France, un possible qui n'a jamais connu le passage à la réalisation.

(*) Serge BERSTEIN - Professeur d'histoire contemporaine à l’Institut d'Études Politiques : Article extrait de « Matériaux pour l'histoire de notre temps », n°63-64, 2001. Pierre Mendès France et la Modernité - Actes du colloque - Assemblée nationale - 15 juin 2001.

Notes de l’auteur :

1. Charles de Gaulle, Discours et messages, tome II, Dans l’attente 1946-1958, Paris, Plon, 1970.
2. Pierre Mendès France, in Œuvres complètes, tome IV, Pour une République moderne, 1955-1962, Paris.
3. Ibid, p.82.
4. Ibid, p.92
5. Interview du 28 juillet 1960, à l’Express, Ibid, p.60.
6. Discours du 28 juin 1957 devant le Comité exécutif du parti Radical0 publié par l’Express le 5 juillet 1957, Ibid, p.342.
7. Ibid., p. 92.
8. L'Express, 30 novembre
1955, Ibid., p. 140.
9. Ibid, p. 144.
10. Ibid, p. 394.
11. Lettre à Maurice Bertrand du 24 avril 1958, Ibid, p. 411.
12. Lettre à Jacques Rivet du 19 mai 1958, Ibid., p. 412.
13. Lettre à M. Balensi du 24 mai 1958, Ibid, p. 417.
14. Discours du 1er juin 1958 à l'Assemblée nationale, Ibid., pp. 419-425.
15. Conférence de presse à l'Hôtel Lutétia du 6 septembre 1958, reproduite dans L'Express du 11 septembre, Ibid., pp. 436-438.
16. Ibid, p. 443.
17. Ibid., p. 439.
18. Ibid., p. 440.
19. Voir aussi sur ce point l'éditorial de Pierre Mendès France dans le numéro 15 (septembre-octobre 1958) des Cahiers de la République.
20. Discours de Pierre Mendès France à la réunion-débat organisée à Paris le 15 décembre 1959 par « Cercle ouvert », in Œuvres complètes, tome IV, op. cit., p. 569.
21. Réponses aux questions de L'Express du 28 juillet 1960.
22. Conférence prononcée par Pierre Mendès France le 21 juin 1961 à l'Hôtel de Ville de Versailles devant la section locale du PSU, in Œuvres complètes,tome IV, op. cit., p. 658.
23. Pour devancer la guerre civile », L'Express, 28 septembre 1961.
24. « Plaidoyer pour la démocratie », publié dans Témoignage chrétien du 4 décembre 1964.
25. Pierre Mendès France, La République moderne, in Œuvres complètes, tome IV, op. cit., pp. 746-748.
26. Ibid, pp. 753-768.
27. Dans une lettre du 16 novembre 1964 à Charles Hernu, Mendès France déplorera la désinvolture de François Mitterrand à l'égard de cette notion de contrat-programme: « ...Au cours de mes conversations avec Mitterrand, je me suis aperçu qu'il ne prenait pas du tout au sérieux les notions de programme et d'engagement. Je l'ai entendu plus d'une fois exprimer qu'un programme, cela s'improvise en une demi-heure, n'importe qui peut en faire un, cela n'a pas grande importance, on se met toujours d'accord sur un programme etc. Je suis, je l'avoue, très sévère pour cette conception qui est, à mon avis, la base même de la faillite de la IV° » in oeuvre complètes, tome V, Préparer l'avenir 1963-1973 (Paris Gallimard 1989, p. 85.
28. Pierre Mendès France, La République moderne, op. cit., pp. 784 et suivantes. 29. Ibid, p. 793.
30 .Ibid. p. 806.
31. Ibid., p. 810.
32. Ibid., p. 868.

Source : Persée.fr

à suivre ...


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