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Sommaire du bloc-notes n°1 - année 2017
1 - Lettre à ceux qui feront vaincre la gauche, ou mort aux vaincus ?

2 - La xénophobie et l’angoisse du politique par Jacky Dahomay

3 - Pierre Mendès France et les institutions de la V° République par Serge Berstein

4 - à suivre... !



Lettre à ceux qui feront vaincre la gauche, ou mort aux vaincus ?

Dans un billet de décembre, j’avais émis l’idée que je ne voterais en aucun cas pour Jean-Luc Mélenchon et ses partisans. J’avoue que j’écrivais une bêtise et oubliais de prendre en compte tous les possibles. Ne prenant pas en compte que dans un second tour face à l’extrême droite, dans une hypothétique, mais pas impossible situation, il me serait difficile de faire l’impasse. Je déposerai un bulletin en sa faveur et sans état d’âme dans ces circonstances. Et j’ai eu le plaisir depuis d’appendre que le « temps du bruit et de la fureur » était fini. J’ai pris acte, mais dans l’incertitude d’un moment inédit, c’est le grand flou qui perdure.

La victoire de Benoît Hamon est à l’image d’un grand chamboule tout, ce jeu de foire qui consiste à faire tomber les têtes. Après Dufflot, Sarkozy, Juppé, Hollande, Montebourg, puis Valls, que de monde tombé dans l’escarcelle. Celui que personne n’attendait a fait un véritable tabac et rendu un peu de son honneur à la gauche et ouvre une perspective nouvelle. Nous sommes fin janvier, et les deux qualifiés à moins de trois mois d’un tel scrutin sont normalement identifiables. Une situation inédite sous la V° république tenant lieu pour bonne part à un ras-le-bol généralisé et usures des institutions. Un trop plein de candidat, dont personne n’est en mesure de prédire ou d’envisager les futures lames de fond.

Le populisme est devenu le mot-clef sans qu’on puisse véritablement le définir, à ce titre la production post-moderniste est l’illustration de comment ne pas répondre au sujet posé. Au titre de cette prose souvent indigeste, je vous éviterai le paradigme et ses ficelles, les singeries intellectuelles ne concernant pas grand monde, engage une forme d’agitation des méninges m’échappant et n’exprimant rien. Bref, que va décider le Peuple ? A ce rythme des choses, si la mécanique de la division l’emporte à gauche, il n’y aura que des perdants et cinq années troubles comme futur. L’idéal serait de sortir des hypocrisies et d’aborder les convergences, car le réel selon Lacan, « c'est quand on se cogne ». C’est ce qui nous revient en pleine face et les réveils pourraient être difficiles, à vouloir continuer à n’exprimer qu’un jeu de dupe. Comme chez les grands timides, un pas après l’autre… Mais nier l’altérité et ce qui fait la gauche de combat ne peut que finir en opération suicide.

L’expression du souverain aura lieu en avril, le rassemblement de la gauche n’est pas chose gagnée. Dans ce cas comment faciliter des échanges sereins et constructifs? L’horizon est cependant un peu plus clair, il est de la responsabilité de tous les candidats véritablement de gauche restant en lice, Hamon, Mélenchon, ses locomotives de ne pas nous envoyer dans le mur. Vos programmes sur les questions sociales et économiques n’ont rien de lointain, à moins de pinailler ce qui doit être du ressort d’une contractualisation avec les organisations syndicales. En plus, l’écologie vient marquer une césure avec le productivisme et la volonté de sortir des mondes carbonés, même Arnaud Montebourg a fait des concessions, quand la grande imposture a pour nom la vice-reine du Poitou et son acolyte Macron, fers de lance du populisme ambiant et de la confusion dans ce qu’il prétend être son camp.

Face à ce qui ressemble à de bonnes idées devant ou pouvant faire un programme de législature, il reste peu de temps. Comme pensait Mitterrand « c’est une affaire d’une demi heure », il y a de quoi en douter, même si beaucoup converge et nous serons de nouveau hégémonique à une condition première, en affrontant les réalités. A vous grands chefs à la magistrature suprême, de vous soucier du seul intérêt qui vaille, l’intérêt général. L’élection de bidule ou qui sera ou pas le premier du premier tour n’a pas d’importance, ce sont à vos actes, Benoît et Jean-Luc que nous pourrons voir si votre éthique est solide ou pas. Non, Jean-Luc, les Etats-Unis d’Europe ne doivent pas mourir, c’est aujourd’hui notre présent, c’est aussi notre avenir et tout devrait être en accord pour en finir avec ce dumping social et ce libéralisme économique à tout vent. Pour autant, ce n’est pas en détruisant que nous construirons. Repenser le monde, vous l’avez fait avec brio ces dernières années, seules les idées importent et survivent. Faisons les triompher !

La règle du « virons les tous » est comme un couperet et il serait dommage d’éliminer, l’un ou l’autre, il serait temps de sortir de ces paramètres de tueurs. Sauf à rire du poulailler Vert, il est à lui seul un écosystème, pour en oublier un troisième, le sieur Jadot qui n’a même pas la possibilité de déposer une candidature faute de parrainages suffisants, selon le Canard et ses mares. Combien de division? moins de 20.000 votants en novembre 2016, quand les idées triomphent, les ratés à l’allumage ont produit la structure politique la plus éclatée jamais connue ou réalisée, de quoi rendre jaloux les trotskystes pourtant champion en la matière… Ce bouleversement de la société politique n’épargne personne, il serait le bienvenu de discuter sans chercher à rallier ou même convaincre.

Les batailles de boutique ne sont pas à l’ordre du jour, la victoire de la gauche est encore du domaine du possible. Son échec sera de la responsabilité de tous ceux qui chercheront à tourner le dos face à ce qui nous attend. Fillon ou Macron, « bonnet blanc et blanc bonnet » a quelque écho des élections présidentielles de 1969. Ouf ! nous avons évité Monsieur X. et l’objet n’est pas de faire un attelage. Je vous engage mes chers candidats à en finir avec ces institutions monarchiques, de rendre aux citoyens une démocratie volée par le Gaullisme et son premier ministre Michel Debré. La fin du système politique de l’ancien régime est à la condition d’en finir et rendre à l’Assemblée, à la fonction parlementaire toute sa place. La VI° république est plus que jamais un objectif qui tient à cœur à tous les démocrates. En poussant la plaisanterie, dehors les Feuillants et sus à Coblentz !, seul le député européen l’ayant remarqué.

Les affaires éclatent au fil des mois et depuis la mise en œuvre du financement de la vie politique mené à l’origine par Michel Rocard, les écarts et les malversations demeurent. Et l’on s’étonne du népotisme et de la place des héritiers dans ce pays, le seul rêve que je puis avoir en la matière c’est de devenir scandinave. La question éthique ne se discute pas et à ne pas confondre avec la transparence, qui est tellement transparente qu’il est difficile d’en comprendre toutes les ramifications. Ces mécanismes corrupteurs nuisent à tous, et s’il n’y a pas meurtre, il y a chez certains, ce qui est loin de la majorité, un accaparement et des pratiques qui relèvent de faits de la grande délinquance. A Bruxelles, ou à Strasbourg, ce genre de règle rejetant les accords entre familiers a été produit par le Parlement de l’U.E., ici l’entendement est de toujours dénoncer que d’appliquer ce qu’il peut y avoir de meilleur. Pour s’aligner sur les choix néo, pas vraiment nouveaux depuis 1973 ou ultra-libéraux, il y a moins de réticence à faire sauter les règles sociales et le paiement des impôts. Cependant, quoi qu’on veuille notre souveraineté n’est pas dissoute, et il est surtout temps de l’exercer et décider de notre avenir commun !

Trump ou Poutine, impose de rendre l’espoir en une Europe démocratique, se réveillant face à ses deux cauchemars de l’impérialisme et du bipolarisme mondial d’avant 1989. Nos deux maîtres du monde s’unissant surtout pour le pire et des guerres sans fins, et provoquant l’exclusion de tout ce qui dérange ces deux régimes tyranniques. Trump n’est que la continuation de la révolution conservatrice de Reagan, ou la contre-révolution des capitalistes sauvages contre toute forme d’égalité des chances et de paix entre les Peuples. Un darwinisme social visant surtout à absoudre toute fraternité, solidarités internationales, et empêcher les expressions du progrès.  Tout le monde n’est pas encore totalement réveillé et il y a de quoi être parfois sous le choc de certaines nouvelles.

Il est encore possible que la France montre un autre visage, une ouverture sur le monde ne veut pas dire soumission à un ordre économique, nous avons besoin de chefs républicains pour affronter les tempêtes à venir et voilà deux capitaines qui peuvent porter les voiles ! Mais attention, l’échec des deux tournerait en faveur des mêmes et n’oubliez jamais que les couronnes sont éphémères et les couperets définitifs et sans retour. Pour le moment l’enjeu n’est pas de savoir qui portera le costard, mais d’écouter les propositions et programmes existants. A part les questions internationales demandant la mobilisation de tous, face à la folie ambiante, le déclin de l’Empire étasunien s’annonçant, nous pouvons entre européens rompre avec les impérialismes du passé et soutenir un projet humaniste et universaliste. Des idées bien plus libérales que de pousser à la consommation des gamins avec des cartes de crédit pour des biens culturels, l’éducation populaire était un mot plutôt absent lors des petits-fours de Bercy avec Brigitte. Un délire consumériste de plus et de gens hallucinants dans les mœurs et pratiques de l’argent public. Arrête de tousser, Macron va inventer le diesel bio pour les gogos… et nous consulterons la notice, faute de médecin, là pas touche au numérus clausus et à la gabegie médicamenteuse.

Les citoyens ou la société civile n’ont pas d’autres échappatoires que l’intervention et le contrôle du plus grand nombre. En premier sur les finances et c’est toute cette aristocratie qu’il est temps de mettre au pas et au service de l’intérêt collectif. Il n’y a pas un millimètre de la gestion de l’état qui doit échapper au politique, et l’outil de planification est une spécificité française dont nous aurions tort de nous priver. Ce n’est pas le peuple qu’il faut affoler ou faire pleurer sur la situation des pauvres, mais faire de cette société et plus largement, que le progrès social et écologique puisse changer une situation inique ou les égoïsmes nationaux nous poussent à prendre pour différent ce qui nous ressemble.

Nb : Je vous invite à lire, les textes de Jacky Dahomay, philosophe, et de Serge Berstein, historien, pour réflexion et méditation sereine pour les semaines à venir.  Les écrits futurs de ce bloc-notes aborderons : la question coloniale dans les départements outremers, depuis la départementalisation et en particulier en Guadeloupe en 1967 et des massacres illustrant le tropicalisme sanguinaire de nos politiques métropolitaines.

Billet de Lionel Mesnard, le 30 janvier 2017


La xénophobie
et l’angoisse du politique
Par Jacky Dahomay, le 19 janvier 2017
On s’interroge beaucoup ces temps-ci sur la montée de la xénophobie - tout comme du populisme d’ailleurs qui lui est souvent associé - qui  frappe maints  pays relevant de la tradition démocratique occidentale. La xénophobie est avant tout un sentiment et, en tant que tel, relève du registre des affects ou des passions. Mais encore faudrait-il préciser. Nous voudrions montrer que la xénophobie s’inscrit  dans une tonalité affective particulière que l’on nomme angoisse dans un rapport particulier au politique.

On connaît la distinction entre l'angoisse et la peur. La peur a un objet précis. Je marche dans la  forêt, un lion surgit, j'ai peur. Dans l'angoisse, je ne sais pas ce qui m'angoisse. Si on me pose la question, je réponds tout. C'est-à-dire ? Rien. C'est que tout, équivaut à rien ; la totalité du monde sombre dans le néant, dans le non- sens. Qu'on nous pardonne ces petits rappels, quelque peu de nature professorale. Mais plus  sérieusement, on pourrait, au-delà de Heidegger et de Sartre, repenser le rapport entre l'être et le néant mais non pas strictement dans l'existence individuelle, mais surtout dans celle de l'existence collective politique.

La xénophobie est sans doute une angoisse qu'on transforme, selon un processus psychologique connu, en peur. Qu'est-ce donc qui peut angoisser les  peuples en ce moment ? L'existence commune politique est angoissante. C'est comme  si le lien social politique, qui s'était élaboré au cours des siècles à l'opposé de liens sociaux pré-politiques (religieux ou ethniques), ne fait plus sens aujourd'hui. La crise sociale aggrave la demande ou l’angoisse du sens politique de l’existence collective. Les Etats sont affaiblis, la rationalité économique (qui ne peut être le lieu du sens) prétend gérer l'intégralité de l'existence humaine, la rationalité éthico-juridique se délite, on peine à penser une morale commune ou civique, la morale religieuse est revendiquée par des leaders politiques, les  jeunes ont le choix entre la réussite individuelle à tout prix (ce sur quoi se fonde Macron) ou au contraire la désespérance, le nihilisme que leur offre Daech pour l’instant mais on peut s’attendre aussi à d’autres offres et à l’apparition de groupes terroristes d’extrême droite ou d’extrême gauche. Le social est  gros de lourdes violences à venir.

Au plan collectif, il faut trouver un ennemi intérieur qui puisse transformer l'angoisse en peur. Hier, ce fut le Juif, aujourd'hui c'est le musulman, en Angleterre c'est le polonais, aux USA, le mexicain. On produit donc une division ennemi/ami qui fait le  lit  de tous les populismes. Au plan international, le délitement du politique entraîne l’affaiblissement extrême de tout ce qui pourrait relever du droit international et a fortiori  des droits de l’homme et l’ONU devient un machin inutile. Les relations internationales tendent désormais à s’inscrire dans le seul  registre de la  rationalité instrumentale, dans celui du deal comme dans la Mafia, ce qui produit un cynisme radical avec Trump et Poutine et qu’un Chateaubriand aurait qualifié de « cynisme des chiens ». Mais au plan des nations, on risque de voir s’épanouir une transition des démocraties vers des autocraties, avec l’obsession sécuritaire et l’état d’exception, ce qui a commencé en Turquie et pourrait menacer les Etats Unis et d’autres pays européens.

Mais les premiers penseurs du politique, les philosophes grecs, avaient aussi compris que le lien social politique (il faudrait vraiment saisir sa spécificité) produisait aussi un autre type de subjectivité, un autre rapport au discours, à la vérité. Le parler vrai de Socrate n'est pas forcément l'énoncé d'une vérité mais il est déterminé par le souci de  vérité. Le délitement du politique produit par le néolibéralisme entraîne, avec ses moyens de communication sophistiqués, un rapport que certains appellent la "post-vérité" engendrant une dégradation de la société civile et de la communauté des citoyens avec des groupes de «  communicants » séparés et devenant des loups les uns pour les autres. En ce sens, dire la vérité n'est pas l'objectif, il s'agit de  parler faux en l'assumant dans l'espace public. Et nous avons Trump. Il ne faudrait pas prendre ce dernier pour idiot. Lui, aussi bien que ses supporters, savent qu'il parle  faux.  Mais ils s'en  fichent. C'est le parler faux qui est  payant et qui est revendiqué avec une arrogance jusqu'ici inconnue dans l'histoire des démocraties occidentales.

On dira qu'on qu'est mal  barrés. C'est vrai mais notre vigilance  citoyenne - ou ce qui veut en rester chez nous - commande de ne pas transformer notre angoisse en peur. Car l'angoisse, Sartre l'avait vu, est aussi le signe de notre liberté. Que faire  alors, si nous voulons remobiliser nos libertés? Redonner sens au politique oui  mais comment? On nous pardonnera sans doute de n'avoir pas la  réponse à la question. Elle ne sortira pas de la tête d’un seul  citoyen.

Commençons toutefois par mettre en commun nos paroles et nos  actes (pour parler  comme Hannah Arendt) et redynamisons la société civile. Là peut croître ce qui sauve. Sinon, attendons la  catastrophe, elle pourrait être  régénératrice. Reste aussi les arts et les lettres. Ecouter, comme l'a  fait Glissant, le "bruit du monde" qui est aussi celui de la trace constituant un autre imaginaire, celui du Tout-monde, où l'identité n'est plus pensée comme racine unique et où s'élabore un autre rapport à l'autre, une nouvelle poétique de la Relation, loin des angoisses identitaires produisant des xénophobies destructrices. L’Europe devrait repenser l’histoire de son rapport à l’autre, ce par quoi elle a conquis le monde. Ceci est nécessaire à une nouvelle fondation de la république, loin des crispations identitaires de toutes sortes et en éliminant du républicanisme français son nationalisme insistant, cette sorte de théologie laïcisée. En ré-instituant une instruction publique, chère à Condorcet, loin d’une éducation nationaliste avec ses récits réducteurs comme celle s’inspirant souvent de Jules Ferry, loin aussi d’une tradition socialiste réduisant l’école à une simple question sociale en occultant ainsi sa dimension symbolique institutionnelle fondamentale. La crise du politique est nécessairement celle aussi des institutions fortes de la société.

Plus fondamentalement : au-delà de Glissant, il  faut aussi penser une politique et un droit de la Relation qui devrait accompagner le nouvel imaginaire proposé par l’écrivain martiniquais. En ce sens, le spectacle ou les engagements dans la politique ne devrait pas masquer l’interrogation nécessaire sur le politique. Ce qui fait défaut à la  gauche. L’obstacle théorique qui la taraude peut être cherché dans les  deux  théories du peuple qui accompagnent sa tradition. L’une, réside dans une conception populiste ayant dominé surtout l’Amérique Latine, l’autre  dans la  tradition marxiste. Il y a une vérité  du populisme, quand il exprime les souffrances des couches populaires que la politique ne prend pas en compte. Il y a un danger du populisme quand les réponses qu’il  donne au plan  de la politique rate  ce  qui dans  le politique est lieu du sens du vivre ensemble, ce qui provoque un malencontre symbolique. Il y a une vérité du socialisme de  tradition marxiste quand il dévoile  la réalité  de la  lutte de classes et de l’exploitation capitaliste. Son erreur est de réduire tout  le politique à la seule expression de l’infrastructure économico-sociale donc de ne pas comprendre que le politique est aussi la fondation d’un sens symbolique du lien collectif, quand il ne s’appuie plus sur le religieux. Cette erreur conduit les classes populaires, en une sorte de  servitude  volontaire, à suivre des politiques populistes mortifères.

Repenser le politique, c’est ce à quoi nous invite la crise profonde que nous  traversons, lourdes  de tragédies à venir. Peut-être faudrait-il tout reprendre, depuis Platon et réinterroger  la tradition en fonction de nos préoccupations présentes. Cette tâche incombe à de plus jeunes que nous. Mais en vérité,  l’histoire n’attend pas et  les bruits du monde risquent d’être plus assourdissants qu’on ne le croit. Telle est notre tragédie.

Source : Blog de Jacky Dahomay

Pierre Mendès France
et les institutions de la V° République
Par Serge Berstein, le 15 juin 2001 (*)
En quoi consiste exactement la modernité institutionnelle? Il ne paraît guère aisé de la définir autrement que par un double critère aussi pragmatique que possible: elle serait la forme institutionnelle la mieux adaptée au gouvernement efficace d'une société à un moment donné de l'histoire, mais aussi celle qui correspondrait le plus étroitement aux valeurs véhiculées par la culture politique majoritaire de cette société. Dualité qui recèle une possible contradiction entre les deux termes de la définition et qui rend compte assez largement de l'attitude de Pierre Mendès France vis-à-vis des institutions de la V° République.

Pour leur fondateur, le général de Gaulle, une constitution n'est jamais qu'un agencement modifiable qui tire sa validité de son adaptation à un peuple spécifique à une époque donnée  et, dans son discours de Bayeux, il prête au « sage Solon » que l'on questionnait sur la meilleure constitution la réponse suivante: « Dites-moi d'abord pour quel peuple et à quelle époque » (1). Pour Pierre Mendès France, héritier en la matière de la tradition républicaine, une constitution est la traduction institutionnelle d'un ensemble de valeurs léguées par l'histoire de la République.

La critique des faiblesses de la IV° République


Jusqu'en 1958, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle ont en commun une appréciation négative sur le régime de la République contre lequel ils se sont, l'un comme l'autre, prononcés en 1946. Les ressemblances ne s'arrêtent pas là. De Gaulle comme Mendès France (en particulier dans son discours d'Evreux du 23 juillet 1955) dénoncent la domination de la vie politique par les partis qui, déclare le député de l'Eure (2) :

« cessant d'exprimer les sentiments des masses (...) deviennent les instruments d'oligarchies et de clans (et leur multiplication excessive est le signe d'une telle évolution), je pense aux équipes et aux groupes d'hommes qui essaient de satisfaire leurs propres ambitions, aux groupements d'intérêts qui essaient de satisfaire telle ou telle revendication (quelquefois d'ailleurs respectable et légitime) même au détriment de tous les autres ».

Il est donc clair que Pierre Mendès France considère comme Charles de Gaulle que la vie politique se trouve viciée par le poids excessif des intérêts particuliers qui l'emportent sur l'intérêt général, avec des conséquences graves:

« Le système représentatif (représentatif cela veut dire représentatif du pays, c'est-à-dire de l'intérêt général) est faussé, la démocratie vraie n'est pas réalisée » (3). Mais là où le général de Gaulle considère que le remède réside dans une profonde réforme institutionnelle selon le modèle décrit dans le discours de Bayeux, le point de vue de Mendès France est différent. Sans doute juge-t-il nécessaire de réformer la Constitution : l'instabilité gouvernementale lui apparaît comme une tare du régime, interdisant toute action d'envergure aux dirigeants du pays. Mais le remède est simple à ses yeux. Il suffit, comme en Angleterre, d'accorder au gouvernement le droit de dissolution dans des circonstances données (4) :

« La réforme qui permettra à un gouvernement en litige avec l'Assemblée d'en appeler à l'arbitrage du suffrage universel, sera conforme aux principes démocratiques; s'en remettre à la décision du pays consulté, c'est bien agir dans le cadre républicain, mais c'est aussi donner plus de sagesse aux Assemblées et plus de stabilité et plus de pouvoir au gouvernement ».

Il le redira dans une interview à L'Express le 28 juillet 1960: à ses yeux, « Il n'y a pas incompatibilité entre la République et un gouvernement fort. Mais il faut des hommes, des chefs républicains » (5). Sur ce point, Mendès France se distingue assez clairement de la tradition républicaine méfiante envers un pouvoir exécutif fort, pour en revenir, il est vrai, aux conceptions d'un Jules Ferry ou d'un Gambetta.

Mais, pour lui, le problème est moins celui des institutions que celui des hommes. La cause principale de la crise du régime qu'il expose dans son discours d'Evreux est celui de la dégradation des mœurs politiques, de l'absence de civisme dont témoignent l'indifférence des jeunes à la politique, la poussée de l'abstention, le vote protestataire en faveur du parti communiste, l'ensemble s'expliquant par la coupure entre l'Etat et le citoyen, mortelle pour la démocratie. Or à ces causes fondamentales de crise, il n'est qu'un remède, la restauration de la « vertu » au sens où l'entendait Montesquieu (6) :

« Elle doit exister chez les gouvernés qui doivent placer l'intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers, professionnels ou autres. Elle doit exister chez les dirigeants et chez les élus qui doivent placer leur devoir, leur fidélité, au-dessus de leurs intérêts de carrière, au-dessus de leurs ambitions, au-dessus de leur réélection ».

Conception exigeante de la démocratie qui implique pour l'homme politique la nécessité de dire la vérité au pays, de moraliser la vie publique, de pratiquer les principes de respect des citoyens à l'intérieur des partis, de conserver le contact avec la « base populaire », ce qui implique le retour au scrutin d'arrondissement « qui, seul, permet de resserrer le contact démocratique entre l'électeur et l'élu, le contrôle de l'électeur sur l'élu » (7).

Pour Mendès France, cette moralisation de la vie publique l'emporte de loin sur la réforme des institutions. On le voit bien lorsque le 30 novembre1955, Edgar Faure mis en minorité par un vote à la majorité absolue moins de dix-huit mois après une autre chute de ministère acquise dans les mêmes conditions, peut décider de la dissolution de l'Assemblée nationale. Mendès France va-t-il se féliciter de la remise en vigueur du droit de dissolution qu'il appelait de ses vœux? En aucune manière puisqu'il y voit l'ultime manœuvre d'un ministère en perdition pour sauver le système des apparentements, éviter le retour au scrutin d'arrondissement et interdire aux idées de Pierre Mendès France de s'imposer dans le pays. Il n'a pas de mots assez durs pour fustiger ce « défi aux principes républicains » (8) :

« jamais le droit de dissolution n'a été conçu pour qu'un gouvernement discrédité, après avoir sacrifié et trahi, pendant des mois, tous les intérêts nationaux, après avoir saboté la vie parlementaire, après avoir scandalisé tous les Français par son absence d'autorité et de cohésion, jette la démocratie dans une aventure sans issue ».

Et de prophétiser que, dans les cinq ans, la France aura à choisir entre le renouveau et l'abaissement dans la crise (9) :

« ... Il ne se passera pas cinq ans sans que la France tout entière ait opéré sa reconversion, sans qu'elle ait donné à tous, et surtout à la jeunesse, la preuve qu'elle peut réaliser les réformes et les progrès depuis trop longtemps attendus — ou sans que tous ces espoirs soient définitivement perdus ».

Si Mendès France s'avère bon prophète quant à la proximité d'une solution à la crise de régime, la forme que prend celle-ci est loin de correspondre à ses vœux et à son exigence d'une démocratie parlementaire fondée sur la participation active des citoyens.

Le rejet du système de la V° République

On sait le respect constamment témoigné par Pierre Mendès France sous la IVe République au passé et à la personne de Charles de Gaulle, au point de lui adresser le 18 juin 1954, au moment où il accède à la Présidence du Conseil, un message dans lequel il se réclame de son inspiration. Il n'en va pas de même pour son action politique, puisqu'il dénonce vigoureusement en décembre 1957 et janvier 1958 devant le « Centre de formation civique des jeunes électeurs » les malentendus résultant de la politique faite sur le nom d'un homme seul, classant dans cette catégorie le bonapartisme, le boulangisme et le gaullisme du RPF (10).

Lorsqu'en avril 1958, le nom du général de Gaulle est de plus en plus fréquemment cité pour dénouer la crise de la IV° République, Pierre Mendès France refuse de se joindre à «l'orchestre bigarré» qui fait appel à l'ancien chef de la France Libre sans que s'ouvre une «discussion avec lui sur le plan des idées et des programmes» (11). Enfin, après le 13 mai, il condamne sans ambages et avec la plus grande énergie l'attitude du général de Gaulle, considérant qu'elle apporte « à la rébellion algérienne un appui et un encouragement d'autant plus néfastes pour le pays que les hommes qui en avaient pris l'initiative sur place commençaient à prendre conscience de l'énormité et de la folie de leur comportement» (12). Et, un peu plus tard, il précisera que, si le général de Gaulle possède effectivement les moyens de réaliser un règlement en Algérie, le marché qu'il propose aux Français et que, pour sa part, l'ancien président du Conseil rejette consiste à « gagner la paix en Afrique en échange du fascisme dans la Métropole » (13).

Aussi est-ce sans surprise que l'on voit Pierre Mendès France décider d'émettre un vote négatif à l'investiture du général de Gaulle le 1er juin 1958. Tout en admettant que « la IV° République périt de ses propres fautes », il refuse de condamner le régime défunt et s'écrie: « Non, ce n'est pas la République, ce n'est même pas le système parlementaire qui méritent d'être condamnés. Seul le mauvais usage qui en a été fait nous a réduits à l'impuissance et nous a conduits à tant de déconvenues ». Pour autant, c'est, à ce stade, le contexte même dans lequel se déroule le débat d'investiture qui motive son opposition:

« ... Je ne puis admettre de donner un vote contraint par l'insurrection et la menace d'un coup de force militaire (...) j'évoque le chantage à la guerre civile, l'annonce du coup de force organisé contre les représentants du peuple au cas où leur décision ne serait pas celle que l'on prétend (...) Ma dignité m'interdit de céder à cette pression des factions et de la rue ».

Et tout en déclarant espérer ardemment que ses craintes sur la collusion entre de Gaulle et l'extrême droite s'avèrent vaines, il refuse au président du Conseil désigné le chèque en blanc que réclame celui-ci, rappelant in fine son idéal politique (14):

« C'est un axiome en démocratie et c'est une leçon de l'histoire, que ce n'est pas une unanimité acquise dans le silence ou l'équivoque, dans la soumission acceptée ou dans la discipline de quelque parti unique, mais que c'est la confrontation de thèses sincères qui est le plus favorable à la détermination et à la mise en œuvre d'une bonne politique. C'est la vertu reconnue des institutions parlementaires quand elles fonctionnent bien et correctement, d'assurer cette salutaire confrontation ».

Bien qu'il s'en défende dans les années qui suivent, ce « péché originel » de la V° République pèsera sur son jugement sur le régime lui-même. Mais, à dire vrai, le poids du 13 mai n'était pas nécessaire pour expliquer son rejet de la Constitution de 1958. Tout dans celle-ci choque le Républicain de tradition pour qui la République se confond avec le système parlementaire dans lequel les élus du peuple souverain représentent la nation. Et d'abord le référendum où il s'agira de répondre par un seul oui ou un seul non à une multitude de problèmes dans un contexte de confusion entre le système institutionnel et l'appartenance à la communauté, alors que la population algérienne est « mise en condition », que des pressions inouïes dans l'administration et la presse s'exercent sur les citoyens et alors que l'opposition est privée du droit de faire connaître des propositions alternatives.

Ensuite le contenu même de la Constitution qui, loin de rendre la parole au peuple, affaiblit les moyens dont il dispose pour faire prévaloir sa volonté. « Le président de la République est un véritable monarque, non héréditaire toutefois ». Il est clair que, pour Pierre Mendès France la souveraineté est passée du peuple au président qui dispose du pouvoir exécutif, peut « promulguer légalement la dictature aux termes de l'art. 16 du projet », mais détient également avec son gouvernement et l'administration l'essentiel du pouvoir législatif et possède de multiples moyens de contraindre le Parlement ou de passer outre à ses objections, sans compter le contrôle du Conseil Constitutionnel « qui est choisi, nommé par « en haut », c'est-à-dire sans aucune influence « d'en bas » (15).

A partir de cette analyse, le jugement de Pierre Mendès France est sans appel. Le référendum du 28 octobre est à ses yeux un plébiscite (16):

« Beaucoup de Français de bonne foi disent que, tout en se méfiant du projet de Constitution, tout en souhaitant dès maintenant qu'il soit amélioré et révisé, ils voteront « oui », néanmoins, en faveur du général de Gaulle et de son maintien au pouvoir. C'est donc bien un plébiscite ».

Et à ceux qui allèguent que le général de Gaulle n'est pas un fasciste, qu'il y a lieu de lui faire confiance lorsqu'il déclare ne pas envisager de commencer à 67 ans une carrière de dictateur, il répond sèchement : « On ne choisit pas une Constitution selon l'âge du capitaine! » (17).

Le texte constitutionnel est, pour lui, anti-démocratique: « La multiplicité des précautions prises contre l'Assemblée, élue du suffrage universel, révèle, chez les rédacteurs du texte, la volonté de refouler la démocratie. C'est contre la démocratie que ces précautions sont prises. C'est contre elle que l'Assemblée est rabaissée, diminuée, matée » (18).

L'absence de fondement démocratique du régime de la V° République ne cessera d'alimenter chez Pierre Mendès France le procès de la V° République (19). Enfin, et surtout Mendès France critique avec véhémence le déséquilibre des pouvoirs instaurés par la V° République, symétrique de celui qui existait sous la IV° République (20):

« Sous la IV°, c'est un fait que l'Assemblée avait non seulement tout le pouvoir législatif mais encore le moyen de s'immiscer de manière continuelle dans l'exécutif et de le paralyser; sous la V°, c'est la faute inverse. Tous les pouvoirs sont dans l'exécutif et même dans l'homme qui dirige l'exécutif. Le président de la République est la seule volonté susceptible d'agir et de s'imposer tandis que l'Assemblée n'a plus qu'un rôle de figuration. On est passé d'un extrême à l'autre ».

C'est désormais l'argumentation que Pierre Mendès France ne cessera de marteler contre la V° République: il n'existe en France qu'un seul pouvoir, celui du président de la République qui concentre entre ses mains la totalité de l'autorité.

« Personne ne compte à côté de lui, ni le gouvernement (totalement inconnu et sans prestige), ni naturellement l'Assemblée » (21). Pour le Républicain qui considère que la démocratie se confond avec la volonté du peuple souverain telle que l'expriment les représentants de la nation élus au suffrage universel, la conclusion coule de source:

« Le gaullisme est donc incompatible avec la conception démocratique à laquelle, pour ma part, j'ai toujours été fidèle » (22). Idée qu'il développera en septembre 1961 au plus fort des attentats de l'OAS et alors qu'il considère que la guerre civile menace la France et préconise pour y faire face un « gouvernement de transition » (23):

« Un homme, quels que soient ses services passés, son prestige, ne tient pas lieu d'État à lui tout seul, tout comme le sens de la formule, le style, l'appel à la grandeur ne tiennent pas lieu de politique. Un État moderne, efficace, comporte des institutions équilibrées dont une au moins traduit la volonté du peuple et est chargée de l'exprimer et de la faire prévaloir ».

La critique opérée par Pierre Mendès France des institutions de la V° République est si nette que son opposition prévisible au référendum du 28 octobre 1962 ne le conduit à ajouter aucun argument nouveau à ceux que nous avons évoqués. Tant il est vrai que l'élection du président de la République au suffrage universel est dans la logique du système politique gaulliste, une logique que Pierre Mendès France a nettement condamnée dès l'origine. De part et d'autre, il n'y a rien à ajouter sur ce point. Pierre Mendès France demeurera l'adversaire irréconciliable de la V° République, système dans lequel il se refuse à entrer, déclarant par exemple le 17 novembre 1964 aux élèves de l'École supérieure des Sciences économiques et sociales de Paris (24):

« Vous m'avez demandé si j'accepterais d'être candidat aux prochaines élections présidentielles. Evidemment, c'est non, et sans réserve. Dans un cadre comme celui qui nous est imposé aujourd'hui, je ne serai candidat ni cette fois-ci, ni dans sept ans, ni dans quatorze ans, ni dans vingt et un ans, parce que je ne vois pas comment je pourrais efficacement être fidèle à ma conception de l'homme politique démocrate, interprète authentique de la volonté profonde du pays et instrument de son évolution vers un type de progrès choisi par le pays. (...) Un homme qui n'est pas démocrate croit qu'il peut faire le bien du peuple, sans son aide, sans son impulsion et parfois même contre lui. Ce n'est pas mon cas ».

N'existe-t-il pas une contradiction entre cette position et l'acceptation par Pierre Mendès France de figurer en 1969, aux côtés de Gaston Defferre, candidat à la Présidence de la République, sur un « ticket » qui lui aurait réservé en cas d'élection de son partenaire le poste de Premier ministre?

Pierre Mendès France répond dans une interview au Nouvel Observateur le 19 mai 1969 en affirmant que le but de ce curieux attelage dans une élection présidentielle était précisément de mettre fin à la monocratie gaulliste en faisant élire au suffrage universel le Premier ministre en même temps que le Président, indiquant ainsi à la nation l'intention des deux candidats d'opérer une nouvelle distribution du pouvoir entre l'Elysée et Matignon.

Élu par la nation, au même titre que le Président, responsable devant l'Assemblée nationale, le Premier ministre ne pourrait être révoqué par le chef de l'Etat et, en cas de conflit entre lui-même et l'Assemblée, c'est au peuple qu'il reviendrait d'arbitrer après dissolution. En d'autres termes, détournant la lettre et l'esprit des institutions de la V° République, Gaston Defferre et Pierre Mendès France émettent l'idée de faire du Premier ministre la clé de voûte des institutions, réduisant le Président, comme sous les Républiques parlementaires à une fonction de représentation et de désignation du Premier ministre. Le très faible score obtenu par le ticket Defferre/Mendès France le 1er juin 1959 (5% des suffrages) montre que les Français n'ont pas approuvé ou pas compris cette révision qui n'ose pas dire son nom. Mais ce qui est intéressant dans la tentative Defferre/Mendès France, c'est que, d'une certaine manière, leur projet tente d'instiller dans la République gaullienne la conception que se fait Pierre Mendès France des institutions d'une République moderne.

La République moderne

Déçu par une IV° République qu'il s'est montré impuissant à réformer de l'intérieur, critique impitoyable d'une V° République en quoi il voit un régime de pouvoir personnel, de type monarchique et sans contrepoids démocratique, quelles institutions Pierre Mendès France préconise-t-il pour le régime de rénovation démocratique qu'il appelle de ses vœux? C'est à définir pour ses concitoyens son projet politique que s'attache le livre qu'il publie à l'automne 1962 et qu'il intitule de manière significative La République moderne.

L'ouvrage se fonde sur un postulat (qui se révélera erroné), la certitude de la précarité de la V° République puisque celle-ci ne repose que sur un seul homme et, par conséquent, la nécessité de proposer aux Français une alternative au gaullisme qui ne serait pas un simple retour à la IV° République, régime d'impuissance dont les Français ne veulent plus (25). Rappelant qu'à ses yeux la Ive comme la V° Républiques constituaient deux « fausses démocraties » et qu'aucune ne répondait aux tâches nouvelles de l'Etat, en particulier dans l'ordre économique, il note que l'une et l'autre présentaient les mêmes défauts de déséquilibre institutionnels par l'absence de contrepoids à l'omnipotence de l'Assemblée sous la IV° République, à celle du Président sous la V° (26). Ses propositions pour une République moderne consistent donc à préconiser un système permettant d'établir une véritable démocratie gérant efficacement le pays et d'échapper aux impasses des deux régimes précédents.

Au plan institutionnel, les projets de Pierre Mendès France reposent sur l'idée de gouvernement de législature. Il y voit le moyen de remédier aux deux faiblesses qui ont constitué le handicap des IV° et V° Républiques, l'instabilité gouvernementale due à l'omnipotence du Parlement d'une part, le pouvoir absolu du Président privant de tout pouvoir réel d'initiative et de contrôle les représentants élus du peuple souverain de l'autre.

Le postulat de base est celui de la simultanéité entre l'élection de l'Assemblée et la formation d'un gouvernement constitué à l'image de la majorité de celle-ci et sur la base d'un contrat entre les divers constituants de la majorité. On retrouve ici l'idée, essentielle chez Pierre Mendès France, de l'existence d'un programme politique clair sur lequel les électeurs ont à se prononcer et que la majorité élue est tenue d'appliquer (27). Pour le cas où ce contrat se trouverait rompu, soit du fait du gouvernement soit du fait de la majorité, le président du Conseil doit procéder à une dissolution qui permettra au pays de rendre son arbitrage.

Ainsi la France rejoindrait-elle le camp des démocraties parlementaires stables du monde occidental (28). Mais il ne s'agit pas seulement de rendre aux représentants de la nation un pouvoir que la V° République leur a confisqué. Il faut également réfléchir à la nature même et à la légitimité de la représentation. Clairement partisan du bicamérisme, Mendès France souhaite le maintien d'une seconde Chambre dont le mode de recrutement apparaîtrait plus en corrélation avec les réalités du second XX° siècle que celui du Sénat. Si la Chambre élue au suffrage universel doit, bien entendu, conserver la prépondérance. La République moderne, reprenant les réflexions des réformateurs de l'État de l'entre-deux-guerres, préconise une représentation des « groupes sociaux et des intérêts professionnels » dans la seconde Chambre, à l'image de la composition du Conseil économique et social, mais avec le correctif d'une pondération au bénéfice des syndicats ouvriers, des cadres, du patronat et des intérêts régionaux.

En d'autres termes, on substituerait à une assemblée représentative des collectivités locales une assemblée exprimant les besoins et les aspirations des « forces vives » et susceptible d'éclairer, de conseiller, de contrôler l'État dans ses attributions économiques. Mais Mendès France le précisera dans la seconde édition de l'ouvrage en 1966, la suppression du Sénat et son remplacement par un Conseil économique et social amélioré ne peuvent s'opérer que dans un contexte où l'Assemblée nationale retrouverait préalablement la plénitude de ses attributions politiques.

Car cette restauration de la République parlementaire est indissociable de la volonté moderniste de l'ancien président du Conseil de la IV° République et la composition de la seconde Chambre reflète l'importance que Mendès France attribue aux fonctions économiques de l'État et qui s'exprime à ses yeux dans la seconde idée-force de son livre: la planification démocratique. Déjà, évoquant le contrat programmatique qui devrait servir de base à la constitution d'une majorité de législature, il avait affirmé que le plan devait en constituer l'élément central, au point d'intituler le paragraphe concerné de l'ouvrage: « une assemblée, un gouvernement, un plan (29). C'est qu'à ses yeux, la planification est la clé de voûte de l'intervention économique de l'État qui constitue à ses yeux la marque même de la modernité (30):

« Chacun reconnaît aujourd'hui que l'État est responsable de l'évolution économique, qu'il lui appartient de lutter contre les crises et le sous-emploi, d'orienter, de stimuler, de coordonner les efforts en vue de l'expansion et du progrès communs ».

Mais, Pierre Mendès France y insiste, cette planification n'a rien à voir avec la planification bureaucratique pratiquée par les Soviétiques qui ne peut convenir qu'à des pays sous-développés. Celle qu'il préconise doit être démocratique, c'est-à-dire impliquer, dans un cadre de liberté, la participation des citoyens (31) :

« Partout où il y a une responsabilité à engager, il faut donc mettre en place un mécanisme approprié pour que les décisions soient prises démocratiquement, c'est-à-dire avec le concours de tous les intéressés. Le but est que le plus grand nombre possible de gens jouent volontairement et consciemment  un rôle au centre comme dans la région, dans les professions organisées et jusque dans la vie de l'entreprise ».

Comment parvenir à cette mobilisation des citoyens? En assurant l'éducation économique des Français, en promouvant le syndicalisme dont le rôle est essentiel à la fois pour l'élaboration et le contrôle de l'exécution du plan, en développant la régionalisation et en particulier le rôle des conseils économiques régionaux, en encourageant la vie associative et en parvenant par ce biais à la fondation d'un nouvel esprit civique au sein de l'opinion. La planification démocratique apparaît ainsi comme le complément naturel du contrat de législature dont il constitue l'élément central, mais dont il rend également le fonctionnement possible en jouant le rôle d'un vecteur de formation et de responsabilisation des citoyens.

Conclusion

Dans sa réflexion sur la modernité institutionnelle qui convient à la France du second XX° siècle, Pierre Mendès France se situe donc aux antipodes des institutions de la V° République telles que les a façonnées Charles de Gaulle. Pour lui, le péché originel de la République gaullienne ne se situe pas seulement dans les conditions d'accession au pouvoir du général de Gaulle, mais dans la vision des rapports entre le peuple et le président que professe le fondateur de la V° République et qu'il résume par « l'abdication permanente du peuple au profit d'un seul homme », rappelant, dans la seconde édition de La république moderne, l'apologue gaullien comparant la nation à un navire: « Le pilote à la barre, les membres de l'équipage à leurs postes, les passagers (49 millions de Français!) dans leurs cabines! » (32).

La conception que se fait Pierre Mendès France de la modernité institutionnelle est tout autre. Elle est fondée sur un système de représentation parlementaire assurant sa stabilité par le contrat-programme de législature. Mais surtout, elle retrouve la voie de la culture républicaine par une conception exigeante du citoyen participant activement à la décision, non seulement par un vote éclairé, mais par une action permanente de réflexion, d'élaboration, de critique impliquant sa responsabilité permanente dans la prise de décision.

Les idées politiques de Pierre Mendès France constituent ainsi une alternative moderniste à la vision, également moderniste, mais antithétique dans son fonctionnement, des institutions de la V° République. Mais parce que le peuple français a choisi la voie de la démocratie directe et du blanc-seing délivré au président qu'il a élu, le refus de Pierre Mendès France d'accepter le jeu politique ainsi défini l'a conduit progressivement à la marginalité politique et ses idées institutionnelles au musée des théories inappliquées. A beaucoup d'égards, l'acceptation par la gauche victorieuse en 1981 des institutions gaulliennes marque l'échec politique des idées constitutionnelles de Pierre Mendès France, un possible qui n'a jamais connu le passage à la réalisation.

(*) Serge BERSTEIN - Professeur d'histoire contemporaine à l’Institut d'Études Politiques : Article extrait de « Matériaux pour l'histoire de notre temps », n°63-64, 2001. Pierre Mendès France et la Modernité - Actes du colloque - Assemblée nationale - 15 juin 2001.

Notes de l’auteur :

1. Charles de Gaulle, Discours et messages, tome II, Dans l’attente 1946-1958, Paris, Plon, 1970.
2. Pierre Mendès France, in Œuvres complètes, tome IV, Pour une République moderne, 1955-1962, Paris.
3. Ibid, p.82.
4. Ibid, p.92
5. Interview du 28 juillet 1960, à l’Express, Ibid, p.60.
6. Discours du 28 juin 1957 devant le Comité exécutif du parti Radical0 publié par l’Express le 5 juillet 1957, Ibid, p.342.
7. Ibid., p. 92.
8. L'Express, 30 novembre
1955, Ibid., p. 140.
9. Ibid, p. 144.
10. Ibid, p. 394.
11. Lettre à Maurice Bertrand du 24 avril 1958, Ibid, p. 411.
12. Lettre à Jacques Rivet du 19 mai 1958, Ibid., p. 412.
13. Lettre à M. Balensi du 24 mai 1958, Ibid, p. 417.
14. Discours du 1er juin 1958 à l'Assemblée nationale, Ibid., pp. 419-425.
15. Conférence de presse à l'Hôtel Lutétia du 6 septembre 1958, reproduite dans L'Express du 11 septembre, Ibid., pp. 436-438.
16. Ibid, p. 443.
17. Ibid., p. 439.
18. Ibid., p. 440.
19. Voir aussi sur ce point l'éditorial de Pierre Mendès France dans le numéro 15 (septembre-octobre 1958) des Cahiers de la République.
20. Discours de Pierre Mendès France à la réunion-débat organisée à Paris le 15 décembre 1959 par « Cercle ouvert », in Œuvres complètes, tome IV, op. cit., p. 569.
21. Réponses aux questions de L'Express du 28 juillet 1960.
22. Conférence prononcée par Pierre Mendès France le 21 juin 1961 à l'Hôtel de Ville de Versailles devant la section locale du PSU, in Œuvres complètes,tome IV, op. cit., p. 658.
23. Pour devancer la guerre civile », L'Express, 28 septembre 1961.
24. « Plaidoyer pour la démocratie », publié dans Témoignage chrétien du 4 décembre 1964.
25. Pierre Mendès France, La République moderne, in Œuvres complètes, tome IV, op. cit., pp. 746-748.
26. Ibid, pp. 753-768.
27. Dans une lettre du 16 novembre 1964 à Charles Hernu, Mendès France déplorera la désinvolture de François Mitterrand à l'égard de cette notion de contrat-programme: « ...Au cours de mes conversations avec Mitterrand, je me suis aperçu qu'il ne prenait pas du tout au sérieux les notions de programme et d'engagement. Je l'ai entendu plus d'une fois exprimer qu'un programme, cela s'improvise en une demi-heure, n'importe qui peut en faire un, cela n'a pas grande importance, on se met toujours d'accord sur un programme etc. Je suis, je l'avoue, très sévère pour cette conception qui est, à mon avis, la base même de la faillite de la IV° » in oeuvre complètes, tome V, Préparer l'avenir 1963-1973 (Paris Gallimard 1989, p. 85.
28. Pierre Mendès France, La République moderne, op. cit., pp. 784 et suivantes. 29. Ibid, p. 793.
30 .Ibid. p. 806.
31. Ibid., p. 810.
32. Ibid., p. 868.

Source : Persée.fr

à suivre ...


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